6. Représailles

J'ouvre les yeux dans l'obscurité, et il me faut quelques secondes pour me rappeler où je me trouve.

Plus que les rideaux de velours dont je devine les ombres, que les couvertures qui me sont remontées au chevilles ou que l'oreiller que j'enserre de mon bras, ce sont les bruits de gorets d'Avery et Madley qui me ramènent à la réalité du dortoir. Ces deux-là ont fait de la science du ronflement tout un art. Concerto pour un vrombissement et un soupir, par le duo des Imbéciles heureux.

Je me retourne sur le dos. Les yeux rivés sur le sommet du lit à baldaquin, j'essaie un moment de me rappeler mon rêve, sans résultat. Il était bizarre. Bien que n'en ayant aucun souvenir, j'en garde une impression… troublante.

Mmh. J'ai certainement mal digéré le repas d'hier.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas de temps à perdre. Me glissant hors des draps, je m'approche des affaires que mon voisin immédiat, Andrew « Sombre Crétin » Madley, a jetées sur sa chaise.

J'ai déjà inspecté le dortoir de fond en comble sans réussir à mettre la main sur les notes que mes compagnons de chambrée m'ont volées. Mon dernier espoir est que, pour éviter de les laisser sans surveillance, l'un d'eux les ait gardées sur lui.

Mes premières recherches font chou blanc. Non seulement je ne trouve rien chez Sombre Crétin, mais en plus, je touche accidentellement un slip usagé. Eurk.

Note pour moi-même : penser à me désinfecter les mains.

Ombre parmi les ombres, je me faufile jusqu'au lit suivant et poursuis mes recherches. Tandis que j'inspecte les vêtements d'Avery Le Sale Traître, une enveloppe tombe de la poche intérieure de sa cape. Je constate avec surprise qu'il s'agit d'une rare lettre de moi, que je me rappelle avoir envoyée pendant les grandes vacances l'année dernière.

Je la tourne entre mes doigts, interloqué. A-t-il tellement honte de notre amitié passée qu'il a peur que quelqu'un tombe dessus ? Mais dans ce cas, pourquoi ne pas simplement la détruire ?

Ne souhaitant pas prendre le risque qu'il s'en serve d'une façon ou d'une autre contre moi, je l'empoche à la va-vite et m'approche enfin du lit du chef de la bande.

En comparaison des deux joueurs de cornemuse, ce dernier dort tellement silencieusement que j'en viens à douter qu'il ne soit pas réveillé. Et s'il m'attendait dans le noir, prêt à me sauter dessus ? Je déploie des trésors de patience pour me faufiler jusqu'à lui sans faire le moindre bruit, guettant le moindre mouvement de son côté.

Ses vêtements sont en tas au bout de son lit. Alors que je soulève ce qui ressemble à une cape, j'entends soudain :

« Ça suffit, Snape. »

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je me fige, cherchant à distinguer la forme de Bulstrode dans le noir. Il continue alors d'une voix pâteuse :

« Snape… Arrête de me chatouiller. Non, pas les pieds… »

Il a un petit rire dans son sommeil, puis il se retourne sur le côté et se tait à nouveau.

Ooookay. Je ne sais pas si je veux vraiment connaître le contenu de son rêve.

Enfin, alors que je n'y crois plus, je sens quelque chose dans la doublure de sa robe. À tâtons, je finis par trouver l'ouverture de cette poche secrète, et j'en tire une liasse de feuilles pliées en quatre. Ce sont mes notes ! Et le sortilège de dissimulation semble toujours en place ! Joie et félicité !

Sans attendre, je m'habille en toute hâte. Il est plus que temps de trouver un meilleur endroit où planquer ces papiers.

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Je me sens léger lorsque je sors de la salle commune de Serpentard. Je pourrais presque chanter ! Si, bien sûr, j'avais totalement perdu la tête et ma dignité avec.

J'ai retrouvé mes notes !

Ayant déjà longuement réfléchi à une cachette qui ne permettrait pas de remonter à moi, je prends la direction de la bibliothèque d'un pas décidé. Nous sommes samedi matin et à cette heure, tout le monde traîne encore au lit. J'aime profiter du château silencieux, des couloirs déserts et surtout, surtout, sans Potter ni Black.

Black.

Quelque chose s'agite dans mon estomac.

J'espère que ce n'est pas mon ulcère juvénile.

Je me rappelle maintenant : j'ai rêvé de Black. J'ai rêvé de Black et ce n'était pas l'un des rêves habituels où j'écrase son sale sourire sous mon pied, où je mets le feu à ses cheveux trop parfaits, où je le ligote pour mieux le torturer. Quoique, j'ai un doute pour le ligotage. Mais l'atmosphère n'était pas du tout la même.

Plus j'essaie de me rappeler les détails, plus le souvenir s'évade dans un recoin inaccessible de ma mémoire. Mais il me reste une drôle d'impression au creux du ventre. J'en ai presque la nausée.

Allons, Severus. Ce n'est qu'un rêve, remets-toi.

Il faut bien dire que je ne sais plus sur quel pied danser, avec Black. (Merlin, quelle expression idiote !) Son histoire de trêve me semble invraisemblable. Je devine que Potter cherche à s'assagir pour conquérir Lily, mais lui, qu'a-t-il à y gagner ?

Je refuse de perdre du temps à y réfléchir. Comprendre comment fonctionne un cerveau de Gryffondor est, de toute manière, aussi vain que de s'interroger sur ce qui se passe dans la tête d'un chien lorsqu'il remue la queue. Grotesque.

« Bonjour, Mrs Pince. »

La bibliothécaire se contente de m'adresser un regard en biais derrière ses lunettes, avant de retourner à sa lecture avec un reniflement dédaigneux.

Juste parce que j'ai rendu quelques livres en retard, qu'ils avaient parfois quelques tâches de potion et que j'en ai « perdu » un soi-disant inestimable – elle n'a pas voulu croire que c'était Potter qui l'avait jeté dans la Forêt interdite du haut de son balai – cette vieille peau me traite avec la même hostilité que les rongeurs contre lesquels elle pose des charmes répulsifs. Certes, elle n'en est pas arrivée à cette extrémité à mon sujet, mais cela ne m'étonnerait pas qu'on y vienne un jour.

