Voici le second chapitre, après un peu d'attente. J'espère qu'il vous plaira! N'hésitez pas à laisser des commentaires.
Bonne lecture.
Bella respira de travers et l'air resta bloqué dans sa poitrine. Elle regarda son ordinateur sans le voir. Elle eut soudain chaud et son cœur se mit à battre plus vite. Elle sentit des picotements au bout de ses doigts. Elle n'en pouvait plus. Elle était prostrée sur son siège. Son cerveau fonctionnait à toute vitesse mais semblait pourtant figé dans du coton. Elle avait envie de lâcher le fil qui la maintenait droite, qui la maintenait sur les rails, le tout petit fil de courage auquel elle se raccrochait jour après jour pour continuer à avancer. Elle avait envie de le lâcher. Elle était fatiguée. Elle voyait son corps s'écrouler de fatigue et elle imaginait Alice la prendre dans ses bras, lui caresser les cheveux et la rassurer. Elle sentait le corps chaud d'Alice contre le sien et le souffle de sa respiration dans son oreille.
Mais Alice n'était pas là. Alice était malade. Elle devait être là pour Alice, mais elle n'en avait plus la force. La vie lui avait pris son oncle et sa grand-mère, et la vie voulait lui prendre Alice. Elle n'était pas d'accord. C'était trop injuste. Elle eut soudain envie de renverser son bureau dans un accès de rage. Elle s'imagina se laissant aller à sa colère, lançant son ordinateur à travers la pièce et balayant des deux mains tout ce qui trainait sur son bureau en hurlant sa colère et sa peur.
Elle avait peur. Elle était terrorisée. Elle avait besoin qu'on la protège. Elle avait besoin qu'Alice n'ait rien. Cette attente était beaucoup trop angoissante. Elle revoyait son oncle, maigre, blême, ayant perdu tous ses cheveux et même ses sourcils. Elle se souvenait de ses mains, si maigres. Elle se souvenait précisément de ce matin où elle avait eu un appel en absence de sa mère. Elle se souvenait précisément être allée prendre sa douche, comme tous les matins, alors qu'elle savait. Elle savait qu'il n'y avait qu'une seule raison pour laquelle sa mère avait pu l'appeler à 6h du matin sans lui laisser de message. Elle s'était habillée, comme tous les matins et elle était sortie. Elle n'avait pas eu le courage de prendre de petit déjeuner. Elle avait le cœur sur les lèvres. Elle était sortie pour rappeler sa mère sans réveiller Alice.
Elle avait attendu d'être arrivée au bureau pour rappeler. Le monde autour d'elle lui avait semblé lointain et silencieux. Elle s'était enfermée dans son bureau et avait tiré les rideaux. Elle n'avait pas pleuré quand sa mère lui avait annoncé le décès de son oncle. Elle était préparée. Elle avait découvert par la suite qu'il est impossible de se préparer à la mort d'un proche, et que la tristesse vous frappe de plein fouet tel un boomerang.
Elle avait envoyé un SMS à Alice pour la prévenir et elle avait commencé sa journée, entourée de coton.
Au déjeuner, Alice était venue au bureau, l'avait serrée dans ses bras. La brume s'était alors un peu dissipée autour d'elle et Bella s'était mise à pleurer. Alice l'avait exfiltrée du bureau et avait prévenu l'équipe. Bella n'avait aucun souvenir de ce qu'elles avaient fait cet après-midi-là.
Elle ne pouvait pas revivre ça. Elle avait été forte, l'année suivante, quand elle était entrée dans la chambre de sa grand-mère. Elle lui avait tenu la main et l'avait accompagnée dans ses derniers instants. Le temps s'était étiré, dédoublé. Elle s'était demandé combien de temps on pouvait mettre à mourir et si sa grand-mère pouvait encore l'entendre. Elle avait été heureuse de tenir sa main alors qu'elle rendait son dernier souffle. Et puis les cauchemars avaient commencé.
Elle n'avait pas pleuré aux obsèques. Elle n'avait pas pleuré à l'église, ni au crématorium. Alors qu'elle avait été incapable d'articuler le moindre mot pendant les obsèques de son oncle, elle avait préparé un texte à lire pour sa grand-mère. Elle avait même réussi à y glisser quelques traits d'humour. Elle n'avait pas réussi à pleurer, mais sa lucidité n'avait été qu'un leurre. La tristesse était arrivée plus tard. Elle était restée bloquée dans sa gorge lorsqu'ils avaient dispersé les cendres de sa grand-mère dans l'océan. Elle avait senti l'air sur son visage, elle s'était baignée dans l'eau glacée, écrasée par la vue des falaises si majestueuses autour d'elle. Elle avait cru être apaisée, acceptante, adulte, peut-être. Forte et sage face à l'adversité.
Alice l'avait prise dans ses bras, une deuxième fois. Mais elle se croyait forte et elle n'avait pas craqué. Elle pensait que ça irait. Elle voulait montrer à Alice qu'elle pouvait réagir de manière posée. Elle ne voulait pas exposer sa tristesse. Pas de nouveau, pas si tôt après la mort de son oncle.
Ravaler et fuir son chagrin n'avait pas été une brillante idée. Esme avait raison. Le COVID lui avait montré que tout ce qu'elle croyait certain et immuable pouvait être remis en question du jour au lendemain. La mort de son oncle et de sa grand-mère avait achevé de la convaincre que la vie n'avait pas de sens. Ses repères s'étaient disloqués. Elle était complètement paumée.
