Je démarre une nouvelle histoire avec mon duo préféré ! Alice & Bella ! Je ne sais pas très bien encore où je vais les emmener, donc n'hésitez pas à me dire si vous aimez et à me faire des suggestions.

Bonne lecture !

Chapitre 1 :

Je l'ai tant aimée. Bella reposa son stylo et soupira. Elle ne savait pas ce qui lui prenait ces derniers temps. Elle pensait sans arrêt à Angela. Elle y pensait tellement qu'elle n'arrivait plus à se concentrer sur son travail. Elle soupira de nouveau et se passa la main sur le visage.

Elle regarda sa montre, se tortilla sur sa chaise et finalement se décida à sortir. Elle se leva, enfila sa veste, pris son sac et ouvrit la porte de son bureau.

Elle salua ses collègues et sortit. Une fois dehors, elle hésita. Il faisait beau, et elle décida de marcher. Elle partit globalement en direction de son appartement en tournant et retournant les pensées d'Angela dans sa tête.

Elle l'avait tant aimée. Elle aurait tout donné pour elle. Elle avait été si heureuse. Elle fit tourner les pensées dans sa tête, se demandant ce qu'elle ressentait. Rien. Ni colère, ni regret, ni tristesse. La pensée d'Angela la laissait relativement indifférente. Et pourtant, elle n'avait de cesse de penser à elle dernièrement. Pourquoi maintenant ? Pourquoi tout court ? Elle avait fait son deuil, avait tourné la page, avait grandi, muri aussi. Angela avait été son amour de jeunesse. Son âme sœur, l'amour de sa vie – du moins c'est ce qu'elle pensait à l'époque. Elle se replongea dans ses souvenirs de ces années bénies. Un véritable jardin d'Eden. Pourtant, elle ne parvenait pas à se rappeler les détails de leur relation. Comment étaient-elles ensemble ? Est-ce qu'elles s'engueulaient, parfois ? Elle avait beau se creuser la tête, c'était comme si une partie de sa mémoire avait été effacée. Plus elle y pensait et moins elle parvenait à ramener à elle ces souvenirs. Le chagrin l'avait probablement forcée à les enterrer profondément dans sa mémoire.

Elle poursuivit sa marche, ne faisant guère attention à son environnement, perdue dans ses pensées. Elle se sentait seule. Elle eut envie d'appeler Rose, mais celle-ci était probablement occupée avec ses enfants et elle n'avait pas envie de la déranger. Elle n'avait pas grand-chose à dire, en réalité. Elles devaient se voir pour déjeuner, plus tard dans la semaine, il serait toujours temps de lui parler de ce qu'elle avait sur le cœur. Et d'ici-là, peut-être aurait-elle déterminé ce qu'elle avait sur le cœur. Elle fut prise de vague à l'âme et s'appuya un instant contre le mur.

Elle ouvrit la porte d'entrée et s'engouffra dans son appartement. Elle posa ses clés sur le meuble de l'entrée, enleva ses chaussures et pendit sa veste au porte-manteau. Depuis le COVID, elle avait mis en place des habitudes auxquelles elle se tenait invariablement. Elle n'en parlait à personne mais ces rituels la rassuraient. Tout, dans son appartement, était rangé à sa place, rien ne dépassait, rien n'était de travers. L'ordre la rassurait. Elle alluma sa chaîne Hi-fi et appuya sur play. Les enceintes laissèrent s'échapper des notes de musique classique et elle commença à se détendre.

Elle s'assit sur son canapé et ouvrit son livre. Elle rentrait rarement aussi tôt du travail et avait du temps devant elle avant de dîner. C'était rare qu'elle puisse s'offrir le plaisir de prendre le temps de lire. Pendant le confinement, elle avait commencé, comme une blague, A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Étrangement, elle s'y était trouvée comme chez elle, comme si Proust avait écrit ses livres spécialement pour elle, s'adressant à elle, lui faisant des clins d'œil pendant qu'elle lisait. Alors qu'on lui avait toujours décrit ses livres comme fastidieux, difficiles à lire et sans la moindre action, elle y trouvait de l'humour, une critique très fine de la société qui résonnait encore aujourd'hui et des réflexions extrêmement profondes sur différents sujets qui la touchaient particulièrement. Elle lisait les livres lentement pour en profiter le plus longtemps possible. Quand elle les aurait tous lus, elle n'en aurait plus à découvrir. Elle n'aurait plus jamais la possibilité de découvrir le texte, de s'extasier pour la première fois devant ces phrases qui n'en finissaient pas. Et pourtant, elle avait hâte de lire Le temps retrouvé, espérant qu'il lui apporterait des réponses aux questions qu'elle se posait sur le sens de l'existence.

Son ventre gargouilla et elle se décida à se préparer à dîner. Elle n'aimait pas ce moment. C'était celui où elle mettait le plus de désordre dans son appartement et cela l'angoissait. Il fallait choisir ce qu'elle allait manger et cela la mettait dans un état d'indécision qu'elle n'appréciait pas. Elle pensa fugitivement qu'elle aurait aimé que son téléphone sonne et qu'une amie lui propose d'aller boire un verre. Elle soupira tristement. Depuis le COVID, cela arrivait bien rarement. Ses amies vivaient leur vie, avaient une famille, du travail et aller boire un verre était généralement loin de leurs préoccupations. Elles avaient vieilli. Il était loin le temps de la colocation, le temps des soirées trop arrosées, des soirées devant la télé à regarder des émissions stupides, le temps des concerts des chanteurs les plus en vue du moment, le temps des coups d'un soir – enfin pour celles qui y arrivaient – et des Mac Do flemmes. Aujourd'hui, elles mangeaient bio, s'occupaient de leurs enfants, pestaient contre leur mari, s'entrainaient pour leur prochaine course de 10 km, ne connaissaient aucuns des chanteurs en vue du moment, écoutaient FIP et se couchaient tôt pour ne pas être trop fatiguées au travail le lendemain. Il était loin le temps d'Angela, des voyages à l'autre bout du monde, de la fête, de la sécurité et de l'avenir tout tracé.

