ET VOILÀ IL EST LÀ ! Ce nouveau chapitre avec le moment que vous attendiez tous.
Vous savez de quoi je parle... je vous laisse imaginer à quel point je suis à la fois impatiente et stressée de le publier. J'avoue, j'ai la pression, j'espère ne pas vous décevoir après cette longue attente ! XD
Sinon, j'ai ENFIN bouclé ma formation Mangakoaching sur comment tenir une campagne Ulule, et la Jap & Co est maintenant passée (c'était trop chouette, vraiment, un plaisir cette convention). Je vais donc pouvoir souffler un peu et reprendre les projets créatifs avec la suite de Par la fenêtre que je devrais pouvoir publier bientôt. Oui, j'ai ENFIN terminé l'encrage de mon épisode 4 ! La sortie est donc imminente (comment ça, ça fait 6 mois que je dis ça ? Chuuut)
J'attaque aussi la structure détaillée de Fleurs des Champs et serpent à plumes, un girl's love au format atypique que je prépare pour la Ycon. C'est dur mais c'est chouette, ça va vraiment être un projet différent de ce que je fais d'habitude ! :D
Et comme ce serait OOC de ma part de ne pas glisser vers un projet quand j'ai autre chose d'urgent à faire, mon cerveau m'a collé une idée pour un autre fanzine (et l'insomnie qui va avec) le mois dernier. J'ai donc storyboardé une quarantaine de pages de Closed Door d'un doujin Royed au format expérimental à base de papier calques, découpages et pliages étranges, qui était censé être un petit truc mais dont l'histoire est, comme d'habitude, bien plus longue que prévu... Je laisse ça dans un coin pour le moment pour avancer mes projets plus importants, mais me connaissant, il va sûrement repopper dans mon esprit et m'obséder à un moment tout à fait inopportun ! (Mon rêve secret est de le boucler pour la Ycon, mais ça ne me paraît pas réaliste pour un sou X'D)
Enfin, je serai à Bain-de-Bretagne pour la Onsen days, le 6 juillet. Et ça sera ma dernière convention de l'année.
Je n'ai pas rempli mon calendrier de la prochaine année scolaire, alors si vous avez des conventions à me conseiller, faites-moi signe ! Avec la crevette, je suis assez limitée dans mes déplacements, mais j'aime vraiment tourner en festival : ça m'épuise physiquement, mais en même temps ça me donne une pèche folle de rencontrer les gens en chair et en os !
Sur ce, je retourne travailler à mes projets. Bonne lecture, et nourrissez-moi de vos commentaires si vous le pouvez, ils sont toujours bienvenus ! :D
Chapitre 110 : Nuit blanche (Roy)
La tempête faisait trembler les fenêtres et claquer les volets fermés si fort que le vinyle qui tournait échouait à le couvrir. Entre les sifflements plaintifs, le tonnerre et la pluie qui tambourinait le bois, cette nuit avait quelque chose d'apocalyptique, sans parvenir pour autant à secouer l'atmosphère lourde qui régnait dans mon appartement.
Si j'avais été une personne sensée, au mode de vie sain, je me serais déjà fichu au lit depuis longtemps. Mais comme j'étais tout sauf sensé et sain d'esprit, j'étais en train de me verser un énième verre de whisky après avoir mangé une parodie de dîner. Je savais déjà que je n'allais pas réussir à m'endormir avant de longues heures et que je courais le risque de rester là, au fond du lit, à fixer le plafond, pris en étau entre la douleur fébrile du manque de sommeil et l'angoisse terrible d'un futur indéfinissable, mais sombre à coup sûr.
Cela faisait plusieurs jours que j'avais l'impression de me débattre dans le vide, entre la mélasse des dossiers, mon entourage de travail détestable et la stagnation désespérante de mon étude sur le carnet. J'en étais à un stade où j'avais renoncé à y toucher pour éviter de courir le risque de le jeter par la fenêtre.
Le seul détail qui me faisait tenir, c'était d'avoir appris que le Général Renard avait été retrouvé mort dans des circonstances troubles. Une enquête allait s'ouvrir, bien sûr, mais étant donné que j'avais appris en fouillant un peu qu'il avait été retrouvé dans une auberge tenant plus de la maison de passe qu'autre chose, et qu'il avait tendance à se droguer en plus de boire, je prédisais que les hauts dirigeants ne tiendraient pas à faire trop de bruit autour de cette affaire. Avoir un ivrogne à la tête d'opérations militaires faisait toujours désordre.
Enfin, je ne suis pas le mieux placé pour ce genre de réflexion, pensai-je en tentant de faire durer mon verre, à défaut d'être parvenu à m'empêcher de me le servir.
Je n'avais pas envie de poser les mots, mais au fil des semaines, je devais bien regarder la vérité en face : j'étais alcoolique. Je n'arrivais plus à me souvenir de la dernière fois où j'avais tenu plus de vingt-quatre heures sans ingérer d'alcool. Enfin, si : cela datait de mon hospitalisation.
C'était tabou et honteux, et malgré mes rendez-vous réguliers, je n'avais pas pu l'admettre face à mon médecin. Je ne pouvais pas dire ça à Houston, pas alors que je savais que derrière ce sourire doux se cachait une intrigante prête à ordonner les pires horreurs pour atteindre son but. Autant donner le couteau pour se faire tuer.
Mais… même si ça n'avait pas été elle… je ne l'aurais pas dit. C'est beaucoup trop pathétique pour que je l'admette à voix haute.
Je méprisais Renard, ce Général veule qui avait ordonné un massacre, mais je savais qu'au fond, rien ne m'en séparait : j'étais moi aussi alcoolique et infect, j'avais moi aussi suivi des ordres et massacré des centaines de civils incapables de se défendre…
Ah… si j'avais su, je n'aurais pas fait de belles promesses, pensai-je en me rappelant ma résolution sur le front d'Ishbal.
Le seul réconfort qui me restait, c'était de pouvoir espérer que la mort de Silva Renard était causée par Hawkeye et d'y lire une très vague forme de soutien, en dépit de tout.
Maintenant que mes efforts pour me faire haïr de tous avaient porté ses fruits et que j'étais totalement esseulé, je mesurai l'impact de tout ce que j'avais perdu.
Je pensais avoir déjà été au fond du trou quand Mila était morte, mais en vérité, j'avais encore la présence de Maes, Gracia, Hawkeye, et le soutien discret de Grumman qui me couvait du coin de l'œil.
Je n'avais plus rien de tout ça.
Je n'ai plus rien.
Ah… bordel… Je ne vais jamais réussir à m'endormir avec des pensées pareilles.
Je songeais sérieusement à retourner chez le médecin — un autre que Dante, bien sûr — pour me faire prescrire des somnifères. Je savais que ce n'était pas une solution d'avenir et j'avais décidé de m'en passer bon gré mal gré après l'arrestation de Harfang, mais je ne parvenais plus à imaginer d'autres solutions.
Sauf que… ces médicaments devaient être pris sans consommer d'alcool, et ça, c'était impossible.
