LE GARÇON A LA MOTO

CHAPITRE 01

Il faisait nuit, sans doute près d'une heure du matin. Hermione marchait sur une route de campagne, maudissant ce coup de tête — ou ce coup de trop — qui l'avait poussée à rentrer à pied. La soirée s'était déroulée chez une amie, dans une grande maison de famille isolée au coeur d'un bourg qui se résumait en une enfilade de maisons. Hermione ne connaissait pas bien l'endroit, n'y était jamais allée. C'était pas un lieu à visiter de toute manière. Et quelle idée saugrenue d'être partie tout de go sur cette route. Elle n'était ni la première ni la dernière à oser le chemin à pieds, mais ça restait idiot. Une fille seule en bord de route, hein... Mais elle n'y pensait pas. Ne voulait pas y penser. Elle s'accrochait plutôt à une unique certitude : en avançant tout droit, elle finirait par rejoindre la ville. Cela dit, combien de temps ça prendrait à pied... Elle soupira, croisa les bras et accéléra le pas, bien consciente qu'elle n'atteindrait pas sa maison avant l'aube. Quelle idiote. Encore heureux qu'elle soit en baskets et qu'il fasse bon !

Pour se distraire, dégriser, ou évacuer la chaleur qui lui cuisait les joues, Hermione tourna son regard vers les champs qui s'étendaient de part et d'autre de la route. Tout était calme, ni inquiétant ni vraiment rassurant. Un peu plus loin, elle aperçut le bois qu'elle devrait longer. Cela ne l'enchantait guère, mais elle relativisait : qui viendrait attendre une victime sur un chemin aussi désert ? Les psychopathes seraient tous au chômage à agir comme ça.

À mesure qu'elle approchait du bois, son appréhension s'atténua. Les arbres étaient moins denses qu'elle ne le croyait, et l'endroit, baigné d'une lumière argentée, n'avait rien de menaçant. Pourtant, quelque chose la fit ralentir. Un garçon se tenait là, à quelques mètres, appuyé contre une moto aux phares allumés. Une cigarette pendait entre ses doigts tandis qu'il fixait quelque chose dans le vide.

Hermione sentit son cœur s'emballer. Un peu plus tôt, une moto l'avait dépassé, lui arrachant déjà un frisson d'angoisse. Ce type l'avait-il suivie ? Attendue ?

Elle marcha plus lentement, les épaules rentrées, évitant soigneusement de croiser son regard. Mais sa curiosité l'emporta. Lorsqu'elle passa à sa hauteur, elle leva furtivement les yeux. Le garçon la regardait. Ses cheveux blonds, ébouriffés par un casque fraîchement retiré, encadraient un visage assez jeune aux traits fins. Ses yeux étaient clairs, il avait des cernes. Il entrouvrit les lèvres et, d'une voix à peine audible, lança :
— Salut.
— Bonsoir, répondit Hermione d'un ton neutre.
Elle aurait pu continuer son chemin et ne jamais y repenser, mais il l'interpela à nouveau :
— Tu es un fantôme ?
— Pardon ?
— Je te demande si tu es un fantôme, répéta-t-il, comme s'il peinait à former les mots.
Hermione s'arrêta, se gifla mentalement de se stopper même et le fixa, un sourcil arqué.
— Non. Toi, par contre, tu en as l'air, répondit-elle, un brin mordante.
Il ignora la pique et poursuivit, son regard fixé quelque part au-delà d'elle :
— Je t'ai dépassée tout à l'heure, en moto. J'ai cru… rêver. Et là, je te revois. Je pensais…
Il ne termina pas sa phrase et détourna les yeux pour tirer sur sa cigarette. Intriguée malgré elle, Hermione fit demi-tour.
— Je rentre chez moi, expliqua-t-elle. J'étais à une fête, et j'ai décidé de rentrer à pied…
— Tu habites au milieu des champs ?
— Pas vraiment. J'habite en ville. »
Il inclina légèrement la tête, et Hermione sentit son regard sur elle, insistant mais pas oppressant. Il était indéniablement beau. Ses vêtements décontractés — un jean, un pull rentré nonchalamment, et une veste rouge et blanche brodée d'un griffon doré — lui donnaient un air à la fois soigné et rebelle. Même adossé à sa moto, il semblait avoir le don d'attirer les regards. Elle pensa bêtement qu'un psychopathe serait moins attirant.
— La ville est loin, fit-il remarquer en jetant un coup d'œil à la route. À pied, tu en as pour la nuit.
— Je m'en rends compte… trop tard, répondit Hermione en haussant les épaules. J'avais trop bu, et maintenant que je dégrise, je m'en rends compte.
Elle passa une main dans ses cheveux, visiblement gênée.
— Tu sens l'alcool, c'est vrai, lâcha-t-il en écrasant sa cigarette sous son talon.
Il se redressa et, d'un ton presque désinvolte, proposa :
— Je peux te ramener en moto, si tu veux.
— Non ! répliqua Hermione avec une rapidité qui la surprit elle-même.
Le garçon haussa un sourcil, visiblement amusé, avant de sourire légèrement.
— Je vais juste te ramener, je ne vais rien te faire, tu sais.
— Ce n'est pas ça, répondit-elle en secouant la tête. C'est la moto qui me fait peur. Mais merci quand même.
Un silence s'installa, troublé uniquement par le bruissement du vent dans les arbres. Il détourna le regard vers le bois, tandis qu'Hermione, mal à l'aise, se raclait la gorge.
— Bon… Je vais y aller. J'ai encore beaucoup de chemin devant moi. Bonne soirée.

