Chapitre II - Et merde !
Cela faisait une éternité que Blaise patientait devant son assiette et le plat de hachis qui trônait au milieu de la table. La bouteille, vide, de vin des elfes, et sa coupe à demi remplie, laissaient à penser qu'il avait dû en ingurgiter la totalité. Ce qui expliquait, sûrement, ses yeux vitreux et la tache rouge près du deuxième bouton de sa chemise blanche.
Blaise Zabini détestait attendre spécialement quand il avait une faim de loup. La bienséance de son étiquette lui interdisait de commencer à manger sans son deuxième convive, qui n'était autre que son déchu colocataire.
A la fin de la guerre, la saisie des biens immobiliers des perdants, avait forcé Blaise à se trouver un autre logement. Il avait presque pleuré en voyant son joli manoir anglais être vendu à un riche potionniste américain, tout ça pour réparer les dommages de guerre. Heureusement qu'il avait encore d'autres biens un peu partout en Europe. Malheureusement, il avait préféré ne pas s'installer à l'étranger, et être la cible de chasseurs de mages noirs un peu paranoïaque. Au moins, ici, à la vue de tous, il pouvait tenter de tourner la page. Et, il devait bien avouer qu'il n'avait pas été évident de se trouver quelque chose du côté magique de la barrière. Apparemment, même un gros sac de gallions ne suffisait pas à éponger ses erreurs.
Déterminé à s'en sortir la tête haute, Blaise avait contacté Draco qui se trouvait dans la même situation, voir pire. Ensemble, ils s'étaient trouvés un penthouse au sommet d'une tour londonienne, dans le monde moldu. Pour faire bonne mesure et pied de nez à tous ceux qui les avaient refusés, ils avaient convoqué une journaliste de la gazette pour faire un article pompeux sur leur intégration, ô combien réussie, chez les sans-magie. La photo de l'article, agrandie, s'étalait fièrement sur le mur du salon. Et si l'on regardait bien, on pouvait voir griffonner à la hâte, près de la tête d'un Draco qui lançait des clins d'œil, une adresse de hibou postal.
Blaise avait recroisé la vieille journaliste, une certaine Magdalène Ekins, lors d'une course sur le chemin de traverse. Elle lui avait tenu la jambe pendant cinq bonnes minutes, au sujet de Draco, de sa fraîcheur, et de sa vigueur. Blaise avait très bien compris que ce n'était pas de son caractère dont elle parlait.
La porte de l'appartement claqua et le parquet grinça lorsque Draco Malefoy s'avança vers la salle à manger. Arrivé, il jeta sa cape et son veston sur le fauteuil le plus proche et s'effondra lourdement sur sa chaise au côté de Blaise. Celui-ci le regarda en sirotant son verre de vin, le sourcil levé.
"On a une nouvelle voisine". Déclara Draco.
— Et je suppose que tu as déjà fait sa connaissance ?
— Je l'ai aidé à accrocher un cadre, c'est tout.
— Quelle âme charitable vous faites, mon ami ! Il t'a fallu deux heures pour accrocher un cadre ?
— Oh non, par Merlin ! 2 minutes pour me présenter, 2 minutes pour accrocher son foutu cadre, et 1 h 30 pour lui faire voir le paradis. Il était goguenard, le dos avachi et les jambes bien écartées.
— Tu sais qu'elle est mariée ?
— Oui, c'était la photo de son mariage dans le cadre. Il sourit, de son sourire en coin. Mais je t'assure que je n'ai rien fait, elle m'a sauté dessus."
Il tira sur le col de sa chemise pour dévoiler une griffure et un énorme suçon qu'il fît disparaître d'un coup de baguette.
"Une vraie tigresse, se réjouit-il, tu sais à quel point je suis faible."
Après avoir été sermonné sur son retard et avoir raconté les détails croustillants au sujet de sa nouvelle voisine, Draco se mit à épiloguer sur Laureline et son humiliation publique.
"Tu as fait quoi ?"
— Bah, justement, je n'en sais rien. Elle était là, le regard amoureux, et la seconde d'après, hop une gifle.
— Mais tu lui parlais de quoi à ce moment-là ?
— Rien de particulier, je lui disais que j'étais indispensable pour le SWOT et que, sans moi rien n'aurait avancé.
Blaise leva les yeux au ciel de dépit.
"Bah quoi, c'est vrai, ce n'est pas Arthur Weasley qui va changer les choses."
— Oui, mais il n'y a rien qui est vexant là-dedans.
— Non. Après, je lui ai aussi proposé de venir juger par elle-même mon job. Et, pourquoi pas, de passer une journée seule avec moi. Je lui ai rajouté que je sentais qu'elle avait le sens des affaires.