Sans me préoccuper davantage des humeurs de la sorcière, j'enfourne machinalement une pastille mentholée et me dirige vers le rayon le moins consulté de toute la bibliothèque : « Études et documentaires moldus ». Là, je cherche le livre avec la plus épaisse couche de poussière et déniche un ouvrage intitulé Du chibouque au calumet – La pipe à travers les âges. Sa fiche indique qu'il n'a été emprunté qu'une seule fois, par un certain Algernon Londubat. Parfait.

J'ouvre le volume à même le sol et, après m'être assuré que Mrs Pince ne m'a pas dans son champ de vision, je trace du bout de ma baguette un rectangle sur une page en murmurant un sortilège d'excavation. Une niche se forme alors dans le livre et j'y glisse les feuilles de mes recherches. J'ajoute un charme de dissimulation et hop, on n'y voit que du feu.

Severus, tu es génial.

Oui, je sais.

C'est à ce moment précis que j'entends la porte de la bibliothèque grincer et une voix chaleureuse lancer d'un ton guilleret :

« Bien le bonjour Mrs Pince ! Une belle matinée s'annonce, n'est-ce pas ? »

Non. Je ne peux pas le croire.

« Bonjour, Mr Black, répond-elle avec une affabilité écœurante. C'est vous qui nous apportez le soleil, on dirait. »

Quelles étaient les chances que Black soit debout à une heure pareille, et décide d'aller lire ?

Je remets précipitamment en place La pipe à travers les âges, lui restitue une couche de poussière convenable et m'écarte bien vite en priant pour que Black ne vienne pas de mon côté. Bien sûr, c'est compter sans mon éternelle déveine. À ce stade, on peut parler de malédiction. Je devrais demander à ma mère si, par hasard, elle n'aurait pas oublié d'inviter une vieille sorcière un peu susceptible le jour de ma naissance.

En entendant les pas se rapprocher, je m'empare du premier livre qui se présente, m'assieds à une table, et l'ouvre devant mon visage en regrettant qu'il ne me dissimule pas tout entier.

« Snape ! Ça alors ! Quelle bonne surprise ! »

Black ! Ça alors ! Fiche-moi la paix !

J'aurais dû suivre mon autre idée, qui était de ravaler ma fierté et de me planquer sous la table en attendant qu'il s'en aille.

Je ne fais pas un geste, feignant d'être absorbé par ma lecture. Du coin de l'œil, je vois Black prendre place à ma gauche et pencher légèrement la tête pour déchiffrer la couverture de mon livre.

« Tiens ? La reproduction des méduses australes en Antarctique ? C'est un choix… intéressant. »

Réussissant par miracle à éviter de rougir comme une collégienne (le ridicule ne tue pas… ce qui ne tue pas rend plus fort…), je referme l'ouvrage dans un claquement sec et le repose sur la table, puis je plante mon regard dans celui du Gryffondor, qui me renvoie un sourire jovial.

« Je crois que tu t'es perdu sur le chemin du petit-déjeuner, Black. Il n'y a que de la nourriture intellectuelle, ici.

– Oh, tu sais. Depuis qu'on a empoisonné mon porridge, je n'ai plus tellement d'appétit le matin. »

Je me tends légèrement. J'admets traîner un fond de culpabilité vis-à-vis de cet incident.

« Et donc tu t'es dit que tu allais faire tes devoirs, seul, un samedi à l'aube ? dis-je, un tantinet dubitatif.

– Bien sûr que non ! rit-il. Je suis venu te trouver.

– Comment savais-tu que j'étais ici ?!

– …Une forte intuition ? Bref. Figure-toi que j'ai rêvé de toi, cette nuit. Un drôle de rêve. »

Mon ulcère fait à nouveau des siennes. Ne repartons pas sur le sujet des rêves.

« Drôle ? dis-je, acerbe. Laisse-moi deviner, j'étais la tête en bas et le caleçon à l'air ?

– Mmh, tête en bas, pas que je me souvienne. Caleçon à l'air, en revanche… »

M'étouffant soudainement, je me mets à tousser comme un tuberculeux. Par quelque maléfice incompréhensible, la pastille mentholée que je faisais tranquillement fondre dans ma joue droite s'est délogée pour aller se coincer dans ma trachée.

Black me tape vigoureusement dans le dos.

« Eh, Snape, ça va ? Je disais ça pour plaisanter ! »

Ah ben, ça par exemple, c'était une bien bonne blague !

Retrouvant une respiration à peu près normale, je repousse son bras avec agacement.

« Je vais très bien, Black. Tu pourras informer Potter de cette mauvaise nouvelle.

– Ah, mais je te rassure : il se contrefout de ta santé.

– Tu m'en vois ravi.

– Allez… Arrêtons de parler de James, d'accord ?

– Pourquoi ? Tu crains que je te demande si la rumeur selon laquelle vous sortez ensemble dit vrai ? »

Le sang monte aux joues du Gryffondor. Je continue :

« Non que j'aie manqué une miette du spectacle navrant auquel vous vous êtes livrés hier au dîner…

– C'était juste pour rire, marmonne Black en se frottant la nuque.

– Vous avez de drôles de façons de rigoler, dans les dortoirs de Gryffondor.

– Oh, c'est bon, s'agace-t-il. Ne sois pas jaloux. »

Je pince les lèvres.

« De quoi est-ce que je serais jaloux, exactement ?

– Je ne sais pas, à vrai dire. James et moi sommes seulement amis. Je suis un cœur à prendre, intéressé ? »

En disant ces mots, il s'est appuyé sur la table pour approcher son visage, une lueur de défi dans le regard. Je m'apprête à lui donner un coup sur la tête avec La reproduction des méduses australes en Antarctique, mais il retient mon geste de la main.

« Ah non, tu ne vas pas encore m'assommer !

– HUM HUM », fait Mrs Pince à son bureau.

Black me lâche, et je repose le livre en tachant d'avoir l'air innocent.

