Qui dit nouveau mois dit nouveau chapitre ! Pour l'occasion, on retrouve Alphonse. Ce chapitre n'a pas été le plus simple a écrire, mais j'espère qu'il vous plaira !

J'en profite pour faire un petit bilan du NaNoWriMo : j'ai atteint mon objectif de terminer la partie 7, avec 55 755 mots écrits durant le mois d'avril ! Youhou ! (En plus, ça fait un palindrome, c'est stylé.) Je dois avouer que j'étais extrêmement motivée ce mois-ci (je pense que vous pourrez deviner assez facilement d'où vient ma motivation). En tout cas, maintenant, j'ai assez de chapitres d'avance pour publier jusqu'à novembre prochain. Il ne devrait pas y avoir de pause dans la publication avant un moment, mais ne nous réjouissons pas trop vite. Pourquoi ?

Parce que j'ai senti que je saturais à la fin du mois et que j'avais besoin de prendre une pause dans Bras de fer. Je ne pense pas reprendre l'écriture en juillet prochain, parce que d'autres projets me tapotent l'épaule : la suite de Par la fenêtre qui tarde, taaarde à être terminée, un girl's love que j'aimerais sortir pour la prochaine Y/con (oui, c'est ambitieux), une formation que je prépare avec Mangakoaching... sans compter La Lame et le lien, un projet de fantasy qui n'est pas d'actualité MAIS qui me harcèle ces jours-ci. Oui, harceler, je pèse mes mots, parce que la hype est forte et me détourne de tous ces autres projets plus concrets et urgent. Je me retiens d'en parler davantage ici pour ne pas vous mettre l'eau à la bouche alors que je ne vais pas commencer l'écriture de sitôt, mais j'y pense jour et nuit.

Enfin, une bonne nouvelle ! Après moult rebondissements, je serai finalement présente à la Jap & Co (Pontivy) les 25 et 26 mai ! Et je serai aussi à Bain-de-Bretagne pour la Onsen days, le samedi (et uniquement le samedi) 6 juillet. J'espère que ça sera l'occasion de faire de jolies rencontres et de papoter !

Sur ce, c'est parti pour le nouveau chapitre. Bonne lecture !

Ah, et si, j'oubliais ! Je vais répondre ici à la review de Lise (merci, au passage ! 3), qui me demandait pourquoi je n'ai pas reparlé de Voyage à Ilix. C'est tout simplement parce qu'il s'agit de deux histoires qui sont complètement indépendantes l'une de l'autre. Il y a autant d'histoires alternatives que de fanfictions, et c'est ça qui est chouette !

En plus, j'ai écrit Voyage à Ilix au lycée, et même si j'ai de l'affection pour elle, la voir ressurgir me fait à peu près le même effet que retrouver des photos de moi ado avec le look douteux, les boutons et l'appareil dentaire : ça fait partie de mon passé, y'a eu de chouettes moments, mais aujourd'hui c'est assez embarrassant à revoir ! XD J'aurais pu supprimer cette histoire si j'avais voulu protéger mon ego, mais je sais que beaucoup de gens l'ont aimée et je trouve ça super triste quand des fics disparaissent d'internet, alors je ne compte pas le faire...

Voilà. Vous savez tout. Et cette fois, je vous laisse lire ! XD


Chapitre 109 : En marge (Al)

Il n'y avait pas âme qui vive dans les champs que nous traversions en moto et voir ce vide me fendait le cœur. Était-ce une situation normale dans une zone agricole en fin de journée ? Peut-être, sans doute, même… mais en sachant ce qui s'était passé à Metso, je ne pouvais pas m'empêcher de me demander si ces étendues de terres frémissantes de vert appartenaient encore à quelqu'un, ou si cette personne était morte là-bas.

Je sentais des élans de rage d'un rouge brun me parvenir par vagues. Cette colère toute proche, c'était celle d'Edward qui devait avoir les mêmes pensées que moi. Je raffermis un peu plus ma prise, sentant le vent claquer autour de nous. Le sentiment d'urgence qui nous avaient poussés à partir me faisait sentir minuscule, impuissant face au plan de Dante qui écrasait le pays sans le moindre scrupule pour ses habitants.

Je savais que je n'étais pas le seul. Il suffisait de voir la réaction qu'Edward avait eue quand il avait compris ce qui s'était passé. Quand nous étions parvenus à contacter Hohenheim, de blême, son regard s'était noirci d'une colère profonde et légitime. C'était celui d'une personne prête à tuer.

Ce regard m'avait fait peur, car il rendait mon frère méconnaissable… mais ce qui m'angoissait plus encore, c'était de réaliser que nous n'avions sans doute plus le choix. Face à Dante, ma gentillesse ne serait d'aucun recours. Ce n'était pas comme ça que j'aurais voulu que les choses se passent, mais la réalité n'en avait rien à foutre, de ce que je voulais. La réalité, celle que nous avions involontairement évitée en restant enfermés pendant une semaine dans la bibliothèque de Dante, c'était que la guerre avait déjà commencé. Que le plan de Dante était déjà en marche. Qu'elle avait sacrifié une ville entière pour obtenir sa Pierre philosophale, sans qu'aucun d'entre nous parvienne à l'en empêcher.

Elle était prête à tout pour accomplir son plan dont nous cherchions encore à percer la nature. Nous savions juste qu'il fallait l'en empêcher à tout prix.

Et nous n'avions plus d'autre choix que de vaincre ou mourir.

J'avais encore dans mes entrailles la douleur de ces morts qui m'avaient réveillée en pleine nuit, et dans les oreilles la voix de mon père qui nous soufflait d'une voix sombre.

« Il faut que vous alliez à Central-City, pour récupérer le carnet. Il y a encore des choses à régler à Lacosta, une nouvelle attaque est imminente, mais je vous rejoindrai au plus vite… Quel que soit le plan de Dante, elle ne compte pas nous laisser le temps de nous organiser en détail pour lui couper l'herbe sous le pied. Il faut agir, maintenant. »

J'avais les larmes aux yeux, remplis de colère, de peur et de haine, alors que nous roulions vers un futur bien sombre. Dire qu'il avait une semaine encore, nous nous pensions victorieux…


Une dizaine de jours auparavant, le trajet qui nous avait menés jusqu'à East-City s'était passé sans anicroche, après des adieux à la famille Halling en le remerciant une fois encore pour leur accueil sans faille. Ils avaient promis de veiller sur Rose et Dolly, nous laissant un pincement au cœur. Je passai le trajet à parler à mon père qui me raconta mille et une choses sur son passé, avant et après notre naissance. Ses récits sur la vie à Xing et leur vision de l'élexirologie me mettaient l'eau à la bouche, me donnant envie de partir à l'aventure. Cela aurait sans doute été le cas d'Edward s'il n'avait pas boudé la compagnie de son père, en me faisant sentir au passage qu'il était un peu jaloux.

Je ne m'en inquiétais pas trop, sachant que j'allais passer du temps seul avec lui à l'avenir et qu'il n'était pas seul avec ses démons.

Quand Roxane ne s'amusait pas à le taquiner en le menaçant de ressortir quelques anecdotes honteuses, c'était au tour de Winry de ne pas lâcher la grappe à mon frère, se comportant comme une sœur : tendre et pénible à la fois. Je la sentais partagée entre l'envie de prendre soin de lui et celle de le punir, laissant Edward bien désarmé face à son comportement contradictoire. De mon côté, je n'intervenais pas, supposant que c'était sa manière à elle d'apprivoiser l'idée désagréable qu'Edward et Mustang aient pu être amants.

Plus encore que trahie, elle m'avait avoué après son aveu qu'elle s'était sentie inquiète pour mon frère. Une opinion partagée, car je n'avais pas plus d'affection pour cet homme en ayant retrouvé tous mes souvenirs. Il était arriviste, dur et froid, et si l'on faisait le compte de ses actions passées, entre Ishbal, la mort des parents de Winry et l'évasion de Hawkeye qu'il avait arrangée en simulant sa mort à l'insu de tous, il était difficile de considérer qu'il puisse être une bonne personne.

Seulement, en dépit de tout cela, Edward l'aimait. Même en connaissant ses actions passées. Même si leur relation s'était arrêtée sur une note catastrophique. Et comme je savais que mon frère n'était pas un abruti, j'avais décidé de mettre mes réticences de côté et de le soutenir autant que possible plutôt que de le juger pour des sentiments auxquels, après tout, il ne pouvait pas grand-chose.

Il devait bien y avoir, chez Mustang, quelque chose digne d'être aimé. Edward le voyait, même si j'en étais incapable… je pouvais bien respecter cela. Surtout quand mon frère avait à ce point besoin de soutien.

Notre arrivée à East-City se fit dans une ambiance de joyeux chaos. Le retour des survivants de Liore créa de nombreux remous. L'incrédulité des habitants d'East-City en voyant revenir leurs proches présumés morts donna aux rues une atmosphère de liesse désordonnée.

Au milieu de ce désordre, notre rencontre avec Grumman passa d'autant plus inaperçue que l'excentrique Général s'était travesti pour l'occasion. Hugues réagit comme si c'était tout à fait prévisible, mais mon frère, Winry et moi étions davantage désarçonnés. Il aurait dû avoir l'air ridicule, avec sa tenue à froufrous et son imposante moustache, mais son enthousiasme et son absence de complexes avaient au contraire quelque chose de merveilleux. La conversation, dans la salle arrière d'un bar de quartier, fut d'une efficacité redoutable, nous laissant confiants et déterminés à agir.

Je restai quand même décontenancé à l'idée que c'était cet homme excentrique et bourré d'humour qui gouvernait ma région natale et avait provoqué la Sécession de l'Est. Edward ne prononça pas un mot au sujet de Grumman après l'entrevue, mais je devinai que ce vieil homme qui jouait des apparences sans le moindre complexe devait lui avoir laissé une forte impression.

— Bon… c'est le moment de se séparer… annonça Hohenheim d'un ton grave.

Je n'aimais pas trop les départs, mais j'avais au moins cette pensée réconfortante que, grâce à notre empathie anormale, j'allais garder une forme de lien avec mon père.

Après tout, je l'avais déjà retrouvé en rêve.

Je le serrai dans mes bras, me demandant tout de même dans un coin de mon esprit si j'allais avoir l'occasion de le revoir, de l'enlacer de nouveau. Je décidai que oui et le serrais d'autant plus, comme pour sceller cette promesse à moi-même.

Pendant ce temps, Hugues avait happé mon frère et Winry contre lui dans de grandes effusions théâtrales dans lesquelles il était difficile de savoir où s'arrêtait l'inquiétude et où commençait le surjeu. J'eus droit au même traitement, puis je vis le grand barbu étreindre la moto en commentant d'un ton ému les services rendus, diminuant d'autant la valeur de ses démonstrations d'affection envers nous.

— Prends-en grand soin, Edward, d'accord ?

— Bien sûr que j'en prendrai soin, vous me prenez pour qui ?

— Hugues, si vous confiez cette moto à Ed, vous ne la reverrez jamais, annonça la blonde en posant une lourde main sur son épaule.

— WINRY ! !

— On parie ?

— Ne pariez pas avec elle, soufflai-je aussitôt à Hugues.

— Pourquoi ?

— Parce que ça peut vous coûter cher, répondit Edward d'un ton las.

— Ça vaaaaa, je te fais crédit !

