Timmy n'accepta pas d'emblée sa proposition, car il n'était pas le genre d'homme assez stupide pour conclure un accord de quelque nature que ce soit sans avoir toutes les informations nécessaires sur le sujet, ni alors qu'il s'efforçait désespérément de chasser les dernières traces de sommeil de ses paupières et n'avait pas encore avalé son café matinal.

S'il avait été ce type d'idiot, Angeline ne l'aurait jamais épousé pour commencer. En tant que fille de la Noble et Ancienne Maison Lestrange, elle se devait de choisir un partenaire qui ne ferait honte ni à elle ni à ses enfants – bon, ce qu'elle considérait honteux et ce que le restant de sa famille jugeait honteux différait irrémédiablement, mais au moins ne leur avait-elle aucunement désobéi sur la recommandation de trouver un homme intelligent.

Alors elle avait accepté d'attendre qu'il se requinque à grands renforts de tartines au miel et au beurre avant de l'attaquer avec un exposé de leurs nouvelles obligations en tant que parents adoptifs. Cela avait aussi permis à Angeline de présenter la petite Marigold à bébé Arty.

Bébé, Arty ne l'était plus tellement: déjà capable de marcher et de tripatouiller tout ce sur quoi il pouvait mettre les mains, il parlait avec une telle éloquence et abondance que les gens lui attribuaient facilement trois années de plus – un détail qui réjouissait les jeunes parents autant qu'il les désolait, pour la bonne et simple raison qu'Arty refusait de se taire. Du matin au soir, il ne cessait de bavarder et de commenter sur tout et n'importe quoi, causant des bourdonnements d'oreille à Angeline et réussissant à faire naître une expression de pur épuisement sur le visage de son garde du corps attitré et dernier rejeton notable de la lignée Butler.

Cependant, se voir présenter une bambine de quinze mois semblait avoir coupé le sifflet au garçonnet de deux ans. Était-ce de la méfiance dans son regard bleu sombre, de la confusion, de l'émerveillement ou encore les trois émotions jetées en vrac dans le même panier et vigoureusement secouées ? Dans tous les cas, cela suffisait pour qu'il ose à peine effleurer la joue rose et dodue de la fillette du bout du doigt avant de le retirer aussi prestement que s'il venait de fourrer la main dans les braises mal éteintes de la cheminée.

« Elle vient d'où ? » demanda-il, fronçant comiquement ses petits sourcils bruns.

« Oh, c'est une cigogne qui est venue l'apporter par la fenêtre » déclara nonchalamment et sans vergogne Angeline – informée de la légende folklorique par ses grand-parents français et l'ayant toujours jugée délicieusement ridicule. « Tu sais que les hiboux viennent parfois apporter des lettres à maman ? Et bien, c'est pareil. »

« Non, c'est pas pareil » s'empressa aussitôt de protester le loupiot qui savait que le non existait et développait joyeusement son esprit de contradiction. « Tu as dit que c'était une cigogne qui l'a amenée. »

« Parce que les bébés pèsent beaucoup plus lourd que les lettres, alors il faut des oiseaux plus grands et forts que les hiboux » répondit la jeune mère sans battre d'un cil, après toutes les réceptions mondaines et les dîners en famille qu'elle avait connu, elle avait été obligée de maîtriser l'art du mensonge fluide.

Cette explication parut satisfaire Arty, qui se désintéressa entièrement de la petite Marigold pour finir son propre petit-déjeuner et suivre ensuite son Butler – il insistait là-dessus, son Butler et pas celui de maman ou de papa – à la salle de bain pour se rincer la figure et les mains. Angeline avait entendu raconter et constaté avec ses propres frères que les jeunes garçons souffraient très souvent d'une allergie à la propreté, mais son rejeton semblait heureusement épargné par cette affliction.

Une fois les tasses vidées de leur contenu jusqu'à la dernière goutte et les tartines dévorées jusqu'à la plus petite miette, Timmy arborait sa mine granitique qu'il réservait aux affaires et Angeline savait que c'était le moment de tout lui raconter. Alors elle le fit, tout en conservant sur ses genoux bébé Marigold qu'elle amusait à l'aide du cordon pelucheux de sa robe de chambre.

Quand elle en eut terminé, Timmy garda le silence pendant un certain moment.

« Es-tu sûre que personne ne viendra réclamer cette petite ? Tu disposes des dernières volontés de la mère, mais s'il existe un testament qui nomme quelqu'un d'autre le tuteur légal, ça va nous causer des tracas. »

Angeline fronça le nez, s'efforçant de se rappeler qui au juste figurait dans les cercles sociaux fréquentés par Lily Evans et l'incurable nigaud qu'elle avait fini par prendre en pitié et accepter d'épouser.

« Au moins trois candidats potentiels » annonça-t-elle d'entrée de jeu, « le reste de la bande à Potter, Black, Lupin et Pettigrow. Pour le reste, c'est assez trouble – n'oublie pas que c'est la guerre en Grande-Bretagne, il y en a qui sont probablement morts et ça fait des années que j'ai interagi avec ces gens-là – mais à vue de nez… Marlène McKinnon, les Londubat, peut-être les Prewett et les Weasley… Mary MacDonald est un gros peut-être, idem pour les Bones et Emmeline Vance... »

« Merveilleux » grogna Timmy. « Il va falloir que tu contactes ton notaire côté sorcier. Les Potter qui se font assassiner sous leur propre toit, ça causera forcément des remous et ils voudront organiser la lecture du testament dès qu'ils pourront, afin de mieux se partager le butin. »

Bonne remarque, ça. La lignée Potter avait eu beau se satisfaire de vivre en famille ordinaire de la classe moyenne, le nom n'en venait pas moins avec un siège au Magenmagot courtoisie de leur ancienneté ainsi qu'une fortune considérable grâce aux efforts de Fléamont Potter dans sa carrière de maître des potions. Et là où on pouvait trouver prestige et fortune, on trouvait toujours charognards et prédateurs impatients de voler tout ce qu'ils pouvaient – surtout si l'unique héritier connu était trop jeune et ignare pour faire valoir ses droits, ce qui était certainement le cas de Marigold Potter.

Ceci étant…

« J'ai l'impression que Dumbledore a déjà lourdement interféré » confessa l'ancienne Lestrange. « S'il a officiellement revendiqué la garde de notre petit bout de chou, et qu'il l'a expédiée chez la sœur de Lily Evans, qui soit dit en passant semble ne pas avoir été considérée comme une option viable par la donzelle en question, il ne sera probablement pas content de me voir me présenter et exiger la garde. »

« Parce que tu t'opposes à sa décision, ou pour raisons plus mesquines ? » interrogea Timmy qui avait l'habitude de voir ses associés mélanger leurs opinions personnelles avec le travail, une conduite qui ne lui plaisait pas.

« Un mélange des deux. Tout le monde vénère Dumbledore depuis qu'il a précipité Grindelwald du haut de son piédestal, alors plus personne ne lui dit non et au bout d'un moment, il a dû s'y habituer… Et c'est un des représentants les plus visibles de la Lumière, un Gryffondor fervent qui prêche l'altruisme et la compréhension entre les peuples. Tu crois que moi, Serpentard ouvertement vénale qui croit dans les Ténèbres, je vais lui plaire ? » énonça Angeline, sourcil haussé.

« Tu plais à tout le monde » la complimenta son mari, arborant un sourire charmeur.

Elle roula des yeux et lui flanqua une taloche sur la joue, mais pas tellement fort qu'il lui en resterait un hématome.