— Un peu lourd, ricana Blaise, mais je ne vois rien qui mérite un tel scandale.
— Ouais, je sais. J'irais la voir demain.
— Et ta grosse réunion avec le ministre alors ?
Draco débriefa de l'intégralité de la réunion, en vantant encore ses compétences. Et il se félicita devant un Blaise hilare et fortement alcoolisé, de la chance qu'il avait d'avoir un supérieur si peu charismatique.
Après trois heures de débriefe sur la vie sexuelle de Draco Malefoy, le ventre et l'haleine chargés de whisky pur feu, allongé sur les transats de la terrasse, Blaise s'exclama :
"Vous, mon ami, vous ne comprenez rien à l'amour.".
Il leva le bras dans un geste théâtral.
"L'amour, c'est la passion et la douceur, c'est respecter l'autre et s'abandonner en toute confiance. Butiner, comme tu le fais, de ruche en ruche, ce n'est pas de l'amour, c'est de l'insatisfaction. Tu as couché avec la concierge du ministère, parce qu'elle frottait un peu trop fort ta baguette lors du contrôle. C'est vrai, c'était un jour où tu étais bourré, mais quand même ! D'ailleurs, avec combien de personnes, exactement, as-tu forniqué au ministère ? " S'étonna Blaise.
— Tu veux un décompte par niveau ?
— T'es désespérant. Je suis surpris qu'il n'y ait pas encore eu de plaintes à ton égard. Sans compter les quelques journalistes à la gazette, la serveuse de la boutique Fortarôme,...
— Mme Guipure !
— Mme Guipure… Mme Guipure ? ! Mais ça ne va pas, elle a au moins 50 ans !
— 58 ! Et tu ne disais rien quand elle nous a fait un prix sur les costumes la dernière fois.
— Tu vas me sortir que Ollivander, il n'avait que ta nouvelle baguette à te vendre ?
— Ollivander, hum non. Mais tu serais surpris de Barjow et beurk, il a tenté. J'ai dit non, j'ai des limites quand même.
— Mouais, elles ne se voient pas franchement tes limites. Franchement, c'est triste. Tu pourrais avoir le grand amour, l'amour fou. L'amour unique surtout. Tu vois, avec Théo…
— Oh non, tu ne vas pas recommencer avec Théo. Il est parti, Blaise, ça fait deux ans. Il t'a plaqué pour un Espagnol mal baisé.
— Non ! Il a voulu se trouver avant qu'on ne construise quelque chose ensemble. Il m'avait dit qu'il voulait faire le tour du monde. Tu vois l'amour, c'est ça Draco, c'est ce que Théo et moi, on partage.
— Tu ne partages rien du tout Blaise, t'es bourré et seul un lundi soir."
Draco se leva en soufflant, et en se dirigeant vers sa chambre, il s'adressa à un Blaise somnolant.
"Moi, j'ai du désir pour chaque femme que je croise, mais au moins, je ne suis pas si pathétique".
En le regardant tituber dans sa chambre et dans le noir, il était difficile de dire que Draco Malefoy n'était pas pathétique. Il avait le mérite d'admettre qu'il avait un sérieux problème de relation. Mais, en même temps, allongé sur son lit, les bras sous sa tête, Draco se persuadait que tant qu'il y avait consentement et plaisir, il ne faisait finalement de mal à personne. Et puis, lui, tomber amoureux ? Ce n'était pas demain la veille.
Le jour suivant, pour ne pas changer, Draco fut encore en retard au ministère. Mais cette fois, ce n'était pas l'amour qui l'avait retardé, mais plutôt les relents d'alcool. Il s'était réveillé, encore tout habillé, une chaussette sur deux et le pantalon ouvert. Il avait même bavé sur son oreiller. Heureusement pour Draco, Blaise était encore lamentablement effondré sur le transat de la terrasse, la bouteille de whisky vide dans la main droite. C'était sûr que jamais son colocataire ne l'aurait laissé tranquille en découvrant ce triste spectacle.
Draco longeait les couloirs du niveau deux pour se rendre dans son bureau. Il savait que s'il se faisait attraper, il prendrait une heure de remontrances par Arthur Weasley sur l'importance de la ponctualité. Il n'avait absolument pas peur de son supérieur. Il était juste ennuyé d'avance par le discours que Monsieur Weasley lui proclamerait, il en était certain. De toute sa vie, il n'avait jamais rencontré, une personne aussi peu apte à l'autorité. C'en était presque malaisant quand Arthur Weasley s'y tentait.
La tête baissée, un dossier rempli de parchemins vierge, Draco essayait d'incarner l'employé concentré et pressé en passant devant le bureau de la direction. Cela ne l'empêchait pas de lancer des œillades coquines aux bureaux des secrétaires.
