Chapitre 18: Contes de Noël

Toutes les vacances se passèrent sans que je trouve un moment suffisamment tranquille avec Albus pour avoir une vraie discussion. Ce n'est que la veille du retour à Poudlard que l'occasion se présenta enfin. Quelques minutes après son retour de chez ses parents où il était allé passer trois jours, Albus se présenta dans mon bureau un gros paquet de livres à la main.

J'étais moi-même en train de trier tous les parchemins sur lesquels j'avais travaillé pendant deux semaines pour finaliser les recettes des douze potions qui, selon moi, étaient la clé de la transformation de Delphini Black en Voldemort. J'avais aussi rassemblé quelques livres de ma bibliothèque personnelle que je voulais emmener à l'école pour travailler à une solution pour empêcher définitivement cette transformation.

«Est-ce que je peux vous confier ces quelques livres?» me demanda Albus. «Ma malle est pleine.»

Je lui désignai d'un geste distrait ma propre malle pour qu'il y place ses ouvrages.

«Prenons le thé, puisque tu as fini ta malle.» proposai-je en m'installant dans l'un des fauteuils de mon bureau sans attendre sa réponse.

Le temps qu'il s'assoie en face de moi, Tinny avait fait apparaître devant nous un thé copieux. Il n'était plus temps de finasser, j'attaquai bille en tête:

«Je serais curieux de savoir pourquoi tu as pris le risque de modifier les souvenirs du Langue-de-Plomb qui vous avez surpris à faire je n'ai même pas compris quoi, dans une ruelle de Pré-au-Lard, en te servant de la baguette de Salazar Serpentard.»

En dépit de l'empire qu'il avait sur lui-même, Albus ne put empêcher ses traits de trahir une véritable sidération l'espace d'un instant. Mais il se reprit rapidement et, en vrai serpentard qu'il était, commença par me poser une question, histoire de gagner un peu de temps:

«Comment le savez-vous?»

«Parce que ton «sujet d'expérimentation» avait un peu trop de mal à rassembler ses souvenirs. Pas beaucoup, je te concède que tu as dû faire les choses assez bien dans l'urgence. Mais quand même assez pour que je me pose la question.» expliquai-je avant d'ajouter «Du coup, je suis venu ici le soir même pour vérifier si ton AUTRE baguette se trouvait toujours au Manoir et j'ai pu constater que non. La conclusion n'était pas difficile à tirer.»

Je lui laissais le temps de digérer ces informations avant de demander d'un ton léger pour masquer ma réelle curiosité:

«Me diras-tu maintenant pourquoi tu as fait ça?»

Il resta un instant immobile avant de se mettre à secouer lentement la tête de droite à gauche.

«Je ne peux pas, je suis désolé.» dit-il

«Tu ne me fais plus confiance, Albus ?» murmurai-je de la voix la plus neutre possible pour éviter de lui révéler combien j'étais bêtement peiné.

«Si, bien sûr.» se recria-t-il. «Je voudrais vous en parler. C'est juste que je ne peux pas.»

Pour le coup, je commençai à m'inquiéter pour de bon.

«Albus, même si tes amis et toi avez fait une bêtise, tu sais que je peux l'entendre.» tentai-je.

Il me connaissait assez bien pour savoir que ma réaction serait bien pire s'il ne me disait rien et que je l'apprenne par un autre biais. Mais il secoua tête ànouveau:

«On n'a pas fait de bêtise. Enfin pas vraiment.»

Pas vraiment ou vraiment pas ?

«Tu me sembles bien préoccupé pour quelque chose qui serait sans gravité.» continuai-je l'air de rien.

«Je n'ai pas dit que c'était sans gravité.» soupira-t-il «Mais je ne peux pas en parler.»

Je cherchai une stratégie pour obtenir quelque chose. Inutile d'insister pour qu'il me parle ou même pour qu'il me dise pourquoi il croyait ne pas pouvoir le faire, il ne lâcherait rien. Inutile de crier, cela ne ferait qu'achever de le braquer.

Mais nous étions entre serpentards. Chez nous, la transaction est un réflexe naturel. J'allai donc lui révéler quelque chose qu'il voulait savoir en espérant que cela l'incite à se confier à moi à son tour.

«Je sais que la vérité n'est pas toujours facile à dire.» attaquai-je «Tu sais que c'est même pour cela que l'on a inventé les contes, pour pouvoir dire des vérités à travers des histoires d'apparence anodine. Comme nous sommes encore à l'époque de Noël, c'est le moment parfait pour les contes. Je vais donc t'en proposer un, tu verras si tu as envie de m'en raconter un à ton tour.