Lorsque son repas fut prêt, elle mangea en regardant la dernière série d'ARTE puis alla se coucher.


Elle ne trouvait pas le sommeil. Elle tournait et se retournait dans son lit. Elle lança Petit Bambou et choisit une de ses méditations préférées. Elle appuya sur play et essaya de se positionner de manière agréable. Elle gigota un moment, monta le son, le baissa et soupira. Elle n'allait jamais parvenir à se détendre. D'ailleurs, la voix l'agaçait. Décidément, ce n'était pas son soir. Impatiente, elle se releva et se dirigea vers le salon, dans la pénombre. Elle s'assit sur son canapé, replia ses jambes contre elle et posa son menton sur ses genoux.

Elle regarda l'horizon nocturne et écouta les bruits de la ville endormie, se laissant aller à son vague à l'âme. Angela ne voulait plus lui parler. Elle le regrettait car elle aurait aimé avoir de ses nouvelles, avoir toujours un lien avec elle. Elles s'étaient tant aimées. Mais elles avaient aussi été amies. Cela l'attristait d'avoir perdu un lien si fort et si important. Elle soupira en repensant à leur dernier échange. C'était peu de temps après la mort de Tanya. Aux obsèques, Bella avait été surprise et touchée d'entendre les discours de plusieurs de ses ex copines. Cela l'avait frappée en plein cœur. S'il lui arrivait quelque-chose à elle, est-ce qu'Angela serait présente à ses obsèques ? Et qui la préviendrait ? Elle y avait beaucoup réfléchi et avait pris son courage à deux mains, après quelques verres évidemment, pour l'appeler. C'était la dernière fois qu'elle avait entendu le son de sa voix. Malheureusement, elle avait oublié le décalage horaire et l'alcool l'avait rendue légèrement incohérente. Angela lui avait demandé de ne plus la rappeler. Afin de ne pas prendre le risque que cela puisse se reproduire, elle avait effacé son numéro de téléphone.

Elle s'allongea sur le canapé et regarda les lumières de la ville jouer sur le plafond de son appartement. Elle finit par s'endormir.


Son réveil sonna et elle émergea péniblement, le corps courbaturé d'avoir dormi sur le canapé. Elle soupira et se leva pour préparer son petit déjeuner. Elle avait une journée un peu chargée au travail et cela ne l'enchantait guère. Cela faisait d'ailleurs bien longtemps que cela ne l'enchantait plus.

En soufflant sur son thé à la menthe pour qu'il refroidisse, elle commença à préparer ses affaires. Tout était ritualisé de manière à limiter ses angoisses. Toujours le même petit déjeuner, disposé de la même manière sur la table du salon, toujours ses affaires bien rangées dans son sac pour être sûre d'avoir tout ce dont elle aurait besoin dans la journée : ordinateur, chargeur, chargeur de téléphone, carnet de notes, stylo, écouteurs, eau, mouchoirs, gel hydroalcoolique, masques. Pendant qu'elle mangeait, elle écoutait un livre audio. Elle venait de finir les liaisons dangereuses, qu'elle avait trouvé fantastique et qui avait égayé ses matins tout le temps de l'écoute. Elle venait de lancer la mare au diable de Georges Sand. Elle choisissait des livres qu'elle n'aurait pas forcément lus et découvrait parfois de vraies pépites.

Elle se rendit au bureau à vélo. C'était un vrai plaisir. En passant sur le pont, elle regardait le ciel bleu et les nuages qui s'accrochaient parfois aux haubans. Le soleil se reflétait sur le dôme vitré du palais de région et elle aimait longer les bords du fleuve.

En arrivant, elle salua ses collègues et se livra, légèrement tendue, au rituel de son arrivée au bureau. Elle sourit intérieurement. Elle avait tellement de rituels qu'il ne restait plus beaucoup de place pour la spontanéité. C'était le moyen qu'elle avait trouvé et mis en place pour l'aider à surmonter les évènements chaotiques du Covid et pour réussir à gérer son temps et l'angoisse que lui procurait parfois son travail.

Elle alla remplir la bouilloire pour faire chauffer de l'eau, ouvrit son ordinateur et sortit son carnet, enleva ses chaussures et mis ses chaussons, ouvrit le courrier, lança sa boîte mail, alla remplir sa tasse d'eau chaude et vint enfin s'assoir à son bureau. La journée pouvait commencer, elle était prête à affronter tout ce qui pouvait bien se passer. Elle souffla sur son thé et commença à parcourir ses mails.

Elle jeta un œil à son planning. Elle serait totalement perdue sans lui. Elle notait religieusement tous ses rendez-vous, les contacts des personnes qu'elle devait rencontrer, l'adresse à laquelle elle devait se rendre et toutes les informations dont elle aurait besoin au cours du rendez-vous. C'est quand elle ne parvenait plus à tenir son agenda à jour de manière rigoureuse qu'elle savait qu'elle était débordée. C'était bien aujourd'hui qu'elle mangeait avec Rose. Elle lui envoya un message sur WhatsApp pour préciser l'heure à laquelle elles pouvaient se retrouver et se lança dans la lecture de ses mails. A l'heure prévue, elle prit tout ce qui lui fallait pour travailler, n'ayant pas envie de revenir au bureau après son déjeuner. Il fallait bien que son statut de cheffe d'entreprise lui apporte quelques satisfactions.


Elle s'installa à leur table habituelle et consulta le menu du jour en attendant Rosalie. Celle-ci arriva essoufflée quelques instants plus tard et l'embrassa :

- Salut ma belle, comment ça va ?

Bella sourit et hocha la tête. Elle attendit que Rose s'installe et prenne connaissance du menu avant de lancer une véritable conversation. Lorsqu'elles eurent commandé leurs plats, elle lança, de but en blanc :

- Je n'arrête pas de penser à Angela.

Rosalie la regarda surprise et, levant les sourcils, répondit :

- Mais… tu ne devrais pas plutôt penser à Alice ?