Elle ne pouvait pas accepter qu'il puisse arriver quoique ce soit à Alice. Elle commença à hyperventiler. Elle allait faire une crise d'angoisse. Il fallait qu'elle se détende. Respirer. Profondément. Elle sentait les picotements remonter le long de ses bras. Alice. Elle ne comprenait pas pourquoi Alice était partie vivre seule. Enfin si, elle comprenait. Elle n'avait pas accepté qu'il puisse arriver quelque-chose à Alice, c'était tout simplement inconcevable. Littéralement terrorisant. Elle avait donc tendance à nier la réalité et à minimiser la vérité. Pour la rendre plus acceptable. Elle ne pouvait pas être là pour Alice car elle ne pouvait pas admettre qu'elle soit menacée d'une quelconque manière. Être là pour elle signifiait accepter le risque de la perdre. Ce n'était même pas une option.
Respirer. Respirer. Respirer.
Les examens sont encore en cours, le pire est n'est pas encore certain.
Respirer. Respirer. Respirer.
Ce n'est pas parce que la fatalité s'était acharnée sur sa famille ces deux dernières années que la fatalité, cette connasse, allait frapper Alice. Elle ne pouvait pas croire à ça. Ce n'était pas du tout concevable. Plus rien n'aurait de sens.
Respirer. Respirer. Respirer.
Elle tenta de se lever, mais sa vue s'était brouillée. Elle avait chaud, elle ne se sentait pas très bien. Elle entendit la porte de son bureau s'ouvrir, mais elle ne parvint pas à reconnaitre la personne qui était entrée. Elle lâcha le bord de son bureau et le monde se mit à tourner.
Elle ouvrit péniblement les yeux. Ses oreilles bourdonnaient et elle se sentait nauséeuse. Elle remua. Ses membres étaient légèrement engourdis. Elle sentit une main sur la sienne et elle sursauta.
- Bella…
Elle reconnut la voix de Rose.
- Rose, qu'est-ce qu'il s'est passé?
Elle eut l'impression d'avoir croassé.
Rosalie la regarda pensivement et répondit:
- Tu as fait un malaise au bureau.
Bella leva les sourcils. Elle ne s'en souvenait pas.
- Ah bon? Mais… pourquoi est-ce que je suis à l'hôpital pour un malaise? J'ai du travail, je dois aller terminer…
Rosalie lui serra la main plus fort et l'interrompit:
- Tu as perdu connaissance Bella, et visiblement, tu as fait une crise d'angoisse. Tes salariées ont appelé les pompiers, tu n'arrivais plus à respirer. L'hôpital m'a appelée, je suis venue immédiatement.
Bella se crispa:
- C'est-à-dire une crise d'angoisse?
Rosalie la regarda droit dans les yeux et répondit:
- D'après ce que le médecin m'a dit, tu as fait des convulsions. Ils doivent te garder en observation et te faire des examens.
Une désagréable vague de chaleur remonta le long de la colonne vertébrale de Bella. Des convulsions? Un sentiment de panique l'envahit. Elle regarda Rose d'un air affolé:
- Mais… combien de temps? Et mon travail?
Rosalie soupira. Elle était vraiment entêtée celle-là avec son travail…
- Bella, il s'agit de ta santé, c'est la priorité, tu penseras à ton travail plus tard.
Bella ne répondit rien, sachant que cette conversation était perdue d'avance, mais n'en pensait pas moins. Sans elle, la boîte allait s'écrouler… Elle tenta de chasser la panique qu'elle sentait revenir. Elle aurait aimé qu'Alice soit là. Alice…
- Rose, pourquoi l'hôpital t'a appelée toi et pas Alice?
- Apparemment, tu n'as pas changé la personne de confiance à appeler en cas de besoin et c'est toujours moi.
- Mais, et Alice?
Je l'ai prévenue, elle est en chemin.
Bella baissa les yeux. Elle allait causer du souci à Alice, qui n'en avait pas vraiment besoin. Alice lui en voudrait probablement et lui reprocherait de vouloir être au centre de l'attention pour minimiser ses problèmes à elle. Bella se sentit hyperventiler.
Rose lui caressa la main pour tenter de la calmer alors que les larmes lui montaient aux yeux.
- L'hôpital a également appelée ta psy. Visiblement, elle va passer te voir dans la journée.
- Esme? Mais pourquoi?
Rosalie haussa les épaules:
- Il se pourrait que tout ça soit psychologique, je ne sais pas… Ne te tracasse pas, tu devrais essayer de te reposer.
Le cerveau de Bella essayait de s'emballer, mais quel que soit ce qu'ils lui avaient donné pour la calmer, cela fonctionnait et elle avait du mal à aligner plusieurs idées cohérentes à la suite.
Lorsqu'elle se réveilla pour la deuxième fois, la chambre était vide. Elle se sentait immensément fatiguée. Et seule. La vie lui demandait des efforts, et elle sentait qu'elle n'avait plus envie. Elle soupira et sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle sursauta lorsqu'elle entendit la porte s'ouvrir et détourna la tête vers le mur. Elle n'avait envie de voir personne. Elle se sentait honteuse d'avoir fait un malaise. Honteuse d'inquiéter ses proches, honteuse de ne pas être suffisamment forte pour continuer. Elle tenta de prendre une grande inspiration pour refouler ses larmes.