Elle reprit sa route, s'en voulant un peu d'avoir refusé. Ils auraient été bien plus vite en deux roues, et ce garçon… il avait quelque chose de séduisant, un charme qu'elle n'arrivait pas à définir. Mais non, la peur de la moto et la peur que ça soit un fou avait pris le dessus. Qui sait, il était peut-être un tueur en série ? Mon dieu pensa-t-elle sans oser se retourner, peut-être qu'il lui tomberait dessus armé d'un couteau pour la violer, puis la tuer !

– Attends ! l'appela-t-il.
Hermione s'arrêta et se retourna une fois de plus, le coeur bondissant plus fort encore dans sa poitrine. Il avait retiré la béquille de sa moto et, la tenant par le guidon, il commença à la faire rouler comme un vélo.
– Tu fais quoi ? demanda-t-elle, inquiète.
– Je vais t'accompagner à pieds.
– Mais ta moto… Ce n'est pas trop lourd ?
– Ça ira.
– Bon… comme tu veux.
Il lui offrit un sourire. La moto en apparence imposante, ne semblait pas être un problème pour lui. Il avançait d'un pas tranquille, le regard fixé droit devant, silencieux. Hermione se mit à avancer à ses côtés, jetant de temps à autre des coups d'œil furtifs dans sa direction. Après quelques minutes de ce petit jeu et sentant qu'il ne lui ferait sans doute rien, Hermione brisa le silence :
– Je m'appelle Hermione, au fait. Et toi ?
– Moi ? Drago Malefoy.
Il tourna la tête vers elle, visiblement curieux de sa réaction. Mais Hermione resta impassible, ce qui parut l'amuser. Un sourire étrange étira ses lèvres, mais il ne commenta pas davantage.
– Pourquoi tu t'étais arrêté là ? demanda-t-elle.
– Hum… pour réfléchir. Et j'avais envie de fumer.
– Ah… Et tu fais souvent des balades à moto, en pleine nuit, au milieu de la campagne ?
– Ces derniers temps, oui.
Sa voix toujours aussi basse, presque un murmure, força Hermione à incliner légèrement la tête vers lui pour bien l'entendre.

Le silence s'installa de nouveau. Drago était absorbé par ses pensées, les yeux rivés sur le sol. Ses mains, fermement agrippées au guidon, trahissaient une certaine tension. Hermione, de son côté, réfléchissait à comment relancer la conversation sans paraître trop intrusive. Il ne semblait pas être du genre à parler facilement, ou alors elle l'avait surpris dans un moment de profonde introspection.

