« Je vous avais prévenu ! »

«Je vous avais prévenu ! Les dérivés volatiles du crin de licorne réagissent mal avec la magie noire ! »

Dans le silence de l'infirmerie ensommeillée, la voix de Mme Pomfresh résonnait comme un marteau sur une enclume. Le professeur Rogue ne put s'empêcher de tourner sur lui-même pour s'assurer que personne ne les écoutait, bien qu'il eût déjà vérifié avant d'entrer qu'aucun élève n'occupait les lits rangés le long des murs.

« Et que voulez-vous que je fasse ? Que je dépose un recours pour changer le curriculum des Aspics ?

– Si les élèves sont correctement avertis des risques d'explosion...

– Si vous vous sentez capable de faire entrer quoi que ce soit dans le cerveau de Mr Fudge, je serais très heureux de vous voir essayer. À voir comme il retient les leçons, c'est à se demander comment il se souvient que son père est le ministre ! »

Rogue maîtrisait l'art, utile aux espions et aux harceleurs, du chuchutement projetant. Sa fureur s'énonçait clairement sans qu'il haussât la voix. Mrs Pomfrey l'avait suffisamment fréquenté, depuis qu'il avait intégré le corps enseignant de Poudlard, pour savoir que l'absence d'éclat sonore n'indiquait nullement que sa colère redescendrait bientôt : le jeune professeur était un marathonien de l'outrage.

Mieux valait donc passer à autre chose.

(En outre, il n'avait pas tort en l'occurrence : Reney Fudge était un cancre comme on en faisait peu, qui ne s'était qualifié à six cours de septième année, en dépit de Buses catastrophiques, que parce que les sorciers ne sont pas tous égaux en ce monde.)

« Asseyez-vous là. »

Du doigt, elle désigna le lit le plus proche de son bureau. Rogue la dévisagea en haussant un sourcil, visiblement rétif à l'idée d'abandonner leur présente dispute, mais elle adressa un regard éloquent à son bras gauche, et il se rendit à la raison.

Quand elle revint de la salle de pharmacie avec des gants en peau de strangulot et un flacon d'essence de murlap, il avait obligeamment retroussé sa manche.

Elle eut besoin de faire appel à tout son professionnalisme pour ne pas grimacer à la vue de la tache noire et suppurante. La marque des Ténèbres, qui s'était pourtant en grande partie effacée à la disparition de Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, semblait avoir été rappelée à la surface par les éclaboussures de la potion ratée de Fudge. De ses contours baveux perlaient de grosses gouttes noires, plus huileuses que du sang, plus organiques que de l'encre.

Elle ne lui demanda pas s'il avait mal: le plissement de ses yeux et la ligne tirée de sa bouche le proclamaient assez. En outre, la magie noir fait toujours mal, et celle de l'ancien maître de Rogue plus qu'une autre.

Elle imbiba un coton de murlap, puis elle l'appliqua sur la plaie. À son contact, le liquide sombre émit un inquiétant crissement, pareil à celui de l'eau qui s'évapore à l'instant où elle touche le fond d'un chaudron brûlant. Une fumée grise à l'odeur de viande cuite se dégagea aussitôt et Rogue retira vivement son bras.

Poppy sentit monter la nausée en elle, comme au temps où elle apprenait les premiers gestes du métier, en assistant les médicomages de Sainte-Mangouste.

« Merci pour ça, j'aurais pu le faire moi-même ! cracha Rogue. Ce n'était pas la peine que Dumbledore me traîne jusqu'ici…

– Je suis désolée, reconnut Poppy. J'espérais que ça assainirait la plaie avant… Mais il vaut mieux l'oindre directement, dans ce cas. »

Elle agita sa baguette pour soulever un pot en terre cuite qui attendait sur son bureau.

« Mais de toute manière, vous auriez surtout dû venir me voir bien avant que le directeur ne vous y oblige. À quoi est-ce que vous pensiez ! Un spécialiste des potions comme vous, vous savez bien les dangers de ce genre de réactions !

– Justement, en tant que spécialiste des potions, je connais très bien les premiers soins à appliquer dans ce type de cas. Je m'en suis occupé moi-même et si le directeur avait laissé à mes remèdes le temps d'agir…

– … on vous aurait retrouvé mort dans votre cachot demain matin. Professeur Rogue, si vous croyez que les livres de magie noire que vous aimer tant compulser contiennent des remèdes à quoi que ce soit, alors Croupton a raison et vous êtes vraiment une cause perdue ! »

Elle leva le couvercle du pot et préleva une portion d'onguent avec son doigt ganté.

« Redonnez-moi votre bras. »

Rogue, qui s'était raidi comme un piquet, resta immobile, à la foudroyer du regard. Elle soupira:

« Excusez-moi, je n'aurais pas dû dire ça. Mais vous savez comme moi que les soins ordinaires ne suffiront pas et Dumbledore a raison, le sang de dragon paraît le remède le plus indiqué. Autant l'appliquer tout de suite. »

Rogue cligna des yeux. Les secondes s'étirèrent inconfortablement, jusqu'à ce qu'il se décidât à tendre son avant-bras, poing serré mais tourné vers le sol.

Poppy enduisit la marque d'une épaisse couche de baume. Aucune réaction visible ne se produisit à l'application, mais elle sentit les muscles de Rogue qui se détendaient, ce qui était très bon signe.

« Je ne le pensais pas non plus », ajouta-t-elle à voix plus basse.

Rogue ne dit rien, mais elle ne doutait pas qu'il eût entendu. Par son silence, il lui sembla qu'il l'autorisait à poursuivre:

« Vous avez vos spécialités et j'ai les miennes. Nous pourrions nous apprendre des choses si vous me faisiez confiance, au lieu de rester dans votre coin. Et j'aurais bien besoin de vos services pour reconstituer les stocks de cette infirmerie: avec les faillites qui s'enchaînent depuis la fin de la guerre, de nombreux fournisseurs ont arrêté d'honorer leurs commandes, ou ont baissé en qualité. Si vous pouviez concocter certaines des potions… »

La seule réponse à sa proposition fut un grognement indistinct.

Elle haussa les épaules, pour masquer sa gêne, et rangea tout son matériel dans l'arrière-salle sans recourir à la magie, afin de recouvrer sa contenance.

« De quoi précisément avez-vous besoin ? »

Poppy sursauta violemment, car Rogue l'avait suivie sans qu'elle l'entendît – cette crapule d'ancien espion !

Elle fut si surprise qu'elle se mit sottement à bafouiller et elle crut, dans un moment d'absolue panique, qu'elle n'allait pas réussir à citer les potions dont ses patients avaient pourtant si cruellement besoin. Mais elle visualisa la liste qu'elle avait établie sur un parchemin, conservé dans le tiroir de gauche de son bureau, et qui s'étendait presque sur une moitié de rouleau: il lui suffit de retrouver la première potion (du poussoss) pour que les autres lui revinssent en mémoire. Elle en débita une dizaine à son collègue.

Il hocha légèrement la tête.

« Je peux vous fournir le poussoss d'ici la fin de la semaine. Le reste sous une quinzaine de jours. »

Et comme Poppy restait bouche bée, il commenta, avant de tourner les talons:

« Je ne vois pas pourquoi vous vous étonnez d'être secourue par une cause perdue: après tout, vous avez choisi le camp de Dumbledore ! »


Ce chapitre a été écrit en réponse au prompt 3 du Whumptober 2024 sur Tumblr.