Déni
Minerva prit une grande inspiration, qui la fit tiquer quand elle sentit dans ses poumons l'humidité glaciale des cachots, expira lentement en maîtrisant l'air sortant de ses narines, pour s'obliger au calme, puis frappa trois grands coups à la porte.
« Entrez ! » lui ordonna une voix sèche.
Assis derrière son bureau, dos raide comme un monarque sur l'échafaud, Severus corrigeait des copies quand elle l'avait interrompu. Elle reconnaissait, à l'envers, l'écriture de Katie Bell sur un parchemin barré de rouge partout.
Exaspérant, mais pas le sujet de sa visite.
« Gilderoy a été empoisonné.
– Pardon ?
– Mme Pomfresh l'a sorti d'affaire en lui administrant un bézoard, il ne devrait pas avoir de séquelles. Il s'est écroulé dans un couloir devant Hannah Abbot, dont la présence d'esprit a permis qu'il soit pris en charge tout de suite, heureusement.
– Heureusement, comme vous dites, commenta le professeur de potions d'un ton doucereux.
– Quelqu'un avait pilé de l'aconit dans la confiture de rose qu'il a étalée sur son scone à l'heure du thé.
– Voilà qui est... terrifiant. J'imagine que les elfes des cuisines ont été interrogés ?
– Ils s'en punissent horriblement, comme vous pouvez l'imaginer, mais ils n'y sont vraiment pour rien. La même confiture a été servie avec le spongecake à la vanille du dîner, sans aucun dommage : leur préparation n'est donc pas en faute. »
Elle marqua une pause.
« Eh bien ? interrogea Severus.
– Auriez-vous une idée de la manière dont le poison a pu arriver dans son assiette ?
– Comment pourrais-je le savoir ? Je ne comprends même pas par quel miracle cet écervelé parvient à retrouver le chemin de sa salle de classe chaque matin.
– Il dort dans la pièce à côté, répondit Minerva du tac au tac, avant de se souvenir qu'elle n'était pas là pour rigoler. Mais vous n'avez pas remarqué de diminution indue de vos stocks ?
– Rien de tel, non, d'ailleurs la clef de la réserve ne me quitte pas.
– Quand avez-vous vérifié pour la dernière fois ?
– Auriez-vous des soupçons précis, Minerva ? »
Les yeux fatigués de Severus s'étaient mis à briller d'une lueur inquisitrice et elle se demanda s'il n'était pas en train de chercher à lire dans ses pensées. Par réflexe, elle vida son esprit.
« Aucun, mentit-elle effrontément. Mais j'aimerais explorer toutes les pistes jusqu'au bout.
– Et de quelle piste s'agit-il en l'occurrence ?
– D'une hypothèse valide concernant l'origine de l'aconit. »
Severus soupira d'une manière tout à fait théâtrale, après quoi il se leva dans un bouillonnement de cape. « Étonnant, nota Minerva, comme on peut avoir les manières d'un histrion et mener la vie d'un moine. » Elle le suivit en direction des étagères fermées à double tour qui contenaient les ingrédients de potion les plus toxiques. Il marmonna une incantation et posa sa baguette contre la serrure, qu'il ouvrit ensuite avec une grosse clef en argent.
« Une pinte trois quarts, mesura-t-il en levant le bocal gradué à la lumière. Exactement autant qu'il y a deux jours, quand j'ai fait l'inventaire de la semaine. Désolé, Minerva, votre poison ne vient pas d'ici. Connaissant Gilderoy, il l'a peut-être acheté lui-même en croyant que ça le protégerait des lutins de Cornouailles… »
Avec une ouverture pareille, Minerva ne pouvait pas résister.
« Ça m'étonnerait, commenta-t-elle, car s'il l'avait simplement ajouté à la confiture, le goût infect de la mixture l'aurait arrêté dès la première bouchée. Il faut un art tout particulier pour mélanger le tue-loup au sucre sans déclencher cette réaction, et je pense que nous admettrons tous les deux qu'il est peu probable que Gilderoy ait cultivé cette science. Vous, en revanche, Severus, vous devriez le savoir : c'est en lisant un de vos articles l'été dernier que j'ai appris cela. »
Elle ne s'attendait à rien, et cependant elle fut impressionnée : il ne cilla même pas. D'un autre côté, il avait espionné Voldemort et survécu, alors…
« Si vous avez quelque chose à dire, Minerva, dites-le moi franchement : comme vous le voyez, j'ai une longue pile de devoirs à noter et la nuit est déjà bien avancée.
– Avez-vous essayé de tuer le professeur Lockhart ?
– Bien sûr que non. Si c'était le cas, j'aurais choisi un moyen moins suspect pour un maître des potions que le poison. À l'inverse, si j'avais été professeur de métamorphose et que j'avais lu l'article publié par l'un de mes collègues…
– Je ne vous permets pas ! »
Ils se dévisagèrent un long moment, sans plus rien dire. Minerva s'appliqua à rester impassible. Severus avait peut-être dupé le plus grand mage noir du XXe siècle, mais elle était déjà directrice de maison qu'il n'était pas encore né : au jeu du premier qui craquerait, elle avait l'avantage.
De fait :
« Les mains de Rufus Balbeck étaient rouges d'eczéma, ce matin, ce qui se produit souvent si l'on oublie de porter des gants pour cette manipulation. Il est mon meilleur élève de potions après Arachnée Greengrass et il souhaite étudier la médicomagie à Saint-Mungo : il est très possible qu'il ait lu mon article. En outre, sa tante est apothicaire ; il lui aurait été facile d'obtenir de l'aconit en poudre. »
Minerva hocha la tête, songeuse.
« Il déteste effectivement le professeur Lockhart : je l'ai entendu se disputer avec Pénélope Deauclaire, sa petite amie, à laquelle il reprochait d'être obsédée par Gilderoy et de le délaisser en conséquence. Cet écervelé n'a pas compris qu'elle est surtout tombée sous le charme de Percy Weasley.
– La rose aura aggravé les effets du tue-loup : la dose en elle-même n'était sans doute pas fatale. Il s'agit probablement moins d'une tentative d'assassinat que d'une vengeance adolescente, si stupide et dangereuse soit-elle. »
Minerva acquiesça, satisfaite d'avoir résolu l'énigme, mais épuisée d'avance à l'idée de devoir punir le coupable. Elle regrettait presque de ne pas pouvoir inculper plutôt son déplorable collègue de Serpentard… Mais, au fond d'elle-même, et quoiqu'elle l'eût nié jusque sous la torture, elle était soulagée de conserver Severus comme allié (certes récalcitrant), surtout en ces temps troublés où un monstre hantait le château et où la position de Dumbledore à la tête de l'école était chaque jour plus menacée.
Ce chapitre a été écrit pour le prompt 28 du Whumptober 2024 sur Tumblr.