Alors qu'elle hésitait encore, se demandant si aborder un sujet aussi banal que ses études ou son travail était pertinent, Drago la surprit en reprenant la parole :
– Comme on a une longue route devant nous, est-ce que je peux te raconter une histoire ?
– Une histoire ? Tu veux dire… un conte ?
– Non, non, répondit-il avec un léger rire. Une vraie histoire. Mon histoire.
– Ton histoire… ? Hein ? Tu es sûr ?
C'était totalement stupide comme situation, voire improbable. Et puis qui était ce garçon pour vouloir lui raconter sa vie. C'était presque digne d'un film un peu nianian. Un beau garçon en bord de route, mystérieux qui se met à raconter sa vie à la charmante inconnue. Mince, pensa Hermione. Elle valait mieux que ça. Elle n'était pas une midinette. Pourtant, elle ne pouvait nier sa curiosité. Ce Drago Malefoy dégageait une douce mélancolie, presque palpable dans sa voix. Un truc fascinant.
– Oui, dit-il après une pause. Je me dis qu'on s'est peut-être croisés ce soir pour ça.
– Bon bah alors pourquoi pas, répondit-elle doucement.
Elle osa une main sur son bras et lui adressa un sourire sincère. Elle le connaissait à peine, mais elle eut soudain l'intuition qu'il avait besoin de se lâcher, qu'il avait besoin que quelqu'un l'écoute. Quelle drôle de scène, une fille ivre qui joue les psychologues de comptoir.
– Merci, murmura-t-il.
Il leva les yeux vers le ciel, un instant perdu dans les étoiles, avant de plonger son regard dans le sien.
– C'est une histoire à propos d'un garçon. Il s'appelle Harry Potter. Tu as déjà entendu ce nom ?
– Pas vraiment. Je devrais ?
– Oui et non… Tout dépend. Je suppose que tout le monde ne regarde pas la télévision.
– C'est vrai, admit Hermione. Chez moi, on n'a pas la télé.
– Alors c'est parfait. Je vais pouvoir tout te raconter depuis le début... Sans que tu ne juges.

Et Drago commença à parler, remontant à des mois, peut-être une année.

. . .

Drago lui raconta qu'il était pilote de moto. Numéro un dans sa catégorie. En parallèle, il menait des études dans lesquelles il excellait. Ses parents étaient fiers, le public adorait sa jolie gueule d'ange, bien que dans le milieu, on critique souvent son arrogance. Drago avait une confiance inébranlable en lui. Il s'estimait beaucoup, mais sans jamais se reposer sur ses lauriers. Il travaillait d'arrache-pied, que ce soit dans les entraînements ou dans ses cours.

Il avoua qu'il visait une sorte de fantasme de la perfection. En en parlant avec Hermione, il réalisa combien cette quête l'avait isolé à l'époque.
– Hormis l'équipe des techniciens, avec qui je discutais de mes performances, je ne parlais pas vraiment aux autres.
– Bah dis donc, quel égo ! Cela dit je ne te connais pas, mais je suis sûre que ça n'a pas beaucoup changé, plaisanta Hermione.
Il esquissa un sourire discret.
– Non, c'est vrai. Je n'ai jamais été très bavard. Pas très solaire… Pas très souriant et encore moins sympa. Plutôt un connard.
Cette remarque surprit Hermione.
– On disait de moi que j'avais toujours les sourcils froncés, comme un vieux dragon hargneux ou un serpent. D'ailleurs, le logo de mon écurie était un serpent.
Hermione rit doucement, l'image lui semblait appropriée.
Drago poursuivit, presque détaché :
– On parlait beaucoup dans mon dos. Certains gars de l'équipe disaient que j'étais un puceau frustré.
Hermione haussa les sourcils, plus surprise par la brutalité de la confession, que par la moquerie. Les garçons avaient toujours eu une tendance insupportable au masculinisme, pensa-t-elle.
– C'était vrai en quelque sorte, reprit-il, comme si cela n'avait aucune importance. On ne me connaissait aucune copine, bien que j'ai vingt ans. Mais je m'en fichais. Ce genre de choses ne regardaient que moi... Et puis franchement à ce moment-là, tout ce qui comptait, c'étaient mes sacrifices pour être le numéro un. Et franchement, je les acceptais sans amertume.
Il marqua une pause, les yeux dans le vague, comme s'il revoyait ces soirées passées à contempler ses trophées et ses médailles.
– C'était ma récompense. Chaque soir, je regardais mes victoires.

