-Alors c'est ça ton petit chez toi?, demanda Yarpen en se dressant sur son poney pour contempler de plus haut le domaine qui s'étalait au fond du vallon, coincé entre la rivière, les montagnes et la forêt. Sympa mon gars. On pourrait s'en contenter.

-On dirait bien que nous sommes arrivés, oui, répondit Julian en descendant de sa monture pour laisser Rutabaga reprendre son souffle. D'après ma carte, en tout cas.

Les Nains autour de lui jetèrent des regards noirs à la pauvre bête. Au début, ils avaient trouvé Rutabaga amusante. Ils s'étaient amusés à faire des paris sur son âge et la façon dont elle allait mourir, mais à présent ils étaient exaspérés par sa lenteur d'escargot. Julian les ignorait majestueusement. Après tout, c'était lui qui payait la petite troupe pour l'escorter en toute sécurité jusque sur les terres de sa famille, et Rutabaga était la plus vieille amie dont il se souvenait. Certes, avec une mémoire s'étalant sur quelques semaines à peine, cela ne voulait pas dire grand-chose, mais cela avait quand même de l'importance pour Julian.

Celui-ci avait toutefois une autre raison de s'arrêter que de laisser retrouver son souffle à la pauvre vieille carne, et c'était pour contempler la demeure ancestrale des Pankratz de Lettenhove. Jusqu'au bout, il avait espéré que la vue du domaine réveille en lui quelque souvenir enfoui. En vain. Sa mémoire était toujours en berne.

Il en avait été de même à l'arrivée au port de Kerack. La capitale du pays du même nom ne payait pas de mine, du moins en comparaison avec Vizima, mais s'il était un local, n'aurait-il pas du ressentir quelque chose en passant le phare de pierre blanche, en voyant le palais royal sur la falaise, ou la première fois qu'il avait contemplé le drapeau doré au dauphin d'azur et de gueules nageant joyeusement dessus?

Au lieu de ça, rien. Pas le moindre élan patriotique, pas la moindre envolée lyrique en mettant le pied sur sa terre natale. Peu importait à quel point Julian se concentrait devant des paysages censés être familiers, sa mémoire restait vide. Pire, la bonne vieille migraine désormais familière à Julian s'était amusée à le remettre à terre deux jours entiers à Kerack, le forçant à confier le soin à Yarpen de se renseigner sur les Lettenhove et de lui rapporter ce qu'ils avaient découvert. Une fois armés de ces quelques connaissances et d'une carte de la région, Julian et son escorte avaient effectué ensemble la remontée de l'Adalatte, le fleuve marquant la démarcation avec le royaume de Cidaris. Le bateau de commerce fluvial qui faisait la liaison avec l'arrière pays les avait déposés à Cizmar, dernière ville avant que le fleuve ne devienne trop étroit et dangereux pour les bateaux. Ils chevauchaient depuis vers l'aval et le domaine des Lettenhove. Autant dire qu'avec le terrain qui s'élevait peu à peu et la présence de Rutabaga dans leur expédition, le voyage à dos de cheval et de poney avait duré le double du temps estimé par les Nains.

Pour l'instant, la migraine n'était pas revenue alors même qu'il contemplait ce qui était censé être sa région natale. Julian ne se leurrait pas pour autant. La migraine reviendrait, aussi sûr que le ciel était bleu, et lui ferait payer son retard au centuple.

Au moins, Julian pouvait se consoler en se disant que Yarpen avait raison. Le domaine des Lettenhove était positivement ravissant pour les yeux. À leur gauche, au nord, le débit de l'Adalatte avait creusé une gorge étroite avec ses nombreuses cascades, ses rapides et ses bassins. Du côté cidarien de la frontière, la gorge formait carrément une falaise ou des pins s'agrippaient de toute la force de leurs racines. En face, à l'ouest, les Monts de Tukaj s'élevaient progressivement en hauteur. Enfin, à leur droite, au sud, s'étendaient à l'infini les hautes futaies de la forêt de Brokilon, cèdres, chênes, bouleaux et pins aux odeurs étranges et aux formes parfois extravagantes.

