Chapitre 6. Quand les murs parlent
L'inconnu fit signe à Harry de le rejoindre. Avec une certaine timidité, Harry obéit et pénétra dans l'appartement. Il avait un petit sac à dos noir et une veste en jean. Sa joue était rouge et gonflée. Ce qui allait devenir sa cicatrice n'était encore qu'une plaie béante. Le propriétaire des lieux laissa glisser son regard sur le sang qui couvrait le col de son tee-shirt, mais ne fit aucune remarque.
— Je m'appelle Harry.
— Jess. Tu veux une bière ? T'as l'air d'avoir besoin d'une bière.
Harry hocha la tête. Jess lui désigna le frigo avant de se remettre à rouler une nouvelle cigarette, la première toujours coincée entre ses lèvres.
— Alors, comme ça, tu cherches un appart ?
Harry ouvrit la canette et rejoignit le jeune homme au salon. Il laissa tomber son sac sur le sol avant de s'affaler sur le canapé. Sa désinvolture sembla plaire à Jess, qui hocha la tête. Il lui tendit la cigarette qu'il venait de rouler.
— Tu veux ?
Harry hésita. Debout dans le salon, ses amis l'observèrent avec surprise lorsqu'il prit la roulée et la porta à ses lèvres. Il n'avait jamais fumé auparavant. Jess lui tendit un briquet allumé, et Harry tira une première bouffée. Il se mit aussitôt à tousser et renversa un peu de bière sur le sol. Jess éclata de rire, mais ne fit aucun commentaire.
— J'ai vu ton annonce à la supérette, expliqua Harry. Je me suis dit que je pouvais tenter ma chance.
— Les loyers sont vachement chers dans le coin et mon ancien coloc s'est barré. Il n'y a qu'une seule chambre, mais le canapé est convertible si ça te gêne pas de dormir dans le salon. Enfin, tu pourras toujours prendre la chambre quand je ne suis pas là, je suis souvent en déplacement. Ça te va ?
— Tu ne me poses pas de questions ?
— Je sais que tu t'appelles Harry, ça me suffit.
— Et tu ne veux pas savoir pourquoi je suis là ?
Jess pointa sa joue.
— T'as l'air d'avoir pas mal d'emmerdes. Je vois bien que t'es pas du coin, mais moi, je m'en fous, OK ? Quand tu voudras me dire pourquoi t'es là, tu le feras et c'est tout.
— Merci, souffla le brun, les yeux rivés sur sa boisson.
Les corps s'effacèrent. Un silence tendu s'installa avant que des bruits ne s'élèvent à nouveau. Ils étaient rythmés, presque violents : des gémissements, suivis de chocs sourds.
L'image réapparut.
Jess et Harry se faisaient face. Ils tenaient chacun un grand bâton qu'ils maniaient comme une arme. Leurs corps vibraient d'une énergie brute, animés par un duel acharné.
Harry, tout comme Jess, ne portait d'un simple pantalon de toile blanche. Son torse s'était affermi, ses muscles s'étaient dessinés. Autour de son cou pendant un collier en cuir retenant un bouton de nacre blanc qui attira l'œil de Draco. La cicatrice sur sa joue avait fini de cicatriser et il ne restait plus qu'une légère marque.
Jess feinta soudain et frappa Harry dans les côtes. Le choc le fit se plier en deux. Harry serra les dents pour contenir un cri de douleur.
— Ta garde, gronda Jess d'une voix sévère. Combien de fois faudra-t-il que je te le répète?
Harry redressa le menton et raffermit sa prise sur son arme. Il répondit d'un simple hochement de tête avant de reprendre une posture défensive.
Le combat continua. Les deux hommes s'élançaient l'un contre l'autre avec force, et chacun de leurs mouvements reflétait une répétition méticuleuse de cet exercice. Après de longues minutes, à bout de souffle, ils laissèrent tomber leur bâton sur le sol et s'écroulèrent côte à côte sur le canapé.
Jess posa un regard sur Harry, le souffle encore court. Un sourire fendit son visage, illuminé par une fierté discrète.
— Tu t'en sors de mieux en mieux, déclara-t-il.
— Merci, mais je suis encore loin de pouvoir te battre, répondit Harry.
Jess bascula en arrière et s'enfonça dans le canapé, avant d'éclater de rire. Harry fronça les sourcils avant de sourire, puis de se mettre à rire avec lui.
