Partie 2
Par Myfanwi
Les aventuriers avancèrent jusqu'aux marches après le coup d'éclat de Grunlek. Un homme à l'air mauvais les y attendait de pied ferme. Son armure, comme celle des autres gardes, portait l'emblème de la Lumière. Comme Théo, c'était un paladin. Il les observa l'un après l'autre, suspicieux.
Balthazar ravala sa salive, en sursis du fait de sa nature démoniaque. Il espérait que l'homme ne soit pas trop formé à la chasse aux démons, où le seul endroit où ils finiraient tous serait en prison.
— Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? grogna le guerrier, peu amène.
— Salutations, commandant de la porte, répondit Balthazar avec le plus d'aplomb possible. Comme vous le savez déjà probablement, je suis Balthazar Octavius Barnabé, pyromage de métier et au service de l'inquisiteur de la Lumière, Théo de Silverberg.
— Je ne sais pas qui vous êtes. Je ne connais pas tous les inquisiteurs de la ville.
— Ce n'est pas très grave. Dans tous les cas, vous faites un noble travail et je ne suis pas là pour ça aujourd'hui. J'accompagne la noblesse naine dans la haute-ville, le seigneur Von Krayn en personne. Nous avons rendez-vous au-delà de cette porte, comme l'indique ce document.
Le mage lui montra brièvement le parchemin. Le garde lut le texte de travers, puis se pencha pour regarder le reste de leur groupe.
— Le seigneur Von Krayn, vous dites ? C'est le nain derrière vous ?
— C'est bien moi, approuva le mécanicien. Je suis Grunlek von Krayn, fils du roi des Nains.
Balthazar s'agenouilla devant son ami, et lui baisa la main avec exagération. Derrière eux, Mani retroussa les lèvres de dégoût. Il n'aimait pas beaucoup les contacts intimes.
— Mon seigneur, vous ne devriez pas vous adresser à ces roturiers, surjoua le demi-diable.
— Messire von Krayn, je ne savais pas que la noblesse naine nous rendait visite aujourd'hui, reprit le garde. Toutes mes excuses. Vous pouvez passer. Est-ce que vous êtes avec vos amis ? Avez-vous besoin d'une escorte pour vous emmener jusqu'à l'Église de l'Ordre ?
— Ne vous en faites pas, répondit le mage en se levant. C'est pour cette raison que nous l'accompagnons. Si… Si vous pouviez juste nous indiquer par où est-ce qu'on doit se diriger, ce serait parfait, ajouta-t-il d'une petite voix.
Le garde leur donna quelques indications avant de les laisser passer, non sans un regard de travers à Mani et Shinddha, dont les vêtements rapiécés ne correspondaient pas vraiment au mode de vie de la haute-ville.
Dès qu'ils passèrent le portail, les bruits de la foule se turent magiquement pour laisser place à une musique d'ambiance, jouée par quelques bardes installés sur l'immense place aux pavés blancs qui se présenta à eux.
— Ce n'est pas du tout cliché, grogna Shinddha.
L'elfe, peu habitué à visiter cette partie de la ville, commença à divaguer entre les gens. Il osa même piquer quelques entremets dans une assiette, sous le regard choqué et dégoûté d'une riche noble qui se leva et quitta la place immédiatement. De toute évidence, son apparence et celle de Shinddha, que tous dévisageaient également, ne plaisaient pas à la population locale.
Constatant la tension ambiante, Balthazar agrippa l'elfe par la manche et le ramena près du groupe.
— Reste près de moi et ne dis pas un mot. Et surtout, ne touche à rien !
— Tu dis ça parce que je suis elfe ? demanda Mani, peu impressionné.
— Oui, je dis ça parce que t'es elfe ! Dans mon dos, maintenant.
Mani l'ignora copieusement et retourna piquer dans l'assiette d'un pauvre bougre trop poli pour refuser, mais qui jeta tout de même un regard plein de détresse aux autres aventuriers, appelant à l'aide.
Balthazar et Grunlek étudièrent les lieux jusqu'à repérer leur lieu de rendez-vous, immanquable en haut de la colline. Ils décidèrent de s'y rendre avant d'attirer trop l'attention sur eux.
Après quelques dizaines de minutes de montée, ils atteignirent enfin le parvis de l'Église du Septième Ordre, l'endroit que leur avait indiqué Théo. Mani leur expliqua qu'il ne s'agissait que l'une des nombreuses antennes de la Lumière à travers la ville. Ce n'était pas le siège, simplement un centre religieux de commandement.