« Tu l'as bien cherché, dis-je dans un chuchotement. Encore. À croire que tu es maso, ma parole.

– Je ne vois pas ce que j'ai fait de mal ! »

Je hausse un sourcil.

« Tu veux la liste ?

– Tu te poses toujours en victime, me reproche-t-il. Alors que tu n'as rien d'un ange ! Tu crois que je ne sais pas que tu as suggéré à Dumbledore que Remus soit renvoyé pour cause d'absentéisme ?

– Et alors ? Il y a un règlement intérieur, et Lupin n'est pas au-dessus des lois. Il ne se passe pas un mois sans qu'il ne manque une journée de cours…

– Il a la santé fragile ! proteste Black. Et à ce qu'il paraît, tu as aussi monté un prétendu dossier recensant de prétendus témoignages concernant de prétendues escapades nocturnes…

– Je n'ai rien inventé !

– Franchement, tu t'attendais vraiment à ce qu'on croie la parole de Peeves ?

– Il est regrettable que ce ne soit pas le cas », dis-je en croisant les bras, renfrogné.

Mon dépit semble hautement amuser Black.

« J'adore quand tu fais cette tête. C'est adorable. »

Je le fusille du regard.

« Tu me prends pour un Boursouflet, Black ? Redis-moi encore une fois que je suis adorable et je me chargerai de te prouver le contraire.

– Allez, Snape… Il n'y a personne d'autre ici, ce n'est pas comme si tu devais absolument avoir l'air de me détester. »

Mais pourquoi s'acharne-t-il à faire comme si je ne le détestais pas réellement ?

« Nous allons dire que je le fais par pure bonté d'âme, dans ce cas, dis-je avec sarcasme.

– Bonté, vraiment ?

– Après tout, il serait dommageable pour ta réputation que tu aies l'air de te lier d'amitié avec ce geignard de Servilus, avec son grand nez, ses cheveux gras, son teint jaune et sa magie noire. »

L'amertume se sent dans ma voix, ce qui ternit quelque peu l'effet recherché, mais le petit sourire suffisant de Black s'estompe néanmoins. Il a reconnu, évidemment, plusieurs des moqueries que ses petits copains et lui m'ont serinées presque quotidiennement durant mes premières années à Poudlard.

« Tu nous insultais aussi, tu sais, rétorque-t-il avec un certain manque d'aplomb.

– Il aurait fallu que je me laisse faire sans rien dire, c'est ça ?

– Non, mais… Enfin… » Il semble perturbé. « Tu avais quand même dû le chercher…

– Bien sûr, Black. Je l'ai cherché parce que j'étais ami avec Lily Evans et que ma tête ne vous revenait pas. C'était amplement mérité. »

Il reste sans voix pendant un moment. Incroyable. J'ai finalement réussi à lui rabattre son caquet. Je voudrais avoir un appareil photo pour immortaliser cet instant.

Mais qu'a-t-il donc, avec ses yeux de chien battu ? Ce n'est pas comme s'il découvrait aujourd'hui qu'il s'est conduit comme une ordure pendant des années, si ?

« Bon, Black, ce n'est pas tout ça, mais… »

Je me lève, repoussant la chaise sur laquelle j'étais assis. Black me retient par le poignet.

« Attends ! Ne pars pas. Il faut qu'on en parle.

– Ce n'est pas nécessaire.

– Mais je voudrais comprendre…

– Le passé est le passé. Je n'ai pas envie de m'appesantir dessus. Ton examen de conscience ne regarde que toi. »

Je me fais le plus coupant possible pour que le message soit clair. Manifestement heurté, il détend ses doigts et je dégage ma main. Il bougonne cependant :

« Je pense que ce serait mieux d'en discuter, moi. Si tu gardes toute cette rancœur en toi, tu vas finir avec un ulcère à l'estomac… »

J'ai un instant de flottement.

Il a bien dit ce que j'ai entendu ?

Je me laisse tomber contre le bord de la table et me pince l'arête du nez. Mes émotions sont en vrac. Mais alors, vraiment. Une seconde, je suis ulcéré. La suivante, je sens monter en moi un… rire ?

« Un ulcère ? dis-je en tentant de me contenir.

– Oui, bon… C'est idiot, je sais, reconnaît Black. Je dis ça parce que mon père en a fait un monstrueux quand je me suis retrouvé à Gryffondor.

– Ton père a… hm… il a fait un ulcère pour ça ?

– Je ne sais pas, mais il était furieux. Sans compter que ma mère a complètement pété un câble en l'apprenant. Elle m'en a encore plus voulu, surtout qu'elle a ensuite fait cette abominable crise d'eczéma… »

Une vague d'hilarité secoue mes épaules. D'abord silencieuse, puis de moins en moins, elle s'échappe de ma gorge de façon incontrôlable. Le visage entre les mains, je me trouve incapable de reconquérir mon calme pendant une minute ou deux, faisant trembler la table au rythme de mes gloussements.

« Un ulcère… hihihihihi… et de l'eczéma… hahaha !

– Enfin, Snape… Ça n'a rien de si drôle… » proteste Black, hésitant entre amusement et consternation.

Petit à petit, je recouvre un peu de maîtrise de moi-même, respire un grand coup et essuie les larmes qui troublent ma vue du revers de la main.

Je découvre alors que Mrs Pince se tient juste devant moi, l'air pour le moins… pincé. Cette femme se déplace avec autant de silence qu'un vampire ! J'ai un tel sursaut que j'en glisse de la table et m'affale sur le sol.

Ouille.

« Ici, c'est une bibliothèque, pas une cour de récréation, Mr Snape. Si vous voulez ricaner et vous rouler par terre, faites-le ailleurs ! »

Je me relève piteusement en époussetant ma robe.

« Désolé, Mrs Pince, je…

– Je n'ai que faire de vos excuses. Je ne veux plus vous voir ici du trimestre.

Quoi ?

– Vous m'avez entendue ! Dehors ! »

Je suis estomaqué. Elle ne peut pas m'interdire l'accès à la bibliothèque ! Comment je fais mes devoirs, moi ?