À l'intérieur du triangle formé par ces trois frontières naturelles, la forêt, la montagne et la rivière, se trouvait un vallon qui montait en pente douce vers les montagnes. Un village y était blotti au pied de vastes murailles qui protégeaient un manoir d'assez petite taille, blotti contre la gorge et à distance prudente de la forêt. La route qui partait de Cizmar s'arrêtait là. Au-delà du manoir, il n'y avait que des prairies d'herbes folles, les montagnes et la forêt.

Le tout dégageait une poésie bucolique parfaite. On ne leur avait pas menti en ville, Lettenhove était décidément l'endroit parfait pour une retraite contemplative. Il donnait envie à Julian de s'arracher les yeux. Quand à savoir si c'était un souvenir enfoui qui lui faisait cet effet ou juste la vision d'un petit paradis terrestre où jamais rien d'intéressant ne devait se passer, Julian aurait été incapable de le dire.

-Alors, gamin, ça te dit quelque chose?, demanda Yarpen.

N'ayant rien d'autre à faire pendant le voyage en bateau depuis Vizima, Julian s'était ouvert aux Nains de sa très particulière condition. Comme c'était une bande de parfait petits salauds, et qu'ils l'assumaient parfaitement, ils en avaient bien rit, avant de compatir avec son destin et de reconnaître qu'ils ne se le souhaiteraient pour rien au monde. Puis, comme il n'y avait rien de mieux à faire dans le bateau de rivière qui leur avait fait descendre le Pontar, puis dans le bateau de pleine mer qui les avait conduit à Kerack, ils avaient commencé à parier sur la vie de Julian. Il aurait eu du mal à le leur reprocher. Il n'y avait rien de mieux à faire sur un bateau, à part s'amuser à voir qui pouvait pisser le plus loin. Julian faisait de loin un meilleur divertissement, mais il n'avait pas besoin de l'aide des Nains de Yarpen pour échafauder des théories alambiquées. Julian avait arrêté de les écouter, au bout d'un moment. Il trouvait le sujet trop déprimant. De plus, et même si c'était stupide, il voulait résoudre tout seul le mystère et damer le pion au responsable, pas devoir la solution à un autre.

-Rien ne me revient, soupira-il en reprenant les rênes de Rutabaga.

-Rien de rien? Même pas le goût de la bière locale?

-Je n'en ai pas la moindre idée. C'est exactement comme à Vizima, Oxenfurt ou Kerack. Il me vient des bribes de connaissances, le nom du village, celui de son auberge. Une fois sur place, je me souviendrais probablement du nombre de marches dans l'escalier de la tour est, mais des connaissances ne font pas des souvenirs. Ces lieux ne me disent rien. Aucune attache émotionnelle, aucun souvenir d'enfance, rien.

-Donc, t'es pas d'ici?, insista Yarpen.

Lui et les autres Nains remontèrent à dos de poney, donnant le signal du départ. Julian les imita. Il ne servait à rien de se tenir au-dessus des terres familiales en gémissant sur son sort, pas quand il pouvait dégringoler la colline et aller frapper à la porte pour demander une réponse. Et pourtant… une étrange réticence le saisit. S'il était bel et bien né là dans la famille des Pankratz de Lettenhove, il n'avait jamais compté y revenir de son plein gré. C'était étrange d'avoir la sensation de trahir son propre souhait, mais quel choix avait-il? Le Julian d'avant les crises d'amnésies n'avait pas laissé d'autres pistes à son successeur. Julian n'avait d'autre choix que d'explorer celle-là. Quand à savoir ce qu'il ferait si même cette piste là échouait… Julian préférait ne pas y penser.

-Je ne sais pas si je suis d'ici ou pas, reprit-il en essayant de contenir sa frustration. Peut être. Je sais des choses sur cet endroit, mais…

-On va bien voir, reprit Yarpen avec fatalisme. J'aimerais assez que Paulie me doive tout un tas de pognon. J'ai parié que tu n'es pas le vrai Julian, mais son palefrenier. D'après moi, tu l'as tué parce que vous aimiez la même magicienne, elle t'a poursuivi et puni en te volant la mémoire et il te reste juste assez de mémoire pour revenir sur le lieu de ton crime. Si j'ai raison, on te pendra haut et court, mon gaillard.