Elle sentit une main se poser sur son bras et fut soulagée lorsqu'elle reconnue la voix d'Esme.
Bella baissa les yeux et réfléchit à la question que venait de lui poser Esme. Elle se sentait fatiguée, triste peut-être, vaguement en colère et ressentait un fort sentiment d'injustice qui alimentait sa colère. Elle avait peur pour Alice et sa peur était masquée par un fort sentiment de déni, parfois déguisé en colère. Tout cela était fort complexe à démêler et chaque fois qu'elle essayait d'y voir clair, elle frôlait le cours circuit.
Elle répondit:
- Je sais qu'il faudrait que je lâche prise, mais… est-ce que lâcher prise, ce n'est pas abandonner? Renoncer? Est-ce que cela soulage vraiment d'accepter que la vie puisse être aussi injuste?
Esme prit son stylo et le tint serré dans son poing devant elle. Elle dit:
- Lâcher prise, ce n'est pas abandonner. Si je tiens le stylo vers le bas et que j'ouvre ma main, il tombe. J'abandonne. Si je tiens le stylo vers le haut et que j'ouvre ma main, il reste posé sur ma paume. Je lâche prise et la tension autour de la problématique qui m'affecte se desserre. J'ai alors de la place pour autre chose et je peux prendre du recul.
Bella trouva cette démonstration, gestes à l'appui très parlante. Elle resta un moment songeuse, tentant d'assimiler ces explications. Elle demanda:
- Comment cela se manifesterait, concrètement, de prendre du recul vis-à-vis de ma peur pour Alice?
Elle regardait le plafond, perdue dans ses pensées. Elle avait la tête dans du coton. Il faudrait qu'elle pense à demander au médecin ce qu'il lui donnait, parce que c'était vraiment de la bonne. Elle émit un petit sifflement en guise de rire et sursauta au son de la porte qui s'ouvrait.
Elle détourna lentement les yeux et vit une magnifique créature pénétrer dans sa chambre au ralenti. Elle avait les cheveux mi-longs, d'un noir profond, des yeux rieurs marrons légèrement dorés. Elle secoua nonchalamment la tête pour repousser une mèche de cheveux rebelle et Bella failli s'évanouir tant ce mouvement était sensuel. Elle avançait telle une fée vers son lit.
Alice…
Vraiment, cette drogue était de qualité. Le monde retrouva sa vitesse normale à l'instant où Alice lui prit la main et se pencha pour lui embrasser le cou. Son odeur incroyablement agréable et tellement attirante envahit l'espace autour de Bella et elle frissonna au contact des lèvres d'Alice dans son cou.
- Alice…
Il lui semblait l'avoir dit à voix haute, cette fois. Ladite Alice s'installa sur le lit et lui caressa la main, ce qui l'empêchait de se concentrer pleinement. La beauté de son visage était également une distraction non négligeable.
Elle secoua la tête et interrompit Alice:
- Désolée mon amour, mais je ne suis pas tout à fait… je suis un peu… enfin, j'ai du mal à…
Alice leva les sourcils, surprise et visiblement attendrie. Elle rit et répondit:
- Mon amour?
Bella eu l'impression de rougir, mais elle n'était sûre de rien. Elle tenta une réponse construite:
- Il faut que tu me fasses sortir d'ici, ils me droguent!
Alice rit de plus belle:
- Je vois ça. Tu as l'air… d'apprécier le monde dans lequel tu es!
Bella respira profondément et pris la parole en essayant de réunir ses pensées. Elle avait l'impression qu'il fallait absolument qu'elle dise ce qu'elle avait sur le cœur avant que les mots ne se dispersent et qu'elle n'aurait jamais le courage de les dire dans son état normal:
- Alice, je… j'ai eu si peur. Je ne veux pas que tu meures.
Un nuage sombre passa sur le visage d'Alice, mais Bella ne pouvait plus retenir les mots qui sortaient tous seuls:
- J'ai peur, j'ai si peur, l'angoisse m'étreint si fort que je ne peux plus respirer. L'angoisse est si forte que je ne peux pas y penser, que je ne peux pas accepter la réalité. C'est trop dur. Tu es trop importante, tu ne peux pas être malade, cela n'est pas possible. La simple pensée que… que
Alice lui broyait littéralement la main. Bella hyperventilait. Une sensation glacée remontait le long de sa colonne vertébrale et une main semblait compresser son cœur. Elle eut la nausée. Elle tenta de se lever de son lit, la panique envahissant tout son être. Alice avait les larmes aux yeux et elle la repoussa gentiment dans le lit en appuyant sur ses épaules.
Bella avait envie de crier. Elle avait envie de se réfugier quelque part où la réalité était différente. Elle aurait voulu attraper le monde avec ses mains et le malaxer pour qu'il se transforme. Pour que les formes soient arrondies et les couleurs joyeuses. Pour que dans ce monde Alice ne soit pas malade.
Une peur panique l'envahit. Elle ne savait pas comment l'expulser. Elle prenait toute la place. Elle ne voulait pas crier, elle aurait voulu se lever et faire les cent pas dans la chambre en faisant de grands moulinets avec les bras et en déblatérant des phrases sans queue ni tête. Mais Alice la maintenait par les épaules et elle aimait ce contact. Elle ne parvenait pas à lire le regard d'Alice. Elle voulait lui dire qu'elle l'aimait, elle voulait la serrer dans ses bras, elle voulait pleurer au creux de son épaule. Tout ça était là, elle allait exploser et pourtant, rien ne voulait sortir. Tout était coincé au fond de sa gorge et elle se sentait partir, impuissante. Elle voulait qu'Alice reste près d'elle. Elle réussit à balbutier:
- Reste, s'il te plait, reste.