« Attendez, Mrs Pince, s'interpose Black. Ce n'est pas de sa faute… C'est moi. Je lui ai lancé un rictusempra. »

La bibliothécaire et moi nous retournons vers le Gryffondor avec la même confusion sur le visage.

« Pourquoi avez-vous fait une chose pareille ? » s'étonne naïvement Mrs Pince.

Ben tiens. Si ça avait été moi, elle ne se serait pas embarrassée de cette question.

« Eh bien… Il ne voulait pas me prêter son livre », bredouille Black en montrant La reproduction des méduses australes en Antarctique.

À la tête qu'elle tire, je devine que la crédulité de la sorcière se voit mise à rude épreuve. Quelques explications supplémentaires et un ou deux sourires ravageurs de Black plus tard, nous nous retrouvons tous les deux mis à la porte de la bibliothèque.

Je dévisage le Gryffondor avec perplexité.

« Qu'est-ce qu'il y a ? fait-il. J'ai quelque chose sur le nez ?

– Tu as menti.

– Tu crois que les Serpentards ont le monopole du mensonge ?

– Tu as menti pour moi.

– J'ai menti parce que c'était injuste ! s'empourpre Black. Elle a exagéré, elle n'avait pas à t'interdire l'accès de la bibliothèque… Et moi, je m'en tire sans la moindre punition, alors que j'ai avoué avoir utilisé ma magie à mauvais escient !

– Mmh.

– Quoi, "mmh" ?

– Tu sais ce que ça veut dire.

– Quoi donc ?

– Mrs Pince en pince pour toi, Black. »

Il commence par grimacer, puis ses yeux s'arrondissent et il pointe l'index vers moi.

« Severus Snape ! Tu… Tu as fait un calembour !

– Eh bien quoi ?

– Tu serais capable d'être… drôle ?! »

Sympa. Ça fait plaisir.

« J'ai toujours eu beaucoup d'humour, dis-je en relevant le menton. Pas avec toi, c'est tout. »

Il me dévisage comme s'il me voyait pour la première fois.

« Je t'ai entendu rire ET faire une blague pourrie dans le même quart d'heure. Incroyable. » Il ajoute avec un soupçon d'orgueil : « Si j'étais prétentieux, je dirais que j'ai une bonne influence sur toi.

Dans tes rêves, Black.

– Oui, oui… littéralement », répond-il avec un clin d'œil charmeur.

Hum.

Un ange passe. (À moins que ce ne soit Peeves.) Je réalise qu'il y a quelque chose dans ce moment qui me rappelle fortement le songe de cette nuit. Ce n'est pas quelque chose de visible à l'œil nu, mais c'est .

Et ça dérange vraiment beaucoup mon ulcère à l'estomac.

« Bien, dis-je pour rompre le silence pesant. Tu m'excuseras, j'ai à faire.

– Ah, oui, bredouille-t-il. Moi aussi. »

Je tourne les talons, assez perturbé. Un mystère, ces Gryffondors.

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Il y a du soleil ce matin et j'ai besoin d'air. Je décide d'aller lire sur mon banc préféré, adossé aux serres. Ici, on est à l'abri des regards et je suis absolument seul, à l'exception des joueurs de Serpentard que j'aperçois au loin, sur le terrain de Quidditch.

À la fin de leur entraînement, ceux-ci rentrent au château en passant à quelque distance de là, à grand renfort d'accolades viriles et d'exclamations bruyantes. Je suis toujours un peu intrigué par ce pan de la masculinité qui m'est tout à fait inconnu. Des types qui se brutalisent amicalement. Qui se défient pour créer du lien. Qui prennent des douches ensemble. Mmh.

Alors que je les observe distraitement, je ne me rends pas compte que l'un d'eux s'approche de moi.

« C'est toi, Severus Snape ? »

Mon livre me tombe des mains lorsque, sidéré, je reconnais à contre-jour la silhouette athlétique d'Evan Rosier, colosse de Septième année, Préfet-en-chef et meilleur batteur de l'Histoire de Poudlard.

« Oui, c'est… c'est moi. »

Très rapidement, je cherche la raison pour laquelle l'idole de la maison Serpentard m'adresserait la parole. Est-ce qu'il veut me proposer une place au sein de l'équipe ?! Ma foi, peu probable.

« Bulstrode est venu me trouver. Il m'a montré des papiers qui t'appartiennent, selon lui. »

Ne réagis pas, Severus. Concentre-toi sur tes chakras.

« Ah oui ?

– Ne t'inquiète pas. Je sais parfaitement de quoi il est question : Adam m'a tenu au courant de ton… exploit. »

Le fils du professeur Wilkes est en effet le meilleur ami de Rosier. Je ne m'attendais tout de même pas à ce que ces informations circulent et je suis pour le moins estomaqué. Comment ai-je pu agir de manière aussi irréfléchie ?

« Écoute, je ne vais pas y aller par quatre chemins, annonce Rosier en posant un pied sur le banc à côté de moi. Tu vas devoir être plus prudent, dorénavant.

– Oui, je… désolé.

– Bulstrode n'était pas parvenu à lever tes protections, c'est pourquoi il a demandé mon aide. J'ai réussi à lui faire croire que ces papiers ne contenaient qu'une ébauche de roman érotique. »

… Pardon ?!

« Tu dois faire disparaître ces feuilles. Je les lui ai rendues pour ne pas éveiller ses soupçons.

– J'ai réussi à les récupérer, dis-je précipitamment. Je leur ai trouvé une meilleure cachette.

– Je l'espère, dit Rosier. Si nous t'intégrons à notre groupe, des précautions seront de rigueur. »

Je cligne des yeux.

« Votre groupe ?

– Pour le moment, je ne peux pas te dévoiler quels en sont les membres. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il vaut mieux être avec nous… que contre nous. » Il jette un regard alentour. « Nous faisons partie de ceux qui vont influencer le cours de l'histoire, Snape. »

Je n'en reviens pas. Il y aurait donc un groupe secret de dissidents à Poudlard ? Un groupe encore plus sélect que le Slug Club – et j'y suis invité ?! Tandis qu'une partie de moi jubile, l'autre est affolée.