Je me laissai aller contre le chambranle de la porte, cognant l'arrière de mon crâne contre l'arête de bois. J'avais mal au crâne, mes yeux me piquaient, mes mains tremblaient et mon corps tout entier me hurlait d'aller dormir, mais je ne pouvais rien faire d'autre que rester là, à tourner en rond dans l'immensité de mon échec.
À ce moment-là, un bruit sourd se fit entendre. Comme si quelqu'un avait tapé à la porte, mais une seule fois.
Le son n'était pas très fort, et aurait pu passer inaperçu parmi les sifflements et grincements des volets, mais il avait suffi à attirer mon attention. Je tournai la tête, me demandant tout de même si j'avais rêvé. Ce n'était pas une heure pour aller chez quelqu'un. J'avais sûrement confondu avec la tempête qui faisait rage au-dehors.
« Vous avez rendez-vous. »
Ces mots me revinrent, énigmatiques. Shieska me les avait glissés en me donnant des dossiers que j'étais allé chercher en main propre à la bibliothèque.
— Un rendez-vous avec qui ? Quand ?
— Vous avez rendez-vous.
Elle s'était contentée de répéter ces mots, réprimant un sourire, et comme je ne voulais pas la mettre en danger plus qu'elle ne l'était déjà, je n'avais pas insisté et j'étais reparti travailler.
Mais maintenant, ces mots résonnaient différemment. Je m'approchai de la porte, le cœur battant à l'idée qu'il se passe quelque chose de particulier. À l'idée que les choses changent.
À l'idée de ne plus être seul.
La main tremblante, je déverrouillai la porte pour l'entrouvrir et m'arrêtai presque aussitôt, pétrifié.
Sur mon palier, il y avait bien quelqu'un : une petite silhouette au souffle court, habillée de noir, portant un sac à dos sur une seule épaule, sa veste de cuir beaucoup trop grande et dégoulinante de pluie. Un regard ambré se planta dans le mien, et malgré ses cheveux assombris et trempés par la pluie, malgré le fait qu'il n'avait rien à foutre là, je le reconnus immédiatement. Je restai pétrifié, le souffle coupé.
Edward.
Méconnaissable avec cette tenue inhabituelle et son visage marqué, il n'avait plus rien à voir avec l'image d'Angie, qu'il avait emprunté durant son séjour au Bigarré. Encore une fois, je pensai que ça ne pouvait pas être la même personne.
Mais il ne ressemblait pas au Fullmetal pour autant. Il n'y avait rien de victorieux ou tapageur dans sa posture. Derrière la franchise de son regard, je devinais sa peur de devoir me faire face une peur partagée.
Edward était sur mon palier et cette information avait allumé tous les voyants rouges de mon cerveau, qui résonnait de panique comme si toutes les alarmes incendie de la ville s'étaient allumées en même temps. Pendant quelques instants, je me sentis comme un renard pris dans les phares d'une voiture, avant de parvenir à détourner les yeux.
Pour une fois, ce n'était pas la crainte qu'il s'agisse d'un plan vicieux de Dante : face à la complexité de son regard, je n'avais aucun doute. Jamais Envy n'aurait pu avoir cette intensité-là et me retourner les entrailles comme un gant sans prononcer un seul mot. La personne qui se tenait en face de moi n'était pas une contrefaçon, et un instant, je songeai que cela m'aurait presque paru plus simple d'ouvrir à un Homonculus qui aurait pris son apparence.
Le Fullmetal entrouvrit la bouche, comme pour parler, mais s'arrêta avant, sur le fil. Ce mouvement avorté me fit réaliser la situation.
Une personne recherchée par l'Armée, trempée et épuisée, se tenait devant la porte de mon appartement mis sur écoute. C'était extrêmement dangereux de rester comme ça, pour lui comme pour moi. Il fallait agir.
Je mis mon index sur ma bouche pour lui faire signe de garder le silence et il hocha la tête, comme s'il savait déjà à quoi s'attendre. Puis je reculai de deux pas, lui ouvrant la porte, intérieurement ahuri.
Le Fullmetal était de retour.
J'étais là, le sang battant à mes tempes, peinant encore à respirer correctement, incapable de savoir ce que j'allais pouvoir faire ou dire dans les cinq minutes qui allaient suivre. La situation était trop abstraite, la panique trop envahissante. L'intégralité des problèmes de notre relation avait ressurgi dans mon esprit pour faire barrière, le rendant encore plus distant et irréel.
Gardant une expression aussi neutre que possible, je refermai doucement la porte derrière moi et la verrouillai. Le temps de faire ça, une flaque s'était déjà formée sur le tapis de l'entrée, au pied de l'adolescent. Il devait y en avoir une seconde là où il se tenait quelques secondes auparavant. Je grimaçais.
Il était dehors par ce temps ? Bon sang… pensai-je en tirant de ma poche mon carnet.
Je croisais les doigts pour que personne ne passe dans le couloir et ne remarque la traînée humide qu'il avait sans doute laissée derrière lui.
Mais il y avait plus urgent.
J'ouvris une page au hasard et écrivis fébrilement quelques mots.
« Pas de bruit. L'appartement est sur écoute. »
Edward tendit la main en me voyant faire, et je lui donnai le carnet et le crayon pour qu'il réponde.
« Hugues me l'a dit. »
Hugues… il va bien ? Aux dernières nouvelles, il était à Awrosut, mais je ne sais pas comment s'est passé l'assaut. Dante a compris que sa mort était une mascarade et…
Les questions que j'aurais voulu poser débordaient déjà mais je devais garder le silence, et quand bien même, je n'avais pas le droit de le presser pour avoir des nouvelles de notre ami quand lui-même était dans un état si lamentable.
Je repris le carnet et lui fis signe de me suivre. Edward hocha la tête et m'emboita le pas après avoir abandonné sac, veste et chaussures au milieu du tapis détrempé de l'entrée.
Complètement déconnecté face à l'absurdité de la situation, je le menai jusqu'à ma salle de bain, lui ouvrant la porte et faisant signe d'entrer. Il me jeta un regard perplexe puis obéit. Je fermai derrière moi, gardant la main sur la poignée.
— Il n'y a pas de micro ici… Fullmetal, saluai-je avec distance.
— Général, répondit-il par un vague salut militaire.
Le ton était raide, froid… mais comment aurait-il pu en être autrement ?
— Hugues est sain et sauf, l'assaut d'Awrosut a été contenu et Central a battu en retraite. Il a bien reçu votre avertissement à propos de la fouille de sa tombe, mais considère que son devoir de protéger les civils passe avant lui-même. Et j'ai des pistes sur le plan de Dante.
Je me sentis me liquéfier de soulagement, même mon corps ne parvint pas à faire le moindre geste. Il ne pouvait pas imaginer à quel point il venait de dire les deux choses que j'avais le plus besoin d'entendre.
— Très bien. Prends une douche, on en parlera après.
Mon ton était froid, mais j'étais incapable de réagir autrement. C'était déjà un miracle que j'arrive à réagir tout court.
Le petit blond hocha la tête, soulagé. Il tremblait de froid, dégageait une odeur qui laissait penser qu'il était passé par les égouts pour me rejoindre, et dans l'éclat blafard de la salle de bain, son triste état sautait aux yeux. Le visage durci et cerné par les derniers événements, il semblait ne pas avoir dormi correctement depuis un bout de temps.