— Encore heureux que tu me fais crédit, ça fait six mois que j'ai plus accès à mon compte en banque ! Tu veux que je te payes comment ?

— Dois-je te rappeler que tu en es à ton quatrième automail en un an ?

— EH ! Le deuxième marchait encore ! C'est toi qui as voulu le remplacer par ton projet de latex, là !

— Et ça t'a beaucoup servi, n'est-ce pas ?

Edward marmonna qu'elle était manipulatrice et Winry se défendit en disant qu'elle choisissait ses matériaux pour leur qualité et l'amour de l'art. Et comme les derniers automails qu'Edward avait adoptés étaient composés de damassé, il était dur de lui donner tort. J'admirais depuis longtemps le travail de mon amie d'enfance, mais sur ce coup-là, elle s'était surpassée.

Les adieux s'éternisèrent plus longtemps que nécessaire, puis Hugues et Hohenheim nous quittèrent pour la gare ou Hohenheim allait partir pour Lacosta. De notre côté, nous nous dirigions déjà vers l'extérieur de la ville pour rejoindre l'allié qui devait aider Roxane et Winry à mettre en place une ligne téléphonique secrète. Izumi nous accompagnait avant de retrouver Hugues, pour connaître l'organisation technique de cette fameuse ligne de liaison et « vérifier que nous étions entre de bonnes mains. »

J'avais à peine quitté mon père qu'il me manquait déjà, mon cœur serré par la prise de conscience que même ce père immortel et absent n'était pas éternel. Le souvenir de son bras nécrosé me hantait.

Mon frère, lui, semblait plus affecté par sa séparation avec Hugues et nerveux d'arpenter les rues comme si c'était normal, comme s'il n'avait pas été recherché par l'Armée pendant des mois. Si le nom du Fullmetal Alchemist était partout sur les lèvres, il passait tout à fait inaperçu dans cette ville immense, aux habitants distraits par les retrouvailles. Il faut dire qu'il avait prudemment troqué sa tenue de héros contre des habits féminins et renfilé sa perruque noire pour aller au rendez-vous fixé par Grumman.

— Ça me rappelle quand tu étais allé voir Greed avant l'attaque, s'en amusa Winry.

— Avant l'attaque ? demanda Izumi.

— Si je me souviens bien, fit Roxane, tu t'étais travesti pour aller rencontrer l'Homonculus à la tête des Snake & Panthers pour les prévenir de l'attaque de l'Armée. J'ai bon, Ed ?

Oh non.

— Quoi ?! Edward… gronda Izumi.

— Oui, Maître ? fit mon frère d'une petite voix.

— Dois-je comprendre que tu as fait le mur lors de ton séjour chez moi pour aller dans un bar rempli de personnes dangereuses à mon insu ?

— Mais Winry, Roxane, pourquoi vous avez dit çaaaaa ? gémit Edward. On aurait pu garder le secret pour toujours…

— Ça devait arriver un jour, soupirai-je, fataliste.

Izumi nous regarda d'un œil noir, fit craquer ses doigts puis finit par lâcher un soupir.

— J'aurais dû me douter que vous n'alliez pas louper une si belle occasion de vous mettre en danger… Vraiment, vous êtes irrécupérables.

Il y a quelques mois encore, elle nous aurait donné une bonne correction après avoir appris ça. Mais plus maintenant. Ou elle avait changé… ou elle nous considérait maintenant comme des adultes, responsables de nos actes.

Dans tous les cas, la tannée ne me manquait pas.

— Eh, j'ai bien appris ma leçon, non ? fit Roxane avec un sourire trop marqué pour détourner la conversation.

— Si c'est pour balancer des informations inappropriées, tu n'as pas de quoi en être fière ! rétorqua mon frère, lui arrachant un rire.

Elle lui ébouriffa les cheveux, il grommela en réinstallant sa perruque qu'elle avait fait bouger, puis nous arrivâmes à l'adresse annoncée. Izumi fit sonner la cloche qui se trouvait au niveau de la grille, qui tinta joyeusement, me rappelant les moutons de Resembool.

La porte s'ouvrit, laissant échapper un bébé vacillant.

— Sarah, non ! Attends ! s'exclama une voix masculine.

Le son sourd de quelque chose qu'on laissait tomber, et la porte s'ouvrit plus grand, laissant voir un homme aux cheveux noirs, penché sur la fillette pour la retenir à l'intérieur d'un mouvement de bras.

— Léonie, je vais avoir besoin de ton aide !

— Oh, fit Edward.

— Oh.

Roxane, qui avait eu la même réaction une fraction de seconde après lui, laissa son visage être envahi par un large sourire.

— J'le crois pas… Fuery ?!

— C'est lui l'allié pour la mission ? !

L'homme, pas très grand, se redressa et ouvrit de grands yeux émerveillés derrière ses lunettes en découvrant qui venait de sonner, et je le reconnus enfin.

— C'est pas vrai, c'est vous ?! s'exclama-t-il

Une femme qui devait faire sa taille entra dans le champ de vision et captura dans ses bras le bébé qui avait manifestement de grands désirs d'exploration, et il courut vers nous pour ouvrir le portail. Je remarquai que le bout de sa manche gauche flottait dans le vide et eut un coup au cœur en comprenant ce que cela signifiait. Je jetai un coup d'œil à mon frère et su qu'il l'avait vu aussi. Il avait blêmi.

— Je ne savais pas qui Grumann allait m'envoyer pour la mission qu'il me proposait, mais si je m'attendais à ça… Je suis trop heureux de vous revoir ! s'exclama-t-il en serrant Roxane contre lui de son bras valide avant d'en faire autant avec Edward, non sans l'avoir scruté avec attention. Comment vous allez ? Oh, je suis tellement soulagé pour vous, depuis le temps qu'on attendait de vos nouvelles, à toutes les deux ! Entrez, même si on ne va pas rester longtemps. On a du travail, n'est-ce pas ? Et toi, Alphonse, qu'est-ce que tu as grandi !

Fuery me salua à mon tour, ainsi que Winry, puis se fit présenter Izumi qui lui serra sa main. Il désigna ensuite la porte d'entrée de son moignon, et tout le monde le suivit.

Sa sœur Léonie nous offrit du thé, tandis que sa fille tentait d'escalader les genoux de Winry qui s'en amusa et l'aida à grimer dessus. Il nous résuma les événements de son point de vue, éludant son amputation, résumant les nouvelles des militaires. Jean allait bien, si ce n'était que Roxane lui manquait terriblement. Il portait son alliance en collier en attendant le jour où il pourrait la lui remettre au doigt. Aux dernières nouvelles, il était terriblement en colère contre Mustang, mais quand ils avaient perdu contact, il ignorait encore la vérité sur ce qui était arrivé à Riza et le fait qu'il était en train de mettre en place un plan avec la complicité de Gruman.

— Et Andy, comment va-t-il ? s'inquiéta mon frère. J'ai entendu dire qu'il avait été gravement blessé…

— Plus de peur que de mal ! Au début, les soignants se sont demandé s'il pourrait encore marcher, mais au bout du compte, il s'en sort avec moins de séquelles que moi, ajouta le petit militaire avec un sourire mélancolique. Il doit être en train de faire sa rééducation à l'heure qu'il est.

Ed poussa un soupir, tandis que Fuery poursuivait.

— Officiellement, je suis en convalescence, mais en réalité, je ne peux plus travailler avec ma nouvelle condition, fit Fuery en levant son moignon. J'étais d'autant plus étonné que Grumman fasse appel à moi… j'ai mieux compris quand il m'a expliqué la nature de la mission et précisé qu'il y aurait un mécanicien peu expérimenté, mais prêt à suivre mes instructions.

— Ça sera moi, répondit Winry en levant le bras, un large sourire aux lèvres.

Nous connaissions assez peu Fuery, elle et moi, mais il était impossible de ne pas éprouver de sympathie pour lui, et l'idée qu'il soit aux côtés de Winry pendant le périple me réconfortait.

— Alors, tu vas vraiment partir en mission ? soupira la sœur de Fuery, son plateau calé sous le bras, la mine inquiète. Malgré ce qui t'est arrivé ?

— Oui… je sais que tu t'inquiètes pour moi, mais… C'est une mission qu'on m'a donnée, et je dois l'accomplir. Pour le pays. C'est pour ça que je suis rentré dans l'Armée, après tout.

— Tu es rentré dans l'Armée pour travailler dans les télécommunications et avoir des congés payés, corrigea sa sœur avec un mélange d'acidité et de tendresse. Tu n'as pas signé pour aller au front.

— Je sais, mais… Je dois quand même le faire. Merci pour ton aide ces derniers mois. Je te revaudrai ça, sœurette.

— Reviens-moi indemne, je ne te demande rien de plus.

— Je ferai de mon mieux.

— … je crois qu'elle a fait… annonça Winry d'un ton penaud en soulevant par les aisselles la môme malodorante.

Sa mère se précipita pour la récupérer en s'excusant et aller la changer, nous laissant reprendre notre discussion. Je surpris un regard endolori d'Edward quand il les suivit des yeux et compris qu'il pensait à Rose autant qu'à lui-même. Fuery nous expliqua brièvement le fonctionnement du réseau téléphonique et la manière dont nous devions créer un circuit hors standards, qui traverserait la région sud pour rejoindre Central.

— Pourquoi ne pas passer directement par la frontière ? demanda Roxane. Ça demanderait moins de travail, non ?

— Ce serait trop risqué pour nous, la zone est très instable. Et puis, si l'appel est identifié comme venant de l'Est, cela attirera trop l'attention. Ici, le but est qu'en appelant un numéro de téléphone anodin dans le sud, Central puisse contacter l'Est directement.

— Metso est très instable aussi, fit remarquer Izumi. Passer par cette région ne sera pas une partie de plaisir…

— Vous nous accompagnerez ?

— Malheureusement, non. Je suis venu vérifier que la bande était entre de bonnes mains, mais je vais devoir rejoindre Hugues pour voir avec lui comment l'aider à défendre la région. C'est pour ça que je vous incite à la prudence.

La réunion continua encore un moment, interrompue par un bébé cul nu qui fit irruption dans le salon en riant, puis Izumi prit congé, nous serrant dans les bras comme si c'était la dernière fois.

Cela pourrait bien être la dernière fois.

Elle nous quitta, puis Fuery fit ses adieux à sa famille, son sac de voyage à l'épaule, et nous repartîmes sans attendre pour prendre le train en direction de la ville la plus proche de la frontière sud. Edward récupéra la moto qui stationnait à proximité de la gare, puis batailla à un guichet pour payer le supplément qui lui permettrait de l'emporter en train. Le voir ainsi m'amena un sourire en repensant à Hugues qui lui avait donné la responsabilité de cette moto.

Mais voilà, Hugues nous avait quittés, Izumi aussi, et bientôt, Edward et moi allions devoir dire adieu à la petite troupe pour prendre un autre chemin et fouiller des rayonnages poussiéreux, en quête de réponses…

Il était déjà tard à notre arrivée au terminus du train. Fuery se dépêcha de nous guider jusqu'à l'appartement dont Grumann nous avait confié les clés. Le trio Edward-Roxane-Fuery anima la soirée, nous donnant un aperçu de ce à quoi pouvait ressembler l'ambiance du Bigarré. Edward me poussa à chanter en duo avec lui, ce que je fis fort maladroitement, mais avec grand bonheur.