Il lui expliqua qu'on voyait souvent son visage dans les magazines spécialisés, mais aussi dans des publications plus grand public. Sa mère, amoureuse de la beauté de son fils, l'avait poussé à poser pour des vêtements de luxe et autres accessoires masculins.
– Elle gérait ça comme une vraie manager, ça aidait à payer le matos, dit-il avec un léger sourire. Mon père, lui, gérait le reste de ma vie. Et moi…
Il marqua une pause, son regard se posant sur sa moto.
– Moi, je gérais ma moto.
Il soupira, un mélange de nostalgie et de lassitude dans les yeux, avant de reprendre d'une voix plus douce, presque rêveuse :
– J'avais vingt ans à peine, et le succès m'était plus naturel que l'idée même de respirer… J'adorais ça.
Il releva les yeux vers Hermione, une ombre dans son regard.
– Et puis, il est arrivé.

Sorti de nulle part, un nouveau motard d'une petite écurie avait battu Drago lors d'une course d'entraînement. Il n'en croyait pas ses yeux. De retour au local, il descendit de sa moto et retira son casque, les mains légèrement tremblantes. Ses joues brûlaient d'un mélange de colère et de honte.

Il fixa avec rage le garçon qui était un peu plus loin, son casque sous le bras. Celui-ci riait aux éclats alors qu'on le félicitait. Il était aussi solaire dans son éclat de rire que Drago était glacial lorsqu'il demanda, d'une voix froide, à son technicien :
– C'est qui ?
– Lui ? C'est Harry Potter.
– Jamais entendu parler. Il vient d'où ?
– D'une petite ville, je crois. Apparemment, il était la star là-bas. Une écurie l'a repéré et l'a fait monter jusqu'ici.
– Quelle blague, rétorqua Drago, de mauvaise foi.
– Mais il t'a battu.
– Un coup de chance. Il a poppé sans rien dire sur le circuit.
– C'est vrai… Bah, tu te rattraperas, Drago.
Le technicien posa une main sur son épaule, essayant de calmer son pilote. Il parlait doucement, avec prudence, connaissant trop bien le tempérament explosif de Drago. Mais ce dernier arracha son casque et le fourra brutalement dans les mains de l'homme, avant de retirer ses gants d'un geste sec. Ses doigts continuaient de trembler sous l'effet de la colère qui montait en lui.

C'est alors qu'il croisa le regard d'Harry Potter. Le nouveau venu avait de grands yeux pétillants de joie. Drago y vit une insulte, un éclat de moquerie dirigé contre lui. Cela devint insupportable lorsqu'Harry lui fit un petit signe de la main, presque amical. Le sang de Drago ne fit qu'un tour : il détourna les yeux avec un mépris féroce et s'éloigna à grands pas du local.
– Hé, tu vas où ? l'appela son technicien.
– Aux vestiaires. Je rentre chez moi.
– Mais eh, on n'a pas parlé de ta performance encore ! On doit voir les stats et…
– Et rien, j'm'en fous. Je rentre.
Drago claqua violemment la porte derrière lui, sous les regards ébahis des membres des deux écuries. Sa crise n'échappa à personne.

Harry, lui, ne riait plus. Pire, il sembla soudain gêné. Pris d'un élan de bonne volonté, il fit un pas vers les vestiaires.
– Où tu vas ? demanda un technicien de son équipe.
– Je voudrais lui parler.
– T'es fou, répondit l'autre en riant. C'est à toi qu'il en veut. Tu vas te faire flinguer.
Harry resta interdit, le visage penaud. Blaise, le chef des techniciens de Drago et celui qui lui servait d'interlocuteur privilégié – sans jamais oser se considérer comme un ami – intervint alors. Il siffla un coup sec pour attirer l'attention.

Tous se tournèrent vers lui. Avec ses grosses chaussures noires et son air de cow-boy, Blaise avait une présence imposante.
– Joue-la fine, Harry Potter, dit-il avec un sourire en coin. T'as peut-être gagné un entraînement, mais ça veut pas dire que t'as gagné la course.
Il s'approcha du casque de Drago, que l'un des techniciens tenait encore. En grande pompe, il frotta le logo du serpent gravé dessus avec son coude.
– Tu vois ça ? dit-il en désignant l'emblème. C'est notre écurie. Un petit gars comme toi, il se fera bouffer par notre serpent.
D'un geste théâtral, il s'en alla, laissant Harry et ses coéquipiers abasourdis.