Bella sourit, amusée. En effet, elle devrait plutôt penser à Alice, mais… le sujet était probablement trop complexe… Elle ne savait pas réellement.

- Évidemment que je devrais penser à Alice. Je pense à Alice. Mais je ne sais pas, en ce moment, j'ai des flashs de ma relation avec Angela, je ne sais pas pourquoi.

Rosalie lui prit la main et lui demanda :

- Tu n'as pas parlé à Alice récemment ?

Bella regarda un moment son assiette avant de lever les yeux vers Rosalie et de répondre :

- Si, on a parlé un peu pour le boulot, mais pas plus que ça… c'est compliqué. Je ne sais pas ce qu'elle veut, je la trouve inaccessible. Je suis complètement paumée.

Rosalie la regarda un moment, songeuse :

- Tu ne crois pas que vous devriez vous voir et discuter sérieusement de ce que vous voulez faire ? Vous ne pouvez pas rester comme ça indéfiniment, non ? Il va bien falloir que vous décidiez quoi faire ?

Bella hocha la tête. Évidemment qu'il allait falloir qu'elles se parlent et qu'elles décident quoi faire. Mais cette situation trainait depuis tellement longtemps qu'elle-même ne savait plus ce qu'elles étaient, ce qu'elles voulaient, pourquoi ou comment elles en étaient arrivées là. Et cerise sur le gâteau, elle se mettait à repenser à Angela. Elle soupira et tenta de changer de sujet :

- Comment vont les petits ? Est-ce que tu arrives à faire dormir Alec le soir ?

- Pas vraiment… il y a eu une période de mieux, mais là c'est reparti. Il refuse qu'on le laisse s'endormir seul. Emmett n'en peut plus et je commence moi aussi à être un peu désespérée. Ça s'échange un enfant tu crois ?

Bella gloussa :

- Pas sûre que tu trouves un repreneur !

La question des enfants avait longtemps été un sujet délicat entre Rosalie et Emmett. Rosalie n'était pas sûre d'en vouloir, elle voulait voyager, profiter, travailler, et les enfants n'étaient pas vraiment au programme. Emmett avait néanmoins lourdement insisté, allant jusqu'à lui faire du chantage. Rosalie avait fini par craquer, du moins, c'est de cette manière que Bella le percevait. Elle avait été surprise le jour où Rosalie lui avait annoncé sa grossesse.


En rentrant chez elle en fin de journée, Bella hésita à appeler Alice. Rosalie avait raison, il fallait qu'elle lui parle. Mais elle ne savait pas quoi dire. Elle ne savait plus très bien comment tout ce bordel avait démarré. Et surtout, elle était fatiguée et elle n'avait pas envie de s'engueuler avec elle. Elle entra chez elle et se trouva immédiatement plus calme. Dernièrement, les bruits dans la rue lui étaient parfois assez pénibles, au point qu'elle avait parfois peur de perdre ses moyens. Elle se demandait si toutes ces angoisses qu'elle avait développées finiraient par repartir. Elle eut un petit tiraillement au niveau de l'estomac en pensant qu'Alice l'avait beaucoup aidée et que son absence lui rappelait la cruelle réalité. Avant qu'elle ne la trouve insupportable, Alice l'avait protégée lorsqu'elles étaient dans le monde extérieur, parlant parfois à sa place pour commander une pizza ou un verre. Alice l'avait déstabilisée, avait mis le bazar dans son appartement et dans sa vie. Mais elle était là et sa présence compensait la perturbation de ses repères. Et puis, tout était devenu compliqué. Et elles s'étaient séparées. Mais pas vraiment. A vrai dire, Bella ne savait pas vraiment ce qu'il en était. Elles ne vivaient plus ensemble, mais elles n'étaient pas officiellement séparées.

Bella ouvrit son carnet et commença à écrire. Sa psychologue lui avait conseillé d'écrire ses pensées sur un carnet, pour la forcer à les penser vraiment et s'en débarrasser, d'une certaine manière.


- Troubles du spectre autistique.

Bella leva les sourcils, estomaquée. Elle hésita un moment, tourna et retourna la phrase dans sa tête et finit par réagir :

- C'est-à-dire ?

Esme la fixa un moment avant de répondre, les mains croisées sur son bloc note :

- Ce que vous décrivez, les comportements répétitifs et stéréotypés que vous mettez en place qui vous servent à contenir votre anxiété Vos difficultés relationnelles, sociale et affective ainsi que votre difficulté à supporter le bruit ou les environnements stimulants Tous ces traits relèvent du spectre autistique et sont en cohérence avec les tests que vous avez déjà réalisés il y a quelques années.

Bella ne répondit rien. Elle oscillait entre soulagement et envie de pleurer. Soudain, la pensée l'effleura qu'elle aurait aimé qu'Alice soit là. Les questions se bousculaient dans sa tête et elle regarda sa montre. Il lui restait 10 minutes de séance avec Esme et elle ne savait pas par où commencer. Elle balbutia :

- Mais… est-ce que… est-ce que j'ai toujours été comme ça ?

Esme lui sourit :

- Probablement, mais ces troubles évoluent, même à l'âge adulte. Il s'agit d'un spectre et d'après vos tests, vous êtes située à l'extrémité du continuum autistique. Le syndrome Asperger varie de léger à sévère. Vos manifestations sont légères et ne se manifestent pas d'une manière totalement handicapante. Vous êtes en mesure de vous adapter et de très bien vivre avec. L'hypothèse selon laquelle les derniers évènements aient renforcé ces traits me parait assez plausible. Le Covid a perturbé les défenses que vous aviez mises en place. Votre séparation d'avec Alice a également ébranlé votre environnement.

Bella s'empressa d'intervenir :

- Nous ne sommes pas séparées !

Esme haussa un sourcil et la dévisagea. Elle rougit et se passa la main sur le visage. Esme la challengea :

- En êtes-vous sûre ?