Comme moi.
J'en conclus, qu'il avait compris ce qui s'était passé à Metso et que ça l'avait sans doute bien plus affecté que moi.
— Je reviens, je t'amène ce qu'il faut.
Je ressortis, laissant la porte entrouverte pour aller lui chercher une serviette et des vêtements propres dans mes placards. Je fouillai dans mes tiroirs, les mains tremblantes, me concentrant sur des questions pragmatiques pour ne pas réfléchir au reste. À ses mensonges. À ma colère. Au manque. Aux massacres.
Je n'ai rien à sa taille, évidemment.
Je me contentai de ce que je trouvais de moins pire et traversai le couloir, la poitrine écrasée d'appréhension. Edward était là. C'était irréel et terrifiant de le savoir présent.
Je poussai la porte de la salle de bain et le trouvai debout face au miroir, quelque chose à la main. Il tourna la tête vers moi, les yeux brillants douloureusement, les lèvres pincées. Je baissai les yeux et mon cœur rata un battement.
Entre ses doigts de métal, un tube de rouge à lèvres oublié par Heather.
J'ouvris la bouche, à deux doigts d'essayer de me justifier, mais je savais que je ne pouvais rien dire pour ma défense. J'avais effectivement couché avec elle, même si ce n'avait pas été le cas durant l'unique nuit qu'elle avait passé chez moi.
Je n'éprouvais pas d'amour pour la journaliste, mais le dire ne ferait que m'enfoncer et exposer à quel point je me sentais pris en faute. C'était sans doute pire à ses yeux de coucher avec quelqu'un sans sentiments, et de toute façon, je savais bien que si je m'étais laissé aller à côtoyer Heather ces derniers temps, c'était aussi par esprit de vengeance. Pour blesser Angie comme elle m'avait blessé.
Seulement voilà :
Maintenant que je devais affronter les conséquences de mes actions à travers le regard luisant d'Edward, j'avais l'impression de m'être pris un coup de poignard dans le ventre. Je réalisai trop tard que cette vengeance ne m'apportait rien d'autre que culpabilité et dégoût de moi-même.
Le pire était sans doute de ne pas voir une once de colère dans ses yeux dorés juste de la douleur et de la tristesse. Toute la rage que j'avais pu éprouver contre lui ne valait rien face à ce regard franc et vulnérable à la fois. C'était bien pire que des cris. Comme si, bien qu'il sache ce que signifiait la présence de cet objet, il l'acceptait avec résignation.
C'était pire que tout.
J'aurais préféré qu'il m'engueule, ou au moins qu'il me fusille du regard, plutôt que de ravaler tout ça en silence comme si c'était un juste retour des choses.
Je détournai les yeux et lui tendis serviette et habits, crispé. Je ne voyais pas ce que je pouvais dire, alors je renonçai à desserrer les mâchoires pour sortir une banalité qui n'arrangerait rien. Il prit le paquet et le posa en équilibre précaire à côté du lavabo, puis je refermai la porte derrière moi avec l'impression d'être incapable de respirer. J'avais le souffle court, empêtré dans cette peine que j'avais moi-même provoquée.
Je suis vraiment la pire merde que la terre ait jamais portée.
Je m'éloignai de la salle de bain, finissant par réflexe dans la cuisine où je me servais un verre plein de whisky que je bus presque d'une traite. Je regrettais mon geste avant même de l'avoir achevé, mais je ne parvins pas à m'en empêcher pour autant. C'était trop devenu un réflexe. C'était une réaction pitoyable à ce qui se passait et je savais que je n'avais pas besoin d'être encore plus ivre que je ne l'étais déjà dans ce contexte trop délicat… mais je n'arrivais plus à encaisser les choses en étant sobre.
Il ne me restait plus que cet espoir ténu qu'après ça, Edward me détesterait autant que je le méritais.
Je restai là quelques instants, les mains plaquées sur le plan de travail pour éviter de perdre pied. L'idée qu'il était en train de se déshabiller deux portes plus loin me donna le vertige.
Je n'avais pas le droit de penser à ce genre de choses.
Après avoir glissé d'une identité à l'autre et disparu pendant des mois, Edward avait fini par s'effacer pour ne plus être qu'un concept facile à haïr. L'adolescent irresponsable, la menteuse qui m'avait manipulé avec sa fausse identité et ses yeux de biche étaient redevenus réels, alors même que l'un comme l'autre était méconnaissable dans cet entre-deux.
Je tâchai de me consoler en me disant qu'après avoir compris que j'avais eu une relation en son absence, il me détesterait assez pour ne rien laisser arriver, si j'avais le malheur de m'égarer.
Mais en repensant à la douleur trop honnête qui se dégageait de son regard, je n'en étais même plus si sûr.
Et merde…
Je t'en prie, déteste-moi, et passe à autre chose, je ne mérite rien d'autre.
Je poussai un soupir dans le silence, pris conscience de celui-ci et partis à pas lents vers le tourne-disque pour mettre l'autre face. La musique résonnait sans m'atteindre. J'avais l'impression d'être perclus de trous et de courants d'air, tant tout semblait m'échapper. Je me laissai tomber dans le fauteuil, tremblant, essayant en vain de fixer mon esprit sur la litanie musicale qui ne parvenait pas à effacer la présence de la personne qui m'avait involontairement torturée pendant des mois.
Le temps me sembla interminable, à tel point que j'en vins à me demander s'il ne prolongeait pas volontairement sa toilette pour retarder le moment où il faudrait se parler de nouveau. Des visions de son corps féminin s'imposaient dans mon esprit de temps à autre, et à chaque fois, je me haïssais encore un peu plus pour ça.
Quinze ans, me répétai-je. Quinze ans.
Au bout d'un moment, je me relevai pour chercher mon portefeuille et le transmuter, afin de faire réapparaître le carnet de Dante. Je le feuilletai dans l'espoir de penser à autre chose, l'œil vide, jusqu'à ce que se sente une présence et relève la tête. Edward se tenait dans l'embrasure de la porte, étrangement androgyne avec ses cheveux lâchés, sa silhouette ni féminine ni masculine drapée dans la chemise blanche et le pantalon bleu que je lui avais trouvé. Il avait roulé plusieurs fois manches et ourlets, laissant entrevoir ses automails en métal sombre et moiré.
Un instant, je me demandai comment j'avais pu me laisser berner à ce point, comment Angie avait pu dissimuler ces membres de métal. Oui, je l'avais toujours vue gantée, mais quand même…
Ce n'était pas le sujet.
L'adolescent retourna dans le couloir pour prendre son sac à dos d'une main, le soulevant comme s'il ne pesait rien alors qu'il semblait bien rempli et gonflé par l'eau qui gouttait dans son sillage. J'allais avoir des traces sur mon parquet, mais quelle importance ? Il retourna vers la salle de bain, s'attendant visiblement à ce que je le suive. Je me levai avec le sentiment de partir à l'échafaud. Quelques secondes plus tard, la porte se refermait sur nous.