Durant tout le temps que je passai assis dans le canapé aux côtés de Winry, elle me serrait la main et je sentais mes oreilles me brûler. Je ne savais pas ce qui était le plus embarrassant, entre le regard moqueur de Roxane, les poings serrés dans un encouragement muet de mon frère ou le regard interrogateur de Fuery, mais le résultat était que je ne savais plus où me mettre.

Puis vint la réalisation que cette nuit était sans doute la dernière que j'allais passer avant longtemps aux côtés de Winry. J'aurais aimé lui dire ce que je ressentais, me persuader que je n'aurais pas grand-chose à perdre puisque la honte pourrait toujours se dissoudre dans notre séparation, mais je n'en eus ni l'occasion ni le courage. À la place, je fus condamné à l'insomnie, tandis que les ronflements d'Edward entraient en concurrence avec ceux de Winry, me laissant seul avec un grand sentiment de lassitude.

Les préparatifs reprirent le lendemain matin, avec une ambiance indolente et joyeuse qui semblait à la fois réconfortante et absurde quand on songeait à ce qui nous attendait.

— Nous, on reste ici le temps de préparer le départ de la ligne, annonça Fuery. Vous pourrez essayer de nous appeler à ce numéro dans trois jours. C'est une de nos escales prévues, ça nous permettra d'échanger des nouvelles.

— Merci, soufflai-je en prenant le papier qu'il me tendait pour le glisser dans la pochette contenant les os de Lust et de ma mère, que je portais sur moi en permanence.

— Vous allez arriver en plein dans les lignes ennemies, faites attention à vous.

Roxane me serra dans les bras, suivie de Winry, que j'enlaçais un peu plus longtemps que nécessaire.

Je ne veux

Vraiment pas

La quitter.

Je restai là, tremblant presque à l'idée qu'il lui arrive malheur, effrayé de réaliser à quel point son absence allait me laisser vulnérable. Puis je me décidai à la lâcher et la laisser s'écarter. Je pris une inspiration, plus maladroit que jamais, et comme je n'avais pas les mots justes, que je n'allais pas faire une déclaration maintenant, je fis la seule chose qui me vint à l'esprit.

— Nos vies sont appelées à se recroiser, soufflai-je en reproduisant contre ma poitrine le geste que Rachel m'avait appris.

Winry m'imita, avec un sourire gêné, se souvenant de ce geste dont je lui avais parlé des semaines auparavant. Puis elle avança d'un pas et leva la main pour faire une toise. Elle la passa sur sa tête, puis au-dessus de la mienne, effleurant mes cheveux au passage.

— Tu vas bientôt me dépasser, fit-elle remarquer d'un ton que je ne parvins pas à interpréter.

Puis elle m'embrassa la joue, un baiser maladroit qui tombait presque à la commissure des lèvres et me fit détourner les yeux. Edward acheva ses adieux et je partis avec lui, confus et écarlate.

Ce n'est que bien plus tard, alors que nous roulions entre les champs et qu'Edward me demandait ce que signifiait le geste que j'avais fait, que ce souvenir me revint en mémoire dans un éclair de lucidité.

« Tu vas bientôt me dépasser. »

Je ne comprenais pas pourquoi elle m'avait prononcé ces mots, jusqu'à ce que le souvenir honteux de ma déclaration refasse surface.

« Quand je t'aurai dépassée en taille, je te proposerai de sortir avec moi. »

Oh merde, c'est vrai que j'ai dit ça.

Je laissai tomber mon front casqué contre le dos d'Edward qui conduisait la moto et le fis sursauter.

— Ça va, Al ? Tu veux que je m'arrête ?

— Ça va… je viens juste de me souvenir d'un truc particulièrement honteux.

— Oho ! Si tu me dis ça, tu sais que je vais vouloir savoir de quoi il s'agit ?

— Plutôt mourir, articulai-je, les joues en feu.

— Ohhh, t'es pas drôle. Je vais me concentrer sur la route pour l'instant, mais ne crois pas t'en tirer à si bon compte. Ça sera le sujet de la prochaine pause repas !

Je me traitai intérieurement d'idiot, tenté de jurer tous les tons en réalisant bien trop tard que le geste de Winry était une invitation.

Elle n'était pas mesquine — à part avec Edward — et n'aurait pas évoqué ce moment embarrassant s'il n'y avait pas eu une intention derrière. Si l'idée la gênait autant qu'à cette époque, elle aurait juste laissé mourir ce souvenir en évitant soigneusement de l'évoquer.

Mais ce n'était pas ce qu'elle avait fait.

J'avais beau m'en être persuadé, ses lèvres au bord des miennes n'étaient pas un hasard.

Alors j'implosais en silence à l'arrière de la moto, seul avec cette crise de conscience que je ne me sentais pas encore prêt à partager avec mon frère, qui allait, au choix, se réjouir pour deux ou lever les yeux au ciel face à notre relation pataude.

J'avais encore du mal à réaliser tout ce que cela pouvait signifier et je me sentis perdu dans l'infini des possibles, avant de me rappeler que rien de tout ça ne se passerait tant que nous n'aurions pas réussi à contrecarrer les plans de Dante.


J'étais bien candide, pensai-je en me remémorant ces moments de flirt et cette légèreté passée.

C'était le même genre de décor, plongé dans la lumière du crépuscule, la même moto, le même Edward drapé dans une veste en cuir noir… sauf que cette fois, c'était vers Central-City que nous roulions à toute vitesse, et que l'espoir grisant de mieux comprendre était remplacé par un deuil de plomb.

Nous savions que Winry, Roxane et Fuery étaient sains et saufs, que Hawkeye les avait rejoints. Les appeler avait été un de nos premiers réflexes. Mais il n'en restait pas moins que Metso était morte, qu'une transmutation de pierre philosophale avait de nouveau eu lieu, sans que nous soyons parvenus à l'anticiper, encore moins à l'empêcher.

Des milliers de gens avaient disparu et nous n'avions rien pu faire. Edward bouillait de rage, et moi, je me sentais encore fragilisé par le choc. Notre départ pour Central n'était pas une option — il fallait agir, et pour ça, il fallait le carnet de Dante. Seulement, nous n'avions fait qu'effleurer la surface des connaissances accumulées dans la bibliothèque, et si nous étions repartis avec un sac à dos chargé de manuscrits et incunables à la valeur inestimable, je craignais que nous soyons passés à côté de l'information essentielle, celle qui nous permettrait de comprendre Dante.

— À droite, lâchai-je d'une voix machinale.

Edward ne répondit rien, mais hocha la tête avant d'obliquer dans le chemin de terre au carrefour suivant. Si la région de Metso était désertée suite au massacre, nous approchions de la frontière, et la zone était plus peuplée. Grumann pouvait bien nous traiter en ami, nous étions toujours recherchés par l'Armée dans le reste du pays. Pour éviter les problèmes, j'utilisais mon pouvoir d'empathie pour contourner les rencontres.

Il ne fallait pas que l'on nous capture. À aucun prix.

Une embardée manqua de me faire tomber et je me raccrochai à mon frère dans un sursaut. Il avait pris le virage trop serré, manquant de nous envoyer dans le fossé. Il ralentit et tourna légèrement la tête pour mieux se faire entendre.

— Je fatigue… On cherche où s'arrêter pour la nuit ?

— Oui.

Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles nous roulions en silence, puis je repérai une bergerie vide au loin et hélai mon frère.

— Là-bas !

— Bien vu !

— Ne roule pas aussi vite si tu es fatigué.

— Oui monsieeeeur, ânonna mon frère d'un ton traînant.

Il obéit tout de même. Le temps d'arriver à la bâtisse, il faisait nuit noire. Edward coupa le moteur et le phare, en s'éteignant, nous plongea dans une obscurité piquetée d'étoiles.

Je sautai au bas de la moto et m'étirai, fourbu après une nouvelle journée passée à rouler en ne s'arrêtant que pour manger sur le pouce quelques conserves. Edward fit de même à gestes plus lents, sous l'emprise d'une fatigue plus profonde. Sachant que la conduite était un gros effort, j'empoignai d'autorité le guidon de la moto pour la mener à l'intérieur de notre refuge. Je l'appuyai contre le mur du fond, et Ed me suivit, allumant sa lampe.

— Ça sera très bien pour la nuit, souffla-t-il. Merci d'avoir trouvé ça.

J'allumai ma propre lampe torche et la braquai vers lui. Il était blême. Épuisé.

— Assieds-toi, Ed, tu en as assez fait.

Il se laissa tomber là où il était, poussant un soupir.

— J'ai un respect renouvelé pour Hugues… je n'avais pas réalisé à quel point conduire longtemps pouvait être crevant.

— Tu te débrouilles très bien, répondis-je en fouillant dans le sac pour en tirer des allumettes.

J'avais repéré un stère de bois dans un coin et partis fouiller pour préparer un feu tandis que mon frère se laissait tomber en arrière, fixant le plafond d'un œil vide. Je sentais son appréhension, mais préférais attendre qu'il parle de lui-même.

— J'ai du mal à réaliser qu'on va revoir Mustang, avoua-t-il d'une voix monocorde.

— … c'est sûr que ça risque d'être assez bizarre, comme retrouvailles, après tout ce qui s'est passé entre vous, admis-je en grattant l'allumette.

La flamme bondit, s'évanouit, puis s'accrocha, petite, mais solide, aux brindilles du foyer. Le feu partait bien.

— Je suis content que tu sois là. Je n'aurais jamais eu le courage d'y aller tout seul. Il doit tellement me détester…

— Il faudra que vous mettiez les choses à plat, tous les deux.

— Je n'y vais pas pour ça… j'y vais pour le carnet, pour Dante.

— Mais tu devras quand même lui parler de ce qui s'est passé entre vous. Vous n'arriverez pas à travailler ensemble si vous ne faites pas le ménage et je n'ai pas envie d'être au milieu d'une ambiance de merde.

— … pffff.

— Courage. Ça va aller. C'est juste un mauvais moment à passer.

— Il paraît.

Le silence s'attarda, tandis que je fouillais dans le sac pour chercher quelques réserves. Il nous restait des boites de conserve. J'ouvris l'une d'elles pour la mettre à réchauffer au-dessus du feu.

— J'ai peur… murmura-t-il.

— Je comprends.

— J'ai peur, mais j'ai quand même envie de le revoir. Enfin… je sais que tu ne dois pas avoir envie de m'entendre dire ça, mais je l'aime toujours.

— Ça va, je ne suis pas Winry, non plus.

— Aaaah… Winry et son coup de me dire que j'ai des goûts de chiottes… je suppose que je l'ai bien mérité.

— Je ne dirais pas ça. Par contre, c'était un peu drôle, comme réponse, avouai-je avec un sourire en coin.

— Allez, il vaut mieux en rire… C'est sûr que notre histoire est ridiculement tragique. Comment je suis censé rattraper ça, hein ? J'ai tellement merdé…

— Tu lui diras la vérité, répondis-je d'un ton apaisant. Ce qu'il en fera après, ça, tu n'as pas de pouvoir dessus.

— Depuis tu es aussi sage ?

— … Je ne sais pas… ça me paraît juste logique.

— Hm… ça fait de grandes leçons, mais c'est pas fichu de dire se déclarer à Winry !

— Hé ! C'est mesquin de remettre ça sur le tapis !

— Ahahah !