Il leva un sourcil interrogatif et quelque peu dubitatif. Je m'attardai un instant à observer de ce tic. Albus ne me ressemblait pas vraiment. Pour son plus grand avantage, il tenait bien plus de Lily que de moi. Mais ce tic comme ses cheveux noirs et sa haute silhouette étaient clairement hérités de mon côté.

Je m'arrachai à mon observation pour commencer mon histoire:

«Il était une fois un très puissant mage noir, dont l'objectif ultime était de dominer le monde sorcier pour l'éternité. Mais cette domination éternelle supposait qu'il survive aux combats contre ses adversaires comme aux affres du temps. Pour garantir sa survie, il avait placé des morceaux de son âme dans plusieurs objets. Ainsi, même si son corps était détruit, son âme survivrait et lorsque la magie lui permettait de retrouver un nouveau corps, ses pouvoirs seraient intacts. Quant aux adversaires de ce mage noir, ils savaient que, tant que ces bouts d'âme existeraient, leur ennemi resterait en quelque sorte invincible.»

Albus me dévisageait maintenant avec intensité. Il avait compris que j'allais répondre à la question qu'il avait posé à Lucius. Je m'en voulais un peu d'éventer la confidence que m'avait faite ce dernier, mais dans l'immédiat, je ne voyais rien d'autre à échanger avec Albus pour l'inciter à me parler que de répondre à sa question à propos des Horcruxes.

« Cependant, les protections magiques dont ils étaient entourés, renforcées par les pouvoirs que ces bouts d'âmes conservaient, rendaient ces objets presque indestructibles.» repris-je «Insensibles en tout cas à tous les sorts habituels de destruction comme aux tentatives pour les anéantir physiquement. Dans ces conditions, seul quelque chose d'extraordinairement puissant pourrait en venir à bout.»

Je m'arrêtai à nouveau un court instant. Albus retenait son souffle, suspendu à mes lèvres, touillant inutilement son thé pour se donner une contenance.

«Mais il existait un poison capable de transpercer toutes les défenses magiques et de détruire les morceaux d'âmes en même temps que les objets auxquels ils étaient attachés. Le venin du basilic. Or, les adversaires de ce mage noir disposaient d'une épée qui avait été trempée dans ce venin, une épée dont ils se sont servis pour se débarrasser un à un de ces objets maudits. Et c'est ainsi que fut anéanti le sorcier qui s'était cru à tout jamais invincible.»

Je m'arrêtai un court instant, le temps pour lui d'apprécier l'information que je venais de lui donner, avant de demander :

«Et toi, tu ne connais pas de conte de Noël ?»

«Peut-être que si, Grand-Père» murmura-t-il.

Je lui laissai du temps pour réfléchir à ce qu'il allait me dire en me resservant une tasse de thé et en attrapant quelques sandwichs sur la table.

«Je vais vous raconter l'histoire des trois fées qui n'aimaient pas les fêtes.» commença-t-il d'une voix un peu hésitante, sans doute parce que l'histoire prenait à peine forme dans son esprit.

C'était maintenant moi qui remuais mon thé sans nécessité en me concentrant de toutes mes forces sur ce qu'il allait me raconter, histoire de démêler la réalité de la fiction.

«Il était une fois trois fées acariâtres qui habitaient une grotte tout près d'un village de sorciers. Or, les sorciers de ce village passaient beaucoup de temps à organiser des fêtes, dont le bruit dérangeait les trois fées. Un jour, après la fête de trop, de trop pour elles, les trois fées commencèrent à chercher un plan pour se débarrasser définitivement du problème et retrouver le calme auquel elles aspiraient.

«Mes sœurs!» commença l'aînée. «Il est temps de mettre un terme aux agissements de ces sorciers insupportables qui persistent à nous empoisonner l'existence en dépit de nos avertissements répétés.»

«Que proposes-tu?» lui demandèrent en cœur ses deux sœurs.

«La peur.» répondit l'aînée. «S'ils ont suffisamment peur de sortir de chez eux, ils arrêteront de nous casser les oreilles avec leurs fêtes stupides.»

«Mais comment leur faire peur? Nos pouvoirs ne sont pas suffisants pour avoir raison des leurs.» remarqua la deuxième sœur.

«Un dragon ferait l'affaire.» répondit la première.

«Un dragon?» s'inquiéta la plus jeune. «Tu déraisonnes ma sœur. Un dragon serait aussi dangereux pour nous que pour eux.»

«Je ne vous parle pas d'un vrai dragon». répondit celle-ci. «Quelques jets de flammes lancés dans le ciel à la nuit tombée, accompagnés d'un peu de fumée et de grognements sonores devraient réussir à les convaincre de la présence d'un dragon à proximité de leur village.»