Harry Potter resta figé, les lèvres légèrement entrouvertes. Il était venu avec de bonnes intentions et se retrouvait face à une hostilité qu'il ne comprenait pas encore. Autour de lui, ses propres techniciens murmuraient déjà entre eux, critiquant l'arrogance de Blaise et de Drago.

C'était ça, l'attitude Serpentard : froide, dédaigneuse, impitoyable. Harry Potter venait d'en faire l'amère expérience.

. . .

Drago arrêta sa moto. Hermione s'immobilisa également.
– Tu ne veux pas que je t'aide à la pousser ? demanda-t-elle.
– Non. Tiens juste le guidon un instant par contre.
Sa voix était douce, et Hermione trouva étrange qu'il se décrive, dans son récit, comme un garçon arrogant et glacial. Avait-il à ce point changé ? Elle attrapa fermement le guidon et fut surprise par le poids de l'engin. Elle aurait été entraînée dans une chute si Drago n'était pas lui-même appuyé contre.
Pendant ce temps, Drago sortit un paquet de cigarettes et s'en alluma une. Il lui tendit le paquet.
– Je ne fume pas, s'excusa-t-elle.
– Ah, très bien.
Il souffla une première bouffée de fumée vers le ciel.
– Mon histoire ne t'ennuie pas ? demanda-t-il après un silence.
– Du tout. Mais… je me demande… Tout ce que tu dis, c'est vrai ?
Un léger sourire fendit ses lèvres. Il pencha la tête sur le côté, un geste qu'Hermione trouva étrangement adorable.
– Pourquoi ? fit-il intrigué.
– Tu sembles tellement… Autre. Tu exagères un peu tes traits, non ?
– Pas vraiment. J'étais vraiment comme ça. Je le suis encore.
– Pas ce soir alors.
– Pas ce soir, affirma Drago.
Il rangea son paquet de cigarettes et reprit le guidon de sa moto. Parfois, il tirait sur sa cigarette et soufflait lentement la fumée vers le ciel. Hermione, en l'observant discrètement, devina que ses gestes, sa posture et même son allure étaient le fruit d'un travail minutieux. Sans doute, poser comme mannequin avait affiné son style.

Devant eux le bois s'étirait à perte de vue. Drago ne reprit pas la parole tout de suite. Il semblait hésiter, cherchant ses mots pour poursuivre son récit. Hermione, de son côté, restait suspendue à ses lèvres. Avait-elle encore trop d'alcool dans le sang ? Peut-être. En tout cas, elle se surprenait à trouver cette promenade bien plus agréable que la soirée passée à boire du mauvais vin chez ses amis.

Finalement, il reprit :
– Depuis ce premier entraînement, je n'ai pas cessé de le croiser. Au départ, je pensais que c'était du hasard. Mais très vite, Blaise m'a dit qu'il l'avait vu prendre en photo mon planning d'entraînements… J'étais tellement énervé...

. . .

Cela faisait trois semaines depuis sa défaite. Drago n'en avait rien dit à personne, surtout pas à son père qui lui aurait aussitôt posé un ultimatum l'air de dire, si tu n'es pas premier, tu arrêtes la moto. Rapidement, Drago évoqua à Hermione un bout de sa relation avec son père. Ce dernier n'avait accepté la moto que sur son insistance et le laxisme de sa mère. Il le laissait faire tant qu'il restait excellent là-dedans et en cours. Au moindre écart c'était fini. Son père souhaitait ardemment qu'il se rate en moto, qu'il finisse dans les derniers. Il avait au fond de lui peur que son fils ait un accident. Et Drago lui, se croyait immortel sur un deux roues.

Enfin, reprit Drago. Depuis trois semaines, il croisait souvent Harry Potter. Partout. À chaque détour de couloir, sur chaque circuit. Drago en était chèvre et parano depuis que Blaise avait vendu la mèche au sujet des photos.

Ce dernier lui avait proposé d'aller gentiment le défoncer dans un coin de parking. Drago avait hésité, il l'avouait. Hermione, choquée qu'il accepte qu'on inflige un tel traitement à quelqu'un, fit de grands yeux. Ce à quoi Drago haussait les épaules.
– À la guerre comme à la guerre, souffla-t-il.

