UN NOUVEL AVENTURIER

Partie 1

Par Myfanwi

Castelblanc, le cœur de la zone d'influence de l'Église de la Lumière. Un endroit que les aventuriers connaissaient bien. Ville de naissance de Théo, ils y revenaient régulièrement pour se ressourcer et reprendre contact avec la civilisation.

Après des semaines d'errance dans la forêt, épuisés, les aventuriers foulaient enfin les pavés mal entretenus de la cité basse. Dès leur arrivée, le paladin avait abandonné ses compagnons pour s'occuper d'affaires importantes. Il leur avait donné rendez-vous tôt la matinée suivante, en insistant sur le fait qu'ils ne devaient pas être en retard.

Balthazar n'était pas ravi d'avoir dû abandonner le lit confortable de son auberge un peu avant cinq heures du matin. Il n'était d'ailleurs pas ravi non plus de se trouver au beau milieu d'une ville peuplée d'inquisiteurs qui le considéraient comme une hérésie majeure. Lorsque Théo avait proposé d'aller en ville, il avait dit oui sans réfléchir, trop heureux de retrouver un semblant de confort. Le paladin avait juste omis de préciser qu'il allait devoir rester sur ses gardes à chaque seconde au risque de terminer sur un bûcher. Du Théo tout craché…

Derrière lui, traînant des pieds, Shinddha n'était pas en meilleur forme. Il avait marché dans une crotte de cheval juste à la sortie de l'auberge et traînait depuis à la fois l'odeur abominable de son exploit, et le « Splish splish » désagréable de ses chaussures. Pour un chasseur, il n'était cette fois-ci pas très discret. On pouvait le suivre à la trace sur un bon kilomètre grâce aux empreinte brunâtres qu'il laissait derrière lui. Il avait agrippé la robe de Balthazar, espérant que le mage le guide pendant qu'il somnolait à l'arrière.

Grunlek, en tête du groupe, était le seul en capacité de réfléchir actuellement. D'ordinaire matinal, le nain n'avait pas rencontré de difficulté à sortir du lit avant l'aube. Il cherchait à motiver les troupes, en vain, alors qu'ils atteignaient enfin le lieu que Théo leur avait demandé de rejoindre.

Cependant, point de paladin en vue. Dans la brume matinale, seule une ombre humanoïde aux longs cheveux patientait au beau milieu de la ruelle. Les aventuriers se concertèrent du regard. Qui que ce fût, il semblait les attendre. Balthazar soupira. Dans quoi le paladin allait-il encore les entraîner cette fois-ci ?

— Si Théo était là, il nous aurait probablement dit de le tuer, remarqua Grunlek. Vous pensez vraiment qu'il nous aurait amené ici pour rencontrer un parfait étranger ?

— Je ne sais pas, grogna Balthazar. Restons sur nos gardes, j'aime pas ça. Pour tout ce qu'on en sait, ce gars a peut-être enlevé Théo et nous a piégé pour qu'on vienne ici. Ou alors on est complètement paranoïaques. Il est trop tôt pour réfléchir… geignit-il.

L'homme braqua sur eux un regard intense, avant de se rapprocher. Les aventuriers marquèrent l'arrêt, nerveux.

D'une carrure assez fine, l'étranger portait une longue cape noire dont dépassait légèrement de longues oreilles pointues. De longues tresses lui tombaient des épaules. Un elfe, comprit rapidement le mage. Peu discret, il arborait un sourire niais et regardait autour de lui, comme s'il était un peu perdu, les mains dans les poches. Il ne paraissait pas armé, mais les aventuriers restèrent sur le qui-vive, habitués aux individus qui ne maîtrisaient que la magie. De plus, ses vêtements contrastaient avec l'impression d'un citoyen égaré : il portait une tenue d'aventurier, clairement imaginée pour rester discrète et presque invisible dans les ombres. Ce genre de tenues ne pouvaient pas être obtenues n'importe où.

Grunlek commençait cependant à douter qu'il ait un quelconque rapport avec eux. Ils étaient dans une grande ville après tout, peut-être que cet étrange énergumène n'était que de passage ? Il n'avait pas pour habitude de juger au premier regard et voulait laisser une chance à l'inconnu d'expliquer sa présence avant d'agir. Sa main, toutefois, agrippa sa bourse un peu plus fermement alors qu'il adressait un avertissement silencieux à l'elfe. S'il était là pour tenter de les voler, il allait passer un sale moment.