Elle sentit les larmes rouler sur ses joues et elle lâcha prise. La réalité devint confuse. Elle se sentait partir et seule la main d'Alice qu'elle avait réussi à attraper l'ancrait à la réalité. Elle la tenait le plus fermement possible, car c'était elle, c'était elle. Alice. Elle aurait voulu la retenir. Elle aurait voulu qu'elle revienne. Un éclair de lucidité la frappa, elle ouvrit les yeux et tenta de faire le point sur le visage d'Alice qui semblait bouleversé et souffla:
- Reviens…
Puis elle sombra.
Alice la regardait étrangement. Elle semblait de bonne humeur. Bella se réjouit, c'était probablement une bonne chose qu'elle ait finalement annulé tous ses rendez-vous pour l'accompagner à son scanner. Elle avait hésité. Un scanner, cela ne faisait pas mal ni particulièrement peur. Et de toute façon, on ne recevait pas forcément les résultats immédiatement. A quoi bon accompagner Alice, dans ce cas-là? Elle en avait parlé avec Rose pour lui demander ce qu'elle en pensait et ce qu'une personne attentionnée devrait faire. Rose avait levé les yeux au ciel et lui avait répondu quelque chose comme «mais oui, espèce d'handicapée des émotions, évidemment qu'il faut que tu l'accompagnes!».
Bella n'était pas sûre d'avoir vraiment compris en quoi cela était indispensable, mais elle avait décidé de suivre les conseils de Rosalie et avait proposé à Alice de venir avec elle.
Son estomac se tordit d'angoisse à l'idée qu'il allait falloir qu'elle trouve le temps de les replanifier et de rattraper son retard. Elle était si fatiguée. Elle avait si peur. Alice lui réclamait une attention constante, lui demandant de la rassurer, lui demandant de lui dire que tout allait bien se passer. Une vague de colère manqua de submerger Bella. Comment pouvait-elle savoir que tout allait bien se passer? Elle avait déjà du mal à concevoir qu'elles étaient dans une situation où les choses, effectivement pouvaient mal se passer! Assurer à Alice que les choses allaient bien se passer, c'était accepter qu'elles puissent mal se passer. Et ça, il n'en était pas question!
Alice avait par ailleurs réponse à tous ses arguments, et était capable de la contredire à l'infini, comme si, finalement, elle ne souhaitait pas être rassurée. Bella n'y comprenait rien et était épuisée de ces joutes intellectuelles dans lesquelles Alice la forçait à jouer un rôle qu'elle ne connaissait pas et dans lequel elle se sentait mal à l'aise.
Elle était épuisée psychologiquement. Elle avait besoin d'une pause. Elle avait besoin de calme. Son petit séjour à l'hôpital avait été révélateur de son état d'épuisement, à la fois physique et psychologique. Si Alice avait initialement semblé déstabilisée et s'attendrir un peu, sa froideur habituelle avait vite repris le dessus.
Bella serra les dents et tenta de se vider l'esprit. Alice avait l'air de bonne humeur et c'était l'essentiel. C'était la raison première qui lui donnait raison de prendre sur elle.
Elles sortirent du square et marchèrent lentement en se dirigeant vers le bureau. C'était un emplacement relativement neutre et Bella devait retourner travailler. Elle sursauta lorsqu'Alice lui prit la main. Il faisait beau, et c'était agréable. La respiration de Bella tressaillit et elle eut du mal à conserver une allure constante. Elle était au bord de l'apoplexie, les pensées s'entrechoquaient dans son esprit. Alice dut percevoir son trouble car elle s'arrêta et se planta face à elle. Bella manqua de lui rentrer dedans. Alice lui posa les deux mains sur les épaules et la regarda droit dans les yeux:
- Merci d'être venue avec moi.
Elle baissa les yeux et continua:
- Je sais que je t'en demande beaucoup, que je te mets beaucoup de pression pour que tu gardes l'entreprise à flot et que je ne te suis d'aucune aide actuellement. Mais je te remercie d'avoir annulé tes rendez-vous pour être là pour moi.
Bella ne savait pas quoi dire et ses yeux s'emplirent de larmes. Elle avait envie de prendre Alice dans ses bras et de la serrer jusqu'à la faire exploser. Non que cela l'arrangerait qu'elle explose, mais elle avait envie de lui montrer toute la force de son amour. Amour qu'elle ne savait plus comment exprimer et qu'Alice ne semblait pas avoir vraiment envie de recevoir ces derniers temps. Elle n'en fit rien et silencieusement, elles poursuivirent leur marche sous le soleil.
Arrivées au bureau, Bella s'installa sur le canapé pendant qu'Alice leur préparait un café. Alice la rejoignit, ferma la porte et tira les rideaux. Elle sortit son paquet de tabac et roula une cigarette, adossée à la porte dans une position que Bella qualifia instantanément de langoureuse. Elle secoua la tête et tenta de se reprendre. Si Alice avait tiré les rideaux, ce n'était probablement pas pour la raison qui lui venait immédiatement en tête. Elle souffla sur son café et haussa les sourcils en désignant sa cigarette:
- Tu comptes fumer dans mon bureau?
