Chapitre 2 :

Emma émergea lentement du brouillard de l'inconscience, la tête lourde et douloureuse, comme si un marteau invisible frappait avec acharnement contre ses tempes. Une douleur lancinante irradiait son crâne, pulsant au rythme erratique de son cœur affolé. Chaque battement semblait résonner dans son être, un tambour assourdissant qui l'empêchait de réfléchir. Une nausée tenace s'agrippa à sa gorge, la forçant à respirer lentement pour ne pas succomber à une vague de vertige. Elle n'avait jamais fini ivre morte, mais elle supposait que c'était certainement ce que l'on devait ressentir après une soirée beaucoup trop arrosée.

Elle tenta d'ouvrir les yeux, mais la lumière crue lui lacéra les rétines, lui arrachant un gémissement de douleur. Ses paupières se refermèrent aussitôt, la forçant à composer avec son état sans le secours de la vue. L'air était vif, chargé d'une odeur de mousse humide et de terre fraîchement remuée, bien loin des senteurs des bouquets de roses sur sa table de chevet ou de la délicatesse de l'assouplissant qui embaumait ses draps.

Gémissant, un vague "Pitié, du Doliprane..." franchit la barrière de ses lèvres gercées. Se retournant, elle poussa un juron étouffé en sentant des brindilles craquer sous son poids et des feuilles humides se coller à son visage. Loin était le doux réconfort de son oreiller chéri et de sa couette bien-aimée.

Des mèches rebelles de ses longs cheveux bruns se glissant dans sa bouche desséchée, elle les recracha avec dégoût. Comment diable avait-elle fini dans cette situation ? Jurant comme une diablesse lorsqu'un bout de bois lui rentra dans les côtes, un bruit inattendu la figea soudain. Un sanglot. Un pleur désespéré, haut et hystérique, qui fit bondir son cœur dans sa poitrine.

Marie.

Le souvenir de l'accident lui revenant en mémoire dans un flashback terrifiant, elle se redressa précipitamment. Son esprit se débarrassant du brouillard de la douleur et du malaise, elle se hâta comme jamais.

Étourdie, la vision s'obscurcissant momentanément sous l'afflux brutal de sang, elle manqua de peu de rendre son dîner sur elle-même. Son estomac se contracta dans un avertissement féroce, mais elle ignora tout, se propulsant à quatre pattes vers la silhouette recroquevillée quelques mètres plus loin. Le sol irrégulier meurtrit ses genoux tandis qu'elle rampait frénétiquement, mais elle n'en avait cure. Son unique priorité était sa fille.

Ses bras se refermèrent autour du petit corps tremblant avec une urgence absolue. Marie était là, vivante, pleurant à chaudes larmes contre son épaule. Son souffle saccadé était un baume et un tourment à la fois. Depuis combien de temps pleurait-elle, seule et effrayée, dans cet endroit inconnu ? Emma l'examina frénétiquement, ses doigts tremblants cherchant la moindre blessure, le moindre écoulement de sang. Mais il n'y avait rien. Aucun bleu ni aucune égratignure ne coloraient la peu délicate de sa jolie petite princesse. Les seuls dommages se résumant à un collant taché de terre et à une chaussure manquante.

Un soulagement foudroyant la submergea, lui arrachant un sanglot nerveux qu'elle réprima aussitôt.

— Tout va bien, Marie. Tout va bien, souffla-t-elle en la berçant maladroitement. Maman est là, ne t'inquiète pas.

Emma savait cependant que c'était un mensonge. Malgré son esprit embrumé, la raison ne pouvait la laisser être trompée. Rien n'allait dans cette situation étrange. Elle se souvenait avec force de la chute de leur voiture, de la terreur qu'elle avait ressentie. Rien de tout cela n'avait pu être imaginé. Elles n'auraient jamais dû survivre.

Ses pensées devenant de moins en moins confuses, son mal de tête refluant en une simple lourdeur, elle observa méticuleusement leur environnement. De hauts arbres les surplombaient, impressionnant par leur grandeur et leurs troncs robustes. Des chênes, des frênes et des châtaigniers semblaient danser ensemble, leurs branches se mêlant dans une symbiose parfaite. Le sol était recouvert d'un épais tapis feuillu, mélangé parfois à quelques brindilles désagréables. Tout autour d'elles, la nature régnait sans partage, immaculée, intacte de toute trace humaine.

La respiration s'accélérant en remarquant l'absence évidente de leur voiture accidentée, ses dents laissèrent une trace de morsure vive sur sa lèvre inférieure. Rien, dans leur environnement, ne laissait présumer qu'un accident avait eu lieu ici. Aucune brisure dans les feuillages, aucun pare-chocs déformé ou fragment de verre éparpillé au sol. Rien.