La pièce était trop étroite et éclairée pour que nous puissions nous y sentir bien. Il n'y avait pas besoin d'être un génie pour voir qu'Edward était aussi mal à l'aise que moi. Il s'assit sur le rebord de la baignoire et se pencha pour transmuter son sac à dos et le sécher, contenant et contenu, provoquant quelques éclairs bleutés et un nuage de vapeur. Puis il l'ouvrit tout en parlant, gardant les yeux résolument baissés vers le sac dont il sortait des livres anciens qu'il commença à empiler à côté du lavabo.
— Après Liore, on est partis vers le Sud avec Hugues, Izumi et l'armée. On a retrouvé Al, Winry et Roxane à Youswell, ils nous ont informés de ce qui s'était passé à Lacosta, du déroulement de la bataille et de la venue de Lust et Gluttony. Heureusement, ils ont réussi à les repousser. Al avait déterré des ossements de notre mère afin de nous protéger de Sloth, et Hugues nous a confié une partie de ceux de Lust. Hohenheim semble avoir déniché ceux d'Envy, ou du moins, une petite partie. Tenez, compléta-t-il en retirant de son cou un sachet de tissu pendu à un fin lacet. Gardez-le en permanence sur vous, ça vous protégera de leurs attaques rapprochées, même si ça n'aura aucun effet sur les autres Homonculus.
Et toi ? n'osai-je pas dire.
Je pris l'amulette en m'appliquant à éviter tout contact direct avec sa main, puis il reprit du même ton posé et professionnel.
— Après nos retrouvailles, nous avons rencontré Grumman pour faire un point sur la situation. Hohenheim est parti pour Lacosta, consolider la frontière et faire des recherches, et mon frère et moi sommes allés à Dublith pour fouiller la bibliothèque privée de Dante et en savoir plus sur ses plans. Ah ! Et ce crétin qui me sert de père nous a enfin craché le morceau sur ce qu'il savait de Dante. Je vous conseille de vous asseoir avant d'écouter ça.
Je me surpris à obéir et m'asseoir à même le sol comme un enfant sage. Un Général se laissant dicter des ordres dans sa propre salle de bain par une personne mineure… on avait tout vu.
Il n'essayait pas de me regarder en face et parlait d'un ton neutre qui ne lui ressemblait pas, comme s'il avait abandonné tout espoir de retrouver la personne que j'avais été pour lui. Avait-il espéré que je le serre dans ses bras, comme si sa trahison n'avait jamais eu lieu ? Que je le confronte pour ce qu'il avait fait ? Qu'avait-il espéré au juste en toquant à ma porte ?
Il s'exprimait de manière carrée et professionnelle, mais je n'arrivais pas à répondre comme ça. Je n'arrivais pas à répondre tout court, l'esprit embrumé d'alcool. Je n'en avais pas la force, mes pensées étaient confuses, la honte était trop grande. Comment faisait-il pour mettre de côté tout ce qui s'était passé et se concentrer sur sa tâche, alors que moi, j'avais l'impression d'imploser à chaque seconde ?
Sans doute parce que c'était la seule solution qu'il avait trouvée pour fonctionner face à moi. Et quelque part, cela me soulageait. Je n'étais pas prêt à avoir cette discussion… alors oui, il avait sûrement raison : autant se concentrer sur la tâche titanesque qui nous attendait. Je tâchai de repousser toutes les idées parasites que m'amenait sa présence pour me concentrer sur ce qu'il avait à me dire. Moi qui avais passé des mois à nier toutes les émotions que son existence m'amenait, j'avais tout de même bien du mal maintenant que je l'avais en face de moi.
— Dante, comme mon père, a obtenu l'immortalité en sacrifiant Xérès. Elle était déjà en vie il y a plusieurs siècles, sous l'identité de Yezabel, et s'est beaucoup impliquée dans la fondation de l'état d'Amestris. On a de bonnes raisons de penser qu'elle a conçu les frontières d'Amestris selon ses plans, ce qui explique le passif très belliqueux d'Amestris. Et outre son immortalité et sa maîtrise de l'Alchimie, elle a des compétences particulières. Là où mon père est doué d'une empathie hors du commun, chez elle, son point fort est plutôt sa grande capacité d'influence. Elle va infléchir les émotions, inspirer la confiance, et même, parfois, faire plier d'autres personnes à sa volonté en quelques mots…
L'information était hallucinante, mais je ne pris pas la peine de le relever. De la part de nos ennemis, plus grand-chose ne m'étonnait.
Soit pragmatique.
— J'ai pu le constater, répondis-je d'une voix sourde. Elle est devenue ma médecin sous la fausse identité de Houston.
Edward leva les yeux et tourna vers moi un visage défait.
— Quoi ?! Mais…
— Je ne lui ai donné aucune information sensible. Je me suis méfié d'elle depuis le début, et elle s'est trahie bêtement avec son écriture. J'ai pu comparer les ordonnances qu'elles m'avaient écrites avec son carnet, expliquai-je en sortant de ma poche la liasse que j'avais transmuté sous sa forme originelle.
— Vous l'avez toujours, souffla le petit blond.
— Évidemment, je n'allais pas le jeter. D'autant plus que j'ai cru comprendre qu'elle y accordait une certaine importance. Il a été évoqué à demi-mot lors d'une réunion récente du Grand Conseil.
— Vous avez bien réussi à infiltrer le Grand Conseil, alors ?
— Mes saloperies auront au moins servi à ça… mais je n'ai pas appris grand-chose. Enfin, j'ai la liste des Généraux complices de Bradley à Central et quelques noms implantés dans les régions alentour, mais son plan n'est pas plus clair pour autant. Je sais juste que ça doit impliquer quelque chose d'assez important, pour que les Généraux soient prêts à me céder la propriété d'East-City et des environs une fois la région de nouveau sous le contrôle de Central.
— Vous n'allez pas devenir propriétaire tout de suite, commenta Edward avec un rictus qui fit entrevoir une dent cassée. Awrosut a tenu bon durant l'attaque.
— Et tant mieux, je n'y tiens pas. Ce qui m'inquiète, c'est ce que Bradley a pu promettre aux Généraux pour qu'un fief de ce genre devienne quantité négligeable.
— Ça, je n'en sais rien. La politique, c'est votre boulot, pas le mien, rétorqua-t-il. De notre côté, avec Al, on a fouillé la bibliothèque privée de Dante cette semaine. On a retrouvé un espace escamoté ou elle avait stocké des plans et des livres. Il y avait des calques, mais ils tombaient en poussière, on n'a pas réussi à les consulter… mais ça nous conforte quand même dans l'idée qu'elle a sans doute tracé un cercle à l'échelle d'Amestris.
— Une pierre philosophale ? supposai-je.
— On n'en sait rien, mais on en doute. Dans ses notes de recherche, tout semble indiquer que la taille de la pierre ne change pas radicalement ses propriétés. Dans ce cas, à quoi bon sacrifier un pays entier si ça ne fait qu'une petite différence ? Non, le cercle doit servir à autre chose… Et… en se basant sur les livres qu'elle avait rassemblés autour de ce projet, on se demande s'il ne s'agirait pas d'altérer Ouroboros.