De nombreuses personnes allaient et venaient par les grandes portes ouvertes, principalement des nobles, mais aussi quelques servants et gardes en vadrouille. Deux rangées de paladins gardaient l'entrée, certains avec de grosses armures dorées, et d'autres aux armures plus blanches, semblables à celles que Théo pouvait porter.
Balthazar se tendit légèrement. S'il avait réussi à duper facilement les gardes de la porte, ceux-là s'avéreraient sans doute plus méfiants. De plus, les inquisiteurs, en armure blanche, semblaient d'un rang similaire à celui de Théo, et donc connaissaient sans aucun doute l'existence des demi-démons. Ceux en armure dorée lui parurent encore plus hauts dans la hiérarchie militaire.
Mani leur avait expliqué plus tôt que paladins et inquisiteurs étaient deux classes séparées dans la hiérarchie religieuse. Les paladins étaient en général des nobles et transmettaient le titre à leurs enfants, et occupaient principalement des plans de défense d'apparat. Ils gardaient les hautes villes, les nobles, les cours royales. Les inquisiteurs, dont Théo faisait partie, étaient issus des roturiers et de la petite bourgeoisie. Ces derniers avaient également plus l'habitude de se battre, ce qui inquiétait légèrement le pyromage.
— Je crois qu'on va avoir besoin d'un autre plan… chuchota-t-il à l'oreille de Grunlek, légèrement inquiet. Ils m'ont l'air d'avoir une meilleure culture du bûcher que les péquenots à l'entrée, si tu vois ce que je veux dire.
— Pas forcément. Théo les a peut-être mis au courant de notre visite.
Le mage hésita. Théo n'avait pas de réputation particulière en ville, et son nom n'avait pas éveillé de questions chez les gardes de la porte. Il doutait que ce ne soit différent ici. Au mieux, il serait connu comme le gamin de noble que son père avait refusé d'entrer chez les paladins, ce qui n'était pas très glorieux. Le guerrier était devenu inquisiteur par dépit.
Ajouté à ça, ils avaient causé pas mal de raffut dans la région récemment. Théo avait tué une prêtresse, Balthazar s'était transformé en démon et avait rasé une plaine intégralement… Ils avaient aussi tué Viktor (ou aidé à mourir…), le mentor de Théo, qui pour le coup était lui noble et haut-placé dans l'Église de la Lumière. Si les paladins avaient entendu quelque chose à ce sujet, le mage s'inquiétait du sort qu'on leur réserverait.
Mais le nain restait confiant malgré tout, alors Balthazar décida de lui faire confiance.
Grunlek avança vers les gardes, alors que Shinddha et Balthazar préférèrent garder une distance de sécurité, loin derrière. Il s'avança vers un des paladins en armure dorée, qui leva un sourcil à son approche, suspicieux.
— Bonjour, vous semblez être la personne à qui je dois m'adresser. Je suis Grunlek von Krayn, un des compagnons de Théo de Silverberg, inquisiteur de votre ordre. Il nous a remis ce parchemin et…
— Vous pouvez passer, ce n'est pas un problème. Si vous avez passé le portail, c'est bon pour nous. Ne faites pas trop de bruit, des gens sont en train de prier.
— Est-ce que Théo est à l'intérieur ?
— Oui, avec Barbe Brune.
— Barbe Brune ?
— Un de nos supérieurs, et c'est un nain par ailleurs.
— Très bien, merci beaucoup.
Grunlek fit signe à ses compagnons de le suivre. Les aventuriers se dépêchèrent de passer les portes. Les gardes tournèrent légèrement la tête vers Balthazar, qui baissa vite les yeux sur le sol et s'éloigna à grands pas de l'entrée dès les portes passées.
Un mouvement le surprit au-dessus de sa tête. De petits nuages vaporeux volaient partout dans le plafond du bâtiment. Balthazar pouvait sentir leur nature magique. Il voulut s'approcher de l'un d'entre eux, mais il fonça brusquement vers le mur et le traversa sans difficulté, comme s'il était éthéré… Ou vivant. Le mage déglutit. Il craignait que la fuite de cette chose ait été déclenchée par sa magie hérétique. Il lança un regard nerveux vers les gardes en faction, et décida de se poser près d'une fontaine à l'entrée et de ne pas trop bouger, juste au cas où ces nuages bizarres pouvaient donner l'alerte.
Le reste des aventuriers progressa calmement entre les rangées de bancs, où plusieurs nobles priaient en silence. Ils rejoignirent Théo près d'une grande statue à l'effigie de la Lumière. Il était accompagné d'un nain immense, presque de la taille d'un humain, et lui aussi arborant une grande armure dorée. Il jaugea Grunlek en silence, appuyé sur un énorme marteau de combat.