Shinddha était lui aussi sur ses gardes. Il n'était pas le plus sociable du groupe pour commencer, et il n'appréciait pas franchement devoir faire affaire avec des étrangers. De plus, Théo n'était pas exactement le type à sympathiser avec des non-humains, du moins pas sans y être forcé, comme avec eux. Et puis qu'est-ce qu'un elfe pouvait bien faire en plein milieu d'une ville ? Leur peuple était assez proche du sien et avait davantage d'affinité avec la nature, pas la pierre.

Balthazar passa devant eux, bien loin de ces considérations. Il ne se souvenait déjà pas trop de pourquoi ils étaient là, mais de toute évidence, l'elfe venait à leur rencontre, ce qui devait vouloir dire qu'il voulait leur parler. C'était un objectif assez clair pour son cerveau embrumé, et il décida d'occulter le reste pour se concentrer sur ça.

— Bon, grogna le mage d'une voix fatiguée. Tu comptes nous fixer encore longtemps du regard ou tu vas finir par cracher le morceau et nous dire ce que tu veux ?

L'elfe s'arrêta à quelques pas d'eux. Ses doigts pointèrent les aventuriers un à un alors que ses lèvres bougeaient silencieusement. Il avait l'air de… compter ? Les compter ? Ce n'était pas clair. Grunlek se tendit légèrement, prêt à bondir s'ils venaient de foncer tête baissée dans une embuscade.

— Un… Deux… Trois ? Un, deux, trois. Oui, c'est ça ! dit l'elfe. Bonjour… Bonsoir ? Bonjour !

— Qu'est-ce que vous voulez ? demanda directement Grunlek. Vous êtes qui ?

— Je ne suis pas Théo ! dit-il avec un grand sourire.

— Ouais, on voit ça, répondit Shin. Tu brilles pas comme lui. T'as pas l'air de briller d'intelligence non plus honnêtement.

L'elfe continua de se rapprocher, amenant avec lui des odeurs d'encens qui piquèrent les narines peu réveillées du mage et de l'archer.

— Oh non, c'est un putain d'ermite pacifiste ou une connerie du genre, réagit Shinddha.

— Il pue encore plus que Théo et je pensais pas que c'était possible, grogna le mage à voix basse.

Grunlek, lui, garda le bras tendu. Il avait aperçu des reflets métalliques au bout des tresses de l'elfe, comme des pointes de flèches. Il craignait que l'étranger ne camoufle des armes dans ses cheveux. Il tenait dans ses mains un parchemin cacheté par l'Église de la Lumière, ce qui n'aidait pas à lui faire confiance. Certes, Théo pouvait l'avoir envoyé et utilisé le cachet comme preuve que l'elfe était fiable, mais pour ce qu'il en savait, il pouvait aussi très bien l'avoir arraché du corps de leur ami avant d'essayer de les berner eux aussi.

Balthazar s'étira, et tenta d'ouvrir le dialogue devant la tension ambiante.

— Salutations. Je suis Balthazar Octavius Barnabé, et voici mes compagnons, Shinddha et Grunlek. Nous sommes des amis de Théo de Silverberg. Vous venez de sa part ?

L'elfe tendit sa main. Balthazar la lui serra machinalement, bien qu'un peu confus. D'ordinaire, on se présentait, puis on serrait la main, pas l'inverse. Peut-être un coutume elfe ?

— Euh… Salut. Moi, c'est Mani le Double, dit l'elfe.

— Le Double ? Il est où le deuxième ? demanda Balthazar.

Mani regarda derrière lui, à la recherche de… De quoi d'ailleurs ? Oh ! Il se retourna de nouveau vers le mage.

— C'est juste comme ça qu'on m'appelle. Il n'y a pas de… de double. Je crois ?

— Est-ce qu'on peut t'appeler Mani Mani du coup ? demanda Grunlek.

Mani observa le nain de haut en bas avec un sourire figé. Il se retourna ensuite vers Balthazar, ignorant complètement sa question.

— Je crois que c'est pour vous, reprit Mani, en tendant le parchemin qu'il tenait au mage. C'est Théo qui me l'a confié.

— Tu le connais bien ? demanda Shin, toujours méfiant.

— Le paladin ? Non. Vu qu'une seule fois. Pas très beau en plus. L'Église me fait confiance et a dit de faire la transmission, ce que j'ai fait.

Balthazar se dirigea avec le parchemin vers un brasero, pour pouvoir lire ce qu'il renfermait. Il faisait toujours nuit et, contrairement au nain, il n'avait pas exactement de vision nocturne. Pas quand il avait deux heures de sommeil dans le sang en tout cas.