Le petit blond avait lâché ces derniers mots en me montrant une double page d'une encyclopédie de Xing ou était dessiné un dragon en forme de huit allongé. Je tendis les mains pour prendre le livre avec précaution. L'ouvrage datait de plusieurs siècles et sa place n'était définitivement pas dans une salle de bain.
— C'est une hypothèse toute fraîche d'Alphonse, c'est encore assez flou, continua-t-il d'un ton excuse. Mais il y a beaucoup de points communs entre le symbole de L'Ouroboros et le Lemniscate, à tel point qu'on se demande si ce ne sont pas deux représentations d'un même concept. Et étant donné le symbole de Dante… c'est encore très brouillon, mais c'est une piste.
— Le symbole de Dante ?
— Vous vous souvenez du symbole que j'avais sur mon manteau, avant ?
— L'espèce de Caducée ?
— Oui. Je l'ai hérité d'Izumi, qui, elle-même, l'a repris de son propre maître… Dante.
Edward se pencha pour fouiller le sac et en tirer un carnet ou il esquissa rapidement le symbole en question, avant de le désigner de la pointe de son crayon.
— Notre hypothèse actuelle, c'est que son cercle servirait à s'approprier l'énergie d'Ouroboros d'une manière ou d'une autre. Mais on n'a pas la moindre idée de ce à quoi il ressemble ni de comment elle compte s'y prendre. On ne sait même pas si c'est réellement possible. Hohenheim est convaincu que le carnet nous donnera un nouvel éclairage sur ses plans, c'est pourquoi nous sommes partis de Dublith en urgence après avoir appris ce qui s'était passé à Metso.
— … Si vous êtes partis ensemble, où est ton frère ? demandai-je d'une voix vide malgré mon inquiétude.
— Il a été blessé pendant le trajet. Il est resté se faire soigner chez le Docteur Knox.
— Rien de grave ?
Je levai discrètement les yeux vers lui et constatai qu'il fixait le vide, le visage crispé.
— Une luxation de l'épaule.
— Pas trop grave, mais il n'est pas en état de se battre, résumai-je.
Le petit blond serra les dents et je m'en voulus d'avoir soulevé ce qui était manifestement un point sensible.
— Il sera bientôt rejoint par l'équipe de communication, souffla l'adolescent pour se rassurer.
— L'équipe de communication ?
— Fuery, Winry et Roxane sont en route pour faire une ligne de communication pour relier l'Est à Central sans passer par aucun standard, et Riza assure leur protection depuis quelques jours. Shieska ne vous en a pas parlé ?
— Shieska et moi sommes très elliptiques dans nos échanges. Tout le QG me déteste… Le simple fait de me parler est devenu suspect et son rôle est trop important pour qu'on attire l'attention sur elle.
— C'est à ce point ?
Il baissa les yeux vers moi et je me sentis minuscule face à son regard ambré. Ce n'était même pas du jugement : c'était comme s'il avait dépassé ce stade et était devenu neutre par lassitude face à tout ce qu'il traversait. De toute façon, il n'avait pas besoin de manifester le moindre mépris à mon égard, ma propre culpabilité se chargeait très bien de me faire ressentir ça.
— Eh bien, il y a eu ma promotion, mon retour de Liore alors que des bataillons entiers sont présumés morts… et je ne me suis pas fait des amis en exfiltrant Hawkeye, grommelai-je en me grattant l'arrière du crâne. D'ailleurs, même elle semble m'en vouloir.
Me voir répondre au Fullmetal de manière aussi calme et pragmatique semblait absurde. J'avais presque l'impression de ne pas être réellement là, que c'était une copie de moi-même qui avait pris les rênes pour parler à ma place.
— Elle ne m'a pas parlé de ça, répondit le petit blond d'un ton neutre.
Ils étaient en contact. Tous étaient en contact les uns avec les autres, sauf moi. J'aurais pu en être mortellement jaloux si je n'avais pas pleinement conscience que c'était de ma faute si je me retrouvais dans cette situation. Chaque phrase qu'il prononçait me faisait sentir plus petit, seul et détestable… et il n'en faisait même pas exprès.
— De mon côté, je n'ai pas trouvé grand-chose de nouveau sur Dante, repris-je. J'ai profité les compétences de Hawkeye pour taper juste et pousser le Nord à faire Sécession, mais mis à part ça…
— C'est donc bien vous qui étiez derrière la Sécession du Nord… Je m'en doutais, et Grumman aussi. Vous avez ses remerciements d'ailleurs.
Un de mes coups d'œil surprit un sourire affleurant à la commissure de ses lèvres et ce simple détail fit peser un soulagement étrange sur ma poitrine.
Je pensais ne plus jamais le voir. Face à ça, toute la haine du monde ne pesait plus si lourd.
— Tu penses avoir besoin de ce carnet, n'est-ce pas ? Tiens, prends-le, ordonnai-je en détournant les yeux, empêtré dans ma confusion. Mais je te souhaite bon courage, je l'ai étudié en long et en large et je n'ai rien trouvé à propos d'un cercle de transmutation dans le genre de ce que vous avez imaginé avec ton frère.
— Je vais voir ce que je peux en tirer, répondit Edward en le prenant. Il y a des chances pour que ça soit un palimpseste, Izumi et Hohenheim sont d'accord pour dire que c'est quelque chose qu'elle faisait souvent par le passé. Et vous, quels sont vos plans ?
— Faute de savoir ce que tramait Dante exactement, je me suis concentré sur la meilleure manière de déstabiliser l'autorité de Bradley. Pour l'instant, je n'ai pas encore mis grand-chose à exécution, à part la pichenette qui manquait pour faire basculer le Nord dans le camp opposé, mais Havoc a accumulé pas mal de preuves autour des viols organisés à Liore et d'autres scandales. J'ai aussi un récit de première main sur le massacre qui a eu lieu à Metso, juste avant la création de la pierre philosophale. S'il en existe, des clichés de la bataille d'Awrosut permettraient de documenter que l'Armée de Central a utilisé des armes chimiques sur une ville majoritairement civile et agricole.
— Il y a eu un massacre à Metso ? Avant la pierre, je veux dire…
— L'école dans laquelle s'étaient rassemblés les grévistes a été mise en état de siège, et après avoir évacué ceux qui ont accepté l'ultimatum, l'ordre a été donné de faire feu sur les civils.
— … Ils avaient besoin de faire couler le sang pour stabiliser le cercle, traduisit Edward.
Nos regards se croisèrent et j'y lus exactement la même détresse et la même culpabilité que ce que j'éprouvais moi-même. Sentir cette proximité malgré tout ce qui s'était passé entre nous me noua la gorge.
— C'est pour la même raison qu'il y a eu une guerre civile à Liore avant qu'elle ne tente de faire sa transmutation.
— Je n'ai jamais su quel tour de passe-passe tu avais utilisé pour berner Dante à Liore… fis-je, pensif.
