Chapitre 21: Retour à Nurmengard

Dans les jours suivants, je gardai à l'œil Albus et ses acolytes. Albus m'avait demandé de lui faire confiance et j'avais accepté de lui rendre son paquet de livres et de parchemins sans savoir ce qu'il contenait. Je ne pouvais pas m'empêcher de me demander si j'avais eu raison. Mais comme je n'observais rien d'inquiétant, je finis par recentrer mon attention sur ma préoccupation la plus immédiate, à savoir faire valider par Hexaphorus les douze recettes de potion que j'avais imaginées comme nécessaire pour transformer Delphini Black en Voldemort. Bien entendu, je n'étais pas naïf au point de lui faire confiance pour me faire une réponse directe. Mais, je me faisais fort, au-delà des mots, d'être capable d'interpréter ses réactions à leur lecture.

J'avais l'autorisation du Ministère pour aller lui rendre visite, mais encore fallait-il que lui accepte de m'accorder une audience. Devoir demander une «audience» à un pareil salopard, ça me rendait malade! D'autant plus que le salopard en question était bien décidé à en profiter pour me fixer ses conditions. En réponse à mon premier message, je reçus cette réponse laconique: «Ramène-moi le petit serpent.» Je craignais d'avoir compris le sens de sa réponse, mais j'envoyai un second hibou par le truchement du directeur de la prison pour savoir de quel «petit serpent» il voulait parler. «Le tien, bien sûr.» répondit le message suivant.

Il voulait donc que je lui ramène Albus. Je n'étais pas vraiment surpris par sa demande. Albus avait tout pour intéresser un sorcier comme Hexaphorus qui avait une fascination malsaine pour la puissance magique et toute la perspicacité nécessaire pour la détecter chez les autres. J'étais furieux à la perspective de laisser ce sale type tourner autour de mon petit-fils comme un vautour. Mais, faute d'autre solution pour obtenir quelque chose d'Hexaphorus, je demandai néanmoins à Harry l'autorisation de ramener Albus à Nurmengard.

«Je te fais confiance pour savoir si c'est raisonnable et nécessaire.» me répondit laconiquement le hibou d'Harry.

Il m'accordait plus de confiance que je ne m'en accordais à moi-même sur ce coup-là. Le samedi suivant, je n'en pris pas moins la direction de la forteresse de Nurmengard avec Albus.

A peine étions-nous entrés dans sa cellule que le regard de feu d'Hexaphorus se fixa sur Albus. Je m'interposai entre eux en brandissant mes recettes de potion pour obliger le vieillard à y jeter un oeil. Il baissa un regard mécontent vers les documents que je tenais à la main.

«Tu es peut-être un peu moins mauvais que je ne l'imaginais.» laissa-t-il simplement tomber après les avoir parcourus, puis il se décala d'un pas pour pouvoir fixer Albus à nouveau.

«Albus Po … ou plutôt Albus Prince. C'est un plaisir de te revoir.» lança Hexaphorus.

Albus se contenta d'un hochement de tête. Je n'avais pas eu besoin d'insister auprès de lui sur la dangerosité de ce type, Albus en était instinctivement parfaitement conscient et se tenait sur ses gardes plus que jamais. C'était peut-être la plus grande faiblesse d'Hexaphorus que de ne pas savoir cacher combien il convenait de se méfier de lui.

«Albus, sais-tu comment fonctionnent les potions dont ton grand-père vient de reconstituer laborieusement les recettes?» enchaîna le vieillard.

«Je sais quelle est leur finalité.» répliqua sobrement Albus en évitant de répondre directement à la question.

«Laisse-moi te le raconter. Pour tenter de métamorphoser Delphini Black en Voldemort, il faut détruire méthodiquement chez elle tout ce qui vient du côté de sa mère. Au bout du processus, Voldemort réapparaitrait.» expliqua Hexaphorus avant d'ajouter après un instant de silence. «A condition toutefois qu'il y ait suffisamment de son père en elle. Dans le cas contraire, elle mourrait tout simplement.»

S'il espérait une réaction de la part d'Albus, Hexaphorus en fut pour ses frais. Albus resta impassible, mais la manière dont il protégeait ses pensées, trahissait assez le séisme qui habitait son esprit.

«Les partisans du Seigneur des Ténèbres ont peut-être tort d'essayer de faire revenir leur Maître au lieu d'essayer de lui trouver un successeur.» enchaîna le vieux potionniste sans lâcher Albus du regard.

L'allusion, parfaitement transparente, porta la mauvaise humeur que je dissimulais avec peine à son paroxysme. De son côté, Albus qui avait eu le temps de se remettre de ses émotions, l'ignora délibérément.

«Pourquoi auraient-ils besoin de l'un ou l'autre? Pourquoi ne peuvent-ils pas exister simplement par eux-mêmes?» demanda-t-il en retour.

«Voilà des questions qui prouvent que tu es encore bien jeune, Albus.» remarqua Hexaphorus. «En grandissant, tu verras que nombreux sont les sorciers prêts de se mettre sous la protection d'un sorcier plus puissant qu'eux, quitte à abdiquer une partie de leur liberté.»

«Sous la protection de quelqu'un qui les humilie ou qui les torture. Vous parlez d'une protection!» ironisa Albus. «Je peine à comprendre comment autant de sorciers apparemment sains d'esprit ont pu suivre Voldemort.»