Entre les gloussements, et les murmures qui le suivaient, il entendit distinctement une porte s'ouvrir à la volée.
"Malefoy ! Dans mon bureau. Maintenant"
Draco se figea au son de la voix bourrue du Directeur du Département de la Justice Magique.
Lentement, il se retourna, dans un silence quasi-religieux et sous les regards inquiets de toutes les secrétaires. Le Directeur avait déjà disparu dans son bureau.
"Entrez et fermez la porte ! Je n'ai pas toute la matinée, entendit-il".
Draco sentit une légère goutte de sueur perler dans son dos. Être convoqué chez le Directeur, ce n'était pas la même histoire que l'être chez Arthur Weasley. Il s'avança d'un pas vif et entra dans le bureau en fermant doucement la porte derrière lui.
Amanda Optiks, la jeune secrétaire du Directeur, accessoirement ex-amante de Draco Malefoy, une seule fois et dans le bureau dudit directeur pendant ses congés, aurait juré avoir entendu le jeune homme lui murmurer "Adieu" au moment de fermer la porte. C'est en tout cas ce qu'elle s'était chargée de dire en toute bonne foi aux secrétaires du niveau 3 et du niveau 4, dans les minutes qui suivirent.
Monsieur Goldstein, Directeur du département de la Justice Magique n'était pas connu pour être quelqu'un de souple. Il était fort, vieux, grisonnant et irrémédiablement strict. Dans son département, les choses devaient marcher droit. Il se faisait une joie de se débarrasser du moindre grain de sable venant éprouver la mécanique administrative parfaite de son département. Dans son bureau, il avait étalé tous ses trophées et ses diplômes, sur le manteau de l'énorme cheminée. Chaque personne qui entrait dans son bureau savait directement à qui elle avait affaire et comment se comporter. Chaque personne, oui, sauf Draco Malefoy.
Avant même que Monsieur Goldstein ne prononce un mot, Draco avait tiré la chaise des invités et s'y était affalé, non sans grâce, il faut l'avouer. La moustache du directeur frémit de rage à la vue de tant d'impertinence, et si Draco avait été un peu plus attentif, il aurait vu que les phalanges du directeur étaient blanches à force de serrer sa baguette.
"Asseyez-vous, je vous prie, tonna le directeur".
Le ton, plein de sarcasme, piqua Draco qui se bougea pour se redresser subtilement sur sa chaise.
"Monsieur Malefoy, vous savez pourquoi vous êtes là ?
— Je dois dire, Monsieur le Directeur, que non, enfin, peut-être mon léger retard de ce matin, tenta-t-il un air naïf sur le visage.
— Votre léger retard ? Léger retard ? ! Monsieur Malefoy, 2 heures ce n'est pas un léger retard, c'est une absence !
— J'ai eu un problème familial…
— Un problème familial ! Si je résume, votre père est mort, votre mère a fuit en France, et aux dernières nouvelles, vous vivez sous le même toit que le fils Zabini. Vous n'avez pas d'enfants ?
— Je…
— Ou bien peut-être dois-je demander à mes secrétaires de réajuster votre situation familiale ?
— Euh…
— Un retard passe encore, je suis souple…
Draco esquissa un sourire, qui disparut aussi vite sous le regard glacial du directeur. Goldstein n'était jamais souple, jamais.
"... Mais un retard tous les jours depuis des mois. C'est inacceptable ! Et hier, renchérit le directeur, que Merlin nous vienne en aide, hier, …
— Pour la réunion du ministre, j'avais une bonne…
— … Faire attendre le ministre. S'insurgea t-il, ses yeux braqués sur le blond. Une excuse ! Voyez-vous ça ? Et quelle excuse cette fois, jeune homme ?
— Je, j-e, bégayait Draco pour la première fois.
— Assez maintenant ! Vous allez m'écouter. Il pointa un doigt menaçant en direction et des postillons s'accrochaient à sa moustache. Le ministère, c'est sérieux ! Vos œillades déplacées, passe encore... Jusqu'ici, personne ne s'est plaint. Vos retards... c'était déjà la potion qui fait déborder le chaudron ! Mais hier, votre comportement ! Par la barbe de Merlin, Arthur aurait dû vous virer dès le premier retard.
Il était rouge brique et Draco craignait qu'il explose à tout moment.
— Hier, vous avez dépassé toutes les limites !
— Je ne comprends pas, Mons…
Une personne venait de frapper à la porte du bureau.
"Entrez ! Beugla, le directeur.
— … Sieur. Hier ?
Draco écarquilla les yeux de surprise. Laureline venait d'entrer dans le bureau.
"Monsieur Malefoy, je ne vous présente pas ma nièce !"