Son rire donna enfin à mon frère l'élan qui lui manquait pour se rasseoir. Il s'épousseta négligemment, couvert de terre argileuse, puis se pencha vers le repas avec un regard gourmand.

— N'empêche… elle t'a presque roulé un patin sur le pas de la porte.

— Elle n'en a peut-être pas fait exprès, répondis-je, écarlate.

Edward eut un rire gras.

— Bon, on fait un point sur ce qu'on sait ? suggérai-je. Peut-être qu'après une journée de route, notre cerveau aura pondu de nouvelles choses ?

— Tu veux détourner la conversation.

— Peut-être. Mais avoue que ça serait bien de ne pas perdre de vue la raison pour laquelle on va à Central-City.

— Oui, Dante. La Pierre. Putain, quelle saloperie cette nana.

Ni lui ni moi n'avions envie d'y penser. Mais il fallait faire face. Edward retira sa veste de cuir pour l'étaler à même le sol et m'aider à poser dessus les précieux livres que nous avions volés. Ils sentaient le coton humide, le cuir et la poussière, et étaient, pour certains, ornés de dorures magnifiques. Quand nous étions venus, la première fois, la bibliothécaire attitrée de Dante nous avait donné des instructions strictes pour conserver les ouvrages : utiliser un lutrin propre, mettre des gants…

— Je me demande quelle tronche ferait Lynn en nous voyant, commentai-je d'un ton absent.

— Lynn est morte. Il faut que tu t'en souviennes, pour ne pas te laisser désarçonner si tu rencontres Dante maintenant qu'elle a pris son apparence.

— Je sais… soupirai-je. Ça reste triste.

C'était une femme à la fois austère et gentille, qui aurait mérité un autre dessein que de se faire déposséder de son corps. Elle aurait été indignée de nous voir poser des manuscrits du quinzième siècle sur une veste de cuir encore chaude d'avoir été portée, près de la terre battue, du feu et des raviolis en boite.

— Les livres sont faits pour être lus, rappela mon frère d'un ton pragmatique, avant de feuilleter le premier de la pile. D'ailleurs, Dante ne s'en est pas privée, elle.

Je hochai la tête. C'était le privilège d'une personne immortelle, de pouvoir amasser une immense bibliothèque et en connaître les moindres recoins. Nous étions peut-être entrés dans les lieux par effraction et avec l'intention de piller le savoir de notre ennemi, mais je n'avais pas pu m'empêcher de me sentir intimidé par cette immense pièce, avec ses rideaux bordeaux tirés sur les fenêtres et ces larges étagères ployant de livres sans âge, séparées par quelques tentures tantôt figuratives, tantôt symboliques.

L'une d'elles était ornée du symbole de Dante, un serpent ailé enlaçant une croix couronnée, dont Izumi, Edward et moi avions hérité. Je m'étais fait la réflexion que si je l'avais porté comme un emblème, je n'avais jamais pris le temps de me demander quel était son sens profond. Peut-être qu'Izumi le connaissait davantage ? Je lui avais posé la question lors d'un appel, mais elle m'avait répondu que si elle avait adopté ce signe, c'était avant tout parce qu'il était associé à une Alchimie au service du peuple, que les gens se tournaient spontanément vers ce symbole pour rechercher de l'aide. C'était pour elle une manière de s'opposer à l'Alchimie d'état.

Une pensée ironique quand on connaissait la vérité sur Dante.

Il nous avait fallu deux jours et une curiosité excessive de la part de mon frère qui avait sondé les lieux par Alchimie, en quête d'ouvrages cachés, pour déclencher le mécanisme dissimulé derrière une tenture rouge et ouvrir la porte de sa réserve secrète. Moins spectaculaire qu'on aurait pus l'imaginer, il s'agissait d'une simple étagère qui s'ouvrait comme une porte, dévoilant quelques rangées de livres disparates, carnets et autres affaires : tantôt extraordinairement vieux ou précieux, tantôt plus banals. Certains dans notre langue, d'autres dans celle d'Aerugo ou de Xing. Il y avait aussi des notes et croquis de cercles, si complexes et bâclés qu'ils en étaient illisibles, des carnets, des cartes d'Amestris ou du continent tout entier, des calques roulés…

Edward avait voulu dérouler un de ces calques, convaincu qu'il allait y découvrir un cercle à faire coïncider avec un de ces plans, mais le papier, trop vieux et fragile, tomba en poussière dans ses mains. Nos tentatives de sauver le support par Alchimie ou de reconstituer le plan à partir des morceaux furent vaines : nous ne savions pas comment dérouler ces feuilles sans les détruire et il fallut renoncer à ce qui nous aurait sans doute éclairés sur les plans de Dante.

— Elle avait des plans du pays, et quand on voit sa forme circulaire, il y a de bonnes raisons de penser qu'elle voulait faire un cercle à l'échelle d'Amestris. Après tout, maintenant qu'on sait qu'elle est là depuis sa fondation, il est peu probable que nos frontières actuelles soient un hasard.

— Mais je vois mal pourquoi elle ferait une pierre philosophale à l'échelle du pays… surtout maintenant qu'on sait qu'elle en a déjà une.

Edward saisit un des carnets.

— Une fois qu'une pierre philosophale parfaite est créée, il semble que sa taille ait peu d'effet sur ses propriétés. Elle finira par s'épuiser, comme tout, mais même si elle sera plus longue à s'épuiser, une pierre beaucoup plus grosse n'a pas de grandes conséquences sur ses capacités. En tout cas, ce sont les conclusions qu'elle a tirées ici, rappela-t-il en ouvrant ledit carnet à une page où il avait glissé des notes. Donc, je pense que c'est autre chose.

— Si ce n'est pas pour créer une pierre philosophale, à quoi un cercle aussi gigantesque peut-il servir ?

— Je ne sais paaaaas, et ça m'énerve, grommela mon frère en se massant les tempes. Surtout qu'Amestris est son pays, donc je la vois mal le détruire ? Dans ce cas, autant aller tracer un cercle à Aerugo pour utiliser la vie de ses ennemis, non ?

— Tu penses que le cercle est déjà prêt ? murmurai-je.

— Elle a eu des siècles pour le faire.

— … Touché.

Je me penchai sur les livres, et pris l'un d'entre eux : un manuscrit de Xing à la reliure brodée de lainages multicolores. L'ouvrage était richement illustré, mais incompréhensible pour lui comme pour moi. Je pris le livre sur mes genoux pour ne pas forcer sur la reliure et ouvris les pages pour les feuilleter, encore et encore. Aux estampes d'art se mêlaient des schémas plus scientifiques, et le livre semblait parler de toutes sortes de sujets, comme une sorte d'encyclopédie poétique dans lequel il était difficile de distinguer les dessins censés représenter des choses réelles comme des plantes ou le fonctionnement du corps humain de ceux qui formaient des allégories de concepts philosophiques. Il aurait fallu pouvoir déchiffrer les textes pour ça, et aucun de nous deux n'en était capable.

Il aurait fallu que père soit là… mais il est encore en train de renforcer les frontières de Lacosta, et c'est important aussi… Est-ce que j'aurais dû prendre sa place pour qu'il aille enquêter avec Edward ? Je ne me sens pas très utile ici…

Il me suffit de me remémorer l'expression de mon frère quand il était à proximité de notre père pour comprendre que cela n'aurait sans doute pas été une bonne idée. Edward était rancunier, envers lui en tout cas, et cela aurait rendu les recherches encore plus laborieuses.

— Pourquoi elle avait autant d'ouvrages de Xing dans cette réserve ? Quel rapport a l'élexirologie avec son plan ? demandai-je.

— J'imagine mal qu'on puisse faire un cercle d'élexirologie à l'échelle d'un pays… ou alors, ça aurait un rapport avec les Homonculus… mais lequel ? Je ne comprends toujours pas.

— Les Homonculus viennent de la Porte, est-ce que ça aurait un rapport à ça ? Elle voudrait rouvrir la Porte ?

— On a bien vu ce que ça donnait, grimaça Edward.

— Qu'est-ce qu'il y a derrière la porte ? murmurai-je.

— Une espèce de néant horrible avec des mains qui essaient de te mettre en miettes ? répondit mon frère d'un ton acide.

— Non, mais… après.

— Après ?

Je ne répondis pas, parti dans des pensées trop abstraites. Je tournai la page machinalement et vis un dessin de dragon se lovant en deux boucles qui formaient un huit allongé. À l'intersection, il ouvrait une large gueule remplie de plusieurs rangées de dents d'un blanc pur, s'apprêtant à dévorer sa propre queue noire. Le long de son corps souple, des paires d'ailes et de pattes s'écartaient dans des poses désarticulées. Il roulait son œil rond, semblant me fixer à travers la réalité, la tête couverte d'une abondante crinière dansant comme des algues au fond de l'eau, qui se prolongeait le long de son corps noueux. Je suivais du doigt le corps noir de l'animal aux écailles rectangulaires, couvertes de fins motifs rehaussés à la feuille d'or. J'étais happé par la présence et le sentiment d'étrangeté familière que provoquait chez moi cette illustration.

Je me perdis dans la contemplation de l'illustration fourmillant de détails pendant assez longtemps pour que cela attire l'attention de mon frère et qu'il se penche par-dessus le livre.

— On dirait un peu Ouroboros, fis-je remarquer.

— Ouroboros est un serpent. Et il ne fait qu'une boucle.

— Peut-être que chaque pays a sa représentation.

Sa représentation de quoi ?

L'Ouroboros était un symbole évident de l'Alchimie. Quelque chose qui avait toujours été là et que je n'avais jamais questionné au-delà du « un est tout, tout est un » enseigné par Izumi, convaincu d'avoir compris ce qu'il représentait. Mais la vérité, c'est que les années étaient passées sans que je cherche à savoir davantage ce qu'il signifiait.

Je restais là, méditant, laissant des souvenirs brumeux affleurer. Il y avait la légende de Rachel sur Arimanne, le dragon démon qui faisait trembler la terre à chaque battement d'ailes et qui avait failli détruire le monde, et puis, autre chose, quelque chose de trop ténu, fragile, prêt à s'échapper.

Heureusement, Edward s'était replongé dans sa propre lecture, feuilletant les carnets de Dante dans l'espoir de déchiffrer quelques mots de plus, d'esquisser les bases de la structure de son cercle. Il était convaincu que c'était par ce genre d'indices tangibles que nous pourrions révéler son plan et le contrecarrer, mais ne me reprocha pas mes rêveries, trop absorbé par sa propre quête.

Je laissai rouler dans mon esprit images et question. Ouroboros, représentation du monde et de son éternel recommencement. Arimanne, le démon dont le réveil faisait trembler des pays entiers. Les légendes racontées par Rachel. Le Lemniscate, ce huit couché qu'on utilisait pour symboliser l'infini, mais qui semblait avoir un sens caché. L'emblème de Dante que nous avions hérité par Izumi et portions comme une promesse.

Un éclair de lucidité me frappa et j'entrouvris la bouche, débordé par une révélation sans mots. Toutes ces choses qui semblaient n'avoir rien à voir venaient de se fondre en une seule et même idée, et, un instant, je vis ce que cela signifiait. Puis, comme un de ces stéréogrammes dissimulant une image en trois dimensions, la vision s'évanouit, trop difficile à maintenir.

Je restai là, silencieux, assimilant l'idée, tâtonnant pour assembler de manière plus factuelle cette intuition à priori absurde.