L'elfe le suivit de près et se mit sur la pointe des pieds pour lire au-dessus de son épaule, ce qui fit lever un sourcil à Grunlek, toujours méfiant. L'elfe n'avait pas l'air très dangereux, mais il travaillait pour l'Église de la Lumière. Balthazar devrait être plus méfiant autour de lui. Il n'était de toute évidence pas fidèle à Théo, mais à l'ordre, ce qui le rendait dangereux.

Balthazar lut le message à voix haute pour que ses compagnons l'entendent.

— Retrouvez-moi au temple du Premier, dans la ville haute. Je ne peux pas vous expliquer pourquoi dans ce message, je ne sais pas s'il sera intercepté. Passez par le Portail du Sacre, c'est la plus discrète des portes. Les autres sont sûrement surveillées. Faites confiance au messager. L'Ordre a déjà travaillé avec lui. Théo.

Grunlek inspecta le parchemin à la recherche d'un deuxième message potentiellement caché, mais ne trouva rien. Ce n'était pas très étonnant, Théo n'étant pas… Eh bien, il n'était pas forcément la tête du groupe et n'y avait sans doute pas pensé une seule seconde, comme d'habitude.

— Il n'y a pas de fautes, est-ce que c'est vraiment Théo qui l'a écrit ? demanda le nain, dubitatif.

— C'est son écriture, en tout cas, répondit le mage. Il dit qu'on peut lui faire confiance, ajouta-t-il en pointant Mani. On y va ?

— Oui, c'est moi, coucou ! dit l'elfe.

— C'est où le Portail du Sacre ? demanda Shin.

Habitué des lieux, Mani expliqua qu'il s'agissait d'une des sept ouvertures qui permettaient d'accéder à la ville haute, réparties en arc de cercle tout autour d'elle. C'était là notamment que se trouvait le Château Blanc, le siège de l'Église de la Lumière, et l'endroit où Théo voulait les rencontrer. Le principal problème était que ces portes ne pouvaient être traversées que par les nobles et quelques rares personnes autorisées, ces dernières étant choisies plus ou moins à la tête du client. Les aventuriers s'inquiétèrent un peu de ce point. Si Balthazar pouvait sans doute passer s'il cachait suffisamment ses écailles, pour les autres… Ce n'était pas gagné.

Ils allaient devoir improviser, comme toujours.

Après une rapide concertation, Mani invita les aventuriers à le suivre, et tous les quatre s'engagèrent en direction du Portail.

Ils marchèrent une bonne heure dans la basse-ville. Lorsqu'ils arrivèrent enfin à destination – non sans s'être perdus plusieurs fois à cause du faible taux d'attention de leur guide -, le soleil s'était levé.

La place qui menait aux marches du Portail du Sacre était bondée de monde. De mendiants, plus particulièrement. Agglutinés dans des tentes de fortune, ils semblaient avoir trouvé un endroit qui leur assurait à la fois la protection des gardes et les ressources. Mani leur expliqua qu'ils suivaient et volaient les nobles qui quittaient la haute ville, et vivaient principalement du commerce noir de leurs récoltes. Des paladins bloquaient l'accès à la porte.

Balthazar remarqua que le Portail du Sacre brillait, un peu à la manière de l'armure de Théo. Il se montra plus hésitant alors qu'ils approchaient des soldats. Il commençait à craindre d'être repéré, d'autant plus que, comme Théo, ils pouvaient certainement sentir l'énergie diabolique qui se dégageait de son aura.

Mani recula d'un pas pour laisser Bob prendre la tête du groupe. Malgré sa tête effrayante, il était plus richement vêtu que tous les autres, ce qui faisait de lui le pigeon… Euh, le candidat idéal pour leur trouver un ticket d'entrée à l'intérieur de la haute-ville.

— Ce n'est accessible qu'aux nobles ? demanda Grunlek.

— Oui, répondit Mani. Ou ceux qui ont l'air riche.

— Je suis fils d'un roi nain, ça compte ?

Les aventuriers se retournèrent vers lui, surpris. Balthazar et Shindda avaient complètement oublié les ascendances nobles de leur ami, qui préférait d'ordinaire les garder cachées. Pour une fois, cependant, ça pourrait peut-être les aider.