Théo s'approcha de son ami.
— Vous en avez mis du temps !
Mani se mit sur le chemin, l'empêchant d'atteindre Grunlek. Théo se figea et leva un sourcil.
— J'ai accompli ma mission, dit Mani. C'était pas très compliqué.
— Oui, je vois ça… Mais on n'a pas fini. C'était que la première partie.
— Ah.
Un long silence prit place entre les deux hommes. Théo le fixa intensément du regard jusqu'à ce que Mani se sente de trop et s'écarte enfin du chemin. Balthazar se décida lui aussi à les rejoindre.
— Désolé pour le message mystérieux, dit Théo. Si je vous ai demandé de venir ici, c'est parce que je pense qu'il y a que vous qui pourriez résoudre ça. Je vous explique ce qui s'est passé.
— Vous ? demanda Shinddha. Pas nous ?
— Non, pas nous, soupira le paladin. Pas cette fois. Je ne peux pas venir, je vais vous expliquer pourquoi. On a un problème avec la guilde des marchands dans la ville. Ils ont réussi à récupérer un parchemin sacré de la Lumière. On a essayé de le racheter, mais ils ne veulent pas nous le vendre. Et comme en tant qu'Église, on n'a pas trop le droit de voler, bah… Vous pourriez le faire pour nous ?
— Mais tu le fais tout le temps avec nous d'habitude, se plaignit le demi-élémentaire, alors pourquoi…
Théo lui écrasa le pied et lui fit les gros yeux, en pointant le nain à côté de lui de la tête.
— Le parchemin est actuellement en train de transiter par Castelblanc, reprit Théo. Les marchands doivent rencontrer un expert pour authentifier l'artefact et l'analyser, ce que l'on ne veut pas. On suppose qu'il y a les emplacements d'autres reliques sur ce papier. L'Église a fait courir des rumeurs les trois dernières semaines comme quoi le convoi allait être attaqué pour qu'ils restent plus longtemps, montent en pression et commettent des erreurs.
— Mais si c'est nous qui volons le parchemin… On va se faire poutrer à leur place, non ? demanda Shinddha.
— L'Église fermera les yeux sur ça, et ils nous laissent embarquer tout ce qu'on trouve au passage.
— D'accord, répondit Balthazar. On sait où il est actuellement, ce parchemin ?
— Dans une succursale de la guilde, pas loin d'ici dans la basse-ville. On sait où il est, mais on ne peut pas aller le prendre nous-mêmes.
— Et si on se fait capturer ? demanda Mani, suspicieux.
— Si vous vous faites capturer, nous, on n'y est pour rien.
Les aventuriers se turent quelques secondes, légèrement vexés. Oh, ils savaient que même si ça arrivait, Théo viendrait les libérer en râlant d'une manière ou d'une autre, mais tout de même, ce genre de remarque piquait un peu.
— Donc résumons, répondit Balthazar. Tu m'as fait venir dans une de tes Églises à la con pour voler un parchemin à la con et qu'on risque notre peau pour un ordre dont je me bats les couilles. Est-ce que tu pourras au moins glisser un mot à tes copains à mon sujet si on y arrive, qu'on ne soit pas venus pour rien ?
— On va gagner de l'or, c'est déjà pas mal, non ?
— Je veux ta promesse qu'on ne me foutra pas sur un bûcher à la seconde où on aura terminé.
— Ouais, ouais. Jusqu'à un certain point, je suppose qu'on peut le faire.
— D'accord, admettons. C'est grave si on tue des gens au passage ?
— Est-ce qu'il y a d'autres informations à savoir ? ajouta Mani.
— Évitez de le faire, mais s'il n'y a pas le choix… On sait qu'ils emploient principalement des mercenaires de toute façon. C'est certainement à eux que vous allez avoir affaire.
Grunlek jeta un regard à Barbe Brune, visiblement agacé par la longueur de la discussion. Le nain en armure leva les yeux au ciel et tapa un coup de marteau au sol, pour indiquer à Théo d'en terminer rapidement.
— Oui, bon, c'est bon, hein, râla le paladin. Ils ont entreposé le parchemin dans une de leurs guildes secondaires, pour éviter de trop attirer les soupçons. On sait que les gardes qui surveillent le parchemin se réunissent tous les soirs dans une taverne.
— Bien. Seigneur Barbe Brune, dit Balthazar. Nous acceptons cette mission au nom de notre ami ici présent. Cependant, nous aurions besoin d'un passe-droit pour passer la porte encore une fois. Ce serait bête de récupérer le parchemin et de se faire repousser comme de vulgaires roturiers.