— … Ed ?

Un silence épais. Mon frère s'était perdu dans ses propres recherches.

— Ed ?

— … Mh ?

— Je crois que j'ai compris quelque chose. À propos des symboles, j'ai une intuition.

— Comment ça, compris ? Genre, tu as une révélation sur le plan de Dante ? Comme ça ?

Il avait claqué des doigts en guise de démonstration et son ton m'agaça. Je compris qu'il réagissait comme lorsqu'il parlait avec Papa, que j'avais dû lui rappeler d'une manière ou d'une autre. Je ne répondis rien et laissai passer un silence assez long pour qu'il se rende compte du ton qu'il venait d'employer.

— Ed, je ne te demande pas de me croire, je ne te dis pas que j'ai la réponse à nos questions, mais je crois avoir une vague théorie.

— Une théorie basée sur quoi ?

— … Une intuition ?

Mon frère me jeta un regard méfiant par-dessus le feu, puis soupira face à mon silence. Il avait dû se rendre compte de lui-même que son ton était désagréable, et qu'il était sans doute dû en grande partie à la journée passée à conduire en évitant de croiser des inconnus.

— Je suis désolé. Je suis un peu sur les nerfs.

— Je sais, moi aussi. J'essaie de t'expliquer mon idée, et on verra si ça t'inspire quelque chose ?

— On n'a pas besoin d'inspiration, on a besoin de savoir.

— Les Alchimistes ont bien dû commencer quelque part, non ? fis-je en haussant les épaules. Qui ne tente rien n'a rien.

— … Admettons. Et du coup, ton idée ?

— Alors, j'ai repensé aux symboles. Le symbole de l'Ouroboros, celui de l'infini, et celui de Dante. Et je me dis qu'ils sont peut-être liés.

— Je… ne te suis pas, avoua Edward.

— Et s'ils représentaient la même chose, mais avec des points de vue différents ? Ou…

— Mais justement, l'Ouroboros représente tellement de choses différentes ? Cela peut être interprété comme un cycle de vie, une représentation du monde fermé, l'éternel recommencement…

— L'infini aussi.

— Et le symbole de Dante dans tout ça ?

Je restai silencieux quelques secondes, puis j'eus cette idée saugrenue de retirer mon lacet de chaussure. Edward s'apprêta à me demander ce que je faisais, mais se tut en réalisant qu'il risquait encore d'être cassant.

— Voilà ce que je me dis, commençai-je en faisant un nœud avec les deux extrémités. C'est que si ces symboles sont là depuis si longtemps, c'est qu'ils doivent tirer leurs racines de quelque chose. Que ce quelque chose pourrait aussi bien être la vie, ou l'énergie qui nous permet de faire de l'Alchimie, ou une certaine perception du monde. Et il se peut que cela puisse être… représenté différemment… sans que ça change sa nature.

En disant ces mots, j'avais écarté les doigts pour arrondir le lacet attaché, puis avais appliqué des torsions des poignets pour le faire alterner entre la forme d'un cercle et celle du symbole de l'infini.

Edward resta silencieux quelques instants, mais je sentis que même si mon discours le laissait perplexe, il m'écoutait sérieusement.

— Donc, le symbole de l'infini ne serait rien de plus qu'une variante d'Ouroboros ?

— C'est ce que je suppose… mais je me trompe peut-être.

— Pour le coup, du peu que j'ai lu comme traductions de Xing, les concepts ont l'air assez proches. Et le fait qu'on le retrouve dans la culture d'Aerugo aussi, ça m'intrigue.

— « Nos vies sont liées, nous sommes amenés à nous recroiser », hein ? Toi aussi, ça t'interpelle ?

— Oui. Et le signe de Dante, dans tout ça ?

Je posai le cercle de cordon sur la terre battue, traçai du bout de l'index les ailes, puis dedans une étoile formée de deux triangles opposés.

— Là, c'est le symbole d'Ouroboros, confirma Edward.

— Et regarde… si je fais ça…

Je traçai un sillon vertical, plus profond, qui reliait les deux pointes en coupant le cercle en deux, puis repassai le bord extérieur du triangle du haut. Je repris le cordon pour défaire le nœud, le lovai en courbes serpentines autour de la croix que je venais de dessiner.

Enfin, je traçai du pouce une couronne au-dessus du cercle, puis me redressai pour m'asseoir. Edward resta silencieux quelques secondes, puis émit un sifflement.

— Ta théorie, c'est que le caducée de Dante serait une représentation altérée d'Ouroboros… murmura-t-il.

— Je ne sais pas ce que ça veut dire au juste, mais si j'ai bon, ça veut dire que Dante cherche à briser le cercle, d'une manière ou d'une autre.

— Si ta théorie est bonne… on est dans la merde. Briser le cercle, ça reviendrait à… je sais pas, détruire le monde ? J'ose même pas imaginer les conséquences si elle parvenait à faire une chose pareille.

— Je ne pense pas que son but soit de détruire le monde… elle en fait partie, quand même, fis-je remarquer. Quel serait l'intérêt de s'autodétruire ?

— En tout cas, si elle veut faire ça, il faudra plus qu'une simple pierre philosophale. Elle nous a bien montré que ce n'était pas si difficile pour elle d'en réaliser une, soupira-t-il.

— Oui…

— Par contre, je n'ai aucune idée de comment il est possible de faire un truc pareil, fit-il en s'approchant du symbole. Ce n'est pas comme transmuter quelque chose de concret. Ça demanderait une puissance ahurissante…

— Je me rends compte qu'on connaît très mal la mécanique à l'œuvre derrière l'Alchimie. « Pour obtenir quelque chose, il faut donner quelque chose de même valeur ». Je vois le principe pour la matière, mais… d'où vient l'énergie qui nous permet de faire ça ?

Edward me regarda avec des yeux ronds.

— … je ne m'étais jamais posé la question.

Le feu craqua, laissant échapper quelques escarbilles, et pendant quelques secondes, j'écoutai le vent siffler entre les planches de la porte. Je me souvins de là où nous étions, et de mon devoir d'être attentif, de nous éviter le danger.

Je fermai les yeux, me concentrant sur ce qui m'entourait, et ne sentis rien d'autre que la présence brûlante de mon frère.

Edward me semblait en quelque sorte plus vivant que les autres. Il partageait cette caractéristique avec Hohenheim, qui avait une empreinte plus sourde, mais imposante. Comme quelque chose de très grand, mais qui se fondait tant dans le paysage qu'on le percevait à peine, ou encore un immense feu presque éteint. Je supposais que cette manière d'être venait de son immortalité et de son grand âge.

— Tu sais que tu me scies, quand tu dis des trucs comme ça ? demanda mon frère.

— Comment ça ?

— Tu as une manière de voir les choses… je sais pas, tu as des idées qui ne me seraient jamais venues à l'esprit. Tu arrives à mettre de côté certaines règles ou à remettre en question des trucs qui paraissent acquis… je sais pas comment dire, mais ça m'impressionne.

Je me sentis piquer un fard face à ce compliment inattendu.

— Tu ne penses pas que c'est une idée de merde, alors ?

— Non, je suis susceptible parce que je ne suis pas capable d'avoir ce genre d'intuitions, grommela-t-il.

J'eus un sourire.

— Ça ne t'empêche pas d'être le plus créatif de nous deux quand il s'agit de faire des transmutations.

— Pfff… pour ce que j'ai fait comme transmutation dernièrement…

— Dit celui qui a sauvé Liore.

Le silence retomba, gêné. Je savais ce qu'il pensait.

Quelque chose comme « J'ai sauvé Liore, mais pas Metso. » ou « Je n'ai pas pu sauver tout le monde, des gens sont morts dans la bataille. »

— … J'ai peur qu'on échoue, murmura-t-il.

Je n'aurais jamais imaginé que mon frère puisse dire ça à voix haute. Que ce soit pour transmuter Maman ou pour retrouver nos corps, je ne l'avais jamais vu douter de lui.

Je pris le temps de le regarder, tel qu'il était. Avec son corps féminin et neutre à la fois, drapé dans une chemise trop grande pour lui, sa tresse et ses mèches blondes, ses traits tirés. Je n'arrivais pas à savoir si c'était mon empathie anormale et la connaissance de ce qui lui était arrivé ces derniers temps, ou si son apparence suffisait déjà à s'en rendre compte, mais mon cœur se serra en réalisant à quel point il était épuisé et vulnérable.

Ce n'était pas juste ses blessures physiques — il en avait vu d'autres — c'était aussi la fragilité d'avoir perdu confiance en quelque chose, en quelqu'un. Edward avait une personnalité tapageuse, flamboyante, chaotique même. En tout cas, c'était comme ça j'avais repensé à lui durant nos longs mois de séparation.

Seulement, la personne que j'avais en face de moi était bien différente. Plus adulte, bien moins idéaliste, et tellement, tellement plus fragile.

Mon frère avait perdu la confiance qu'il avait en lui-même et en l'Alchimie. Il avait perdu son insolence joyeuse, celle avec laquelle il avait abattu tant de murs et sauvé tant de gens. Je compris que, suite à l'attaque du Bigarré, il se sentait mutilé, peut-être autant que lors de notre transmutation humaine ratée.

Alors je me levai, m'assis à côté de lui, et passai une main dans son dos pour le serrer contre moi. Le cuir de son manteau était froid, me donnant l'impression que son corps tout entier était gelé.

— Moi aussi, j'ai peur, si ça peut t'aider à te sentir moins seul.

— … Je ne sais pas si ça m'aide, fit-il en souriant tout de même.

— Ed, tu sais… c'est normal d'avoir la trouille. C'est plutôt avant, quand tu réfléchissais pas et foncais tête baissée, que c'était étonnant.

— Bah, ma vie était plus simple à l'époque, grommelai-je.

— On a quand même fait de belles conneries comme ça, fis-je remarquer d'un ton amusé.

— Ouais. Je suis désolé. C'est parce que j'ai fait de la merde que tout ça est arrivé.

— Alors… je dis pas que tu as pas fait d'erreurs, mais c'est pas comme si tu avais fait apparaître Dante. Ou alors tu ne m'as vraiment pas tout dit ! ajoutai-je en riant.

— Non, j'avoue, Dante, j'y suis pour rien. Elle était là avant.

— Merde, les raviolis ! m'exclamai-je en me précipitant pour sauver notre repas.

J'y avais pensé juste à temps, et la conversation continua tandis que nous mangions en piquant nos fourchettes à même la boite de conserve.

— Tu penses que je redeviendrai comme avant un jour ?

— … Honnêtement ? Non. Mais je ne pense pas que ça soit une mauvaise chose de devenir un poil plus raisonnable. On change. On grandit.

Edward me jeta un regard torve, pensant sans doute au fait que je l'avais dépassé en taille.

— Maintenant, je trouve ça tellement dur de prendre une décision… Quand il se passe un truc, des fois, je me sens pétrifié… Et je me sens nul de pas savoir comment réagir. Je ne sais pas ce qui est le mieux, entre prendre une mauvaise décision et ne rien faire du tout.

— Je pense que ça dépend des moments… et que le temps passant, tu retrouveras un équilibre.

— J'ai pas trop le temps de réapprendre. Si ça se trouve, il va falloir sauver le monde avant la fin du mois ? Je suis pas prêt pour ça !