Alice la regarda en riant:
- Bien sûr ! Je n'ai pas le droit?
Bella soupira. C'était peine perdue… Pour la forme, elle répondit néanmoins:
- A vrai dire non… mais fais comme tu veux.
Surtout, pas de conflit… Elle préférait faire brûler un bâton d'encens plus tard dans la journée plutôt que de prendre le risque de contrarier Alice. Elle soupira. Elle était tellement faible.
Plus tard, elle ne se rappellerait plus exactement comment les choses s'étaient enchaînées. Elle se souviendrait seulement du corps d'Alice contre le sien, de ses mains qui lui brûlaient la peau et de sa frustration d'avoir joui trop rapidement pour pouvoir vraiment en profiter.
Quelle frustration! C'était à s'en taper la tête contre les murs. Elle désirait tellement Alice qu'elle ressentait une frustration constante. Lorsqu'Alice lui donnait ce qu'elle voulait, elle était frustrée que cela ne dure pas éternellement. Elle se faisait des nœuds à la tête d'incohérence et de désir inassouvi. Elle avait honte d'elle-même. Pourquoi Alice lui faisait-elle perdre ses moyens à ce point?
Le souvenir du courant d'air froid qui l'avait enveloppée quand Alice s'était éloignée d'elle contribuerait à teinter de tristesse son souvenir de ce moment. Le courant d'air froid pénétra également dans son cœur lorsqu'elle balbutia:
- Est-ce que je peux …?
Alice secoua négativement la tête:
- Je n'ai pas envie, je ne me sens pas suffisamment en forme.
Bella pouvait certainement le concevoir. Son cerveau le concevait. Alice baissa les yeux, l'embrassa tendrement et poursuivit:
- Ce n'est pas ce que tu voulais?
Que pouvait-elle répondre à cela? Si, d'une certaine façon, c'était ce qu'elle voulait. Elle voulait qu'Alice lui montre qu'elle l'aimait, qu'elle éprouvait du désir pour elle. Mais elle voulait que ce soit réciproque. Elle voulait que ce ne soit pas juste une manière de gagner du temps, de la faire rester, de la maintenir sous son emprise. De l'empêcher d'aller voir ailleurs, peut-être? Elle voulait que ce soit long, partagé, romantique, passionné. Alors oui, peut-être se contenterait-elle d'un orgasme volé sur son bureau. A vrai dire, la situation ne manquant pas de piquant. Mais… Elle refoula les larmes et la colère qui montaient. Ce n'était pas le moment de déballer tout cela. Alice venait probablement de faire un pas vers elle, même si elle le trouvait presque dégradant.
Bella regarda sa montre pour la dixième fois. Ce congrès s'étirait en longueur. Elle laissa son esprit vagabonder. Alice et elle avaient été cooptées 3 ans auparavant pour entrer dans le syndicat des métiers du spectacle vivant. Elles avaient profité de l'inactivité du premier confinement pour remplir leur dossier. Elles se sentaient suffisamment avancées dans le développement de leur entreprise pour prétendre rejoindre le cercle restreint des entreprises labellisées. Cela avait été une grande fierté pour elles d'être admises. Bella se souvenait encore de leur joie lorsqu'elles avaient reçu la nouvelle. Être cheffe d'entreprise n'avait pas réellement été de tout repos pendant le COVID et elles accueillaient alors chaque bonne nouvelle comme un véritable don du ciel.
Tant de chemin parcouru depuis… Et tant d'épreuves. Bella frissonna. Ses pensées dérivèrent. Elle se concentra pour visualiser le visage de Tanya. Elle avait du mal à y parvenir. Elle se rappelait surtout son visage à la fin, lorsque que son traitement avait été abandonné et que le cancer avait définitivement pris le dessus. Bella avala péniblement. Elle ne connaissait pas bien Tanya et ne l'avait pas côtoyée longtemps. Pour autant, son décès avait été un réel choc. Alice, qui la connaissait de longue date, avait été bouleversée. Tanya avait seulement quelques années de plus qu'elles. Elle était morte après des années de lutte contre le cancer. Elle avait vécu avec cette épée de Damoclès sur la tête. Depuis ce jour, Bella se demandait souvent ce qu'elle changerait dans sa vie si elle se savait condamnée à mourir prématurément.
Bella se tortilla dans son siège. Ces pensées émergeaient régulièrement, sans qu'elle puisse vraiment les contrôler. Des larmes lui brouillèrent les yeux. Elle savait qu'une fois qu'elle pensait à Tanya, les pensées de son oncle suivraient. Elle savait d'expérience qu'il ne servait à rien d'essayer de les chasser.
Elle baissa la tête et se passa la main sur le visage. Au sortir du premier confinement, son oncle avait été diagnostiqué d'un cancer du poumon. Sa mère, habituellement si expansive, avait fait bonne figure, ce qui n'avait pas manqué d'inquiéter Bella encore plus. Elle avait attendu le relâchement des mesures restrictives pour aller le voir. Il avait commencé sa chimiothérapie et elle ne l'avait quasiment pas reconnu. Elle était rentrée chez elle sous le choc. Son oncle allait mourir bientôt. Elle n'y connaissait rien, mais il n'y avait pas de doute possible, tout son être le lui disait. Elle ne se rappelait pas très bien les émotions qui avaient prédominées. Un sentiment de colère, oui, de colère contre la vie de lui voler un être cher. Un sentiment d'injustice également. Pourquoi lui? Pourquoi tout court? Pourquoi, alors que l'on est capables d'aller sur la lune n'est-on pas en mesure de trouver un traitement efficace contre le cancer?