— Ce n'est qu'une question de volonté. Je suis sûr qu'un jour, l'élève dépassera le maître.
— Alors je deviendrai ton maître, répliqua Harry avec un sourire provocateur.
Les rires s'élevèrent de nouveau dans la pièce. Les deux amis finirent par retrouver leur calme et l'image s'effaça de nouveau.
Harry et Jess étaient à présent assis sur le canapé, les yeux fixés sur l'écran de télévision. Jess attrapa la télécommande pour éteindre l'appareil et s'étira.
— Je vais me coucher, déclara-t-il, un étrange sourire sur ses lèvres.
Il se leva à moitié, mais une idée sembla lui traverser l'esprit.
— Tu pourrais venir avec moi, lança-t-il, le regard posé sur Harry. T'en as pas marre de dormir sur le canapé ?
Harry rougit violemment. Il détourna les yeux avant de croiser de nouveau le regard de Jess.
— Moi… Je ne peux pas.
— Et pourquoi pas ? Je ne suis pas aveugle, je sais que je te plais.
Harry ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il tenta de parler à nouveau, manqua de s'étouffer, puis attrapa sa canette de bière. Jess éclata de rire en le voyant se débattre avec sa gêne. Avec prudence, il posa une main sur la jambe de Harry et laissa ses doigts glisser sur son jean.
— Qu'est-ce qui t'en empêche ? T'avais un mec ?
Incapable de parler, Harry hocha simplement la tête.
— Ça fait un an que t'es là. Tu ne vas pas devenir moine pour un souvenir. Et si je peux me permettre, t'as pas l'air de vouloir retourner d'où tu viens.
Draco observait la scène en silence. Son regard s'accrocha à celui qu'il aimait, qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Il le vit secouer la tête en réponse. Le souffle de Draco s'accéléra alors que Jess montait sa main jusqu'à la joue marquée d'Harry pour effleurer sa cicatrice.
— Alors quoi ? demanda Jess, sa voix plus douce. Il n'y a pas de mal à se faire du bien, tu sais.
— Je ne t'aime pas… Pas comme ça, murmura Harry. Tu me plais, mais je ne pense pas être capable de… t'aimer.
Jess laissa ses doigts glisser jusqu'au cou de son compagnon, ses caresses plus affirmées. Harry, toujours figé, ne fit pas le moindre geste pour l'arrêter.
— Ce n'est pas ça que je te demande, répondit-il.
Harry inclina légèrement la tête, et Jess remplaça ses doigts par ses lèvres, déposant de légers baisers sur sa peau. La main tremblante d'Harry monta vers ses cheveux blonds afin de saisir quelques mèches qu'il enroula autour de ses doigts.
Le cœur de Draco se mit à tambouriner dans sa poitrine. Combien de fois Harry avait-il eu ce même geste envers lui ?
Jess se recula et examina Harry qui semblait perdu dans la contemplation de ses mèches d'or.
— Tu n'auras qu'à m'appeler comme lui si tu veux, souffla Jess à son oreille.
Harry ferma les yeux, sa respiration soudain plus lourde. Ses doigts se figèrent un instant dans les cheveux de Jess avant de s'y accrocher.
Une seconde passa, peut-être deux, avant qu'il ne rouvre les yeux. Leurs regards se croisèrent, et dans celui d'Harry, un feu qu'il tentait de contenir venait de s'embraser.
Il céda.
Brusquement, il tira Jess à lui et captura ses lèvres dans un baiser aussi désespéré qu'intense. Tout en lui criait qu'il ne devait pas, mais son corps refusait d'écouter. Ses mains, d'abord hésitantes, se crispèrent dans les cheveux blonds tandis que leur souffle se mêlait.
Jess répondit immédiatement. Il entoura Harry de ses bras pour le maintenir contre lui. Un sourire victorieux étira ses lèvres entre deux baisers.
Draco sentit Ron glisser sa main dans la sienne alors que le bras de Blaise venait enserrer sa taille. Il se tourna vers Blaise qui le rapprocha de lui sans que Ron ne le lâche pour autant. Entouré de ses deux amis, il vit la scène changer avec un certain soulagement.
Harry, seul dans l'appartement, était perdu dans la contemplation d'une vieille photographie. Ginny quitta leur petit groupe pour aller regarder par-dessus son épaule.