— On a creusé un contre-cercle avec mon père et utilisé l'énergie de Gluttony pour créer un effet rebond. On a utilisé cette énergie pour activer le cercle et déplacer les civils en sous-sol. Une fois la première vague passée, l'énergie est repartie vers l'extérieur du cercle. On a profité du fait que les âmes étaient naturellement attirées par leur propre corps pour les restituer. Et enfin, l'énergie restante — ce qui restait de Gluttony, donc — a été de nouveau concentré au centre du cercle.
— C'est donc ça, ce qu'on a trouvé.
Même avec ces quelques explications, je n'arrivais pas à me figurer les tenants et aboutissants de ce cercle, mais l'admettre à voix haute aurait été l'humiliation de trop. Edward était plus brillant que moi, je le savais déjà.
C'était agaçant.
Ça m'avait manqué.
Je n'arrivais pas à soutenir son regard, alors je fixai le vide devant moi, ou plutôt ses genoux couvert d'un de mes pantalons d'uniforme sur lesquels gouttaient ses cheveux encore humides.
— J'imagine qu'il est impossible de refaire un coup du même genre à Dante pour son projet final ?
— Mh mh, répondit Edward en secouant négativement la tête. Il faudrait déjà connaître la forme et l'emplacement du cercle d'origine. Ça nous demanderait des semaines de travail de préparer le contre-cercle, sans compter la puissance nécessaire pour maîtriser le rebond… En plus, notre plan n'aurait jamais fonctionné si Hohenheim n'avait pas sa capacité à percevoir la présence et les émotions des autres… et il n'aurait jamais pu gérer ça à l'échelle d'un pays.
— Ton père peut faire ça ? !
— Ouais. Pire truc, ajouta-t-il en coinçant son crayon entre les dents
Il me semblait qu'il avait rougi. Il leva les bras pour s'attacher les cheveux et je lâchai un hoquet de surprise, horrifié.
— Quoi ?
— Ta manche.
L'adolescent se tortilla, tira sur le tissu blanc pour découvrir à son tour qu'elle s'était gorgée de sang, et lâcha un grognement blasé.
— Tu es blessé.
— J'ai juste fait une petite chute de moto, pas de quoi fouetter un chat.
« Juste une petite chute de moto ? » Il se fout de moi ?!
— Knox ne t'a pas soigné en même temps que ton frère ?
— Pas besoin, c'est des égratignures, fit-il en haussant les épaules.
— Fullmetal, c'est ma chemise que tu es en train de tremper de sang, et vu la taille de la tache, ce n'est pas qu'une égratignure. Montre-moi ça.
Il se figea et vira au cramoisi, me faisant réaliser ce que j'avais dit.
C'était un ordre.
Et…
D'accord, nous arrivions à discuter sans nous disputer ni avoir trop envie de crever en repensant à l'intimité gênante que nous avions partagée, mais cela tenait déjà du miracle, et c'était parce qu'il y avait un pays à sauver. Lui demander de se mettre à nu — au sens propre — nous amenait dans un terrain glissant dans lequel aucun de nous deux ne voulait s'aventurer.
Je pris une inspiration tremblante. Je m'étais pourtant juré de rester à distance de l'adolescent qui avait trahi mes sentiments. Le toucher était, en soi, une mauvaise idée. Il le savait aussi bien que moi… mais, avait-on le choix ?
Non, pas vraiment… il pisse le sang cet idiot.
Je pris une grande inspiration, soufflai doucement, pour garder mon calme, m'empêcher de trembler, puis repris d'une voix plus posée.
— Si je pouvais t'envoyer à l'hôpital, je le ferai, mais tu sais aussi bien que moi que c'est impossible. Il faut au moins examiner la plaie.
Le regard doré d'Edward ressortait d'autant plus au milieu de son visage écarlate, mais il admit les faits d'un lent hochement de tête. Je me levai pour me laver les mains et fouiller mon tiroir pour en tirer ma trousse à pharmacie, qui était rangée dans l'autre sens que celui ou je la mettais d'habitude.
C'est pour ça qu'il est resté aussi longtemps dans la salle de bain, réalisai-je. Il s'est soigné lui-même.
Je me sentis en colère, non pas contre lui, mais contre mon impuissance, alors que je constatais encore une fois qu'Edward prenait tous les coups et me cachait des choses.
Rien n'a changé, au fond.
Je me rassis lourdement sur le carrelage et lui fit signe d'en faire autant d'un pouce vers le bas. Je me sentais bougon et autoritaire, mais je savais que c'était toujours moins risqué que de me montrer tendre.
Edward s'assit en tailleur, dos à moi, et commença à déboutonner sa chemise. Je fixai intensément l'auréole de sang pour ne pas y penser, puis retins mon souffle quand il se débarrassa de sa manche, dévoilant son épaule gauche et laissant entrevoir l'arrondi de sa poitrine avant de tirer sur l'autre pan de tissu pour la recouvrir.
Je restai sous le choc quelques instants. Je ne savais pas ce qui me foudroyait le plus, entre redécouvrir les lignes souples et résolument féminines de son dos et constater à quel point son corps avait été malmené. L'éclairage intense et blafard de la salle de bain n'épargnait aucune cicatrice, aucun hématome… Et des blessures, il y en avait.
Je me doutais que la bataille de Liore n'avait pas dû être une partie de plaisir, mais je ne m'attendais pas à voir son dos lacéré de marques encore fraîches. La peau qui n'avait pas été tailladée était colorée de toute une gamme de larges hématomes jaunâtres ou violacés pour les plus récents. Il y avait aussi ces bandages maladroits sur son bras de chair qui dissimulaient ses dernières blessures.
Et enfin, trop mal placées pour qu'il puisse les tâter lui-même, deux plaies horizontales l'une au-dessus de l'autre, nettes et profondes, qui avaient barré le bas de son épaule et une partie de son dos, et dont le sang avait coulé jusqu'au coude.
Si j'avais pu me laisser aller à mes émotions, je crois que mon front se serait posé contre sa nuque et que j'aurai éclaté en sanglots. Je n'avais plus besoin de lutter contre des sursauts d'érotisme mal placé, j'avais trop mal en voyant ces blessures pour ça. Toute la colère que j'avais pu ruminer contre lui s'était évanouie. Il ne méritait pas ça. Personne ne méritait ça. J'aurais préféré prendre tous ces coups à sa place, quitte à en crever.
Mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais ni le décharger de ses blessures ni me laisser aller à pleurer en sa présence, encore moins remonter dans le passé pour effacer notre rencontre et mon invitation qui l'avaient mis sur le chemin de l'Armée et des Homonculus, peu importe à quel point je l'aurais voulu.
Edward était ravagé, et je savais au plus profond de moi que c'était de ma faute.
Un soupir, et je me préparai à soigner la plaie sans un mot. Qu'aurais-je pu dire ? En posant le coton imbibé sur sa plaie, je sentis une petite contraction, le désinfectant le brûlant sans doute. Mais il ne moufta pas davantage.
— C'est assez profond… tu as encore croisé un tueur en série ou quoi ?
— J'ai dû me prendre des barbelés dans ma chute, répondit-il simplement.
— Je vais tenter de mettre du sparadrap pour rapprocher les plaies, mais il faudrait que tu te fasses examiner et recoudre par un vrai médecin.