-C'est… tortueux comme théorie, et j'aimerai assez garder ma tête et mon cou dans l'état où ils sont.

-Je te comprends, j'aime assez les miens comme ça aussi! Quoi qu'il en soit, c'est ici qu'on va te dire adieu. Tu nous as payé pour t'escorter jusqu'au domaine des Lettenhove, et le voilà.

-Vous repartez de suite vers Cizma?

-Non, pas de suite. Même si c'est pas ta vieille carne qui nous as fatigué ces derniers jours, passer deux nuits de suite dans la même auberge fera du bien aux gars. C'est bon pour le moral, de dépenser tout de suite l'argent durement gagné. Elle est bonne au moins, l'aubergee de Lettenhove? Comment qu'elle s'appelle, d'ailleurs?

-La Dryade Décapitée. Et avant que vous vous offusquiez, je doute d'être le responsable de cette domination.

Les Nains grimacèrent.

-Avec Brokilon si proche et l'histoire entre vos deux peuples, le nom ne m'étonne qu'à moitié, fit Yarpen, mais est-ce que les gens d'ici détestent aussi les Nains? Parce que si c'est le cas, je préfère camper sur la colline plutôt que de me faire battre comme plâtre à l'auberge.

-VJe ne crois pas qu'on haïsse les Nains dans le coin. Malheureusement, je ne peux en être sûr. Si c'est le cas, vous pourriez toujours prendre une chambre au château?

-M'en veut pas mon gars, mais avant de savoir si ton pouvoir vicomtal a la moindre valeur, je préfère ne pas y faire appel, et de toute façon je préfère me saouler dans une auberge ou à la belle étoile que dans une maison chicos.

-C'est honnête. Mais vous restez quand même deux ou trois jours?

-Toi t'as peur de devoir quitter le coin plus vite que tu n'y es arrivé, ricana Lucas, un autre des Nains de la troupe.

-Imagine, s'il a six mouflets et une femme qui lui réclament de l'argent, comme toi chaque fois que tu rentres chez toi, renchérit Paulie. Si c'est le cas, il filera si vite que c'est nous qui devront lui courir après au lieu de devoir le traîner derrière nous.

L'image déclencha une vague de rires dans l'équipe, Lucas n'étant pas le dernier à rire. Julian les imita, mais rit un peu jaune.

-T'en fait pas mon gars, reprit Yarpen. On reste assez longtemps pour te sauver les miches si besoin, mais à deux conditions. D'abord, que tu ai l'argent pour, parce que tu nous a payé pour t'amener ici, pas pour te faire visiter le Continent du Nord au Sud et du Sud au Nord. On a d'autres chats à fouetter que de travailler gratis.

-Je peux payer, assura Julian.

-T'es si sûr de toi, avec tout l'argent qu'on t'a fauché au gwent?

Julian prit sa tête dans les mains et poussa un soupir dramatique qui fit exploser de rire la troupe de Nains. Suite à sa découverte de cartes de collection dans son coffre à la banque de Vizima, Julian avait voulu tester ses talents de joueurs face à ses compagnons de route. Le verdict avait été implacable: Julian était d'un niveau abyssalement mauvais aux cartes. En fait, d'après Yarpen, il était tellement mauvais que même lui avait honte de le plumer. Il ignorait également à peu près tout des règles, mais avait pu fournir une estimation très précise de la valeur et de la rareté de chaque carte dans leur jeu.

Comme Julian, Yarpen était en possession d'une carte blanche. Julian lui avait conseillé de la garder précieusement, au cas où son contenu réapparaisse un jour par magie, mais le Nain lui avait paru dubitatif.

-Et la deuxième condition?

-C'est toi qu'on emmène quelque part. Pas ta carne.

Julian posa une main sur son cœur et poussa un cri outragé.

-Me débarrasser de Rutaba, le sang de mon sang, l'encre de ma plume, ma première et plus fidèle amie? Jamais.