Cela la rendait dingue.
Son oncle était mort moins d'un an après son diagnostic. Les restrictions liées au COVID ne lui avaient pas permis d'aller le voir une dernière fois à l'hôpital. Les obsèques s'étaient déroulées en comité restreint. Voir sa mère pleurer la mort de son petit frère avait été très dur. Alors qu'elle avait eu le temps de s'y préparer, ce décès avait été un choc. Il était si jeune et elle l'aimait beaucoup. A quoi pense-t-on lorsque l'on sait que l'on va mourir? Elle avait beaucoup pleuré alors. Alice et elles habitaient encore ensemble. La vie était difficile. Il y avait des couvre feux, des confinements, les bars étaient fermés, la vie était étrange. Et son oncle était mort. Et elle se questionnait sur le sens de cette vie. Alice avait été là pour elle, dans une certaine mesure, mais elles étaient toutes les deux préoccupées par leur travail, par la complexité de la situation. La tristesse de Bella était un obstacle supplémentaire dans ces temps perturbés.
L'année suivante, c'était sa grand-mère qui était décédée. Comme un coup de massue.
Bella sentit les gens autour d'elle s'agiter et elle sortit de sa torpeur. Elle s'essuya les yeux. Elle pensait souvent aux décès qui s'étaient enchaînés autour d'elle ces dernières années. Elle pleurait parfois sans raison.
Elle se secoua et prit une grande inspiration. Elle avait besoin d'une bière.
La première chose qui la frappa fut sa voix. Elle avait la voix grave et éraillée. Une voix de fumeuse. Elle avait immédiatement trouvé ça… sexy. Elle avait trébuché sur le terme, surprise et culpabilisée. Elle écoutait distraitement tous ces hommes sûrs d'eux parler d'eux-mêmes comme s'ils étaient au centre du monde en sirotant sa bière et Chloé, puisque c'était son prénom, avait attiré son attention. Ils étaient une centaine à ce congrès, mais seulement une dizaine de femmes. Les cheffes d'entreprises, visiblement, ça ne courait pas les rues. Elle pensa à toutes les problématiques auxquelles elle faisait face et sentit une empathie immédiate pour Chloé. Elle aussi, elle devait être confrontée à des problèmes similaires. Elle avait eu envie de lui parler.
Lorsqu'elle était sortie fumer une cigarette, elle l'avait suivie.
Il était temps qu'elle regagne son hôtel. Elle était complètement soûle et l'assemblée générale du lendemain démarrait dans 6h. Il fallait qu'elle dorme un peu. Elle n'aurait pas été contre un bon kébab avant de rentrer, mais elle ne connaissait pas la ville et il était 2h du matin – et son taux d'alcoolémie ne lui garantissait pas la meilleure efficacité dans sa recherche. Elle ne savait même pas si elle allait retrouver son hôtel. Ça sentait la galère à plein nez.
Elle regardait le plafond de sa chambre d'hôtel, et malgré l'heure tardive et son taux d'alcoolémie, elle ne trouvait pas le sommeil. Chloé emplissait toutes ses pensées et même l'air autour d'elle. Elle ressentait. Elle était attirée, son être se dépliait.
Elle imaginait Chloé poser ses mains sur ses épaules et la plaquer délicatement contre le mur. Elle l'imaginait s'approcher, lentement, son corps envahissant l'espace proche du sien.
Elle s'imaginait ne pas résister vraiment. Elle secoua la tête pour tenter de se débarrasser de ces pensées perturbantes. Elle était vraiment soûle!
Gagnée par le sommeil, elle revoyait les yeux souriants de Chloé, les mots semblaient danser autour d'elle, et se rapprocher d'elle pour l'envelopper. Elle imaginait l'espace entre leurs deux corps se faisant de plus en plus étroit à tel point que l'espace même ne semblait plus pouvoir respirer.
Lorsque son réveil sonna, Bella était légèrement nauséeuse. Elle se leva péniblement pour prendre une douche. Cela l'aiderait à se réveiller. Vaguement mal à l'aise et culpabilisée, elle repensa aussitôt à Chloé. Elle aurait aimé comprendre. Pourquoi avait-elle été, dès le départ, aussi sympathique? Aussi attirante? Sa voix rebondissait, physiquement agréable, à l'intérieur d'elle.
Il y avait ce rayonnement, joyeux, puissant qui émanait d'elle. Une sorte d'énergie, presque agressive qui tapait sur sa peau. Cela donnait envie d'être là, dans cet espace moelleux et dense qui l'entourait.
L'image d'Alice vint s'interposer et elle posa le front contre les carreaux humides de la douche.
Chloé lui faisait mal, sa gentillesse pénétrait en elle et lui enfonçait ses pics dans la chair. Sa prévenance et son humour attrapaient ses entrailles à pleines mains et tentaient de les mélanger. Sa présence affectait son corps.