— C'est quoi ? demanda Hermione.
— Nous… Enfin, nous, quand on était plus jeunes. Tu sais, c'est la photo de nous au square Grimmaurd, quelques semaines avant l'attaque finale.
Ils connaissaient tous cette photographie. Elle les représentait tous les six dans la chambre d'Harry et de Ron dans le QG de l'Ordre. Ils étaient assis sur le lit d'un des garçons et riaient. Ils se lançaient des oreillers et se chamaillaient. Un moment de bonheur avant le déferlement de violence.
Le bruit de la porte d'entrée qui s'ouvre les fit taire. Jess entra dans la pièce avec deux lourds sacs de courses qu'il déposa sur le bar.
Harry ne l'avait pas entendu venir. Il était totalement absorbé par la photo. Le blond se glissa silencieusement derrière lui et l'enlaça. Harry sursauta à ce contact et cacha bien vite le cliché dans la poche de son jean. Jess se détacha avec un sourire et déposa un rapide baiser sur ses lèvres. Le cœur de Draco se serra. Un geste si simple qu'ils ne s'étaient jamais autorisés en public. Ces deux-là étaient plus un couple qu'ils ne l'avaient jamais été.
— Tu pensais à quoi ? Tu semblais perdu dans tes songes, mon beau.
— Oh ce… Ce n'était rien de bien grave.
Jess lui lança un regard interrogateur, pas dupe de son petit mensonge. Avec un soupir, Harry attrapa son amant occasionnel et l'entraîna vers le canapé où il le fit s'asseoir.
— Tu te souviens du… du jour où je suis arrivé ici ?
— Oui.
— Tu as dit que le jour où je voudrais t'expliquer ce que je fais là, je le pourrais.
— Et alors ? C'est le grand jour ?
— Il semblerait.
Il y eut un silence dans la pièce que rien ne vint troubler. Les cinq visiteurs qui assistaient à la scène retenaient leur souffle. Peut-être allaient-ils enfin avoir un début d'explication ?
Harry baissa les yeux et se mit à fixer l'écran éteint de la télévision.
— Ça fait déjà plus d'un an, commença-t-il d'une voix tremblante. J'étais sorti acheter une bouteille de vin. Avec un vieil ami, Ron, on devait aller dîner chez d'autres amis.
Sa voix s'éteignit. Jess posa une main sur son dos et l'encouragea d'un geste à continuer.
— Je voulais juste une bouteille de vin, reprit-il après un moment. Un truc pour faire bonne impression. Mes amis, ils aiment les bonnes choses, tu vois. J'ai pris une des meilleures sur le marché. Quand je l'ai eue, je me suis dit que j'avais encore un peu de temps, alors j'ai fait un détour par le parc. C'est là qu'ils m'ont trouvé.
— Qui ça ? demanda Jess, ses yeux plissés par l'inquiétude.
— Des gens, répondit Harry qui éluda la question d'un geste de la main. Des gens qui ne voulaient plus me voir dans les parages. Ils m'ont dit que, si je ne quittais pas Londres le soir même, ils s'en prendraient à mes amis, Draco et Blaise.
— Et tu les as crus ? Ils n'auraient pas été punis ?
— Oui. Mais non, ils n'auraient jamais été punis, répondit Harry avec amertume. Je ne le pensais pas à l'époque, et je ne le pense pas plus aujourd'hui. Mes amis… Ce n'étaient pas des gens recommandables. Enfin, si, mais… c'est compliqué. Beaucoup auraient voulu les voir six pieds sous terre. Ils ne se doutaient pas qu'autant de gens auraient aimé les voir disparaître. Ils savaient leur situation précaire, mais pas à ce point.
Il s'interrompit et essuya une larme qui roulait sur sa joue.
— Pour marquer le coup, ils ont explosé ma bouteille contre un arbre et ils m'ont marqué la joue. Pour que je m'en souvienne.
Jess hocha lentement la tête.
— Et qu'est-ce que tu as fait ?
— J'ai pris un taxi jusqu'à l'aéroport. J'ai embarqué sur le premier vol disponible. C'était pour New York.
— Alors, t'es parti pour sauver tes amis… Des amis pas très recommandables, résuma Jess, un mélange d'admiration et d'incrédulité dans la voix.