Tout à l'heure encore, j'en étais à m'inquiéter de l'effet des fantaisies de Black sur mon ulcère à l'estomac. Exister aux yeux de Lily Evans reste une de mes obsessions. J'ai des examens à préparer, et c'est à peine si je trouve le temps de m'alimenter. Comment faire face à un engagement si conséquent, alors que je peine déjà à gérer les problèmes de mon âge ?

Il va de soi que ce n'est toutefois pas ce que je vais répondre à Rosier, qui me toise du haut de son mètre quatre-vingt-quinze.

« Et comment est-ce qu'on intègre votre… groupe ?

– Il va falloir attendre ta majorité, commence-t-il.

À la mention de ce sursis, je ressens une pointe de soulagement. Il poursuit :

« Ensuite, tu auras un choix à faire. Tu connais la situation actuelle : les Aurors recrutent à la sortie de l'école les sorciers les plus talentueux. C'est pourquoi de l'autre bord, nous préférons prendre les devants. »

Je hoche la tête, passablement paniqué intérieurement.

Où sont ces fichus chakras quand on a besoin d'eux ?

« Je suis honoré, dis-je sobrement.

– Tu peux. Wilkes croit beaucoup en toi. Il aimerait que tu retravailles ta potion pour… d'autres usages.

– Ah… ah oui ?

– Mais il est trop tôt pour parler de ça, élude-t-il. On attendra que tu aies fait ton choix. Je reviendrai discuter avec toi, n'hésite pas à me contacter si tu as des doutes. »

Il pose une main amicale sur mon épaule.

« Tu as des alliés puissants, désormais, Snape. Des gens qui t'apprécient à ta juste valeur et ne te laisseront pas tomber. L'avenir qui s'offre à toi est le plus glorieux qui soit. »

Ses paroles m'enivrent plus sûrement que du whisky Pur Feu. Evan Rosier est une star. Les gens comme moi ne vivent pas dans le même univers que lui. Je parviens presque à occulter le fait que j'ai l'impression que le sol est en train de s'ouvrir sous mes pieds.

« Si tu as des questions, tu peux venir me trouver, conclut Rosier. Je suis là pour toi. »

Lorsqu'il finit par repartir, je suis dans tous mes états.

C'est tout simplement incroyable.

Je n'en reviens pas.

Evan Rosier m'a parlé !

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De manière générale, je ne traîne pas dans la salle commune de Serpentard. D'une part parce que je n'aime pas les gens, et d'autre part parce que le fait qu'elle soit située sous les centaines de milliers de mètres cubes d'eau du lac de Poudlard m'angoisse profondément.

On est d'accord que si quelqu'un voulait exterminer tous les Serpentards d'un coup, il n'y aurait qu'un petit trou à faire ?!

Cependant, il existe une salle secrète derrière une tapisserie du troisième étage. Lorsque l'on tape trois fois sur le mur avec une baguette, les pierres s'enfoncent et forment un escalier escarpé. La pièce sur laquelle il débouche est petite, mais il y a une cheminée, une table, des fauteuils. Nous nous y retrouvions pour comploter et manger des confiseries avec Avery et Mulciber. Parfois aussi, juste avec Avery.

Bref.

C'est là que je me rends les soirs comme celui-ci, lorsque je veux être tranquille. L'idée de siroter un thé à la menthe au coin du feu, plongé dans un fascinant traité sur les champignons magiques, m'emplit d'une joie indicible.

Quoi ? On a les passions qu'on a, hein.

J'ai un instant d'étourdissement alors que j'arrive dans le couloir du troisième étage. Ma journée a été plus éprouvante que je ne le pensais. Le fait de n'avoir pas avalé grand-chose ne doit pas aider non plus. Je m'avance jusqu'à la tapisserie quand, soudain, la voix de Sirius Black retentit dans mon dos.

« Snape ! »

J'ai le réflexe idiot de me plaquer pour cacher l'accès à la pièce, et je me retrouve, littéralement, dos au mur. Je croise les bras avec mauvaise humeur tandis qu'il me rejoint à grandes enjambées. J'ai tout fait pour l'éviter après la rencontre de ce matin, mais il semble toujours se trouver sur mon chemin.

« Qu'y a-t-il encore, Black ? »

Il a un sourire jusqu'aux oreilles, comme si tomber sur moi était le clou de sa soirée. C'est terriblement perturbant.

« Je te piste depuis que tu as quitté la Grande Salle après le dîner. Tu sais que tu n'es pas facile à suivre ? Je n'étais jamais arrivé jusqu'ici par ce chemin. Je pensais connaître ce château comme ma poche, mais il faut croire qu'il y a encore des choses que j'ignore.

– Des choses que tu ignores… Serait-ce possible ? » dis-je d'un ton qui manque un peu de mordant à mon goût.

Il rit. Il rit ! On marche sur la tête. Je me fais plus sec :

« Qu'est-ce que tu me veux, cette fois ?

– Oh, euh… Je ne t'ai pas revu de toute la journée, tu as à peine fait acte de présence au dîner… Même ta cousine ne savait pas où tu étais.

– Tu es allé parler à ma cousine ?!

– Quoi ? Je m'inquiétais !

– De quoi, au juste ? Que je n'aie pas mes trois repas par jour ? »

Il se passe la main dans les cheveux en regardant par terre.

« Hum… Je ne sais pas. Je n'arrête pas de penser à la conversation de ce matin. Je me sens vraiment mal vis-à-vis de tout ça.

– Je ne suis pas sûr de te suivre… »

Est-ce qu'on n'a pas déjà établi qu'on arrêtait d'en parler ?

« Moi non plus, je ne comprends rien, d'accord ? dit Black. Je sais juste que… j'avais besoin de te voir.

– Besoin de me voir. »

Mon esprit est confus. Mon ulcère me nargue méchamment. Comment ce stupide Gryffondor fait-il pour toujours creuser plus profond dans l'absurdité ?

« Pour te donner ton livre ! s'exclame-t-il soudain, comme si la fin de sa phrase venait de lui revenir.

– Quel livre ?

La reproduction des méduses australes en Antarctique ! J'ai dû l'emprunter pour avoir l'air crédible ce matin, tu te souviens ?