Bella réfléchit. Elle était certaine de son côté de n'être pas séparée d'Alice. Elles ne se l'étaient pas dit, elles n'avaient pas rompu leur PACS, elle n'avait pas parlé de leur appartement, ni de leur entreprise. Elles n'avaient pas réglé leur situation. Elles ne pouvaient donc pas être séparées. Pourtant… elles n'habitaient plus ensemble, ne se parlaient plus que pour le travail et… oui, effectivement, même Rose pensait qu'elles étaient séparées. Peut-être que cela était aussi le cas pour Alice ? Elle frissonna et une onde glacée descendit le long de sa colonne vertébrale. Etait-elle la seule à ne pas être au courant qu'elle était séparée d'Alice ? Elle répondit d'une petite voix :

- Eh bien, en réalité, peut-être que non… tout le monde a l'air de penser que l'on est séparées… Mais… on ne peut pas se séparer sans se le dire, si ?

Elle détestait ne pas comprendre et sentir que la signification des choses lui échappait. Elle n'aimait pas avoir à interpréter des comportements sociaux ou individuels qui n'étaient pas transparents ou évidents. Elle ne comprenait pas pourquoi il fallait toujours que les choses soient compliquées et pourquoi on ne pouvait pas simplement se dire les choses telles qu'on les pensait pour que chaque parti puisse comprendre et avancer en fonction. Elle commençait à s'énerver toute seule à cette pensée. Elle détestait se sentir acculée et devoir faire l'effort d'interprétation et de compréhension. Cela lui faisait mal intérieurement, comme un élastique tendu, qu'on essayait de tendre encore, au risque de le faire rompre. Elle trouvait injuste que des personnes supposées l'aimer la laisse se débattre dans des situations de cette sorte. Elle s'apprêtait à l'exprimer à Esme quand celle-ci mit gentiment fin à la séance.

Bella soupira et se passa la main sur les yeux. Elle fut presque soulagée. Il faudrait qu'elle partage ces pensées avec Esme, mais elle avait des difficultés à décrire ce qu'elle ressentait vraiment et cela la frustrait de s'apercevoir qu'elle ne parvenait pas à faire comprendre le fond de sa pensée. S'agaçant elle-même, elle tenta un vague sourire à Esme et se leva en prenant congés.

Elle rentra au bureau en marchant. Elle n'avait pas envie de voir ses collègues. Il faudrait leur parler, avoir l'air normale et avenante. Elle avait juste envie de broyer du noir, envie d'être elle-même et non de s'adapter à son environnement. Elle était fatiguée de s'adapter.

Elle poussa la porte du bureau et tomba nez-à-nez avec Alice. Elle baissa la tête et se sentit rougir. Alice la regardait avec un sourire en coin, les yeux rieurs. Elle sentit son pouls accélérer et elle avala péniblement sa salive. Ce n'était pas vraiment le moment pour elle de croiser Alice, elle se sentait vulnérable. Elle eut envie qu'Alice la serre dans ses bras et que tout soit comme avant.

Alice la laissa entrer et s'apprêtait à sortir mais instinctivement, Bella lui attrapa le bras pour la retenir :

- Alice… est-ce qu'on pourrait aller prendre un café ?

Alice se retourna, surprise. Bella se plaignait sans arrêt d'avoir du travail par-dessus la tête et de ne pas être disponible. Elle ne s'attendait pas à ce qu'elle lui propose de perdre son temps avec elle. Elle haussa les épaules et répondit :

- Si tu as le temps, oui, avec plaisir.

Bella soupira, pensa que non, en effet, techniquement, elle n'avait pas le temps. Néanmoins, après sa discussion avec Esme, elle ressentait le besoin d'éclaircir certaines choses. Elle sourit timidement et dit :

- Laisse-moi poser mes affaires et je te rejoins.

Elle entra dans son bureau, déposa son sac et ressortit aussitôt. Elle ignora péniblement son ordinateur et résista à la tentation de prendre 5 minutes pour lire ses mails. Elle avait plus important à faire.


Alice était attablée à leur emplacement habituel dans le café situé en bas de leurs bureaux. Elle touillait le sucre de son café. Elle était belle comme jamais. Comme toujours… Bella soupira, passa au comptoir commander un allongé et vint s'assoir à côté d'Alice.

Sa proximité la rendait nerveuse. Elle la trouvait belle, elle avait envie de l'embrasser, de la toucher, ç'en était presque ridicule. Elle prit une profonde inspiration et tenta d'entamer la conversation normalement :

- Comment est-ce que tu vas ?

Alice haussa les sourcils et répondit, un peu hésitante :

- Ça va…

Mais elle n'en dit pas plus. Bella baissa les yeux. Elle se demanda si Alice faisait exprès de ne pas approfondir pour la déstabiliser. Elle savait très bien qu'elle n'était pas très forte à ce petit jeu-là et Bella se frotta le visage, cherchant une manière douce et subtile d'entrer dans le vif du sujet. N'en trouvant pas, elle lâcha tout de go :

- Alice… Est-ce que nous sommes séparées ?

Alice haussa de nouveau les sourcils et lui retourna sa question :

- C'est ce que tu penses ?

Bella s'agaça intérieurement. Alice allait encore lui compliquer la tâche et la mettre dans une situation angoissante. Elle était mal à l'aise de parler de ses émotions et de son ressenti, elle n'était pas exactement sûre de ce qu'elle ressentait et avait parfois du mal à mettre les mots sur tout ça. Elle fut soulagée que le garçon apporte son café. Cela lui laissa un peu de répit avant de répondre à la question d'Alice. Elle prit le temps de réfléchir à la réponse :

- A vrai dire, personnellement, je ne suis pas séparée de toi. Mais, je me demande si toi, tu es séparée de moi ?

Alice eut un demi-sourire, amusée par la réponse de Bella. C'était vraiment elle tout craché. Elle eut un moment d'attendrissement, mais répondit tout de même :

- Écoute Bella, j'ai besoin de temps seule pour gérer tout ce qu'il m'arrive. Tu manques d'empathie et de compassion et je ne peux pas le supporter, pas maintenant.