— Ouais. Je savais que je ne les reverrais jamais. Ils sont bien trop fiers. Si Blaise et Draco savaient que je suis parti pour eux, pour être sûrs qu'il ne leur arrive rien, ils m'en voudraient à mort.
— Un vrai saint-bernard, ricana Jess.
— Ouais, Saint Potter, tu ne connais pas ? lâcha Harry avec un sourire forcé.
— C'est toi, Saint Potter ? demanda Jess avec curiosité. Tu sais que tu ne m'avais jamais dit ton nom ?
— C'était le surnom que me donnait Draco quand on était enfant. Il m'appelait comme ça. Il disait que je ne pouvais pas m'empêcher d'aider tout le monde.
Jess éclata de rire.
— Pourtant, t'as rien d'un saint.
Harry releva la tête, surpris.
— Ben ouais, t'en connais beaucoup, toi, des saints qui boivent comme des trous, fument comme des pompiers et baisent comme des dieux ?
Harry ne put s'empêcher de rire à son tour.
— Ça, il ne le savait pas.
— Quoi ? Que tu baisais comme un dieu ?
— J'étais pas encore à ce niveau.
Leurs rires allégèrent l'atmosphère. Peu à peu, l'image se dissipa.
Ainsi, c'était pour ça qu'il était parti… Et c'était ainsi qu'il avait hérité de cette cicatrice.
— Il nous pensait donc incapables de nous défendre seuls ? lâcha Draco d'un ton acide.
Hermione ouvrit la bouche, prête à défendre Harry, mais l'image réapparut.
Les scènes se mirent à défiler à une vitesse vertigineuse, comme si elles ne voulaient laisser aucun répit aux spectateurs. Des fragments de vie volés s'enchaînèrent.
Un film regardé dans les bras l'un de l'autre, Harry enfoui contre le torse de Jess, une couverture enroulée autour d'eux. Une soirée karaoké où leurs rires se mêlaient à ceux d'un groupe d'amis. Un dîner chaleureux, des assiettes empilées sur la table, des verres remplis de vin. Des fêtes étourdissantes, des éclats de musique et de lumière. Parfois, James était là. Parfois, ils étaient entourés d'une foule. Mais souvent, ils n'étaient que tous les deux.
Puis une soirée se dessina plus clairement. Harry dansait, son corps pressé contre celui d'un inconnu. Leurs mouvements, lents et fluides, collaient au rythme sensuel de la musique. Jess les rejoignit sur la piste, il entoura la taille d'Harry de ses bras, se superposant à ceux de son compagnon de danse. Aucun d'eux ne semblait gêné. Harry embrassa l'homme avant de se tourner vers Jess pour l'embrasser à son tour.
Une autre scène prit sa place. James, Jess et Harry jouaient aux cartes autour d'une table basse encombrée de cendriers remplis à ras bord et de bouteilles vides. Le rire de James résonnait dans la pièce. Lui aussi semblait si différent de celui qu'ils avaient vu la veille.
Puis l'image se figea sur une scène plus intime. Jess était appuyé contre le bar, son pantalon blanc sur ses chevilles. Harry se tenait à genoux devant lui. Draco se mit à trembler en le voyant prodiguer du plaisir à cet homme. Il avait conscience qu'il devait faire mal à Ron à lui serrer la main comme il le faisait, mais son ami se contenta de la lui serrer plus fort en retour.
— Putain, Potter… gémit Jess, la voix rauque.
Il s'accrocha au bord du meuble pour ne pas perdre l'équilibre.
Harry se releva et il remplaça ses lèvres par sa main.
— Je t'ai déjà demandé de ne pas m'appeler comme ça, murmura-t-il, son ton ferme, presque blessé.
D'autres scènes suivirent, comme autant de coups portés à Draco.
Harry et Jess dansaient au milieu du salon, leurs corps dans une parfaite synchronisation. Harry, concentré, penché sur son ordinateur. Jess au téléphone, en colère contre son interlocuteur.
Puis tout s'arrêta.
L'image se stabilisa de nouveau. Harry était assis sur le canapé, la tête enfouie dans ses mains. Ses épaules tremblaient sous le poids de sanglots irrépressibles. Devant lui, James se tenait debout, les bras croisés, une expression indéchiffrable sur le visage.
— Tu sais, il n'y a pas que toi pour le pleurer. C'était aussi mon frère.