– Écoute, dis-je dans un soupir exténué. Garde-le, je n'y tiens pas.

– Non, non, j'insiste, c'est toi qui l'avais pris et puis, moi, je n'en ai pas grand-chose à faire, pour être tout à fait honnête… »

Hum. Moi non plus, pour être tout à fait honnête.

Cependant, comme je désire clore cette conversation au plus vite, je tends la main :

« Bien, alors, rends-le-moi et n'en parlons plus.

– Euh…

– Quoi ?

– Je l'ai laissé au dortoir. Mais je vais le chercher ! Je fais vite !

– Ce n'est pas la peine, Black, dis-je d'une voix pâteuse. Ça attendra demain… »

Mais mes mots sortent difficilement et, déjà, il est parti à toutes jambes.

Fourbu, je me laisse glisser jusqu'au sol. Il va devoir remonter tooouuut en haut de la tour Gryffondor et redescendre ensuite juuuuusqu'ici… Rien que d'y penser, je suis mort de fatigue…

Au bout de quelques minutes, je m'aperçois que je somnole assis dans le couloir. Pourquoi est-ce que je l'attends, au fait ? On parle de Sirius Black, là.

Je me relève à grand-peine. Mes paupières tombent malgré tous mes efforts pour garder les yeux ouverts et j'ai la tête qui tourne un peu, comme si j'avais trop bu. Non que je sache véritablement ce que ça fait, c'est Black l'expert en la matière…

Qu'est-ce qui m'arrive ?

Confusément, je vois des ombres s'approcher tout autour de moi. Trois, pour être exact.

Je porte instinctivement ma main à ma poche… mais beaucoup trop lentement.

« Expelliarmus ! »

Qu'est-ce q…

« Alors, Snape, on a sommeil ? raille la voix de Sombre Crétin.

– Tu veux qu'on t'apporte une couette, peut-être ? » se gausse Brute Épaisse.

Je tente de me forcer à faire la mise au point sur les visages en face de moi. Le Sale Traître est là aussi, légèrement en retrait. Il ricane un peu moins fort que les deux autres. Est-ce lui qui les a amenés ici ? Il est le seul à connaître l'existence de la pièce secrète et à savoir que je m'y rends régulièrement.

Je me tiens le plus droit possible, beaucoup trop conscient de l'attraction terrestre.

« Qu'est-ce qui se p… Qu'est-ce que vous… voulez ? »

J'ai beaucoup de mal à ordonner mes idées, mais je sens une panique diffuse se propager en moi.

« On a puisé dans tes réserves personnelles pour relever un peu ton jus de citrouille tout à l'heure, au dîner… »

La Potion de Sommeil que je garde dans ma table de chevet…

La voix de Brute Épaisse se répercute douloureusement dans mon crâne.

« Tu fais moins le malin quand tu n'as plus ta baguette, n'est-ce pas, Snape ? ricane Madley.

– Tu crois que je ne sais pas que tu as fouillé dans mes affaires pour récupérer tes précieux petits papiers ? crache Bulstrode. Ta minable histoire de cul !

– Tu es un déviant, Snape, lance Le Sale Traître.

– Tu me dégoûtes, renchérit Madley. Il faut que tu paies pour ce que tu as fait à Marsh'. »

Je fronce les sourcils. Le professeur Wilkes n'avait pas dit qu'il avait effacé ce souvenir de sa mémoire ?

« Mais qu'est-ce que je t'ai… ?

– Tu sais très bien ce que tu as fait ! rugit Bulstrode. Tu as… tu as… euh… tu… »

Il se gratte le front d'un air encore plus stupide que d'ordinaire.

« Laisse tomber, Marsh', ça fait de toute façon trop longtemps qu'il nous prend de haut !

– Tu n'as jamais su rester à ta place, pas vrai ? Il va falloir qu'on essaie de t'éduquer un peu…

– … comme au bon vieux temps ! »

Je vois venir le coup dans le ventre, mais suis incapable de réagir assez vite pour l'éviter, et je tombe à genoux, le souffle coupé. Mes sens se réveillent sous l'effet de la douleur et de la panique, mais il est trop tard.

L'escalier menant à la pièce secrète s'ouvre, et je suis traîné par les bras sur le sol.

⊹────────────༺༻────────────⊹

Je reviens à moi après ce qui n'a dû être que quelques secondes d'absence. J'entends encore au loin les rires des trois Serpentards.

Bon sang. Ils n'y ont pas été de main morte.

Je me suis fait avoir lamentablement. Ça devait pourtant bien arriver un jour ou l'autre, depuis le temps qu'ils se retenaient. Mais là, je suis en mauvaise posture. J'ai mal quand je respire et l'effet de la potion ne s'est pas dissipé. Complètement désorienté, je vais et je viens entre sommeil et réalité.

« Snape… c'est moi. Tu m'entends ? »

Je crois que je suis encore en train de rêver de Sirius Black. Je me sens vraiment pathétique. Je l'ai toujours été, mais là, c'est pire que tout. Il suffit qu'un type un peu belle gueule s'intéresse à moi cinq minutes, et tout s'embrouille dans ma tête.

J'ai beau refuser de me l'avouer, je sais bien ce qui a fait fuir Wil Avery. Ce qui enrage mes compagnons de dortoir. Ce qui fait que toujours, partout, je suis mis à l'écart. Ça me colle à la peau, peu importe mes efforts pour être autre chose que ça.

Tu es un déviant, Snape.

« Snape, nom d'un chien, tu m'entends ? Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? »

Je sens qu'on m'aide à me redresser. La douleur dans mes côtes me fait gémir. Bon. Ça ne doit pas être un rêve, alors.

« Oh, c'est pas vrai ! Tu es glacé ! Attends… »

On m'enveloppe d'une étoffe, récite quelques mots de latin, et une douce chaleur se répand dans mon corps transi. Je suis assis, reposant contre quelque chose de tiède.

« Black ? dis-je dans un croassement, la respiration sifflante.