Bella tressaillit et se tordit les mains sous la table. Elle avait du mal à appréhender ce dont Alice avait besoin actuellement et la plupart du temps ne se sentait pas en mesure de le lui donner. Elle se sentait dépassée par les évènements, ne comprenait pas ce qui était attendu d'elle et de son côté, rien ne venait spontanément. Elle se sentait stupide et avait développé une véritable angoisse. Elle en devenait encore plus maladroite qu'elle ne l'était habituellement. Et visiblement, insupportable. C'était loin d'être la première fois qu'elles avaient cette discussion, mais cela la mettait toujours en colère. En colère contre elle-même de ne pas comprendre ce qui était a priori attendu d'elle de manière évidente et de ne pas réussir à le donner spontanément lorsqu'elle avait compris. En colère contre Alice, d'attendre d'elle qu'elle soit différente de ce qu'elle était et de ne pas l'accepter pour elle-même. Ce sujet la révoltait au plus profond de son être et elle prit de nouveau une profonde inspiration et répondit, presqu'à contrecœur :

- Je suis désolée si je ne suis pas comme tu aimerais que je sois. Cela me fend le cœur et je me sens stupide de ne pas réussir à me comporter comme visiblement tout le monde sauf moi se comporterait dans cette situation.

Sa mauvaise foi transparaissait largement dans sa réponse, et elle se mordit la lèvre. Elles allaient encore tourner en rond. Elle n'arrivait pas à dépasser cette révolte pour dire à Alice ce qu'elle ressentait vraiment. Elle ne parvenait pas à s'ouvrir à elle quand elle se sentait incomprise. Alice la faisait se sentir en insécurité dans ces moments-là, lui reprochant insidieusement de ne pas être « comme il faut ». Elle se sentait mal et elle savait que ce ne serait pas encore cette fois qu'elle trouverait le courage de dire à Alice qu'elle lui manquait, qu'elle était belle et qu'elle la désirait. Elle aurait voulu que les choses soient différentes.

Alice reposa sa tasse et fit sursauter Bella. Elle dit entre ses dents :

- Si jamais ça t'intéresse, j'ai encore rendez-vous chez le médecin la semaine prochaine. Je ne dors pas très bien parce que j'ai peur.

Bella inspira précipitamment. Elle aurait voulu prendre la main d'Alice, mais ne savait pas si celle-ci ne serait pas agacée de son geste, ne le trouverait pas déplacé ou ne se mettrait pas en colère. Elle était tellement imprévisible dernièrement, que Bella marchait sur des œufs. Elle n'avait par ailleurs pas envie de parler des problèmes de santé d'Alice, pas encore, car c'était leur seul sujet de conversation depuis des semaines et elle n'en pouvait plus. Elle avait peur, elle aussi, et elle n'arrivait plus à rassurer Alice tout le temps. Elle aussi aurait aimé que quelqu'un la rassure. Elle essaya de parait le plus naturelle possible quand elle répondit :

- Je suis désolée, ça va bien se passer tu sais. C'est normal que tu sois inquiète, mais ça va aller, vraiment.

Elle baissa les yeux. Elle soupira. Elle aurait voulu que tout soit comme avant. Elle sentit Alice la dévisager un moment, avant de dire :

- Ça m'a fait plaisir de te voir Bella. Je t'aime, tu sais.

Bella leva les yeux brusquement sur Alice et répondit, les larmes aux yeux :

- Non, je suis désolée, mais je ne sais pas, je suis un peu perdue.

Alice posa sa main sur la sienne, provoquant un frisson qui remonta le long du bras de Bella. Elle serra tendrement sa main, se leva et partit.

Bella resta figée un moment, au bord des larmes. Elle n'avait rien compris. Elle ne savait toujours pas quel était leur statut. Alice l'aimait, mais la trouvait insupportable. Qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?


L'après-midi avait trainé en longueur. Elle avait tellement de choses à gérer que parfois, elle n'avait même pas le temps d'aller aux toilettes. C'était ridicule. Il fallait vraiment qu'elle s'organise autrement, qu'elle fasse des changements dans l'entreprise. Elle soupira en pensant que pour cela, elle avait besoin de discuter avec Alice. Mais celle-ci n'avait pas – à juste titre – la tête à ça. Malheureusement, si la situation n'évoluait pas, Bella risquait de perdre pieds et l'entreprise en pâtirait. Et ce n'était vraiment pas le moment.

Vaguement en colère, elle se dépêcha pour aller à l'entrainement. Elle avait bien envie d'embrocher quelques personnes, alors elle accéléra le pas.


Elle enfila son masque après avoir salué son adversaire. Sur l'ordre de l'arbitre, elle se mit en garde. Elle expira longuement et se concentra. Elle était seule dans sa bulle, protégée derrière la grille noire de son masque et elle respirait enfin. Elle dirigea ses pensées vers l'extrémité de son fleuret et avança. Elle détestait reculer.


Elle enleva son masque et apprécia l'air frais. Elle était trempée. L'entrainement lui avait fait du bien. La concentration requise lui avait permis de se focaliser sur quelque chose d'autres que ses soucis habituels. Elle repensa à Alice, qui lui conseillait de viser « le cœur ou les couilles » et elle rigola toute seule.


- Oui Rose, elle m'a dit qu'elle m'aimait.

Rose émit un genre de couinement :

- Mais c'est super ça ma chérie !

Bella soupira, contrariée. Elle coinça son téléphone contre son épaule et farfouilla sur son bureau. Où avait-elle bien pu mettre ce foutu papier ?

- Je ne sais pas si c'est super. Elle m'aime, certes, mais en attendant, je n'arrive pas à savoir si on est toujours ensemble. Tu trouves ça normal toi ?

Rosalie hésita avant de répondre :

- Oui, bon effectivement, c'est un peu curieux comme situation… Mais toi, tu voudrais que vous soyez ensemble ?

- Bien sûr ! Dès que je la vois, j'ai envie de l'embrasser, de la toucher, de lui faire l'amour, peu importe le lieu dans lequel on se trouve !