— Si le portail du Sacre vous a laissé passer une fois, il le refera, dit le nain d'une voix neutre, quoiqu'un peu blasée. Il a de la mémoire.
Balthazar ne questionna pas davantage cette phrase plus qu'énigmatique. Il décida qu'il avait assez d'informations et tourna les talons, invitant ses compagnons à le suivre. Grunlek s'apprêta à en faire de même, quand un nuage le traversa. Il se tourna vers son comparse nain, curieux.
— Qu'est-ce que c'est que ces nuages ?
— Ce à quoi ressemblera votre ami Théo dans quelques années, quand il aura disparu, répondit-il, taquin. Ils ont toujours été là.
C'était quelque chose que Grunlek n'avait pas vraiment envie de savoir finalement. Il adressa un sourire crispé au nain, et décida de suivre le mage à l'extérieur, Shinddha sur les talons. Théo les accompagna jusqu'à la sortie.
Mani resta en arrière quelques secondes, agrippa le nain à chaque épaule et lui fit la bise.
— J'adore ce que vous faites. Et j'adore vos nuages aussi.
Sur ces mots, il courut derrière le reste des aventuriers, sous le regard choqué du supérieur de Théo qui empestait à présent le patchouli… Et avait perdu une partie de sa bourse sans le savoir. Un petit empreint de l'elfe, juste au cas où.
Sur le parvis, les aventuriers se rassemblèrent autour du paladin.
— Maintenant qu'il n'y a plus ton supérieur pour écouter, tu as des conseils pour nous ? demanda Grunlek. Tu connais l'endroit ? Mani a l'air de connaître un petit peu, mais… Il n'a pas l'air… Enfin…
— La guilde des marchands a peur d'une trahison de l'intérieur, dit le paladin. Les gardes que vous allez rencontrer ne sont pas d'une grande intelligence et devraient être assez faciles à berner. Ils font aussi tourner les gardes extrêmement souvent pour éviter que les gens posent trop de questions et ne se doutent de ce qui se trame à l'intérieur. Ceux qui sont dehors ne devraient pas poser de problème, mais méfiez-vous de ceux à l'intérieur du bâtiment. Ceux-là sont expérimentés.
— Est-ce qu'on pourrait passer par des souterrains ?
— Il y a des tunnels, mais il y a des grilles partout. Je ne pense pas que vous allez réussir à passer.
— Et ce Mani, là, demanda Shin. Il est vraiment fiable ?
Mani se retourna, curieux d'entendre la réponse lui aussi, ce qui mit Shin légèrement mal à l'aise. Il n'avait pas réalisé que l'elfe se tenait aussi près d'eux.
— On a déjà travaillé avec lui, ça s'était bien passé. Il est un peu bizarre, mais vous pouvez lui faire confiance. Allez, filez maintenant.
Les aventuriers saluèrent leur ami une dernière fois et reprirent la direction du portail du Sacre. Sur le chemin du retour, Balthazar fit quelques étirements, désormais plus réveillé et alerte.
Shinddha, en revanche, traînait toujours des pieds. Mani lui proposa de renifler une de ses potions, cachée l'intérieur de sa cape. Méfiant, le demi-élémentaire hésita, mais se laissa finalement tenter. L'odeur était atroce, mais elle eut au moins le mérite de réveiller un peu plus l'archer, qui refusa de boire cette chose malgré l'insistance de leur nouvel allié. Mani lui dit de venir le voir quand il le voulait pour une deuxième dose, ce que le demi-élémentaire trouva très étrange. Shin courut pour rejoindre Balthazar et Grunlek et laissa l'elfe les suivre à l'arrière, loin, loin de lui.
Le groupe passa le portail en sens inverse et rejoignit de nouveau la place bondée de mendiants. Grunlek chercha le boulanger qui avait prévu de nourrir la population du regard, en vain. Alors qu'il s'agaçait, il repéra devant eux deux personnes qui s'avançaient dans leur direction, des sabres courbés à la main. Balthazar tira la manche de son ami. Derrière eux, deux autres venaient d'apparaître de derrière une motte de foin.
— C'est vous, pas vrai ? dit l'un d'entre eux. Bien sûr que c'est vous.
— Non, c'est pas moi, j'ai rien fait, dit Mani, un grand sourire aux lèvres. Je ne connais même pas ces gens, déjà. Je suis juste le messager.
— Vous n'irez pas plus loin, reprit le marchand, l'ignorant.
L'homme leva son épée vers Grunlek.