Un autre problème plus urgent les attendait cependant. Les mendiants avaient répéré Balthazar et commençaient à s'agglutiner tout autour des aventuriers, les mains tendues dans l'espoir de gagner une petite pièce de leur nouveau seigneur et meilleur ami. S'ils connaissaient sa vraie nature, l'histoire serait probablement tout autre.

— Arrière, paysans ! cria Balthazar en enflammant le bout de son bâton pour les faire fuir.

Ils reculèrent immédiatement, les yeux écarquillés de stupeur, à l'exception de quelques un qui semblaient déjà avoir vu des mages passer par la grande porte. Pour la discrétion, c'était raté. Les paladins braquèrent leurs regards dans leur direction, suspicieux.

— S'il vous plaît, mon seigneur, supplia une vieille femme. Je suis pauvre, et j'ai des enfants. J'ai besoin d'argent pour les nourrir.

— Alors, moi, j'ai pas d'argent, tenta Mani pour les aider. Eux par contre, ils ont l'air riches, vous devriez leur demander, dit-il en pointant les aventuriers.

Grunlek soupira, le visage dans les mains. Ils n'allaient pas atteindre la haute ville avant un moment, de toute évidence.

— Arrière, j'ai dit ! ordonna Balthazar. La seule chose que tu vas manger, c'est de la cendre, si tu continues à me coller comme ça !

Mani aida la femme à se relever et l'écarta du chemin. Il glissa un petit morceau de pain dans ses mains, ce qui sembla la contenter. L'elfe était plus habitué qu'eux à la vie dans la cité basse. Il connaissait la réalité et la difficulté de survivre ici-bas et n'en voulait pas vraiment à ces pauvres personnes qui mourraient probablement toutes de maladie ou de famine.

Grâce à son intervention, ils réussirent à progresser en direction d'un rassemblement de mendiants et de petits marchands, agglutinés devant les escaliers. Un paladin au visage découvert les empêchait de passer.

— Allez-vous-en ! hurla-t-il. L'accès est interdit, comme tous les jours. Les roturiers ne sont pas admis dans la ville haute. Si vous ne vous dispersez pas, nous allons être forcés d'intervenir et vous n'avez pas envie de vous trouver sur le chemin quand ça sera le cas !

Balthazar décida de tenter un coup de bluff, profitant du discours du garde.

— Il a raison, cria-t-il au-dessus des voix des mendiants. Écartez-vous et laissez passer les nobles !

Il donna un coup de bâton au sol. Une flamme s'envola en direction du ciel, provoquant un petit mouvement de panique des paysans les plus proches.

— Place, place ! cria Shinddha, jouant le jeu. Laissez place au seigneur Von Krayn !

— T'es pas obligé de le crier, murmura le nain, mal à l'aise à cause de la soudaine attention de la foule à son égard.

La foule ne sembla de toute manière pas très convaincue par le numéro du demi-mage et du demi-élémentaire, et rechigna à dégager la voie. Sentant le plan partir à l'eau, Grunlek se dirigea vers la mendiante que Mani avait aidé à se relever, une autre idée en tête.

— Dites-moi, madame. Est-ce que vous vous connaissez tous ? Les gens qui demandent de l'argent autour des gardes.

— Pas vraiment, mais on se côtoie tous un peu tous les jours. Ça fait des semaines qu'on essaie de rentrer dans la ville haute, vous savez. On finit par reconnaître quelques visages. Il paraît qu'ils ont des médecins là-bas ! Et que tout le monde mange à sa faim. Alors… Vous n'avez pas une petite pièce pour moi ?

— Voilà mon problème, madame. J'ai une pièce à vous donner, une seule. Mais cette pièce, je ne peux pas décider de la donner à vous plutôt qu'à un autre. Mais avec cette pièce, vous pouvez acheter suffisamment de pain pour nourrir tous les autres. J'aimerais vous donner cette pièce, mais quelle assurance aurais-je que vous allez l'utiliser pour acheter du pain à tout le monde ici ?

Alors que la mendiante méditait ses propos, confuse, Grunlek s'approcha d'un boulanger, qu'il avait repéré près de la porte. Il lui tendit la pièce et lui demanda de donner son pain à tous les mendiants de la place. Il se retourna vers la dame, les yeux brillants.

— En échange du pain, continua le nain, je ne vais vous demander qu'une seule chose. Je veux que vous vous éloigniez de la porte pour nous laisser passer et parler aux gardes.

Le boulanger ne lui parut pas très honnête, et Grunlek douta même qu'il revienne avec tout le pain promis, mais c'était un début. La foule s'écarta progressivement, leur permettant d'avancer vers les gardes.