Elle ferma les yeux une seconde, cherchant à calmer les palpitations de son cœur. Son corps tout entier lui criait que quelque chose était terriblement, irrévocablement anormal. Resserrant sa prise sur Marie, elle continua de fixer leur environnement avec crainte.

Elle ignorait totalement là où elles se trouvaient, ce qui était extrêmement angoissant. Qu'allait-elle faire, ici, au beau milieu de nulle part ? L'endroit ne lui disait rien. Le sol était sec, loin d'être trempé par la pluie battante à laquelle elle avait dû faire face. Même une matinée entièrement ensoleillée n'aurait jamais pu cacher les inondations de la veille. Selon toute logique, il aurait dû y avoir à minima des flaques de boue, de l'humidité dans les feuilles tombées ! Étaient-elles même encore en Auvergne ? En France ? Bon sang, ne serait-ce qu'en Europe ?

— Nous ne sommes plus au Kansas, Toto, murmura-t-elle avec un rire nerveux.

Marie ne répondit pas. Elle reniflait doucement contre son épaule, ses petits bras cramponnés à son pull. Une inquiétude sourde commençant à naître en son sein, elle tenta tant bien que mal de la faire taire. Berçant sa douce petite fille de manière légèrement saccadée, elle réprima les sanglots qui voulaient traverser sa poitrine.

Ne pas pleurer, ne pas crier. Des injonctions qu'il était bien plus aisé de prononcer que de mettre en œuvre. Écoutant les reniflements de Marie qui commençaient tout juste à s'apaiser, elle posa délicatement ses lèvres sur sa petite tête chevelue. Son odeur de bébé la réconfortant au plus profond d'elle-même, elle soupira doucement en entendant la respiration calme de son précieux trésor. Au moins, la crise de larmes était terminée.

— Maman va résoudre tout ça, lui promit-elle. Tout va rentrer dans l'ordre.

Il fallait réfléchir. Trouver un point de repère, comprendre ce qui s'était passé.

Ses doigts caressant délicatement les boucles blondes de sa fille, elle se figea soudain lorsqu'une sensation étrange lui parvint au bout des doigts. Portant son regard bleuté vers les appendices qui avaient attiré son attention, elle ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise. Cachées par la chevelure de sa fille, fines et délicates dans leur taille enfantine, reposaient deux petites oreilles pointues.

Aussi étrange que cela puisse paraître, elles ne semblaient pas étrangères à son corps. En harmonie avec le reste de son visage, elles ne portaient aucune trace de cicatrices et ne semblaient nullement avoir été cousues pour ressembler à cela. Elles étaient tout aussi naturelles que ses petites bouclettes blondes, que ses yeux bleu ciel ou que ses mains fragiles.

Mais tout de même... Des oreilles. Pointues. Son esprit restait bloqué sur ce fait. S'il avait dû y avoir une preuve que toute leur situation était anormale, c'était bien cela.

— Papa, bafouilla-t-elle dans un souffle hachuré. Il nous faut Papa.

Son regard fouilla le paysage. Mais il n'était pas là. Aucune trace de Léo. Aucune silhouette endormie ne reposait près d'eux, aucun homme aux courts cheveux blonds et aux yeux marrons ne les observait de loin. Elles étaient seules, rien qu'elles deux, dans cette forêt inconnue.

Son compagnon était son roc, son pilier. Il était capable de faire face à toutes les situations avec une force tranquille qui frisait le ridicule. Calme en toute situation, Emma se doutait qu'il aurait su quoi faire et quoi dire pour la rassurer en cet instant de trouble intense. Qu'était-elle censée faire sans lui ? Comment allait-elle même être capable de gérer la situation ?

Elle voulait hurler, pleurer, s'abandonner à la terreur qui lui broyait les entrailles. Mais elle n'en avait pas le droit. Seule la présence immédiate de sa fille l'en empêchait. Marie avait besoin d'elle, elle ne pouvait pas montrer ses faiblesses.

Déglutissant difficilement, elle prit une inspiration tremblante et se releva en serrant sa fille contre elle.

— On va chercher Papa, d'accord ?

Mais alors qu'elle repoussait une mèche rebelle de son propre visage, ses doigts frôlèrent une courbe qui n'aurait pas dû exister. Une courbe effilée. Fine. Pointue. Anormale.

Elle eut un rire jaune, hystérique, qui creva le silence oppressant.

Tout ça était trop. Beaucoup trop. Elle ne savait pas où elles étaient. Elle ne savait pas comment elles étaient arrivées ici. Et maintenant, elle découvrait qu'elle aussi, elle avait... ces oreilles ? Ces aspérités inattendues dont l'existence même défiait toute forme de logique ?

Son monde était en train de basculer. Et Emma n'était pas prête pour ça.


J'espère que cela vous aura plu ! Au détour d'un commentaire, peut-être...