Chapitre 35: La vie comme elle va (1)

L'été suivant, à la mi-juillet, Miss Delphini Malefoy et Monsieur Albus Prince se mariaient au cours d'une imposante cérémonie rassemblant plus de trois cents invités. Narcissa avait vu les choses en grand.

De son côté, Albus avait trouvé un accord avec son frère James pour reprendre le nom des Prince avant son mariage. Après réflexion, James avait admis qu'à partir de l'instant où lui-même quitterait définitivement Poudlard peu lui importait le nom qu'Albus choisirait de porter. Le fait que James ait assoupli sa position sur cette question était largement lié à sa satisfaction d'être recruté pour la prochaine saison par une petite équipe de Quidditch. Ce n'était pour lui qu'une première étape, car il se rêvait déjà dans l'équipe des Canons de Chudley et même un jour en équipe d'Angleterre. En attendant, James avait même retardé son départ pour le stage d'été qu'il devait effectuer en Ecosse, afin de pouvoir assister au mariage de son frère.

Le soir même de leur mariage, Monsieur et Madame Prince avait transplané pour se rendre sur le continent. Après la France, ils avaient prévu de visiter l'Italie. Mais pas tous seuls. Au bout de quelques jours, le reste de leur petite bande les avait rejoints pour une grande virée entre amis pour visiter les principales communautés sorcières de toute l'Europe.

Après avoir plusieurs fois retardé leur retour, ils ne revinrent que quelques jours avant la rentrée à Poudlard d'Albus, Scorpius Malefoy et Rose Granger-Weasley. De leur côté, Teddy Lupin et Victoire Weasley regagnaient respectivement les formations d'Auror et de journaliste qu'ils avaient choisi après avoir terminé leur cursus à Poudlard.

En revanche, Delphini ne fit pas sa rentrée comme prévu à l'école de potionniste. Elle n'avait pourtant pas changé d'avis quant à son avenir. Depuis qu'une potion lui avait permis d'avoir un avenir, elle avait concentré une grande partie de ses efforts sur cette matière et cherchait un moyen d'associer un jour les potions à ce qui était sa véritable passion, les animaux magiques. Ce n'était donc pas par désintérêt que Delphini Prince avait décidé de renvoyer à l'année suivante son entrée à l'école de potionniste, mais parce qu'elle était rentrée enceinte de leur voyage de l'été et que son début de grossesse la fatiguait.

Harry avait pris sur lui de faire bonne figure au moment du mariage d'Albus et de Delphini. Mais, l'annonce du bébé le plongea dans un état de sidération puis de contrariété, dont je m'arrangeai pour qu'elle s'exprime auprès de moi plutôt qu'auprès de son fils :

«Non, mais tu les as vus le jour de leur mariage. Ils avaient l'air de ce qu'ils sont: deux gamins. Deux gamins qui vont avoir un gamin. C'est insensé !»

Je partageai son avis, cette grossesse était plus que prématurée. Je craignis même un moment qu'Albus ne finisse par renoncer à ses études pour ne pas laisser sa femme seule au Manoir. Pas vraiment seule au demeurant, puisqu'il y avait pour veiller sur elle, nos elfes Tinny et sa fille Tannah qui avait choisi de rentrer à la maison. De toutes façons, McGonagall évita qu'Albus ait réellement besoin de se poser la question en lui permettant de rentrer discrètement le soir dans notre Manoir familial en passant par la cheminée de mon bureau ou de mon appartement.

Quand j'avais demandé à Minerva ce qui valait à mon petit-fils une telle mansuétude de sa part, j'avais obtenu plusieurs explications embarrassées depuis «Eh bien, il est majeur» jusqu'à «Avec l'aide qu'il apporte à Remus …», remarque qui faisait allusion au fait d'après l'année pendant laquelle Albus avait été contraint d'être l'assistant du loup-garou, il lui avait spontanément proposé de continuer à l'aider à gérer ses cours autour de la pleine lune. Aucune de ces explications ne me convainquait pleinement, et je craignais que son grand âge ne fasse définitivement sombrer notre Directrice dans un attendrissement mièvre.

…..

Un vendredi du mois de mai suivant, je notai du coin de l'œil qu'Albus n'était pas à la table des serpentards le midi. Mais, je ne m'en étonnai pas réellement. Comme bien d'autres, il lui arrivait d'aller chercher quelque chose à manger auprès des elfes dans la cuisine pour réviser ses Aspics sur l'heure du déjeuner. Ce n'est qu'en sortant d'un cours pénible avec les troisièmes années qui avaient empoisoner l'air de mon cachot de cours en répandant par terre le contenu nauséabond de pas moins de trois chaudrons de potion raté, que je découvris sur mon bureau un message d'Albus que Tinny avait dû utiliser sa propre magie pour venir déposer. Ce message m'annonçait la naissance de «Lillibelle Narcissa Prince» et me priait de venir sans tarder.

Je prie néanmoins le temps de ranger mes affaires, histoire d'essayer de faire le tri dans les sentiments qui s'entrechoquaient dans ma tête. «Lillibelle» me donnait une impression mitigée. Bien sûr, Albus avait voulu rendre hommage à ma chère Lilly, sa grand-mère à laquelle il ressemblait tant. Mais la suite de son prénom signifiait sans doute que Narcissa n'avait pas pu s'empêcher de réhabiliter la mémoire de sa défunte sœur aux yeux de la fille de celle-ci. C'est bien plus que Bellatrix n'en avait mérité.