-Alors ce sera double tarif. Mais en toute sincérité, j'espère que tu trouveras ce que tu cherche ici, et ne jamais vous revoir, toi et ta carne. Vu les ennuis que vous nous avez causé en chemin, ton canasson et toi, on devrait te rançonner à ta famille pour nous dédommager. Jamais vu un client causer autant d'ennui, en tout cas pas un qui n'essaie pas de me poignarder dans le dos tout du long de notre association. Tout du long, t'as été rien d'autre qu'un mal de tête ambulant.

Un peu honteux, Julian détourna le regard.

-J'en suis désolé.

Yarpen haussa les épaules.

-Pas ta faute, jusqu'à preuve du contraire. Mais si c'est un mage qui t'a fait ça, dis-lui deux ou trois mots de ma part sur les dégâts collatéraux des malédiction, de ma part, voire un coup de pied dans le genou.

-Je prends note.

Julian ravala un deuxième mot d'excuse. C'était pourtant bel et bien de sa faute, au moins en partie. Yarpen le connaissait d'avant ses crises d'amnésie. Chaque fois qu'il essayait de se souvenir de détails sur Julian, il était touché par des maux de tête, même s'ils n'avaient rien à voir avec les migraines de Julian qui l'avaient cloué au lit deux jours entiers à l'arrivée à Kerack. Une fois, il avait même fallu lui rappeler qui était Julian et pourquoi il l'avait embauché au réveil. Les autres Nains de la troupe ne devaient pas connaître le Julian d'avant, parce qu'eux n'avaient jamais constaté plus qu'un vague mal de crâne qu'ils pouvaient généralement associer aux abus de la veille en matière d'alcool. Quoi qu'il en soit, Yarpen ne méritait pas de subir les mêmes migraines que lui. Comme l'avait promis le banquier à Vizima, c'était un Nain honnête, à sa manière. Un autre aurait rançonné Julian et l'aurait jeté ligoté dans le Pontar pour s'en débarrasser.

Au moins, Yarpen et lui partageaient la même opinion sur ce qu'il convenait de faire du ou de la responsable de cette malédiction. En fait, il serait même tenté d'embaucher une deuxième fois Yarpen pour fracasser ses genoux, voire ses coudes et ses poignets, juste en avertissement amical de ne jamais rejouer à Julian un tour pareil. On n'avait pas idée d'infliger pareille destinée aux gens. En ce qui le concernait, la destinée pouvait aller se faire foutre.

Une vague de douleur lui traversa le crâne, le forçant à s'accrocher à sa selle pour ne pas tomber. Julian saisit le message. Ne pas penser à la destinée, juste à la famille et au passé enfoui qui l'attendaient peut être à l'autre bout du vallon.

Le reste, pour le moment, pouvait bien attendre.

Julian laissa ses compagnons de route à l'entrée de l'auberge de la Dryade Décapitée avec le reste de la paye qu'il leur avait promis. Les Nains lui souhaitèrent bon courage, promirent de boire à sa santé, puis entrèrent dans l'auberge sans jeter un regard derrière eux. Julian était à nouveau seul. Il se tourna vers le nord pour contempler l'entrée du domaine des Lettenhove proprement dite. Celle-ci était à portée de vue et de voix de l'auberge, même si une bonne distance séparait le village de ses seigneurs. Julian remonta sur Rutabaga en lui promettant que c'était les derniers mètres pour la centième fois de la journée et partit dans cette direction.

À peine fut-il sorti du village qu'il regretta d'avoir déclaré aux Nains que leur mission était terminée. Il y avait un groupe de quatre gardes à l'entrée du domaine, tous à l'air plus arrogants et bas du front que les autres. Julian se serait senti plus à l'aise pour les affronter avec six Nains vicieux comme des chèvres et féroces comme des lions derrière lui.

Il s'imagina se présenter aux gardes et déclarer qu'il était Julian Alfred Pankratz de Lettenhove. Le seul scénario dans lequel cette présentation finissait avec lui assit dans un fauteuil confortable au coin du feu réuni à sa famille était celui où on se souvenait de lui. D'après son expérience avec Yarpen, les chances que le scénario se déroule exactement ainsi étaient ridiculement faibles. Tellement faibles, en fait, que Julian n'osait même pas y penser. Le plus probable était plutôt qu'après sa présentation de la bague gravée du sceau des Lettenhove les gardes lui rient au nez et le jetaient dehors. Dans le pire, ils le jetaient en prison jusqu'à ce qu'il soit traîné devant les maîtres des lieux et condamné pour son insolence.