— Je crois que c'est… normal ? fis-je remarquer. Ce serait quand même sacrément prétentieux de ta part de te sentir capable de sauver le monde.

— … J'en aurais été capable, il y a un an ?

— Ahaha, c'est vrai !

— … Purée, ça veut dire que j'étais vraiment un petit con insolent, en fait ?

— C'est pas moi qui l'ai dit ! claironnai-je.

— Soutiens ton frère, un peu !

— Ahaha ! Mais je te soutiens, tu sais ? Je pense que, même si c'est dur, les décisions que tu prendras à l'avenir seront sans doute meilleures que celles que tu as faites jusque-là. Parce que maintenant, tu as conscience des conséquences des mauvaises décisions.

— … Alors qu'avant, tu les prédisais, et j'écoutais une fois sur trois.

— … à peu près, admis-je.

La conversation continua un moment, entre la répartition des tours de garde, le fond brûlé de la boite de conserve et des blagues sur la fin du monde.

Il fallait de la légèreté pour affronter ce qui nous attendait.


Le lendemain, nous repartîmes à l'aube, dans un temps trop doux pour la saison. L'air était lourd. Dans les champs et bois que nous traversions en moto, pas une feuille, pas un brin d'herbe ne bougeait. Au fur et à mesure du trajet, Edward sembla se refermer de plus en plus. Était-ce l'approche de la frontière avec Central et l'inquiétude d'entrer dans une région plus peuplée, ou la perspective de retrouver Mustang ? Je n'en savais rien… mais une fois le repas de midi expédié, nos échanges se réduisirent à des informations pratiques — essentiellement moi qui disais de prendre tel ou tel chemin de traverse pour s'éloigner des gens.

Les détours devenaient de plus en plus fréquents et finirent par nous perdre et nous obliger à nous arrêter. Edward se gara et retira son casque avec un soupir agacé, tandis que je dépliai la carte. Il se débarrassa de sa veste en grommelant qu'il faisait trop chaud, puis attrapa la carte d'un geste sec. Sans la vitesse, je suffoquais dans mon manteau et mon pull. Le vent se levait, mais ce n'était que des bourrasques lourdes et moites.

— OK, on doit être là, commenta-t-il. Pfff, on n'est pas à côté… si on continue à tortiller pour éviter les gens comme on le fait, dans trois jours on y est encore. J'aimerais vraiment qu'on arrive chez Mustang avant ce soir.

Je jetai un œil à un Edward à la mâchoire crispée, puis vers le ciel, avant de dire d'une voix un peu détachée.

— Je crois qu'on va croiser moins de monde.

— Alors qu'on va à Central-City ?

— Un orage se prépare, répondis-je.

Edward leva les yeux à son tour, découvrant que vers le nord, le ciel était si chargé de nuages qu'il en devenait crépusculaire.

— Oh.

Un éclair éclata, suivi d'un grondement sourd. Je vis son expression se décomposer et sentis son inquiétude.

— Si tu penses que c'est trop dangereux, on peut chercher un repaire pour la nuit et attendre de laisser passer l'orage.

— Non, ça ira.

— Tu te sens de conduire sous la pluie ?

— Il faudra bien. Et puis, c'est notre meilleure chance de monter à la capitale sans se faire repérer. Si le temps est pourri, tout le monde restera barricadé chez lui.

— J'aimerais pouvoir te relayer.

— Moi aussi, avoua-t-il. Mais on n'a pas le temps de t'apprendre maintenant.

De lourdes gouttes commencèrent à s'abattre sur nous, annonçant un déluge imminent. Edward renfila son casque et sa veste en cuir qui claqua au vent et me jeta la carte.

— On décolle. Plus vite on sera partis, plus vite on sera au sec !

Je me rhabillai précipitamment et remis mon casque à mon tour. Le temps de remonter en selle, la pluie crépitait déjà sur nos têtes. Edward reprit le chemin de terre, puis rejoignit la route, pris dans la pluie et les bourrasques.

— Woh putain ! s'exclama-t-il dans une embardée.

— Ça va ?

— C'est… pas évident de conduire dans ces conditions. Le vent nous déséquilibre.

J'étais tenté de lui proposer de faire un arrêt, mais je savais qu'il refuserait. Parce que la situation était grave, parce que le temps était compté. Parce que si Dante avait transmuté Metso si vite, c'était sans doute qu'elle n'avait plus besoin d'attendre beaucoup pour mettre en place la suite de son plan.

— Sois prudent, Ed…

— Oui Mamaaan, chantonna-t-il ironiquement.

— Sérieusement.

— … Désolé. Oui, je serai prudent.

Je poussai un soupir et raffermis ma prise. Je sentais bien que ce que nous étions en train de faire n'avait rien de prudent.

La pluie s'était abattue comme un rideau, obligeant Edward à allumer le phare même si nous étions encore en milieu d'après-midi, et la température avait chuté d'un coup. Au milieu de l'eau et du vent, son contact était la seule chose qui n'était pas gelée, alors je raccrochai à ce dernier bastion de chaleur et perdis la notion du temps.

Comme on le supposait, la pluie battante eut au moins le mérite de faire fuir les gens. J'avais beau fermer les yeux, je ne sentais que des âmes se lovant au chaud ou tentant de se mettre au sec au plus vite. La route était longue, le temps était horrible, alors, entre deux coups de tonnerre, je me raccrochais au sentiment d'indolence de ceux qui avaient trouvé refuge.

Mais cela ne suffisait pas à effacer la réalité : Ed et moi étions trempés jusqu'à l'os, pris dans un orage, sous un déluge comme nous n'en avions pas vu depuis longtemps. Le ciel crépusculaire semblait s'être ouvert en deux, déversant des torrents glacés sur nous. Les éclairs tonnaient, de plus en plus fréquents. Nous coupions en pleine forêt et quand nous en sortirions, nous ne serions plus très loin de Central-City. Je me raccrochais à cette idée, n'osant pas me demander à quel point il était dangereux de rouler en pleine forêt durant un orage et un déluge pareil.

Puis il y eut une petite accalmie, qui aurait déjà été un temps infâme dans l'importe quel autre contexte. Edward en profita pour ralentir, puis s'arrêter dans un virage qui semblait un peu moins exposé au vent qu'ailleurs. Il cria pour se faire entendre.

— J'ai besoin de revoir la carte pour la fin du trajet !

Je hochai la tête et tâchai de la tirer de ma poche sans qu'elle prenne la pluie, un espoir vite douché. Le vent la fit claquer à peine sortie, et même si je tâchai de tourner le dos pour bloquer le courant d'air, une autre bourrasque secoua la carte, la déchirant en deux quand je tentai de la déplier. Je grimaçai, Ed se contenta d'attraper la moitié qui l'intéressait, tandis que je sortais une lampe torche, le phare de la moto étant trop bas pour l'éclairer.

Mon frère consulta la carte en la dépliant le moins possible, mais l'atmosphère était tellement saturée d'eau qu'elle partait en lambeaux quand il me la rendit, me donnant l'impression qu'elle allait couler entre mes doigts. Je la remis dans ma poche intérieure pour sauver ce qu'il en restait, peu heureux d'avoir quelque chose de froid et humide contre ma poitrine.

Mais de toute façon, nous étions déjà trempés et glacés, alors qu'avions-nous à perdre ?

Je tremblais en remontant derrière mon frère, et il se retourna. Je sentis son inquiétude même sans voir son visage tandis qu'il posait une main rassurante sur mon épaule.

— On n'est plus très loin de Central. Ça va aller.

Je hochai la tête en tentant de bredouiller quelque chose. J'aurais voulu arrêter là, mais je connaissais mon frère, je savais quand il avait décidé d'être buté. Il se retourna et redémarra le moteur sans prononcer un mot de plus.

Je le soupçonnais de foncer dans le tas pour éviter la peur. Peut-être se disait-il que si nous nous arrêtions le temps de nous reposer et reprendre des forces, il n'aurait plus le courage de repartir affronter Mustang. Peut-être qu'il avait juste peur de ce que Dante pourrait faire.

Toujours est-il que le trajet continua, glacé, austère, interminable…

La forêt laissa place aux champs, aux fermes et aux villages, jusqu'à ce qu'Edward s'engage sur une route parallèle à la voie ferrée et que le mauvais temps empire encore.

Enfants, nous avions appris à aimer les orages, avec notre mère qui nous amenait à la fenêtre, passant un bras derrière nos épaules, nous ébouriffant en parlant calmement et nous apprenant à compter les secondes pour comprendre à quel point il était loin de nous, que nous n'avions rien à craindre.

Ce soir, c'était impossible, et ce n'était pas seulement parce que les nuits d'orage étaient aujourd'hui associées au jour où nous avions tout perdu en tentant de la ramener. Non, le temps était effectivement terrifiant. Dans les phares, les arbres secoués se tordaient en sifflant de douleur, silhouettes diffuses dans la pluie qui zébrait l'espace. C'était une nuit où aucun astre ne pouvait se frayer un chemin, une nuit qui aurait été d'un noir d'encre si ce ciel n'était pas constamment traversé d'éclairs. Ils s'enchaînaient sans discontinuer, les coups de tonnerre se fondant dans un roulement sans fin qui modulait, plus fort ici, plus aigu là, se faisant écho d'eux-mêmes sans jamais mourir.

Serrant fort la taille de mon frère, je levai les yeux, le casque criblé de pluie, hébété. Grelottant, je tenais seulement parce que je me disais que bientôt, bientôt nous allions quitter cette tempête. Je regrettais d'avoir accepté de partir maintenant. Nous aurions dû attendre. Je me rendais compte maintenant que c'était trop dangereux, mais je devinais qu'Edward était rentré dans cet état de transe ou il n'écoutait plus. Et vu les conditions, je n'osais pas essayer de l'interrompre. Il avait besoin de toute sa concentration pour nous conduire…

Un tressautement dans ma gorge, que j'avais pris d'abord pour un cahot sur la route, me tira de ma léthargie épuisée.

Il y avait quelqu'un.

Plusieurs personnes.

Je sentis leur hostilité et resserrai brutalement ma prise sur mon frère, le faisant sursauter alors que je m'exclamai précipitamment.

— Il ne faut pas aller par là !

Edward freina, mais il était déjà trop tard. La route était trop glissante, la silhouette d'un barrage se dessina derrière les traînées de pluie, s'approchant inexorablement.

Trop vite.

Le temps sembla ralentir jusqu'à l'impact. Je sentis les muscles d'Edward se contracter à travers ses vêtements, son corps se raidir pour se préparer à l'impact, la moto pencher, déraper, échappant à son contrôle…

Je pris une grande inspiration terrifiée, la voyant déjà s'emboutir dans le barrage de vieux pneus et de barbelés, puis le choc nous fit voler.

La seconde suivante, j'étais à terre, le souffle coupé par l'impact, le corps électrisé de douleur.

Des gens étaient là, et vu le barrage, ils ne nous voulaient pas du bien.

Qui ?

Je fermai les yeux pour me concentrer, sentir.

Trois personnes. Ennemies. Pas des Homonculus.

L'Armée ?

Non, pas l'Armée.

Ed.

Je repris une goulée d'air et me mis à tousser comme un noyé. Mon corps me revenait. J'avais mal. J'avais très mal.

— ED !