— Vous inquiétez pas pour moi, je cicatrise remarquablement vite.
Ces mots prononcés d'un ton aussi léger que factice ne me rassuraient pas du tout. S'il guérissait aussi bien qu'il le disait, dans quel avait-il fini un mois auparavant, quand la bataille de Liore venait d'avoir lieu, pour avoir encore autant de marques ?
Moi qui avais eu l'impression d'avoir fini cette journée-là en miettes, je me sentis tout à coup geignard et pathétique.
Je suis vraiment devenu un petit vieux qui passe sa vie à me lamenter sur son propre sort… pitoyable.
Je m'appliquai à rapprocher les bords de la plaie la plus grande tout en ruminant sur ma médiocrité, quand Edward brisa le silence.
— Désolé.
— Pour la chemise ?
— Pour tout.
Je m'immobilisai un instant avant de reprendre ma tâche, le cœur battant. Voilà qu'il s'excusait. Qu'il mettait, du bout des lèvres, le sujet sur le tapis.
Je n'étais pas prêt pour ça.
Je ne savais absolument pas quoi lui répondre, pour la simple et bonne raison que je ne savais pas bien ce que je ressentais moi-même. Alors je me concentrai sur le pansement, peinant à trouver une zone de peau non blessée sur laquelle fixer la compresse. Il aurait peut-être mieux valu utiliser des bandages, mais la simple perspective de passer mes bras autour de son corps, même sans le toucher, m'effrayait. Déjà que j'avais eu la stupidité de boire, mes gestes étaient assez maladroits comme ça…
— Je suis désolé de vous avoir menti tout ce temps, de vous avoir mis dans la merde vis-à-vis de Harfang avec mes petits secrets mal placés. Désolé de vous avoir blessé comme je l'ai fait. Je sais que je vous ai trahi, plusieurs fois, en plus… mais ça n'a jamais été mon but.
Alors que je pensais ce sentiment évanoui face à ses blessures, ces mots firent renaître dans mes entrailles un sursaut de colère. C'était profond, presque ancestral.
Tais-toi, je ne sais pas quoi te répondre. Je ne peux pas te pardonner, mais je suis incapable d'oublier Angie alors qu'elle n'a jamais existé… ne me mets pas au pied du mur comme ça.
La conversation — ou plutôt le monologue — prenait un tournant qui m'angoissait d'autant plus que je savais que j'étais ivre, même s'il n'avait pas l'air de le remarquer. Pour l'instant, j'étais calme, au moins extérieurement, mais je redoutais mes propres réactions. Je craignais qu'il essaye de se justifier et de voir rejaillir ma colère comme si c'était arrivé si souvent ces derniers temps.
— Je n'ai pas été honnête avec vous, mais j'ai toujours été sincère, murmura-t-il d'une voix sourde.
Une pause, et puis…
— Je vous aime.
Ces mots me catapultèrent hors de mon propre corps. Je laissai échapper le rouleau de sparadrap qui tinta par terre, puis un long silence passa. Il resta immobile, me tournant le dos, incapable de voir que je le fixai avec des yeux exorbités. Je le voyais trembler, de froid, de peur peut-être.
Il ne pouvait pas dire ça. Il ne pouvait pas penser ça. Il devait se tromper. Il devait se tromper.
Je ne sais pas combien de temps il me fallut avant d'être capable de faire la moindre action, mais le silence qui s'était abattu dans la pièce était presque tangible. Incapable de savoir comment réagir, quoi répondre, je fis la seule chose dont je me sentais capable sur le coup.
Je me levai et me rinçai les mains.
Même sans baisser les yeux vers la silhouette adolescente assise en tailleur, je la vis se recroqueviller. Je savais que mon comportement était le pire possible — à part peut-être l'abreuver d'injures — mais j'avais beau en avoir conscience, je n'arrivais pas à trouver comment réagir autrement face à ça. J'avais tellement pris l'habitude de me dissocier de mes émotions pour éviter de me trahir en milieu hostile que je ne les reconnaissais même plus.
Je ne savais plus ce que je ressentais pour Edward et cette perspective était presque plus effrayante que de l'aimer ou le haïr désespérément.
— Je vais te chercher une chemise propre.
C'était lamentable, j'étais pitoyable, et pourtant, je savais que réussir à me raccrocher à ce genre de questions pratiques était déjà inespéré dans mon état. Je profitai du court laps de temps hors de la pièce pour me laisser mon visage se crisper, laissant un gémissement désemparé s'échapper. J'étais au bord des larmes et je ne savais même pas comment l'interpréter.
Je soufflai trois fois, lentement, pour réprimer ces émotions que je n'arrivais pas à démêler, puis revins dans la salle de bain. Je déposai la chemise à côté d'Edward, puis fuis la pièce quelques instants pour le laisser se rhabiller.
Il aurait fallu l'examiner plus en détail, vérifier qu'il n'avait pas d'autres plaies et refaire ces pansements qu'il avait bricolés d'une main, mais après ce qu'il avait dit, j'en étais bien incapable.
Je retournai dans le salon ou le disque avait fini de tourner et allumai la radio. Il était deux heures passé, cette portion de la nuit où ils diffusaient des morceaux obscurs et étranges qui exprimaient mieux que des mots le décalage permanent dans lequel je baignais durant mes insomnies.
Puis je revins, poussant doucement la porte entrouverte. Edward s'était changé et était en train de transmuter la chemise blanche pour en retirer le sang. Il me la tendit ensuite, froissée et encore tiède, et je la pris d'un geste maladroit, incapable de le regarder dans les yeux.
Il ne me tournait plus le dos.
Je me laissai tomber par terre, adossé contre ma baignoire, jetant des coups d'œil en coin sans oser remonter jusqu'à son visage.
— J'ai encore deux choses à vous avouer, et après, je vous fous la paix avec cette histoire, annonça le petit blond d'un ton qui ne souffrait aucune contradiction. Ce n'est pas facile à dire et vous n'avez sûrement pas envie de l'entendre, mais j'ai compris ce qu'il en coûtait de cacher des choses, alors…
Je ne répondis rien, je ne le regardai pas. Quoi qu'il ait à m'annoncer, je n'allais pas y couper, et je n'avais pas le droit de fuir cette discussion. Il déglutit, puis reprit d'une voix nouée, fragile.
— Après Liore, on a fait une escale à Solesbourg. Grumman avait prévu de l'alcool pour remonter le moral des troupes, il y a eu une fête, et… j'ai trop bu ce soir-là. Assez pour me travestir sur scène et gueuler mon coming out dans un mégaphone suite à un concours de circonstances que j'ai la flemme de vous raconter. Surtout que techniquement, je ne m'en souviens pas moi-même…
J'essayai d'imaginer Edward bourré et supposai que le spectacle devait être aussi catastrophique que grandiose.
— Apparemment, j'ai beuglé quelque chose à propos de pucelage et de l'impossibilité de tenir la comparaison par rapport à vous.
Oh bordel… il n'a pas fait ça ? !