Au lieu de continuer vers le chemin montant vers le château, Julian arrêta Rutabaga.

-Qu'en dit-tu ma belle? On trouve un autre moyen?

La malheureuse bête hennit pitoyablement.

-Nous sommes d'accord. Cette option-là sent trop mauvais. De ma courte expérience, il n'y a pas plus buté et peu serviable qu'un garde mal payé. Je crois qu'il est temps de prendre quelques risques. Si je me connaît un peu moi-même, et j'ai la prétention que c'est le cas, j'ai du me trouver un moyen d'échapper à cet endroit. Toute la question, c'est de savoir lequel. Par où proposes-tu de commencer mes recherches?

Rutabaga tira sur les rênes pour faire trois pas sur la gauche, en direction de la rivière et surtout d'un pommier encore chargé de quelques fruits, malgré la saison avancée. En remerciement de ses conseils plus ou ou moins égoïstes, Julian cueillit la pomme réclamée, puis conduisit Rutabaga jusqu'à la limite des murailles du domaine des Lettenhove, là où elles s'arrêtaient pour ne pas plonger dans la rivière. Ce n'était pas difficile de comprendre pourquoi les murs n'avaient pas été prolongés. Le cours de la rivière devait se modifier trop souvent pour que le prix des réparations annuelles ne dépasse grandement la protection octroyée.

À condition de se mouiller les pieds et d'accepter le risquer d'être entraîné par le courant jusqu'à la cascade la plus proche, il devait être possible de passer dans le domaine proprement dit. Julian jeta un coup d'œil en arrière. Les murailles faisaient un coude un peu plus loin, ce qui le rendait invisible et des gardes et du village. Il n'aurait pas meilleure occasion d'aller jeter un coup d'œil par lui même et voir si un détail lui revenait enfin.

Par précaution, même si les chances qu'elle bouge de plus d'un mètre de son plein gré étaient faibles, Julian attacha Rutabaga à un arbre. Elle renâcla un peu, mais seulement parce que ce n'était pas un pommier, juste un vulgaire noisetier. Elle finirait par se calmer et manger ce qu'on lui donnait à manger. Julian ôta son sac à dos et le cacha un peu plus loin sous un tas de feuille morte avant de récupérer sa bague dans sa cachette. Il l'enfila au doigt et s'engagea dans la rivière.

Il poussa aussitôt un cri de surprise. Le courant était plus froid qu'il ne l'aurait cru, mais aussi plus violent. Julian tomba sur les fesses et poussa un deuxième cri en sentant l'eau s'infiltrer sous sa chemise et jusque dans ses sous-vêtements. Il se releva une première fois, glissa sur les cailloux moussus, puis réussit à se redresser en s'agrippant à la mousse sur la berge. L'exercice, réalisa-t-il, était plus dangereux que prévu. La berge était faite d'une terre meuble et surplombait la rivière de presque un mètre de hauteur. Quand au courant, il semblait rapide, mais pas excessivement. Grosse erreur d'appréciation de la part de Julian. En surface, la vitesse du courant semblait peut être gérable, mais au fond c'était comme si des centaines de mains essayaient d'agripper ses chevilles pour l'entraîner au fond. Même quand il parvenait à gérer le courant, les cailloux et les herbes au fond de l'eau le faisaient sans cesse glisser. Plus d'une fois Julian cru se fouler la cheville entre deux pierres. De plus, de ce côté du mur, la berge surplombait de presque un mètre la rivière, rendant particulièrement difficile la tâche de l'escalader. Julian dut finalement remonter le courant sur une trentaine de mètres avant de trouver des fougères à saisir pour se tirer jusqu'à la rive.

Quand il se redressa enfin, il était trempé des pieds à la tête et claquait des dents avec une ferveur sans précédent dans l'histoire des claquements de dents. Peut être qu'au moins cette aventure lui apprendrait à ne pas prendre ses conseils d'une jument cacochyme.

Au moins, Julian était dans la place. Il ne lui restait plus qu'à explorer les jardins dans l'espoir qu'un souvenir lui revienne en mémoire. De toute façon, s'agiter ne lui ferait pas de mal, trempé comme il l'était.