Mon cri se perdit dans le bruit ambiant. Fouillant des yeux la route dans l'éclat irrégulier des éclairs, j'entrevis sa silhouette bouger et tentai de me relever pour le rejoindre. Une douleur m'électrisa l'épaule gauche, m'arrachant un cri de souffrance outrée. J'utilisai mon autre bras pour me redresser, sentant le sang pulser dans mes tempes et réalisant avec horreur que mon corps n'avait pas la bonne forme.

Plus exactement, mon épaule n'était pas à sa place.

Blême, je jetai ma main vers elle, et sentis que mon bras était encore là… simplement, bien trop en arrière.

Qu'est-ce que — !

Je sentis l'hostilité, esquivai un coup à l'instinct avant de me retourner.

Un éclair plus fort que les autres découpa la scène d'ombres déchirantes, dévoilant le barrage, la moto qui y était encastrée et les deux hommes qui m'en séparaient. Edward avait disparu.

— RENDS-TOI ! TU POURRAS PAS TE BATTRE DANS TON ÉTAT !

— JAMAIS ! crachai-je.

L'homme qui me fit face éclata de rire, sa mâchoire claquant comme celle d'un loup.

— Crétin, souffla-t-il avant de prendre son élan, s'apprêtant à frapper mon épaule blessée de son arme.

Je me sentis me pétrifier en anticipant la douleur atroce qu'il apprêtait à provoquer, mais un choc l'arrêta en plein élan, le jetant à terre. Un casque de moto roula un peu plus loin.

— N'y pense même pas !

Je tournai la tête en direction de ce rugissement, et vis Edward, tête nue, encore dans le mouvement du lancer violent qu'il avait fait pour me sauver. Un nouvel éclair laissa voir la fureur qui l'habitait alors qu'il se précipitait vers l'autre homme pour lui jeter son pied en plein visage.

— LE SAC ! s'exclama-t-il.

Je compris aussitôt le message. La moto était inutilisable et faire de l'Alchimie devant ces hommes nous condamnait à être repérés par l'Armée. Ce n'était peut-être que de simples bandits, mais nous savions que nos ennemis étaient prêts à frayer avec n'importe qui, si cela leur permettait d'obtenir ce qu'ils voulaient.

Il fallait abandonner la moto… mais pas les sacs. Ils étaient trop précieux.

Je laissai Ed combattre et enjambai le barrage pour récupérer les sacoches de la moto et les précieux livres qu'ils contenaient. Chaque mouvement qui contractait un muscle de mon épaule m'arrachait un gémissement de douleur, mais je parvins assez vite à les décrocher et à les traîner avec moi. Ed me vit revenir tout en donnant un coup de pied dans le ventre d'un de ses ennemis.

— Passe ! s'exclama-t-il en tendant la main vers moi.

Je lui lançai le sac qu'il attrapa d'une main ferme et jeta à cheval sur son épaule, et après un échange de regards, nous nous lançâmes dans une course effrénée pour fuir la scène. Je le suivis de mon mieux, tenant mon bras droit de l'autre main pour limiter les secousses, haletant de douleur, puis, au bout de quelques centaines de mètres, je m'autorisai à ralentir.

— Bordel ! cria-t-il, furieux. C'était quoi, ça ?

— Des pillards, je suppose.

— AL !

Je venais de tomber à genoux, terrassé par la douleur.

— Al ! Putain, ton bras ! Les salopards…

J'essayais de répondre, mais je n'y arrivais pas. Ed me regarda, complètement désemparé, puis fronça les sourcils, comprenant sans doute qu'il n'avait pas le choix. Il transmuta la sacoche pour en faire un sac à dos qu'il enfila à l'envers, puis s'accroupit en me tournant le dos et tendit les bras.

— Monte.

— Mais – !

— On peut pas rester là, Al. Tu les as vus. C'est des tarés.

Je hochai la tête, oubliant qu'il ne me voyait pas, et montai sur son dos, me retenant à lui d'un bras, l'autre pendant lamentablement. Je ne voulais pas savoir ce que j'avais. Je voulais que ça soit sans gravité, mais ça paraissait peu probable, vu l'aspect et l'intensité de la douleur. Je sentais la panique affleurer à l'idée que mon corps avait cette difformité, et me concentrai sur le souffle court d'Edward pour ne pas sombrer.

— … Tu crois qu'ils sont là pour nous ?

— Non. Il n'avaient aucune raison pour savoir qu'on allait passer ici. C'est juste des opportunistes, des bandits comme on en a déjà vu.

— S'il y a des bandits aussi près de Central-City…

— Oui. Ça veut dire que le pays a sombré dans un sacré niveau de bordel.

Un mouvement m'arracha un gémissement de douleur et Edward se figea.

— Ça va aller, Al ?

— On va faire aller… répondis-je tandis qu'il se remettait à marcher aussi vite que sa charge le lui permettait.

En vérité, je n'étais pas loin de m'évanouir, même si je tâchais de le dissimuler. Ma blessure était assez visible pour que je n'aie pas besoin de lui dire que j'avais mal, et je n'avais pas envie de me lamenter de la douleur atroce d'avoir ce bras démis, cassé, je n'en savais rien… Je ne pouvais pas m'en plaindre à lui, qui avait complètement perdu le sien.

Alors, je gardai le silence, levant les yeux vers le ciel, découvrant un spectacle hallucinant.

La pluie s'était un peu calmée, mais pas l'orage : les éclairs s'enchaînaient comme les notes d'une fugue virtuose, se succédant sans discontinuer, éclairant des parts du ciel de nuances inconnues, tantôt blanches, tantôt bleutées, tantôt roses, orangées ou verdâtres. J'entrouvris la bouche devant ce spectacle hallucinant.

Je ne savais même pas que c'était possible.

Perdu dans ma douleur, la peur et et la beauté insensée de la scène, je lâchai prise un moment, bien incapable de dire si j'étais encore conscient ou non.

Puis la douleur monta d'un cran, me ramenant douloureusement à la réalité.

— … On est encore loin ? lâchai-je après de longues minutes de silence, peuplées seulement par le tonnerre.

— … Oui, souffla mon frère.

Il laissa passer un temps, avant de reprendre.

— On ne s'en sortira pas sans aide.


— Il arrive ! s'exclama Edward en se redressant.

Je poussai un soupir de soulagement, m'affalant un peu plus contre la cabine téléphonique, tandis qu'une voiture noire ralentissait dans la ruelle, à côté de nous.

— Allez, on y va !

Edward me tendit la main pour m'aider à me relever, mais je tremblais tellement que passais à côté. Il avait eu beau me serrer dans ses bras pour éviter de perdre le peu de chaleur qui nous restait en attendant notre sauveur, j'étais glacé de froid et de douleur. Il finit par me prendre à bras-le-corps pour me remettre sur mes deux pieds.

Sans trop savoir comment, je parvins à marcher jusqu'à la voiture, tandis qu'Edward ouvrait la porte arrière et lançait le sac sur la banquette. Il claqua la porte derrière moi aussitôt que je m'étais assis et monta à l'avant.

À l'intérieur de la voiture, au chaud et au sec, à l'abri de ces bandits qui nous avaient coupé la route, je me sentis me liquéfier.

— Merci, souffla mon frère d'un ton honteux.

— Vous êtes attachés ?

— Pas encore, avouai-je.

Avec mon bras blessé, j'avais bien du mal à boucler ma ceinture, mais le conducteur attendit quand même d'entendre le « clic » pour redémarrer.

— Pfff, me faire sortir par ce temps, vous êtes gonflés. Et ma banquette…

— Désolé. On vous doit une fière chandelle.

— Vous êtes alchimistes, non ? Vous remettrez ça en état quand ça se sera tassé.

Le conducteur s'arrêta à un croisement et se retourna pour m'observer, révélant des cheveux très courts, un regard austère derrière ses lunettes et une bouche trop basse. C'était le visage d'une personne qui n'avait pas l'habitude de sourire.

— Toi, tu m'as tout l'air d'avoir une luxation de l'épaule.

— C'est grave ?

— Pas trop, si c'est pris vite. Je te remets d'aplomb dès qu'on est arrivés.

— Merci, Dr Knox.

— Par contre, je n'ai plus l'habitude des patients vivants, alors ne t'attends pas à ce que ça soit confortable.

Je grimaçai, un peu mal à l'aise.

Knox était un médecin légiste.

Et un allié.

Quand Edward avait trouvé une cabine téléphonique et appelé Hugues en catastrophe, c'était la première personne à laquelle il avait pensé pour nous porter secours. C'était lui qui avait maquillé la mort de Hawkeye avec Mustang. Il était trop impliqué pour qu'on doute de lui, et même si je devinais un caractère âpre, mon instinct me dictait de lui faire confiance.

De toute façon, j'avais besoin de soins.

— Et toi, pas trop amoché ?

— Des égratignures, répondit mon frère.

Ce fut à son tour de se tourner vers moi. Les réverbères firent briller l'inquiétude dans ses yeux.

Je dois vraiment faire peine à voir.

Notre conducteur n'était pas un bavard et nous ne le connaissions pas, alors un silence désagréable s'installa dans la voiture pendant le reste du trajet, entrecoupé de quelques bougonnements de Knox.

— Conduire en moto par ce temps, quelle idée ! Enfin, au moins vous aviez mis des casques. De la chance que vous soyez encore entiers…

— Désolé, murmura Edward comme un enfant pris en faute.

Maintenant que nous avions rejoint la civilisation et retrouvé un peu de confort, nous réalisions à quel point notre entêtement était stupide. Tout ce que nous y avions gagné, c'était d'avoir démoli notre moyen de transport et de nous retrouver blessés.

J'aurais dû le pousser à nous arrêter, pensai-je en serrant les dents.

La voiture tourna à gauche et obliqua dans un chemin de terre perdu au milieu des arbres. Les cahots de la route secouèrent mon épaule de plus en plus gonflée et endolorie, m'arrachant un gémissement.

— On est presque arrivés, annonça l'homme.

Il avait un ton très détaché, qui me rappelait Mustang et me le rendait antipathique. Pourtant, il n'avait pas hésité un instant à aller nous chercher quand nous l'avions contacté sur les conseils de Hugues, lui annonçant que les deux gamins que nous étions avaient besoin de son aide et de ses soins.

Alors qu'il ne nous connaissait même pas.

Il pleuvait encore des cordes tandis que nous sortions de la voiture en courant pour nous réfugier dans le chalet perdu dans les bois. Ed avait repris le sac avant de claquer la porte de la voiture, pendant que je montais péniblement les marches. Tout le monde entra, et Knox nous guida du couloir à une grande pièce à vivre, éclairée seulement par la cheminée. Mon frère ferma la porte derrière moi avant de claquer des mains pour sécher mes vêtements par alchimie, avant d'en faire autant pour lui-même.

— Bon, vous le soignez ? demanda-t-il.

— Alors, petit, je vais déjà commencer par l'ausculter, répondit Knox en allumant la lumière.

Je sentis mon frère retenir une diatribe furieuse et me contentai d'observer les lieux. C'était une salle aménagée de manière plutôt moderne, mais tapissée de bois, avec un ameublement un peu trop luxueux pour ce décor rustique qui avait besoin d'un éclairage intense pour ne pas sembler trop sombre.

— Viens par là… Alphonse, c'est ça ?

— Oui.

Je me pliai à l'exercice, parfaitement obéissant. Je voulais juste que la douleur s'arrête. Il m'examina un moment, puis, après un bref avertissement, me remis l'épaule en place, m'arrachant un cri de douleur qui fit bondir mon frère.