– Oui, c'est moi ! fait-il avec soulagement. Tu n'étais plus là quand je suis revenu… Je t'ai cherché partout jusqu'à ce que les types de ton dortoir sortent du mur. Nom d'un chien, maintenant, je regrette de les avoir laissés filer ! »

Je me sens piquer du nez.

« Owowoh ! Snape ! Ouvre les yeux ! Voilà… C'est mieux… Si je te tiens, est-ce que tu penses pouvoir marcher jusqu'à l'infirmerie ?

– Mmmh…

– Ils ont dû te droguer, c'est pas possible. Ils s'y prennent à trois contre un et en plus ils trichent ?! »

Je dois avouer, malgré tous mes malheurs, que Sirius Black sent bon et que son torse est plutôt confortable. J'envisage assez sérieusement de passer la nuit ici, lorsque mon oreiller humain fait mine de bouger.

« Écoute, Snape, je vais aller chercher Pomfresh. »

J'ouvre un œil, soudain plus réveillé.

« Nnnon.

– Quoi, non ?

– Pas Pomfresh…

– Tu délires ou quoi ? Tu as besoin de soins d'urgence !

– Non.

– Snape, sois raisonnable. Je ne suis pas sûr que tu réalises dans quel état ils t'ont mis…

– J'ai ce qu'il faut dans… dans ma chambre…

– Mais enfin, réfléchis ! Dans ta chambre, il y a ceux qui t'ont fait ça ! »

Bon sang. Il a raison, le bougre. Qu'il est dur de réfléchir !

« Aide-moi à… me lever.

– Tu n'arrives même pas à rester éveillé plus de trente secondes ! Et j'ai peur de te faire plus de mal qu'autre chose si je te fais léviter… Prévenir un adulte est la seule solution !

– Ils vont… écrire à ma mère… Je ne veux pas… »

Black se tait. Je crois que je m'assoupis à nouveau. Puis je me réveille lorsqu'on m'allonge sur le sol.

« Écoute… Je te promets que je ne dirai rien de ce que je sais pour le moment, mais il faut que quelqu'un de qualifié s'occupe de toi. Je vais à l'infirmerie… Reste là, je ne serai pas long. »

Où veux-tu que j'aille, Gryffondor stupide ?

La cape ensorcelée me maintient dans un cocon de chaleur. Je tombe bientôt dans un sommeil léthargique.

⊹────────────༺༻────────────⊹

Lorsque je me réveille, j'ai dans la bouche un goût amer.

J'ai l'impression de sortir d'un horrible cauchemar. Une lumière laiteuse et rassurante baigne la pièce. Il fait chaud, et mon lit est confortable.

Même si ce n'est pas mon lit.

Les yeux embués de sommeil, je reconnais les murs blancs de l'infirmerie. Une forme est étendue en travers du lit d'à-côté. Sirius Black ? Qu'est-ce qu'il fiche encore là ?

Je m'assieds et constate que je ne suis vêtu que de ma chemise et mes sous-vêtements. Je remonte frileusement les couvertures sous mon menton puis, constatant que l'une d'elles n'est autre que la cape de Black, je la repousse, agacé par son odeur entêtante.

Les souvenirs d'hier soir sont confus dans ma tête, mais ce qui est sûr, c'est que je n'étais pas au mieux de ma forme. Je m'examine avec appréhension. J'ai l'impression de pouvoir encore sentir ma pommette écrasée, mon œil poché, mes lèvres fendues, mes côtes brisées. Mais tout a disparu. Comme s'il ne s'était rien passé.

Black s'agite dans le lit voisin. Ramassé en chien de fusil, ses bras enroulés autour d'un de ses genoux comme pour se protéger, il est parcouru de tics nerveux. Sa figure est partiellement masquée par un rideau de cheveux sombres, mais je devine sa mâchoire crispée.

Si j'étais charitable, je le réveillerais. J'envisage un instant de lui lancer ma lampe de chevet à la figure, mais je décide d'être raisonnable et de ne pas abîmer le mobilier scolaire.

Sur un raclement de gorge appuyé, je dis bien fort :

« Black ? »

Il se réveille en sursaut et se redresse sur un coude. Il semble désorienté. Puis il me voit. Gêné, se passe une main dans les cheveux pour les ramener en arrière.

« Désolé, marmonne-t-il. J'ai crié ?

– Je ne crois pas. Cauchemar ? »

Soupirant, il plaque sa paume entre ses deux sourcils et se masse le front.

« C'est rien… C'est à cause de cette potion de l'enfer, là. »

Je comprends qu'il fait allusion à mon fameux exploit. Ma gorge se noue.

« Tu… Tu as encore des séquelles ? Depuis le temps ?

– Il faut croire.

– Oh. »

Je me déteste un petit peu, là, tout de suite.

Black pose les pieds sur le sol en secouant la tête.

« Bon sang, je pue.

– Tu as passé la nuit ici ?

– Pomfresh ne voulait pas, mais j'ai fait semblant de m'endormir. Et ensuite, je me suis vraiment endormi.

– Pourquoi tu n'es pas retourné à ton dortoir ? »

Black hausse les épaules.

« Tu étais inconscient à mon retour. Je ne savais pas si tu allais te rappeler ce qu'il s'était passé… J'ai juste dit à Pomfresh que je t'avais trouvé dans cet état dans un couloir. Tu te souviens d'hier soir ?

– Hum… Dans les grandes lignes, oui.

– Ces mecs sont de dangereux malades, Snape. Il faut qu'ils soient punis. »

Je déglutis péniblement.

« Je… Je l'ai peut-être un peu mérité, sur ce coup-là.

– Tu plaisantes, j'espère ? »

D'un bond, il se met debout et franchit le mètre qui nous sépare.

Il ne va quand même pas… Si.

Il s'est assis.

Sur mon lit !

Je fixe du regard l'endroit où sa cuisse touche la mienne à travers les draps, troublé.

« Snape, tu n'es pas sérieux ? insiste-t-il. Ils t'ont littéralement tabassé et laissé pour mort !

– N'exagérons rien, je n'allais pas mourir. C'était la Potion de Sommeil qui…

– Et tu trouves ça normal ? » Il ouvre soudain de grands yeux. « Est-ce que… c'est déjà arrivé ?!