Le manoir, découvrit-il, était plus grand qu'il n'en avait l'air depuis le village ou la route. C'était une demeure d'agrément et pas une de ces forteresses massives qu'on trouvait ailleurs sur le Continent. Isolés comme ils l'étaient, les Lettenhove étaient à peu près sûr de ne subir aucun siège de la part de leurs ennemis éventuel. Il restait le danger venant des dryades de Brokilon, bien sûr, mais la configuration des lieux trahissait l'arrogance de ses occupants successifs.

Même les jardins semblaient uniquement faits pour l'agrément. En dehors d'un bâtiment bas dont Julian ne voyait que le toit, situé près des portes et dont il se souvenait qu'ils abritaient l'écurie et les quartiers des gardes et qui était adjacent à un terrain d'entraînement, tout autour n'était que charmilles, allées savamment dessinées, sauts de loup et parterres floraux. On se serait cru dans l'exubérante Toussaint plutôt qu'au pied des Monts de Tukaj. Julian s'approcha en grelottant d'un bosquet de fleurs. Pas d'hortensias, contrairement à ce qu'il avait prétendu à un garde à l'entrée de Vizima mais des géraniums rustiques, des anémones, des saxifrages, de la vigne, des roses remontantes…

Julian cligna des yeux. Apparemment, il s'y connaissait en fleurs, et c'était probablement ici qu'il avait acquis cette connaissance. Et ce n'était pas tout. Le clocheton de la tour est lui disait vaguement quelque chose, tout comme cette charmille couverte de plantes grimpantes et entourée de buissons de jasmin d'hiver. Comme à son arrivée à Vizima, il avait l'impression de connaître les lieux sans les connaître, mais son instinct le poussa quand même vers la charmille. Elle était ravissante, avec son petit banc de bois gravé. Il pouvait s'imaginer assit là avec sa mère pour apprendre à lire ses lettres, mais l'image n'évoqua aucun souvenir en lui. Déçu, Julian s'assit dessus et se mit à battre des bras pour tenter de se réchauffer. Il souffla dans ses mains, mais elles restèrent gelées. Il avait besoin de changer d'habits plus que tout, mais il n'arrivait pas à partir. Cependant, s'il restait sur ce banc, il allait geler sur place.

En s'appuyant au dossier du banc pour se lever, Julian sentit quelque chose sous ses doigts engourdis. Il fit le tour du banc, et découvrit des prénoms gravés au couteau d'une main d'enfant. Julian. Adelaja. Jaga.

Julian frôla les trois noms avec révérence. Son cœur se mit à battre plus vite. Ce n'était pas suffisant pour satisfaire son besoin d'en apprendre plus sur lui même, mais c'était réconfortant de savoir que sa signature parfaite chez le banquier de Vizima ne l'avait pas induit en erreur. Il était bel et bien Julian Alfred Pankratz de Lettenhove, quelqu'un de réel qui avait eu une enfance, une famille et tout le reste. C'était un soulagement d'en avoir la preuve définitive. Certaines nuits, avant de s'endormir, Julian se surprenait à en douter.

Il regarda à nouveau le manoir, en espérant éprouver de la joie d'être de retour chez lui, mais il ne ressentait que de l'appréhension. Les informations que Yarpen et compagnies avaient acquises à Kerack sur les Lettenhove n'étaient guère encourageante. Ils avaient une sorte de réputation en Kerack, son père, ou l'homme qui devait être son père, en particulier. Le comte Filip Pankratz de Lettenhove était réputé être une main de fer dans un gant de fer tenant un fouet en fer. La vallée de Lettenhove était peut être un petit paradis bucolique à première vue, mais les paysans avaient intérêt à filer droit ou à filer au tombeau. Apparemment, l'homme était devenu pire depuis le décès de sa femme presque vingt ans plus tôt. Julian aurait pu être plus compréhensif, si la rumeur ne disait pas aussi qu'il l'avait tué de ses propres mains. En dehors de ce charmant personnage que Julian n'était pas impatient de rencontrer, il y avait aussi apparemment deux sœurs, l'une, Jaga, mariée à l'autre bout du continent, l'autre, Adelaja, n'ayant jamais quitté la vallée, et sur lesquelles personne ne savait quoi dire.