Alice s'interposa de nouveau. Qu'est-ce qui lui prenait? Elle désirait Alice plus que tout et la voilà qui s'enflammait pour la première personne qui passait par là? Elle se mordit la lèvre. Chloé n'était pas la première personne qui passait par là. Elle était sympathique, intelligente, intéressante, partageait des valeurs communes avec elle et surtout, se montrait attentionnée. Et Bella était désespérément en manque d'attention. Si désespérément que cela en était pathétique.
Pourquoi s'était-elle immédiatement sentie si bien en sa présence? Pourquoi avait-elle si mal en sa présence? Pourquoi tant de bien être dans sa proximité? Ressentait-elle du désir? Vraiment? Était-ce plus que cela? Elle baissa la température de l'eau de la douche pour essayer de s'éclaircir les idées. Ce n'était pas possible de tomber amoureuse au premier regard. Elle rit toute seule. Qui essayait-elle de tromper? Elle était tombée follement amoureuse d'Alice au premier regard… Alors pourquoi cela ne pourrait-il pas se produire avec quelqu'un d'autre?
Peut-être justement parce qu'elle était amoureuse d'Alice!?
Elle avait déjà l'amour. L'amour délavé, l'amour abîmé, l'amour passionné qui était devenu tendre. Était-ce toujours de l'amour? Oui, probablement, mais elle était blessée. Et blessée, l'amour faisait mal. Son histoire avec Alice pouvait-elle encore être belle? Pouvaient-elles oublier le mal qu'elles s'étaient fait et qu'elles se faisaient encore ? Y avait-il encore de la place pour un amour pur, fort de sa longévité?
Pouvaient-elles recommencer? Se redécouvrir? Revivre et repartager? Le désir et l'amour qu'elle ressentait toujours pour Alice pouvaient-ils être plus fort que les vicissitudes de la vie?
Cela lui paraissait beaucoup d'efforts et elle était fatiguée. Et pourtant, lorsque qu'elle y réfléchissait, elle le voulait si fortement! La passion qu'elle avait ressentie le méritait probablement. Elle ne devait pas laisser tomber. Et pourtant, la lumière de Chloé était si forte! Sa force était si lumineuse. Quelque chose qu'elle ne parvenait pas à identifier l'attirait à elle comme un aimant. Sans qu'elle puisse faire quoique ce soit. Ne pourraient-elles pas être amies? Qui sait? Que voulait-elle? Elle en pleurait quasiment de frustration.
Elle fit une entrée fracassante à l'Assemblée générale, en retard d'une heure, un café à la main et l'air probablement hagard. Elle tenta – sans succès – de s'installer dans le fond de la salle le plus discrètement possible, mais échoua lamentablement et croisa quelques regards goguenards. Elle parcouru l'assemblée des yeux, à la recherche de Chloé. Celle-ci était au premier rang et elle laissa ses yeux trainer sur son dos, songeuse.
Elle lutta contre le sommeil tout du long de l'assemblée et fut néanmoins rassurée de constater qu'elle n'était pas la seule à ne pas être au top de sa forme.
Elle mâchonnait ses frites, les yeux perdus dans le vague.
- Bella! Tu m'écoutes?
- mmh?
- Mais qu'est-ce qu'il t'arrive?
Rosalie leva de grands yeux interrogateurs sur elle. Elle marmonna:
- Rien, ça va, juste un peu fatiguée.
Elle ne sembla pas convaincre Rosalie, et celle-ci insista:
- Tu crois vraiment que je ne vois pas clair dans ton jeu? Qu'est-ce qui se passe? ça ne va pas avec Alice?
Elle sembla hésiter en posant sa question. Évidemment que cela n'allait pas avec Alice…
- Enfin je veux dire, est-ce que ça va encore moins bien avec Alice?
Bella soupira avala une frite et répondit vaguement en colère:
- Je n'en sais rien, pour changer. Figure-toi qu'elle m'a fait l'amour au bureau la semaine dernière.
Rosalie sourit de toutes ses dents et répondit:
- Mais c'est génial ça! C'était comment? Pourquoi tu n'as pas l'air contente?
Bella était vaguement exaspérée mais ravala ses protestations. Après tout, peut-être que le point de vue de Rosalie pourrait lui être utile sur toute cette histoire.
- Est-ce que tu as un peu de temps? Ce n'est pas vraiment tout.
Heureuse de cette distraction Rosalie acquiesça:
- Envoie la sauce, je t'écoute.
- Je n'ai pas l'air contente parce que je me suis mal exprimée… Je ne crois pas qu'elle m'ait fait l'amour. Je crois plutôt qu'on a tiré un coup, rapide et efficace, qu'elle a gagné un peu de temps. Et moi, je n'ai pas eu le droit de la toucher.
Rosalie haussa les sourcils. Elle comprenait un peu mieux pourquoi Bella n'était pas surexcitée. Elle qui était si désespérément passionnée quand il était question d'Alice. Elle qui lui rabâchait les oreilles de son besoin de lui prouver son amour physiquement… Elle lui prit la main et s'apprêtait à la rassurer, mais Bella poursuivit:
- J'étais au congrès du spectacle vivant en début de semaine. Évidemment, Alice n'est pas venue…
Rosalie s'exclama:
- Ah, ta fameuse colonie de vacances! Alors, raconte, vous avez bu comme des trous? Tu t'en rappelles au moins?
Bella esquissa un demi-sourire. Elle ne s'en rappelait que trop bien et elle n'arrivait d'ailleurs pas à en détacher ses pensées, telle une obsession.