Rosalie la coupa :

- Ohla chérie, trop de détails, je sais que vous deux c'est de la bombe atomique, mais épargne mes oreilles sensibles,

- De la bombe atomique, peut-être il y a quelques années, mais enfin dernièrement, on ne peut pas dire que ce soit la joie. J'ai beau avoir l'imagination extrêmement performante dès qu'il s'agit d'Alice, je suis un peu seule dans mon fantasme !

Bella soupira d'agacement et de frustration. Rien que le fait d'évoquer le désir incontrôlable qu'elle ressentait pour Alice, même dans les situations les plus incongrues la frustrait. Rosalie ne répondit rien, et Bella continua, sur sa lancée :

- Je vais exploser si ça continue, j'ai besoin d'extérioriser tout ça !

Elle avait enfin retrouvé le papier qu'elle cherchait et sortit en trombe de son bureau pendant que Rosalie rigolait dans son téléphone :

- Tu as été à l'entrainement dernièrement ? ça t'aiderait peut-être à dépenser ton énergie sexuelle débridée ?

Bella grogna :

- Est-ce que tu es en train de suggérer que je couche avec quelqu'un du club ?

Rosalie répondit du tac au tac :

- Pourquoi, tu en aurais envie ?

Bella alluma la photocopieuse et attendit que celle-ci ne se lance. Elle vérifia tout de même du coin de l'œil qu'aucune de ses salariées n'était là. Elle ne tenait pas à ce que l'une d'entre elle n'entende sa conversation avec Rosalie.

- Pas du tout. J'ai envie d'Alice ! J'ai envie d'Alice dans toutes les positions bordel !

Rosalie gloussa et répondit, faussement choquée :

- Bella… ! Je ne sais pas quel sort elle t'a jeté, mais vraiment, tu es un cas désespéré ! ça fait combien de temps que vous êtes ensemble ? 7, 8 ans ?

- Techniquement, ça fera 9 dans quelques mois, mais… je ne sais même pas si on est encore ensemble !

Elle récupéra sa photocopie et son modèle et retourna dans son bureau.

- Franchement, moi tu m'épates Bella. C'est quand même rare d'avoir encore une vie sexuelle passionnée après autant d'année.

Bella s'assit derrière son ordinateur et cliqua fébrilement pour tenter de retrouver les informations dont elle avait besoin et soupira :

- Mais enfin, tu ne m'écoutes pas quand je te parle ? Je te rappelle que je ne sais même pas si on est encore ensemble avec Alice, et que, n'habitant plus ensemble, notre activité sexuelle est proche de zéro. A quel moment est-ce que je pourrais avoir une vie sexuelle passionnée ?

Rosalie se racla la gorge et Bella poursuivit, vaguement agacée :

- A part fantasmer toute seule dans ma tête, on ne peut pas dire qu'il se passe grand-chose !

Rosalie se racla une deuxième fois la gorge et dit :

- Écoute Bella, je comprends que ce soit difficile, que tu aimerais qu'Alice revienne et que vous puissiez faire l'amour comme des lapins dans toutes les pièces de votre nouvel appartement, mais ce que je voulais dire, c'est que c'est rare, après tant d'années de relation d'avoir encore ne serait-ce qu'envie de faire l'amour avec l'autre, alors tu devrais te réjouir.

Bella s'apprêtait à rétorquer mais Rosalie ne lui en laissa pas le temps :

- Et je sais de quoi je parle alors ne me contredit pas. Je suis avec Emmett depuis 15 ans et je peux t'assurer que c'est relativement rare que j'aie la moindre pensée d'ordre sexuel pour lui.

Bella en fut troublée et arrêta ce qu'elle était en train de faire pour se concentrer pleinement à sa conversation avec Rosalie. Elle se pencha en arrière dans son siège et croisa ses pieds sur son bureau :

- Tu veux dire que… tu n'as pas envie de l'embrasser dès que tu le vois ? Que tu n'as pas envie de toucher sa peau dès qu'il est près de toi ? De lui faire l'amour dès qu'il t'effleure la main ?

Rosalie leva les yeux au ciel. Ce que Bella pouvait être agaçante parfois :

- Bien sûr que non, qu'est-ce que tu crois ? Comme le dit le grand philosophe Frédéric Beigbeder, l'amour dure 3 ans. Alors non, je n'ai pas envie de sauter sur Emmett à chaque fois qu'il bat du cil.

Bella se passa la main dans les cheveux et répondit, confuse :

- Mais, pourquoi vous restez ensemble alors ?

Rosalie rigola :

- Mais enfin, il n'y a pas que le sexe dans la vie Bella ! On s'aime, on a construit une vie ensemble, on a deux enfants !

Bella décidément, ne comprenait pas. Mais elle n'avait pas envie d'agacer Rosalie. Pourtant, elle était vraiment curieuse de creuser ce sujet. Elle ne comprenait pas vraiment le raisonnement de Rosalie et se demandait si quelque-chose clochait chez elle.

- Je suis désolée Rose, je ne veux pas t'embêter par ma lenteur… mais… tu crois que je suis bizarre ?

- Bien sûr que tu es bizarre ma chérie ! Mais à quel propos exactement ?

- Ben… parce que j'ai encore envie d'Alice ?

Rosalie rigola :

- Je ne crois pas que ce soit bizarre, je pense plutôt que c'est super. Tu devrais en profiter, c'est précieux ce que tu ressens pour elle.

Confuse de nouveau Bella rétorqua :

- D'accord, mais à quoi ça me sert de la désirer passionnément si ce n'est pas réciproque ? A part à me faire souffrir je veux dire ?

Rosalie soupira et répondit :

- Je sais que ce n'est pas facile en ce moment, mais sois patiente, vous allez bien finir par vous retrouver. Alice a besoin de temps, c'est tout. Il faut qu'elle gère ses problèmes et quand elle ira mieux, elle sera plus disponible pour toi. Elle t'aime, elle te l'a dit.

Bella souffla, la panique commençait à l'envahir :

- Mais Rose, peut-être qu'elle ne voudra jamais revenir ? Peut-être qu'elle m'aime mais que ça ne suffit pas pour qu'elle ait envie d'être avec moi ? Peut-être qu'elle n'aura plus jamais envie de moi ? Je la soule déjà et plus je suis seule et perdue et plus je perds mes moyens et moins je comprends ce qu'il se passe et plus je suis pénible… !