Bien entendu, ni à Kerack ni à Cizmar personne n'avait pu lui parler d'un fils, qu'il soit mort, disparu, renié ou autre chose. Julian ne s'y était pas attendu. Cela ne voulait pas dire qu'il n'était pas déçu. La seule réponse qu'il avait obtenu quand il était à son tour allé poser des questions à Cizmar, une fois sa migraine terminée, c'était que chaque question avait suscité des grimaces de douleur et des mains tremblantes portées à la tête chez ses interlocuteurs, un détail qui lui apprenait tout ce qu'il avait besoin de savoir. Le mystérieux enchantement avait déjà atteint Kerack et Cizmar. Restait à découvrir s'il avait atteint Lettenhove et si Julian avait encore un endroit qu'il pouvait appeler son chez lui. Il espérait que oui. Il se sentait vidé après ce long voyage en quête d'un homme qui n'existait peut être plus.

Et en même temps… L'instinct lui soufflait qu'il ne voulait pas être Julian Alfred Pankratz de Lettenhove, petit noble pompeux enfermé dans son manoir reculé. C'était comme si une voix intérieure lui hurlait qu'il n'avait pas fait tous ces efforts pour partir seulement pour rentrer la queue entre les jambes. Cette vie de seigneur, ce n'était pas lui. Julian jeta un regard en arrière vers le mur d'enceinte. Il n'était peut être pas trop tard pour faire le chemin en marche arrière, aller retrouver Yarpen et ses Nains à l'auberge, se saouler et leur offrir la moitié de ce qui lui restait dehors pour le ramener en des terres plus civilisées. Oxenfurt avait l'air d'une ville agitée à souhait. Ou peut être Gors Velen? La ville était tout prêt de l'île de Thanedd, et quel meilleur endroit pour trouver un mage ou une magicienne disposé à l'aider contre des richesses sonnantes et trébuchantes?

-Qu'est-ce que… Qui êtes vouset que faites-vous ici?

La voix féminine figea Julian sur place alors qu'il allait tourner les talons. Julian réalisa l'impression qu'il donnait, dégoulinant d'eau et de boue de la rivière.

-Ce n'est pas ce que vous croyez, promit-il en levant les mains et en se retournant. Je suis…

-Dans les ennuis jusqu'au cou. Gardes!

La femme avait du coffre. Son cri vrilla les oreilles de Julian. Impossible que les gardes ne l'aient pas entendue. Il jeta des coups d'œil à gauche et droite, à la recherche d'une échappatoire, mais la seule était de se jeter à nouveau à la rivière.

-Donnez-moi une chance de m'expliquer!, supplia-t-il. Je suis…

-Pas un mot et pas un geste, ou je vous fait jeter aux chiens par les gardes.

Julian ferma la bouche et se remit à claquer des dents en silence. Il profita de l'attente forcée pour observer la femme. Elle était plutôt jeune, probablement dotée de quelques années de plus ou de moins que lui, habillée d'une robe de lin jaune et emmitouflée dans un châle en laine rouge, le tout de très bonne facture. Elle lui ressemblait, ou Julian lui ressemblait, mais sa mine était hautaine et désagréable. Il n'était pas sûr de vouloir la connaître.

-Adelaja?, se risqua-t-il.

Sa sœur renifla d'un air méprisant, sans montrer le moindre signe de reconnaissance à son égard.

-Comme si vous ne le saviez pas en venant ici, sale voleur! On devrait vous fouettez avant de vous pendre! En fait, c'est exactement ce que je vais ordonner aux gardes.

Un bruit de course retentit à ce moment là derrière Julian. Il se retourna à nouveau pour voir quatre gardes accourir à toute allure, sans doute désireux de faire oublier par leur excès de zèle qu'ils avaient laissé passé Julian sans rien faire.

-Vicomtesse, salua un des gardes, vous avez appelé?

C'était donc bien la sœur de Julian. Pourquoi alors ne ressentait-il rien en la voyant, ni soulagement, ni joie, ni vieille rancœur? Pourquoi pas un seul souvenir ne lui revenait?