Je renonçais finalement à analyser mon ressenti et je m'enfonçais dans ma cheminée. Un instant plus tard, je sortais de la cheminée du hall du Manoir des Prince. Je trouvai les portraits de nos ancêtres en pleines festivités. Après plus d'un demi-siècle sans qu'aucun Prince ne soit né au Manoir, ils étaient tellement surexcités par la naissance de Miss Lillibelle Prince qu'ils avaient attaquésdirectement au Whisky Pur Feu etqu'ils étaient déjà dans un triste état à mon arrivée. Je pris le temps de les confiner au deuxième étage et de lancer à un sort pour assourdir leur vacarme avant d'aller rendre visite à celle qui les rendait aussi euphorique. En rentrant à la nurserie où l'accouchement avait eu lieu, je vis que les deux sage-sorcières qui avaient assisté Delphini, étaient déjà parties, la laissant aux soins de Narcissa, Andromeda et Albus.

A mon entrée dans la nurserie, Albus, les traits tirés, tenait sa fille dans les bras. Sans dire un mot, il la plaça d'autorité dans les miens. Sentant le changement de porteur, Lillibelle ouvrit les yeux. Même si la couleur de ses yeux était encore vague comme chez tous les nouveau-nés, je sus immédiatement qu'ils seraient verts. Oublié le souvenir contrariant de Bellatrix, je ne voyais plus que les yeux verts de ma Lilly. Lovée dans les replis noirs de ma cape de voyage, mon arrière-petite-fille continuer de me considérer d'un petit air sérieux. Conscient de devoir me présenter, j'entamai avec elle un dialogue muet: «Bonjour, Miss Prince. Je suis votre arrière-grand-père, Severus Rogue, et vous, vous êtes la chose la plus merveilleuse que j'ai vu de toute ma vie.» Les présentations étant faites, elle referma les yeux et s'endormit au creux de mes bras. Je la promenai encore un petit moment.

Sentant peser sur moi les regards croisés de Narcissa et d'Andromeda, je compris qu'il était temps que je la rende à sa mère. Mais ce simple geste réveilla chez moi une douleur ancienne qui n'était pas liée à cette enfant, mais à tout ce que j'avais raté dans ma vie. C'est à peine si j'avais tenu Harry bébé trois fois dans mes bras, avec la peur au ventre à l'idée d'être surpris et de nous mettre tous en danger. Quant à ses enfants, je ne les ai jamais vu au même âge, par ma faute sans doute. L'arrivée de cette enfant ravivait ce manque en même temps qu'il le comblait. Soudain, la réponse à cette douleur me parut évidente. Je m'éclipsai sous prétexte d'une urgence à gérer à Poudlard et je sortis sur la pelouse devant le Manoir pour transplaner.

J'atterris devant la grille de l'école que je regagnai à grands pas avec un air suffisamment revêche pour éviter d'être arrêter par l'un de mes collègues sous un motif quelconque. Quant aux élèves, j'étais tranquille. Aucun d'entre eux ne s'aventurerait jamais à essayer de m'interpeler, trop content que ça ne soit pas moi qui les interpelle. En quelques minutes, je me retrouvai devant le sphinx gardant l'entrée du domaine de McGonagall, je lui donnai le mot de passe pour pouvoir entrer dans le bureau directorial.

Ce n'était pas mon genre d'arriver sans me faire annoncer et puis il y avait manifestement quelque chose de suffisamment étrange dans mon attitude pour l'alarmer.

«Est-ce que quelque chose ne va pas avec le bébé?» s'inquiéta-t-elle immédiatement. «Oui, j'ai croisé Scorpius Malefoy qui m'a prévenu qu'Albus s'absentait pour l'accouchement.»

«Soyez sans inquiétude, Minerva. La petite est née. Sa mère et elle se portent bien.» la rassurai-je.

«Merlin soit loué.» soupira-t-elle soulagé. «Mais du coup que vous arrive-t-il, Severus, pour que vous ayez un air aussi bizarre?»

«Rien de grave, Minerva.» répondis-je calmement. «Je voulais simplement vous prévenir qu'il vous faudra trouver un autre potionniste et un autre directeur de la Maison Serpentard pour la prochaine rentrée, car je démissionne.»

«Vous démissionnez, Severus. Mais quelle idée! Pour faire quoi?» s'exclama-t-elle abassourdie.

«Rien. Je rentre chez moi, c'est tout.» expliquai-je.

Le lendemain, McGonagall descendit jusqu'à mon bureau pour rediscuter de la question. J'étais déjà en train de faire le tri de ma bibliothèque entre les livres appartenant à l'école et les ouvrages personnels que j'avais apportés au fil du temps et que j'allais rapporter au Manoir.

McGonagall jeta un regard incrédule à mes préparatifs de départ.

«Mais enfin, Severus, je suis certaine que vous allez finir par vous ennuyer si vous nous quittez.» tenta-elle pour essayer de me faire changer d'avis.