Mais de toute manière, il avait dit non à Blaise :
– On va tout de suite savoir que ça vient des Serpentards.
– Par comme si je voulais forcément m'en cacher, fit Blaise.
– Je sais, mais on va se taper une sale réputation… Et tu imagines… Ils vont penser qu'on lui défonce sa race par jalousie. Je ne veux pas me sentir encore plus humilié.
Drago triturait ses gants de moto, le visage légèrement baissé. Il n'y avait qu'à Blaise qu'il osait montrer la crainte et la gifle psychologique qu'il s'était prise en perdant.
– C'était qu'un entraînement. En plus, tu ne l'avais jamais vu. Ça faisait longtemps que tu ne faisais plus d'effort sur le circuit pour finir premier. Si tu avais su qu'il était nouveau et un peu star de son bled, tu aurais mis les bouchées doubles.
– Je ne sais pas Blaise, j'espère…
– Hé, on se reprend mon gars...
Blaise lui releva le visage des deux mains. Ils se regardèrent dans les yeux. C'était un petit truc qu'ils se permettaient dans le privé, que Drago permettait à Blaise seulement. Il ne se laissait pas si facilement toucher et cerner. Pourtant, il n'oserait toujours pas dire que Blaise était son ami. Ils ne se voyaient même pas hors du local.
– On se programme un solo sur le circuit, tu y vas comme un guerrier, avec tes meilleurs virages comme si tu étais face à ce petit con. Ensuite, on décrypte tout ça et on évalue la suite, ok ?
– Ouai, ok Blaise...
Drago lui sourit légèrement. Bien sûr, la porte s'ouvrit à ce moment, et vu son regard, Harry Potter venait de totalement mésinterpréter leur attitude.

Le revoir encore une fois fit virer Drago au rouge. Rouge de gêne, d'énervement. Il s'écarta de Blaise.
– Toujours à me coller au cul, toi ! Tu ne peux pas aller foutre ton nez ailleurs !
– Hé, du calme, je ne voulais pas vous gêner, bafouilla Harry.
– Ah ouai, ah ouai ? Tu crois quoi là, tu crois avoir vu quoi surtout ?
– Vous faites ce que vous voulez les gars, je vous juge pas, continua Harry.
Drago aurait eu une hache, qu'il l'aurait découpé en morceaux. N'ayant rien, il s'apprêtait à lui tomber dessus à mains nues. Blaise le rattrapa in extremis.
– Drago, tu sors et tu te prépares pour le solo. Tu refuses le parking, alors tu ne fais pas ça, ici.
Drago les regarda tous les deux et sortit comme une bombe prête à exploser. Harry le laissa passer, se collant contre la porte. Blaise croisa les bras et jaugea Harry avec son air supérieur. Il reprenait une dose d'arrogance quand il n'était pas avec Drago.
– Te méprends pas Potter. Si Drago et moi on baisait ensemble, on n'aurait aucune gêne à le faire devant toi.
– J'ai rien dit, j'ai rien vu, fit Harry en secouant vivement la tête.
– Tu fais bien. Mais lâche-le maintenant. Je sais que tu le stalkes. Je t'ai vu prendre son emploi du temps en photo.
– Ce n'était pas avec de mauvaises intentions.
– Tu lui veux quoi ?
Harry soupira et s'éloigna de la porte. Il passa une main dans sa nuque, l'air gêné. Il semblait bourré de gentillesse et d'honnêteté, là où Drago n'était que tension et froideur. Il dit :
– Je veux simplement lui parler…
– Pour lui dire quoi ?
– J'sais pas, je voudrais être son ami.
Blaise éclata de rire devant cet élan de naïveté.
– Même moi, je ne suis pas son ami, alors toi… Fou lui la paix, Potter. Ça vaut mieux pour tout le monde.
– Non, non. Ça fait trop longtemps que je rêve de le rencontrer, je ne reculerai pas devant ça.
Et Harry était sérieux. Blaise se moqua ouvertement de lui.