Rose rigola et tenta de calmer Bella :

- Bella, respire, ça va aller. Laisse-lui un peu de temps et ne panique pas surtout ? Ok ? Essaie de te changer les idées.

Bella ne répondit rien. Une boule s'était formée dans sa gorge. Rosalie cria au loin quelque chose qui ressemblait à « j'arrive mon chéri » et s'excusa auprès de Bella :

- Ecoute il faut que j'y aille, je vais te laisser. On se voit dans la semaine ? Envoie moi un message pour me dire quand tu serais dispo, ok ? Je t'embrasse et surtout, ne panique pas, tout va s'arranger.

Bella baragouina une réponse et Rosalie raccrocha.


Bella se sentait proche de l'explosion. Elle essaya de se contenir tant bien que mal. Pourquoi est-ce qu'il avait fallu qu'Alice passe au bureau aujourd'hui ? Elle allait avoir ses règles, ce n'était vraiment pas le moment de la chercher. Il était tard et elle avait envie de rentrer, de se changer les idées si cela était encore possible et pas de parler du travail. Encore moins avec Alice, qui débarquait complètement et à qui il aurait fallu qu'elle prenne le temps d'expliquer la situation correctement.

Alice poursuivait son quasi monologue :

- Tu sais très bien que je ne veux plus m'occuper de ça, donc je ne vois pas pourquoi tu me poses la question !

Bella se prit la tête dans les mains, une rage sourde bouillant intérieurement. Elle grinça :

- Et bien je m'en occuperai, comme de tout le reste de toute façon, ça de plus, ça de moins, qu'est-ce que ça peut bien changer ? Ma vie se résume à mon travail et à me faire engueuler par toi, franchement, tout ça me soule.

Elle prit le temps de respirer mais ne laissa pas le temps à Alice de répondre :

- Arrête tout si tu veux, j'en ai marre de me battre.

Alice la regarda d'un air de défi et rétorqua :

- De toute façon, tu n'as jamais pris la peine de te demander comment j'avais envie que ça se passe, alors je ne vois pas pourquoi ça changerait maintenant.

Bella vit rouge. Elle se leva d'un bond de sa chaise et posa ses deux mains à plat sur son bureau, elle hurla quasiment :

- Mais tu te fous de ma gueule, sérieusement ? ça fait combien de temps que tu ne bosses plus ? Un an ? Un an et demi ? ça fait combien de temps que tu ne m'autorises plus à te parler du travail ? ça fait combien de temps que je dois prendre toutes les décisions toute seule ? Et tu oses débarquer au bureau comme une fleur pour me faire des putains de reproches ? Pour me dire que je ne fais pas les choses comme il faut ?

Elle était folle de rage et elle avait envie d'envoyer tout ce qui couvrait son bureau en désordre par terre. Elle n'en pouvait plus de bosser, elle n'en pouvait plus qu'Alice se la coule douce pendant qu'elle se tapait toutes les merdes. Elle poursuivit sur sa lancée :

- J'ai jamais signé pour ça ! Cette boîte on l'a montée ensemble et le plan c'était pas que tu te casses et que tu me laisses tout gérer. Le plan c'était pas que tu m'abandonnes putain.

Sa voix se brisa et elle se rassit sur sa chaise en se prenant la tête dans les mains. Alice la regardait d'un regard noir et dur et rétorqua :

- Dois-je te rappeler pourquoi j'ai arrêté de travailler ? Est-ce qu'il faut qu'on ait encore cette discussion ?

Bella n'en pouvait plus. Elle était au bord des larmes, mais elle ne voulait pas pleurer devant Alice. Celle-ci lui reprochait sans arrêt d'être trop émotive et elle ne voulait pas lui donner la satisfaction d'avoir raison. Elle souffla :

- Considère que je m'occupe du sujet, pas la peine de t'en préoccuper.

Son estomac se tordit de colère et de honte d'avoir encore concédé quelque chose avec quoi elle n'était pas d'accord et elle poursuivit, au bord de l'implosion :

- Maintenant, si ça ne t'ennuie pas de me laisser seule… j'ai besoin d'être avec une personne qui me rassure et me fait du bien, et clairement, ce n'est pas toi.

Clairement, cette dernière phrase était de trop, mais elle ne put pas s'en empêcher. Pourquoi ne devrait-elle pas faire comprendre à Alice à quel point elle la faisait souffrir ? Sa maladie commençait à avoir le dos large. Ce n'est pas parce qu'on est malade qu'on a le droit d'être insupportable, si ?

Alice la regarda avec mépris et sortit du bureau. Au son de la porte qui se referme, Bella soupira et laissa s'échapper un peu de la tension qui l'habitait. Elle se mit à pleurer.


Bella regarda sa montre. Il était 8h45 et Alice n'était pas là. Sa respiration s'étrangla quelque part dans son corps. Elle hésitait entre colère et désespoir. Comment avait-elle pu être aussi naïve ? Alice était aux abonnés absents depuis des mois. Pourquoi l'avait-elle cru quand elle lui avait dit qu'elle viendrait à cette réunion ? Comment avait-elle pu tomber dans le panneau ? Espérer ? Elle avait tellement envie que tout redevienne comme avant qu'elle était prête à oublier toutes les fois où Alice l'avait laissée tombée et à croire une nouvelle promesse.

Elle respira profondément et refoula ses larmes. Ce n'était pas le moment de craquer. La réunion allait commencer dans 10 minutes et elle ne pouvait pas se permettre de se mettre à pleurer maintenant. Elle en voulait tellement à Alice… Pourquoi lui avait-elle fait croire qu'elle allait venir si c'était pour l'abandonner au dernier moment ? Franchement, elle aurait mieux fait de lui dire tout de suite qu'elle ne venait pas, au moins, elle aurait pu se préparer psychologiquement à faire cette réunion seule. Ce n'était pas comme si c'était la première. Mais c'était la plus importante !