- Oui, on a bu comme des trous. Et j'ai rencontré quelqu'un…
Rosalie se crispa. Les choses se corsaient. La curiosité l'envahie:
- Raconte!
- Quelqu'une en l'occurrence. Elle s'appelle Chloé, elle est metteur en scène.
Rosalie siffla entre ses dents:
- Et?
Bella rougit et s'empressa d'ajouter:
- Ce n'est pas ce que tu crois!
- Et qu'est-ce que je crois?
- Tu crois qu'on a couché ensemble!
Rosalie éclata de rire:
- Évidemment! Et ce n'est pas le cas?
- Non! Pas du tout.
Rosalie la regarda interrogativement:
- Ben quoi alors?
Bella rougit de nouveau et baissa les yeux:
- J'en ai eu envie.
Rosalie n'en revenait pas! Bella désirait quelqu'un d'autre qu'Alice! Alorsça, c'était une nouvelle qui allait défrayer la chronique de lesboland! Elle décida néanmoins de ne pas provoquer son amie, elle avait l'air désespérée et c'était probablement un peu tôt.
- Je te commande un allongé et tu me racontes tout, ok? Tu veux aller fumer une clope dehors?
- Avec plaisir.
- Donc, si je comprends bien, tu rencontres cette Chloé, elle te plait instantanément, elle est gentille avec toi, tu la trouves drôle et tu as envie de coucher avec elle?
- C'est à peu près ça.
- Et elle?
- Quoi elle?
- Ben, y a moyen tu crois?
Bella soupira. Elle ne pensait pas, non…
- Elle a un mec et deux enfants.
- Et alors? J'ai bien un mec et deux enfants, je ne vois pas en quoi ça m'empêcherait de coucher avec quelqu'un d'autre!
- Même une femme?
- Ben oui, pourquoi pas? Si elle m'attire?
Bella leva les yeux au ciel. Les choses avaient toujours l'air si simple pour Rosalie. Pourquoi tout était-il si compliqué dans sa tête?
- Tu crois que je devrais…
Elle s'arrêta, ne sachant pas comment continuer sa phrase. Qu'elle devrait quoi? Elle ne savait pas si Chloé était attirée par elle ou tout simplement sympathique. Comment pourrait-elle faire pour le savoir? Elle avait envie de la revoir, elle avait envie de lui parler, de lui poser des questions, de continuer les conversations qu'elles avaient démarrées pendant le congrès et que l'alcool ou les circonstances avaient interrompues. Elle avait pu parler des sujets qui l'intéressaient, qui l'inquiétaient. Elle avait pu parler de sa passion pour son métier, des difficultés qu'elle rencontrait, de la perte de son entrain, du fait qu'elle se sentait un peu paumée. Elle ne se rappelait pas dans le détail de tout ce qu'elles s'étaient dit, mais elle se rappelait qu'elle avait pu parler à cœur ouvert et que cela lui avait fait un bien fou. Elle se rappelait qu'elle avait pu demander avis et conseil et que cela lui avait fait un bien fou. Elle avait pu mettre des mots sur ses peurs et ses angoisses.
Elle se souvenait que Chloé avait partagé sa vision, son expérience et avait essayé de lui apporter des éléments de réponses. Elle s'était sentie soulagée, légère, curieuse et avait eu envie de la bombarder de questions. Elle s'était retenue, enfin du moins elle l'espérait, ne voulant pas la faire fuir face à son avidité de la connaître. Cela pouvait probablement faire peur aux autres ce réel et profond intérêt qu'elle leur portait, parfois, quand elle se sentait en phase, en harmonie. Quand ses pensées semblaient s'enrouler autour de celles de l'autre. C'était si rare, c'était si excitant. Elle avait envie de sauter sur l'occasion, mais elle ne voulait pas lui faire peur. Chloé était si sympathique, si facile d'accès. Elle était encore toute surprise qu'elle puisse s'intéresser à elle.
Rosalie l'interrompit dans ses pensées en claquant des doigts devant elle.
- La terre à Bella?
Elle sourit:
- Excuse-moi, j'étais perdue dans mes pensées…
- J'ai bien vu! Dis-donc, elle te fait de l'effet cette Chloé! Tu as une photo? Je veux la voir!
Bella hésita. Elles s'étaient en effet prises en photo lors d'une des soirées. Elle regardait souvent cette photo et cela lui réchauffait le cœur. Cela lui faisait tellement de bien de se sentir appréciée. Son estomac se crispa légèrement. Elle était pathétique… Sa relation avec Alice était-elle si terrible que ça pour qu'elle puisse se réjouir qu'une personne qu'elle connaissait à peine puisse prendre soin d'elle? Était-elle si avide d'affection et de reconnaissance? Elle baissa les yeux… Probablement… Elle trouvait cela triste et injuste. Elle voulait que son amour avec Alice soit quelque chose de positif! Pourquoi était-il destructeur? Elle se sentait impuissante face à cette situation et cela la rendait folle.
Rosalie s'extasiait:
- Vous avez l'air si heureuses toutes les deux! Dis-donc, quel âge elle a? Elle a l'air plus âgée que nous, non?
- Oui, elle a une dizaine d'année de plus.
- Ah oui? Tu donnes dans les vieilles maintenant?
Bella entra dans le jeu de Rosalie, un peu rassérénée d'avoir partagée le poids de ses sentiments avec Rosalie:
- J'ai besoin d'être maternée, ok?