Le jour même, Drago dépassa ses scores en course solo. Retirant son casque vert et argent, il écumait presque, les joues en feu.
– C'était génial, Drago, le félicita Blaise.
– Vraiment ?
– Excellent. Assieds-toi, bois de l'eau, tu as l'air mort.
– Non, ça va, t'inquiète. Combien de pourcentage par tour ? La vitesse ? Les virages… – il reprit son souffle – les virages, j'les maîtrise chaud ou pas ?
– Ouais, chaud. T'es chaud, Drago.
Drago se laissa tomber sur un banc et ouvrit une bouteille d'eau. Il irait jusqu'au mur du son s'il le fallait. Tout, pour ne jamais être rattrapé par quiconque. Mais déjà, ses yeux croisèrent encore une fois ceux de Potter. Ce Potter, qui enfilait son casque d'or un peu plus loin.
– Il fait quoi, ce fils de pute ? demanda-t-il à Blaise.
– Il va faire un solo.
– Il me défie, alors ?
– Il te rattrapera pas. T'es trop loin, t'en fais pas.
Drago ne répondit rien. Il descendit la fermeture de sa combinaison, l'impression d'étouffer s'intensifiant. La chaleur de cette journée était écrasante. Le bitume avait raclé les protections à ses genoux, et l'odeur du goudron lui tournait la tête. Pourtant, il ne pouvait détacher son regard de la flamme rouge et or qui prenait place sur le circuit.

Il avait peur qu'Harry le rattrape en solo. Il avait peur du défi, autant que cela l'excitait. Tant qu'Harry ne le battait pas, il acceptait qu'il le colle aux talons. Mais ce garçon sorti de nulle part ne devait pas le dépasser. Jamais.

Se levant brusquement, il alla se poster au niveau des écrans des techniciens pour suivre les stats en direct. Croisant les bras, il retint son souffle presque inconsciemment.

Harry démarra. Son départ était plus fluide que celui de Drago. Premier virage, il passa avec aisance, accélérant progressivement. Bientôt, il devint une flammèche rouge sur le circuit. Les stats s'affolèrent. Deuxième virage, plus serré cette fois : il rasait presque le sol, indifférent au risque de déséquilibre.

Drago serra les dents. Ce gamin était bon. Et, pire encore, il copiait sa manière de prendre les virages. Ce n'était pas qu'une impression : Blaise l'avait rejoint devant les écrans, et son petit rire moqueur confirma qu'il avait remarqué la même chose.
– C'est un copycat de la moto, dit-il en frappant le sol du pied. Pas très sport, tout ça.
– Il se cherche, répondit un technicien Gryffondor. Il sait qu'en plus Drago le regarde. Vous aurez beau le critiquer, Harry est vraiment bon. Il pourrait devenir meilleur que Drago… Après tout, il l'a déjà battu à une course.

Les Gryffondors éclatèrent de rire, mais Drago resta silencieux. Ses doigts crispés sur ses bras trahissaient sa tension. Il ne quitta pas l'écran des yeux jusqu'au retour d'Harry, qui ôta son casque, rayonnant de joie et de sueur.

Les scores étaient excellents. Heureusement pour Drago, ils restaient inférieurs aux siens. Mais pas assez inférieurs.

Quand Harry s'approcha avec un grand sourire, Drago sentit son animosité monter d'un cran.
– Alors, ces scores ? lança Harry.
– Ils sont géniaux. Tu t'améliores à chaque course ! répondit un technicien.
– Ah oui ? Super !
Harry, toujours souriant, se tourna vers Drago :
– C'est que j'ai un bon défi, qui me pousse à me dépasser… toujours plus… encore plus… Eh, Drago, continua-t-il. Fais une course avec moi.
– Non.
La réponse sèche de Drago claqua. Il tourna les talons, prêt à partir.
– T'as peur, argua Harry.
– Je peux savoir de quoi j'aurais peur ? demanda Drago en se retournant lentement.
– De moi. De perdre… Si tu veux, je te laisse une avance.
Ces quelques mots déclenchèrent une nouvelle explosion. Les techniciens Gryffondor rirent aux éclats. Certains osèrent même imiter une poule qui caquette.

En racontant cet épisode à Hermione, Drago avait le visage fermé de quelqu'un qui n'avait toujours pas digéré l'affront. Il lâcha un profond soupir avant de poursuivre :
– Ce jour-là, tu sais, j'ai failli bousiller ma carrière.
– Tu as fait quoi ? demanda Hermione, suspendue à ses lèvres.
– J'ai bondi sur lui. Je l'ai fracassé. On s'est battus en plein milieu du local. On a été séparés par le directeur du circuit et son associé : Dumbledore et Severus Rogue.