Elle trépigna et regarda autour d'elle, avec un infime espoir de voir arriver Alice, les cheveux en bataille et les yeux encore collés de sommeil. Dieu qu'elle était belle.

Bella tapa du pied par terre. Mais quelle conne elle faisait ! Elle était en colère contre Alice, au désespoir de se retrouver seule à cette réunion et elle était encore capable de s'émerveiller à l'image de la beauté d'Alice. Vraiment, il fallait qu'elle se reprenne.

Elle regarda une nouvelle fois sa montre et soupira. Elle ferma les yeux et tenta un exercice de respiration. Il fallait absolument qu'elle se calme. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre ce client. Cette pensée fit remonter sa colère. Alice la plantait pour l'opéra de Paris putain. Leur meilleur client, le plus prestigieux, celui dont dépendait tous les autres. Elle avait besoin d'elle avec elle.

C'étaient ensemble qu'elles l'avaient décroché, c'était grâce au talent d'Alice qu'elles l'avaient gardé. Comment pouvait-elle la lâcher alors qu'elles s'apprêtaient à négocier l'ensemble de la saison prochaine ? Bella fulminait.

Elle regarda une nouvelle fois sa montre, ravala sa colère, sa frustration et sa tristesse et se dirigea vers l'entrée.


Bella s'installa sur un banc au bord du fleuve. Elle aimait cet endroit et y venait souvent lorsqu'elle avait besoin d'être seule. Elle ne se sentait pas bien. Il lui semblait que cela était devenu un état permanent. Elle remonta ses jambes contre sa poitrine et posa son menton sur ses genoux. Elle ferma les yeux pour empêcher ses larmes de couler. Elle était si fatiguée d'être triste. Elle laissa son esprit vagabonder. Alice lui avait envoyé un message pour s'excuser de ne pas être venue à la réunion avec l'opéra de Paris. Elle n'avait pas assez dormi ou quelque chose de ce genre. Encore. Bella n'en pouvait plus de ces excuses toutes plus ridicules les unes que les autres. Cela dépassait son entendement qu'Alice ne se couche pas plus tôt la veille des évènements importants ou quand elle devait se lever le matin. Dans quel univers se couchait-on à 3h du matin lorsqu'on devait être au top de sa forme à 8h ? Lorsqu'on était étudiants, oui peut-être… Mais, elles étaient adultes maintenant… Malheureusement. Bella soupira. Elle ne comprenait vraiment pas Alice. Et elle se sentait triste que celle-ci n'essaie pas de lui expliquer. Elle sentait qu'elle l'emmerdait lorsqu'elle la questionnait. Elle essayait simplement de comprendre, mais Alice se sentait jugée par ses questions. Elle soupira. Elle ne savait pas comment faire autrement. Comment être là pour elle si elle ne comprenait pas ce qui se passait dans sa tête, comment agir pour l'aider si elle ne savait pas quoi faire. Elle avait envie d'hurler de frustration.

Tout cela était si compliqué. Cela lui faisait des nœuds au cerveau et à l'estomac. Elle était fatiguée. Elle soupira. Elle entendait le rire d'Alice résonner à ses oreilles avec un pincement au cœur. Quand elles avaient commencé cette aventure ensemble, elles étaient encore naïves et innocentes. Elles riaient encore de leur ambition, elles se regardaient avec un défi partagé dans les yeux. Alice parlait de ses créations avec de grands gestes, la faisant rire. Bella la regardait toujours avec des étoiles dans les yeux. Elle était si pénible avec ses explications à rallonge mais ses idées étaient à la fois étranges et justes. Elle aimait l'écouter alors. Elles pouvaient encore se contredire, échanger, débattre, discuter. Sans se sentir agressées, remises en question, blessées… Elle se souvenait de toutes les fois où elles avaient fait l'amour au milieu des tas de tissus dans le minuscule atelier d'Alice. Parce que Bella était incapable de garder ses mains dans ses poches quand Alice lui montrait ses essais de costumes, parce qu'Alice voulait toujours que Bella les essaie et lui enlevait ses vêtements lentement et espièglement, avant de ne plus réussir à patienter et de les lui arracher fiévreusement.

Elle se souvenait d'Alice venant s'assoir à califourchon sur elle pendant qu'elle modélisait les décors qu'elle avait dessinés, d'Alice essayant de la déconcentrer en l'embrassant alors qu'elle finalisait les plans et vérifiait les calculs. Cela fonctionnait toujours, évidemment. Elle se souvenait de ses baisers qui se faisaient plus lents et plus passionnés, elle se souvenait du poids d'Alice et de son corps contre le sien lorsqu'elle se levait pour l'emporter sur le canapé. Elle se souvenait de la douceur de la peau d'Alice et de l'odeur de son cou.

Bella se mit à pleurer. Alice lui manquait tellement. Son sentiment de manque était noyé dans la colère et le ressentiment. Elles n'arrivaient plus à se parler. Alice distraite et inquiète de sa santé, Bella submergée de travail et essayant tant bien que mal de maintenir leur entreprise à flot sans son ange gardien, sans le génie espiègle et sautillant qui dessinait leurs plus belles créations.

Bella lui en voulait tellement. Elle lui en voulait de ne plus l'aimer comme avant. Même elle qui ne comprenait pas grand-chose, ça, elle l'avait compris.

Elles avaient atteint leur rêve : créer une entreprise florissante, à leur image et vivre de leur passion. Mais elles y étaient arrivées au prix de leur amour, au prix de leur santé. Au prix de leur légèreté. Elles s'étaient sacrifiées pour y arriver. Et maintenant, elles n'étaient plus ensemble pour en profiter. Le succès avait une saveur amère. Bella se sentait seule. Alice lui manquait au plus profond de son être. Et pourtant, quand elles étaient ensemble, elles ne pouvaient plus se supporter. Elles avaient sans doute besoin de ce temps éloignées l'une de l'autre pour se reconstruire, réfléchir à leur vie, à leurs envies ? Mais à quoi bon si Bella consacrait l'ensemble de ce temps à se noyer dans le travail ?