Je ne pouvais plus dire que je n'avais plus mal, mais je me sentais soulagé de me sentir de nouveau à ma place. J'étais éperdu de reconnaissance tandis qu'il me bandait l'épaule.

— Ça va mieux ? demanda Ed.

— Oui.

— Je vais te bricoler une écharpe quand je me serai occupé de tes plaies. Il faudra éviter tout mouvement brusque, et compter trois bonnes semaines de rétablissement.

— TROIS SEMAINES !

Nous nous étions exclamés de manière parfaitement synchrone, et le docteur nous foudroya du regard.

— Ce n'est pas cher payé pour un accident de moto pendant une nuit d'orage. Vous auriez aussi bien pu vous casser le cou, être foudroyé, ou…

— Oui, on a compris qu'on était de gros irresponsables, soupira mon frère. Je suis désolé. Al, je suis vraiment désolé de t'avoir embarqué là-dedans.

— Je suis désolé de ne pas pouvoir te suivre, murmurai-je.

— Qu'est-ce que tu fais ? lâcha Knox d'un ton mauvais en voyant Edward se diriger vers le sac resté à l'entrée.

— Je vous confie mon frère, répondit Edward, exactement comme je l'avais deviné.

— Je ne t'ai même pas examiné !

— Ça va, je n'ai rien.

— Tu as le genou en sang !

— C'est qu'une égratignure !

Edward avait presque crié. Knox, qui s'était levé, le foudroya du regard.

— Je dois y aller, répondit Edward plus calme, mais toujours aussi ferme. Nos ennemis ont une longueur d'avance et s'ils arrivent à leurs fins, boiter sera le cadet de mes soucis. Il y a trop de vies en jeu, je dois agir sans attendre. Même si ça ne prend qu'une demi-heure de me soigner, ça pourrait être la demi-heure de trop… Je ne permettrai pas ça. Et puis, vous inquiétez pas pour moi, je guéris remarquablement vite ajouta-t-il d'un air bravache.

Knox le scruta d'un air sévère, puis détourna les yeux et soupira.

— Je vois… Je comprends mieux pourquoi tu t'entends bien avec lui. Alphonse, tu te sens de rester seul ici pendant une heure ? demanda-t-il en posant un pansement.

— … je crois. Pourquoi ?

— Pour faire gagner quelques précieuses demi-heures à la tête de mule qui te sert de frère.

— Quoi ?

— Prend ta veste, je vais te rapprocher en voiture dès que j'ai fini de soigner ton frère.

La bouche d'Edward s'arrondit, puis il lui adressa un sourire rayonnant.

— Merci m'sieur !

Knox eut un un soupir, mi-blasé, mi-tendre, tandis que mon frère virait les boites de conserve pour ne garder que les livres. Le médecin termina mon attelle, la mit en écharpe et me donna des antalgiques à avaler avec un peu d'eau.

— Je ne pourrai pas t'amener jusqu'au pied de l'appartement de Mustang, je dois éviter d'attirer les soupçons… mais je peux déjà te rapprocher du centre. Tu sais qu'il est sous surveillance, n'est-ce pas ?

— Hugues m'a dit. Il est sous écoute, et son immeuble est sûrement entouré de guetteurs.

— … je ne serai pas là pour t'aider, Ed, rappelai-je.

Mon frère cessa ses préparatifs pour lever les yeux vers moi. Il dut sentir mon sérieux, et comprendre ce que je voulais dire.

Il ne pourrait pas me guider à l'écart des autres, des ennemis potentiels.

— Je serai prudent, Al. Pour de vrai, cette fois.

Je souris tristement. Je pensais avoir retrouvé mon frère pour de bon, et voilà que nous devions nous séparer de nouveau. À cette idée, je retenais des larmes. C'était injuste, c'était idiot…

Et c'était la conséquence directe de nos décisions.

Je déglutis.

— Je suis désolé, Al. Désolé que tu aies été blessé par ma faute. Désolé pour tout le reste…

— Je ne t'en veux pas, Ed, répondis-je doucement.

Il se précipita vers moi et me serra contre lui comme l'aurait fait un enfant, puis s'écarta sans attendre.

— Le temps presse… je crois.

— Merci, Al. Et désolé encore. Je te laisse prévenir les autres ? Je te donnerai des nouvelles le plus vite possible, d'accord ?

— D'accord.

Il me salua, et passa la porte à la suite de Knox qui venait de me jeter les clés, et je me sentis déchiré par son départ.

— Tiens, enferme-toi et n'ouvre à personne tant que je ne suis pas revenu avec des blondes sans filtre. On n'est jamais trop prudents.

— Oui Dr Knox.

Je regardai la voiture démarrer sous la pluie et repartir sur le chemin, le cœur serré.

J'étais seul.

Edward pouvait bien me faire des promesses, la vie nous avait bien montré qu'on n'en savait rien, qu'on n'y pouvait rien.

Je suivis en pensée l'éclat d'Edward, me raccrochant à cette sensation à défaut de l'avoir à mes côtés. Si quelque chose de mauvais lui arrivait, je le sentirais. Cela ne voulait pas dire que je pourrais l'aider, mais…

Au moins, je le saurai.

Je refermai derrière moi, écrasé par le silence qui m'entourait.

Bien sûr, il y avait le vent qui sifflait, la pluie qui criblait la vitre…

Mais j'étais seul.

Aucune âme à proximité — ce qui était plutôt une bonne chose. Si j'avais senti la présence des Homonculus, j'aurais eu du souci à me faire dans l'état où j'étais.

Oh putain

Trois semaines.

Trois semaines de convalescence, selon Knox. Je n'étais pas comme Edward, qui guérissait presque à vue d'œil. J'avais vraiment mal choisi mon moment pour me blesser. Je ne pouvais tout simplement pas me le permettre.

Je n'étais peut-être pas en danger dans l'immédiat, mais demain ? Et dans trois jours ? Allais-je vraiment être un poids pour les autres, pour Knox, pour mon frère, pendant tout ce temps ?

Si seulement papa était là, pensai-je, pelotonné dans le canapé, serrant un coussin dans mon bras valide. Il pourrait me guérir avec l'élexirologie.

Je me redressai.

— Mais oui !

Il avait refusé d'enseigner l'élexirologie à Edward — qui s'en était plaint longuement auprès de moi — mais il pourrait peut-être trouver une solution ? En tout cas, ça ne coûtait rien d'essayer. Il avait bien voulu m'expliquer quelques bases théoriques lors de nos retrouvailles, alors… pourquoi pas ?

Je repris le combiné, appelai le numéro où Winry et les autres étaient actuellement basés. Pour l'instant, ils servaient de standardistes entre nous et la ligne Est, mais quand l'installation serait terminée, il n'y en aurait plus besoin.

— Allô ?

— … Allô ?

Une voix méfiante que je reconnus aussitôt

— Winry, c'est moi.

— Oh, Al ! Comment tu vas ? Ed m'a dit que tu étais blessé.

— Ça va, je suis en sécurité maintenant. J'ai juste une luxation de l'épaule.

— Ouh… ça fait mal, ça, commenta-t-elle.

J'imaginai son expression et m'autorisais à sourire, soulagé d'entendre sa voix.

— Et Edward ? Il n'a pas été blessé dans la chute ?

— Il dit que ce n'est que des égratignures. Il est reparti avec Knox.

— Il y va seul ? Tu crois que ça ira pour lui ?

— Pas trop le choix… je ne ferais que le ralentir.

— Ne dis pas ça, Al.

— C'est vrai. Et c'est pour ça que j'appelais. Je voudrais joindre Papa pour avoir ses conseils.

— Oh. Pardon, je t'ai fait perdre du temps. Je vais te mettre en contact.

— Toi non plus, ne dis pas ça. Ça fait du bien de t'entendre.

Est-ce qu'elle avait piqué un fard à ses mots ? Je ne pourrais pas le savoir.

— Moi aussi… ça me fait du bien de t'entendre, souffla-t-elle à mi-voix.

Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. Je ne savais pas si elle rougissait, mais pour ma part, j'étais écarlate… et bien heureux qu'Edward ne soit pas là pour se moquer de moi.

— Ça va aller, tu crois ?

— Ça va aller, oui, répondis-je de mon ton le plus rassurant. Je vais guérir, et Ed… Ed est fort, tu sais.

Oui, Edward était fort. Alors que j'étais resté au tapis après ma chute, que j'avais été blessé, il s'était relevé et était reparti au combat sans hésiter. Et maintenant, il était en route pour affronter une de ses plus grandes peurs, tout seul, alors que j'avais promis d'être là pour lui.

Le pire, c'est que j'étais convaincu qu'il saurait y faire face, même si lui devait en douter, là où il était.

C'est avec cette pensée rassurante que j'attendis d'avoir mon père au téléphone, puis lui expliquai la situation et ma blessure.

— Tu voudrais utiliser l'élexirologie pour te soigner, c'est ça ?

— Je… je n'y connais pas grand-chose, mais je me disais que… peut-être… ?

— Tu sais que j'ai refusé de l'enseigner à ton frère ?

— Oui.

— Tu sais pourquoi ?

— … parce que tu as peur qu'il se mette en danger en l'utilisant pour retrouver son corps, n'est-ce pas ?

Au petit souffle amusé que j'entendis à l'autre bout du fil, je devinai que j'avais vu juste.

Tout semblait si naturel avec Papa. Je ne pouvais rien lui cacher, et lui non plus. Savoir qu'il était là, pouvoir lui parler me rassurait. J'aurais tellement voulu qu'Edward puisse ressentir la même chose, au lieu de s'accrocher à sa rancune… mais je ne pouvais pas empêcher ça.

— Alors, tu sais ce qu'il te reste à faire, fiston.

— Papa, j'aimerais que tu m'apprennes vraiment l'élexirologie. Je promets de respecter les limites que tu me donnes et de ne jamais l'utiliser de manière risquée.

— Bien. Tu sais, Alphonse, je suis fier de vous deux. Très fier de toi, autant que ton frère… Je n'ai pas envie de vous voir mourir, même si c'est pour le bien du plus grand nombre. Alors, promets-moi de ne jamais mettre ta vie en jeu pour sauver autrui quand tu feras de l'élexirologie. N'aide que ceux que tu peux soigner sans te mettre toi-même en danger.

Je déglutis, frappé par le sérieux de sa voix. Je savais que malgré la distance, il sentait ce que je ressentais, il devinerait si je n'étais pas honnête.

— … Je te le promets, papa.

— Bien. Tu as une craie ?

— Toujours !

Je souris et fouillai dans mes poches de ma main valide.

J'allais me remettre au travail. Agir. Apprendre.

Il y avait de bonnes chances pour que, quand le Docteur Knox reviendrait chez lui, il râle en me retrouvant en train de tracer des cercles d'élexirologie sur son parquet… Mais j'avais saisi assez son caractère pour deviner que, malgré sa désapprobation apparente, cela l'amuserait au bout du compte. C'était le genre de personne qui dissimulait son attendrissement derrière des commentaires acides, peut-être parce qu'il ne se sentait pas le droit d'être tendre ou d'être heureux.

Et quand bien même cela le mettait en colère, j'étais sûr de moi, sûr que c'était la meilleure action que je pouvais faire à cet instant précis.

Je faisais de mon mieux.

Et je savais qu'Edward aussi.