Ainsi fut fait. Les trois fées s'amusèrent des jours durant à simuler la présence d'un dragon pour effrayer les sorciers. Le reste du temps elles étaient tranquilles, car leurs voisins s'enfermaient dans leur maison dès la fin du jour. Mais la dixième nuit, au premier jet de flamme lancé vers le ciel, elles se trouvèrent aspergées à coup Aguamenti. Tapis dans l'ombre sur leur balai, les sorciers s'étaient réunis pour traquer leur ennemi et c'est ainsi qu'ils avaient surpris les manœuvres des trois fées. Le lendemain, une fête mémorable était organisée dans le village pour célébrer le retour à une vie normale.

«La maladie.» proposa alors la deuxième fée. «Nous allons concocter une poudre magique pour donner de la fièvre à tous ceux qui la respirerons et nous la lancerons la nuit sur le village. Une fois cloués au lit, ces sorciers exaspérants nous ficheront la paix.»

Au moment de l'exécution de leur plan, un retournement de vent malencontreux fit que les sorcières respirèrent plus de poudre encore que leurs victimes, ce qui leur laissa à peine le temps de regagner leur grotte avant d'être saisies par la fièvre. Bien avant qu'elles ne soient remises elles-mêmes, les sorciers avaient uni leurs forces et leurs connaissances pour réussir à mettre au point une potion qui les avait guéris … et les fêtes avaient recommencé.

«Moi je sais comment les vaincre pour de bon.» affirma la plus jeune fée en se levant difficilement de sa couchette après des jours de fièvre intense. «Le bonheur!»

«La fièvre t'as fait perdre l'esprit, ma sœur.» articula difficilement son aînée en la regardant avec inquiétude.

«Pas un instant, je te l'assure.» insista la dernière sœur. «Je propose de donner à ces sorciers en cadeau de réconciliation la bague du bonheur

«La bague de notre mère, mais tu n'y penses pas!» s'insurgea la deuxième sœur.

«Si j'y pense, car nous avons testé vos idées et nous ne sommes toujours pas débarrassés de ces maudits sorciers et de leurs fêtes.» répliqua la plus jeune des fées. «Alors maintenant, nous allons essayer la mienne.»

C'est ainsi que les trois sœurs offrirent à leurs voisins sorciers une bague magique procurant à son porteur un sentiment de bonheur à nul autre pareil.

Au début les sorciers se mirent d'accord pour porter la bague à tour de rôle, un jour chacun. Ils n'en furent que plus heureux et leurs fêtes n'en furent que plus brillantes et plus bruyantes.

«Patience.» réclamait la plus jeune des fées à ses deux sœurs qui la considéraient d'un œil furieux. «Je suis certaine qu'il va nous suffire d'attendre encore quelques jours pour que mon plan fonctionne.»

Et elle n'avait pas tort, car très vite les rapports commencèrent à se dégrader chez les sorciers. Ceux qui avaient porté la bague, avaient bien du mal à la retirer à la fin de la journée et ils restaient ensuite nostalgiques du bonheur ressenti en la portant. Ceux qui ne l'avaient pas encore portée étaient jaloux d'eux et attendaient leur tour avec impatience.

La crise éclata, lorsqu'un sorcier un peu plus puissant que les autres refusa d'enlever la bague à la fin de la journée qui lui était dévolue. Il en résulta un combat au terme duquel les autres réussirent à lui reprendre la bague. Mais s'en était fini de la paix.

Dans ces conditions, les sorciers les moins belliqueux et leur famille eurent tôt fait de quitter le village. Les autres, pour voir plus vite revenir leur tour de porter la bague, formèrent des clans, dont chacun cherchait à s'emparer du précieux objet à son seul avantage. Et le clan qui obtenait la bague, voyait ensuite ses membres s'affronter entre eux pour tenter de la porter plus longtemps.

Bientôt, les sorciers ne se regardèrent plus qu'avec peur ou suspicion. Rapidement, il ne fut plus question pour eux de s'amuser ensemble, ni même de se réunir. Et c'est ainsi que, grâce à la «bague du bonheur» qui avait réussi à semer la zizanie parmi eux, les trois fées acariâtres eurent raison des sorciers qui autrefois les dérangeaient avec leurs fêtes.

Albus venait à l'évidence de me dire quelque chose d'important, mais je ne savais pas quoi et surtout je ne voyais absolument pas quel lien il pouvait bien y avoir entre ce conte et le fait qu'il ait cru nécessaire de trafiquer les souvenirs d'un Langue-de Plomb avec la baguette que lui avait légué notre fondateur.