«C'est parce que tu ne te rends pas compte à quel point ses pouvoirs étaient fascinants.» tenta de lui expliquer le vieux potionniste.

Albus secoua la tête d'un air dubitatif.

«On dirait que tu ne me crois pas.» s'agaça Hexaphorus.

«S'il avait vraiment autant de pouvoirs que vous le dites, pourquoi n'en a-t-il rien fait de plus intéressant.» releva son interlocuteur et, comme Hexaphorus le regardait avec une incompréhension manifeste, il ajouta «Exercer sa colère sur ses adversaires, exercer sa colère sur ses alliés. Terrifier les uns et les autres. Je ne vois pas bien quel intérêt ça pouvait avoir. Pour lui, je veux dire.»

Le vieillard considérait Albus d'un air plus circonspect.

«Peut-être avait-il de bonnes raisons d'être en colère.» suggéra-t-il.

«Même s'il avait de bonnes raisons d'être en colère, il aurait pu utiliser ses pouvoirs pour corriger les raisons de cette colère plutôt que de la faire subir aux autres.» répondit Albus.

«Et comment selon toi aurait-il pu corriger ses raisons?» demanda Hexaphorus, il employait délibérément un ton léger, mais son attention était à son maximum.

La mienne aussi, je dois dire. J'étais plus que curieux d'entendre la réponse. Même s'il ne m'en avait pas parlé depuis un certain temps, je savais tout l'intérêt qu'Albus avait pour Voldemort. Serpentard comme lui, Fourchelang comme lui, puissant comme lui, celui qui s'était fait appeler le Seigneur des Ténèbres, l'amenait à se questionner sur lui-même.

«Eh bien, d'après ce que j'ai appris, Voldemort en voulait aux gens qui ont maltraité et abandonné sa mère. Ceux à cause desquels, elle est morte juste après lui avoir donné naissance. Ceux à cause desquels, il a passé toute son enfance dans un orphelinat moldu. Je crois que c'est parce qu'à cause d'eux, il a grandi seul qu'il était en colère vis-à-vis du monde entier et que ça ne lui a pas suffi de se venger des responsables.» expliqua Albus.

D'Hexaphorus ou de moi, je ne sais pas qui était le plus sidéré. Hexaphorus, parce qu'il apprenait des détails, dont il ne savait probablement rien. Moi, parce que je me demandais d'où Albus pouvait bien sortir les détails en question.

Certes, Lucius et Narcissa Malefoy n'auraient sans doute pas refusé de répondre à ses questions, mais encore aurait-il fallu qu'ils connaissent avec précision la vie de Tom Jedusor avant qu'il devienne Voldemort, et très franchement je doutais que ce dernier ait fait à qui que ce soit ce type de confidence. Ou alors Albus avait contrevenu à mes instructions et utilisé la Legilimencie pour aller «faire son marché» dans l'esprit mal fermé de son père. Mais, dans ce cas, pourquoi n'en aurait-il pas fait autant, lorsqu'il a cherché une solution pour détruire les Horcruxes? Je ne comprenais donc pas d'où il pouvait sortir des informations aussi détaillées et que ça ne manquait pas de m'inquiéter. Je reportai cependant à plus tard la résolution de ce problème pour ne rien perdre des échanges entre Hexaphorus et Albus.

«Et alors? Tu ne comprends pas qu'il ait voulu venger sa mère et se venger lui-même?» sembla s'étonner Hexaphorus.

«Plutôt que de se venger, Voldemort aurait plutôt pu essayer de changer le passé.» avança Albus. «Il aurait pu aller voir sa mère avant son accouchement, un Retourneur de temps aurait fait l'affaire, lui dire de s'accrocher, que son fils allait avoir besoin d'elle, en lui apportant les potions nécessaires pour la soigner et les quelques gallions dont elle avait besoin pour résoudre ses problèmes matériels. Ce n'était pas très compliqué.»

«Ce n'était peut-être pas très compliqué, c'est interdit de retourner dans le passé pour changer.» remarqua Hexaphorus.

Albus eut un geste vague de la main.

«Ce n'était pas plus interdit que le reste de ce que Voldemort a fait.» répliqua-t-il.

«En effet.» admit le vieillard. «Alors comment expliques-tu qu'il ne l'ai pas fait?»

«Je pense que la colère qu'il ressentait lui convenait très bien, qu'elle était plus importante pour lui que d'essayer de sauver sa mère et d'avoir la chance de passer son enfance à ses côtés.» articula lentement Albus.

«Je crois comprendre que tu n'aurais pas fait le même choix, Albus.» releva Hexaphorus.

«Surement pas, en effet.» répondit mon petit-fils.

«Intéressant.» murmura son interlocuteur.

Le plus intéressant, pour moi, c'est que ses réponses étaient la preuve qu'Albus avait déjà réfléchi longuement à ces questions et que j'avais raison de penser qu'il n'accepterait surement pas qu'un sort contraire s'abatte sur Delphini Black. Si je voulais le préserver lui de la tentation d'utiliser un jour ses pouvoirs pour contrevenir gravement aux règles régissant le monde magique, alors je n'avais pas d'autre choix que de trouver une solution pour la sauver elle maintenant …

Hexaphorus revint aux recettes de potion que j'avais déposé sur la table. Il les considéra pendant quelques instants avant de lever les yeux vers moi.

«Et maintenant, qu'est-ce que tu envisages pour empêcher ça, Severus?» interrogea le vieillard.