– Euh… Pas depuis longtemps. Pas à ce point-là.

– Quoi ?! Et tu n'as jamais rien dit ?

– Je sais me défendre, d'accord ? Et je sais aussi encaisser les coups. Je ne vais pas inquiéter ma mère pour de vulgaires bagarres. »

Sirius m'attrape une main, l'air déterminé. Je suis un peu dépassé par cette quantité d'attouchements non sollicités.

« Moi, je vais les dénoncer, déclare-t-il. Je dirai ce que j'ai vu. Tu es en danger avec eux. Qu'est-ce que tu aurais bien pu faire qui justifie ça ?

– Black, écoute… »

Je pourrais lui dire. Lui dire que c'est moi. Qu'il a ces cauchemars à cause de moi. Que j'ai fait la même chose à Bulstrode et que ce que j'ai récolté hier, je l'ai un peu semé.

Le problème est que j'ai l'estomac qui fait le yo-yo et les émotions dans tous les sens. Ma main dans la sienne me brûle, et en même temps, je n'ai pas envie que ce contact s'arrête.

Pourquoi suis-je comme ça ?

Je reprends pitoyablement :

« Bulstrode n'a pas aimé que je lui apprenne que sa petite-amie lui préférait Lupin.

– Hein ?

– Je l'ai fait pour le mettre en rogne, et j'ai un peu trop bien réussi. Ça va lui passer.

– Mais de quoi tu parles ? Remus ne… Oh. La fille du bal ?

– Ne me dis pas que tu ne savais pas qu'elle était de chez nous ? »

Sa mâchoire se décroche.

« C'est une Serpentarde ?!

– Et une Métamorphomage, de ce que j'ai compris. »

Black est si éberlué qu'il lâche ma main et fait le tour de la pièce. L'agitation dans mon ventre s'apaise. Mais il revient rapidement à la charge et m'attrape cette fois par les épaules.

« Ça ne justifie en rien ce qu'il a fait, j'espère que tu t'en rends compte !

– Il est trop stupide pour avoir su doser la Potion de Sommeil… Je suis sûr que même lui ne s'attendait pas à ça.

– Snape, arrête de lui trouver des excuses ! Tu n'es pas en sécurité dans ton propre dortoir ! Il faut faire quelque chose ! »

Je peine à soutenir son regard d'acier. Depuis Lily, je n'ai jamais eu personne pour me tenir ce type de discours. L'impétuosité des Gryffondors me perdra.

Je me racle la gorge.

« Je vais… en parler à mon Préfet-en-chef. Je le connais. Il veillera à ce que ça ne se reproduise pas. Ça te va, comme compromis ? »

En guise de réponse, Black m'attrape alors pour me faire ce que je ne peux définir autrement que comme un gros câlin. Je reste figé comme un bâton, ne sachant comment réagir. Il me serre si fort que mes côtes endolories se rappellent à mon souvenir.

« Aïe. Black…

– Oh ! Pardon, s'excuse-t-il en s'écartant. En plus, je pue… »

Il recule, embarrassé.

« C'est l'émotion. Ça… Ça fait beaucoup, en l'espace de vingt-quatre heures. »

Je ne peux pas vraiment le contredire sur ce point.

« Hum… Je crois que j'aimerais bien me rhabiller, dis-je pour l'inviter à partir.

– Ah… Bien sûr. Je vais te laisser. »

Black saisit ma robe posée sur une chaise au pied du lit et me la tend. Tombe alors au sol mon livre sur les champignons, qui s'ouvre en révélant, coincé entre les pages, un morceau de tissu noir.

Oh bordel…

« Eh, mais c'est mon bandeau de pirate ! »

Déjà, Black retourne l'objet entre ses doigts.

« N… non, c'est… euh…

– J'y crois pas. J'ai été le demander auprès de toutes les filles de la soirée alors qu'en fait, c'était Severus Snape qui l'avait tout du long ! »

Il est hilare. Je n'ai jamais été aussi rouge.

« C'est malin… J'ai dû en payer un neuf… Je ne t'imaginais pas si fétichiste !

Je-ne-suis-pas-fétichiste !

– T'en fais pas, Snape, je n'en tire aucune conclusion, m'apaise-t-il d'un air qui laisse penser qu'il en déduit au contraire bien des choses.

– J'avais oublié qu'il était là !

– Je sais que j'étais vraiment à tomber dans ce costume… N'importe qui aurait voulu un souvenir ! »

Voyez ce que je disais ? Les Black, la consanguinité. Tous cinglés.

Je souffle en levant les mains, chacun de mes pouces formant un O avec le majeur. Trouve la paix intérieure, Severus…

« Euh, tu fais quoi, là ? »

Je foudroie Black du regard. Perturbateur de paix intérieure !

« J'ouvre mes chakras, dis-je avec condescendance.

– Ah oui ? Et c'est quoi, des chakras ?

– Hum… J'en sais rien. »

Il me regarde. Je le regarde. Il éclate de rire. Son rire est diablement communicatif.

C'est aussi la deuxième fois que je ris en deux jours.

« Mais qu'est-ce qui se passe ici ?! »

Pomfresh vient d'entrer.

« Mr Black, vous allez me faire le plaisir de rentrer dans votre dortoir ! Il sera bientôt l'heure du petit-déjeuner !

– Oui, Madame… »

Black enfile ses chaussures en ronchonnant pendant que Pomfresh s'occupe de moi.

« J'aimerais que vous m'expliquiez comment vous vous êtes blessé de la sorte, Mr Snape.

– Je… suis tombé dans les escaliers. »

Elle ne me croit pas. Je n'en ai rien à faire.

Black m'adresse un signe de la main et un clin d'œil, avant de sortir de la pièce.

« En tout cas, continue l'infirmière, vous avez l'air parfaitement rétabli. Et pour ce sourire radieux, je dois remercier Mr Black ? »

Mon « sourire radieux » disparaît instantanément.

« Absolument pas, madame. Ce sont mes chakras qui se sont débouchés. »

Pomfresh se détourne en levant les yeux au ciel.

« Ah, les jeunes… »