Ni les Gryffondors, ni les Serpentards ne parvenaient à les séparer. Drago avait fait tomber Harry, le frappant comme s'il voulait le mettre K.O. Et sans doute le souhaitait-il vraiment. Harry, loin de se laisser faire, se défendait avec acharnement, lui tordant un bras avant de lui asséner un crochet du droit. Les deux garçons roulèrent au milieu du local, pareils à deux chats en pleine bagarre, feulant et griffant.

Un technicien Gryffondor avait filé chercher le directeur. Lorsque Dumbledore et Rogue arrivèrent, le brouhaha cessa presque instantanément. Presque. Car Drago et Harry continuaient à s'invectiver, leurs insultes fusaient avec une violence qui donnait le ton de la bataille :
– Espèce de petit fils de pute ! Je vais te niquer, je vais te défoncer ! Ose, OSE redire c'que tu m'as dit !
– J'le redis ! J'te battrai ! T'as peur, Malefoy ! T'en pisses dans ton froc !
Dumbledore frappa dans ses mains avec autorité, sa voix grave couvrant les éclats :
– Harry Potter, Drago Malefoy, vous cessez ça immédiatement !
Un silence suspendu s'installa. Blaise profita de cette brève latence pour s'avancer et attraper Drago par le col de sa combinaison, le tirant en arrière avec une fermeté qui frôlait la strangulation.
– Vous vous séparez ou je vous mets tous les deux dehors, tonna Dumbledore.
Drago, traîné à reculons, avait la bouche en sang. Harry, quant à lui, arborait des griffures aux avant-bras et des éraflures sur le visage. Le tableau était digne d'une guerre des gangs.
– Expliquez-nous ce qu'il se passe ici, exigea Rogue, visiblement agacé.
– Rien, répondit Blaise avec un calme déconcertant. Une petite dissonance de genre.
– Une petite dissonance, Blaise ? Ça ne ressemble pas à une simple querelle, rétorqua Rogue, sceptique. Harry, Drago, vous venez tous les deux dans mon bureau. Nous allons discuter de tout cela, clairement et calmement.
– J'ai pas envie, cracha Drago, écumant encore de rage.
Il repoussa Blaise d'un geste brusque et se leva, passant sa paume sur sa bouche ensanglantée. Le geste, loin de le nettoyer, étala le sang davantage, accentuant son allure de combattant féroce. Tous les regards étaient braqués sur lui.

– Un Indien au milieu de la ville, confia-t-il à Hermione, un sourire en coin.

Puis, après une pause théâtrale :
– J'étais sûr d'être incroyablement classe à ce moment-là. Et Harry Potter ne me quittait pas des yeux. Il y avait de la haine dans son regard, mais aussi… d'autres choses mêlées.

Drago s'arrêta à nouveau sur la route et sortit une cigarette. Il mit un moment à l'allumer, marquant une pause, tapotant distraitement son paquet.
– Peut-être que tu trouves que je suis prétentieux, dit-il en levant les yeux vers Hermione. Je le suis un peu. Beaucoup, même. Mais ce visage en sang que j'avais, et les griffures sur les joues de Potter… On en a reparlé, lui et moi. Bien plus tard. C'est un peu le moment qui a tout changé.
Hermione, tenant fermement le guidon de la moto, le scrutait, intriguée.
– Tu veux dire que toi et Harry… Elle chercha ses mots. Enfin… vous êtes devenus... vous avez commencé une relation ?
Drago haussa un sourcil avant de secouer lentement la tête, un sourire en coin :
– Pardon ? Non. On s'est détestés encore plus à ce moment-là. Mais d'une haine… différente. Une sorte de haine nécessaire. Tu sais, ce genre de haine où tu as besoin de voir la gueule de l'autre pour t'assurer que tu vas lui faire mordre la poussière. Avec les poings comme avec la moto.

Il alluma finalement sa cigarette, étudiant un instant la flamme du briquet. Son regard brillait dans l'ombre de la nuit.
– Une haine qui te fait progresser. Tu connais ce sentiment ?
– Non, avoua Hermione. Je ne suis pas passionnelle, sans doute…
– Passionnel, hum… C'est un terme qui convient bien. C'est un terme parfait pour ce qu'on vivait, lui et moi. Blaise s'est inquiété pour ça. Pour moi, pour l'écurie, pour notre réputation. Et il avait raison.