-Vous en avez mis du temps, glapit Adelaja, ce brigand aurait pu m'égorger dix fois!

-Je ne suis pas armé, protesta Julian. Je…

L'un des gardes le saisit brutalement par le bras et balança son poing dans son ventre. Le souffle coupé, Julian tomba sur un genou, incapable de dire un mot.

-Pardon, vicomtesse. Je ne sais par quel moyen cet individu à réussi à nous échapper mais…

-Pour l'amour de… Est-ce que vous êtes capable de réfléchir au moins? Regardez le, il est trempé. Évidemment qu'il est passé par la rivière! Peu importe. Ôtez-le de ma vue et faites-lui passer l'envie de recommencer.

-Ce sera fait, madame.

Un deuxième garde attrapa Julian par l'autre bras. À eux deux, ils commencèrent à le traîner vers la sortie. Julian essaya de lutter, mais les deux hommes étaient bâtis comme des buffets à vaisselle. Tout ce qu'il arrivait à faire, c'était à battre en vain. des mains et des pieds.

-Ce n'est pas ce que vous croyez, protesta-t-il. Je ne suis pas un voleur. Adelaja, donne-moi une chance de m'expliquer.

-Pas de deuxième chance pour les voleurs, répondit celle-ci.

Sa voix tremblait légèrement et ses mains se resserraient sur son châle. Elle était livide. Julian réalisa d'un coup à quel point elle avait peur. Ce n'était pas une noble arrogante, ou pas seulement. C'était une femme qui avait vu un inconnu dans son jardin et qui réagissait en hérissant des murailles autour d'elle. D'un coup, il eut un peu pitié d'elle et honte de l'avoir tout de suite cataloguée. C'était sa sœur. La seule trace tangible de son passé et de son existence. Il ne voulait pas partir d'ici sans avoir au moins tenté de la connaître. Il se débattit de plus belle.

-Adelaja, écoute-moi!, cria-t-il de tous ses poumons. C'est moi! C'est Julian!

-Julian?

-Oui, Julian! Dis-leur de me lâcher!

Au lieu de répondre, Adelaja se contenta d'écarquiller des yeux où il ne lisait aucune reconnaissance. Les gardes autour de lui éclatèrent de rire et continuèrent de le traîner vers le portail du domaine. Julian cessa de se débattre. À quoi bon? Ici non plus on ne le reconnaissait pas. Autant se prendre la correction et se traîner vers l'auberge pour noyer ses soucis dans du mauvais vin. Au moins, il ferait un peu rire Yarpen et ses Nains. Il ferma les yeux et laissa retomber sa tête en arrière en essayant de retenir ses larmes de frustration.

Soudain, un cri retentit derrière lui.

-Julian! Oh par Melitelle! Lâchez-le!

Aussi surpris que lui, les gardes s'arrêtèrent.

-Mais madame, vous l'avez dit vous même, c'est un dangereux voleur!

-Lâchez-le je vous dit. C'est Julian! C'est mon frère!

La tête de Julian heurta brutalement le sol. Il vit des étoiles danser sur ses yeux fermés, mais se redressa quand même en gémissant, à temps pour voir Adelaja tomber à genoux à côté de lui, des larmes dans les yeux. Son visage était soudain adouci, et elle paraissait beaucoup plus jeune.

-Je n'arrive pas à y croire… Julian. Comment ai-je pu t'oublier?

Elle le prit soudain dans ses bras. D'instinct, Julian referma ses bras sur elle et laissa tomber sa tête sur son épaule en pleurant. Quelqu'un se souvenait de lui. Quelqu'un l'aimait assez pour s'être souvenu de lui. Il n'était pas seul au monde.

-Julian…, répéta sa sœur d'une voix incrédule en s'écartant pour le regarder. Julian…Comment est-ce possible? Comment est-ce que j'ai pu t'oublier?

-C'est une longue histoire, murmura-t-il d'une voix rauque.

-Je sais! C'est la Rusalka, n'est-ce pas? Elle t'a prit à nous et elle t'a rendu!

Julian cligna des yeux.

-Quelle rusalka?

Et il éternua bruyamment.