Moi qui mourais de honte à l'idée d'avoir eu une relation avec lui et qui espérais emporter ce secret dans ma tombe, j'étais servi. Je connaissais assez l'Armée pour savoir qu'une scène du genre avait le potentiel de faire le tour du pays. Plusieurs fois.
Ma seule consolation, c'était que L'Est avait fait Sécession et qu'une frontière séparait maintenant Central des inévitables potins. Durerait-elle assez pour que cette histoire tombe dans l'oubli ? Pas sûre qu'une guerre suffise à étouffer une affaire pareille…
Puis une autre pensée me vint, glaçante.
— … Hugues était là ?
— Oui, avoua le petit blond. C'est lui qui m'a raconté la scène le lendemain. Et qui m'a poussé aux aveux. Je crois que ça lui a fait un choc. Il sait tout de ce qui s'est passé entre nous. Enfin, presque. Il y a une chose que je ne lui ai pas dite. C'est la seconde chose dont je dois vous parler.
J'avais plaqué ma main sur le haut de mon visage pour éviter son regard et dissimuler la colère qui devait couver dans le mien, me raccrochant au silence pour éviter d'exploser. Savoir que mon image m'avait échappé à ce point me mettait en rage, mais je le savais, je n'avais pas le droit de me passer les nerfs sur lui alors que j'étais tout aussi responsable de cette catastrophe. Je l'entrevis prendre une grande inspiration, sa poitrine se gonflant sous sa chemise, ses mains se serrant sur ses chevilles dénudées.
— J'ai fait une fausse couche à Liore.
La phase avait été lâchée précipitamment, allant droit au but avec si peu de contexte et de délicatesse qu'il me fallut un moment pour assimiler ce qu'il avait dit. Ahuri, j'écartai ma main pour le regarder vraiment. Il était là, sans défense, le visage blême, posant sur moi un regard doré au bord des larmes.
— Une fausse… Il était de moi ? balbutiai-je.
Pour la première fois depuis son arrivée, son expression se referma et je reconnus du jugement dans son expression.
— Évidemment, vous me prenez pour quoi ? répondit-il sèchement.
Je me sentis chuter en arrière jusqu'à me retrouver allongé. Une lumière dansante m'aveuglait et me réchauffait, laissant toute la place à une odeur entêtante de terre chaude et d'herbe coupée. Le poids que j'avais sur la poitrine bascula en avant et une toute petite tête blonde apparut dans mon champ de vision, masquant la lumière avec une expression ravie et un éclat de rire cristallin. Le bébé assis à califourchon sur moi m'éclaboussait d'un amour et d'une joie impossibles.
Mon enfant.
Mon enfant qui n'existait pas.
La vision reflua comme une vague, me rejetant dans la réalité froide de cette salle de bain aux carreaux blancs où je restais là, le visage défait, foudroyé par l'idée que j'avais failli donner la vie.
Ce n'était qu'une vision furtive sortie de nulle part, mais cette image était trop tangible pour s'effacer. J'avais encore la sensation de l'herbe chatouillant mon cou, le poids de ce petit corps contre moi. Je ne comprenais pas comment mon cerveau avait pu me jeter au visage une image aussi tangible de quelque chose de si irréel ni comment je pouvais ressentir un tel arrachement en pensant à un être qui n'existait même pas.
Je ne savais pas que je voulais être père.
Cette prise de conscience venait de me tomber brutalement dessus et, comme tout ce qui arrivait ce soir, je n'y étais pas préparé.
J'y avais peut-être vaguement pensé en voyant Hugues patauger dans le bonheur et l'épuisement à la naissance d'Elysia, mais je n'y avais rêvé que de très loin, avec l'idée que ça n'arriverait jamais. Pas dans cette vie-là, pas avec le passé que j'avais eu et l'avenir sombre qui m'attendait, et certainement pas avec la personne trop jeune et épuisée qui me faisait face….
Cette deuxième vague d'émotions reflua à son tour, me laissant bouleversé et perdu, et je fis enfin face à l'instant présent.
Pendant tout ce temps, j'avais fixé Edward sans le voir, alors que l'adolescent au féminin se tenait là, jeune, fragile et bouleversé. L'ampleur de mon égoïste me sauta au visage et je crus mourir de honte. J'avais couché avec Angie alors qu'il ne fallait pas, je n'avais pris aucune précaution alors que j'étais d'habitude tout à fait soigneux sur la question, j'avais été complètement déraisonnable… et c'était Edward qui en avait payé les pots cassés.
C'est lui, ou elle, qui a le plus souffert.
Qui l'avait porté dans son corps sans l'avoir voulu, qui l'avait perdu dans le sang, qui avait fait face à ce deuil sans nom, sans mots.
Sans moi.
Je serrai les dents, dégoûté par la situation et l'égoïsme aveugle dont j'avais fait preuve depuis des mois. J'aurais voulu que ce soit sur moi que s'abattent les conséquences de mes erreurs… mais ce n'était pas ce qui s'était passé.
Il y avait en face de moi, un adolescent criblé de blessures, en pleine confusion, qui avait porté puis perdu la vie par ma faute sans y avoir été préparé le moins du monde, et qui attendait une réaction de ma part. Il fallait que j'arrive à dire quelque chose, à le réconforter au moins un peu à défaut d'avoir été capable de le protéger de tout ça, à défaut d'avoir su quoi dire quand il s'était déclaré. Mon propre ressenti n'avait aucune importance face à sa douleur.
Et pourtant, j'étais toujours pétrifié.
— C'est le gros bordel dans ma vie, dans tout le pays, et j'étais pas prêt pour ça, reprit-il, baissant les yeux. J'aurais jamais pu m'en sortir seul et je ne sais même pas si je serai encore en vie dans une semaine…
Ed avait haussé les épaules avec une fausse légèreté qui me donna envie de tout lâcher pour l'attirer contre moi et ne plus jamais le lâcher. J'aurais voulu effacer ces mots et lui dire que j'aurais été là pour lui, pour eux deux, que je ne l'aurai pas laissé faire face à tout ça seul, mais je savais que je n'en avais pas le droit. Je n'étais même pas foutu d'articuler un mot face à tout ce qu'il me dévoilait ce soir, alors, être un soutien ?
De toute façon, j'avais été absent quand c'était arrivé, et il avait dû se débrouiller sans mon aide une aide que j'aurais de toute façon été incapable d'apporter. Cet enfant aurait été trop lourd à porter avec tout ce qui s'était passé entre nous et je n'avais pas le droit de faire ce genre de promesses.
Et puis…
Moi non plus, je ne sais pas si je serai en vie dans une semaine.
— Je l'ai appris quand c'était déjà fini, et j'étais soulagé que ça soit le cas. Je sais que c'est mieux comme ça pour tout le monde, mais… quand même, ça fait mal.
Alors qu'il avait réussi à rester stoïque pendant son monologue, sa voix s'étrangla à ces derniers mots et il baissa la tête, serrant les dents pour réprimer un sanglot. Qu'il ose continuer à me parler à cœur ouvert malgré mes horribles silences était bien plus douloureux à affronter que s'il m'avait hurlé dessus. Parce que je n'arrivais pas à répondre, parce qu'il ne méritait rien de tout ça, parce que j'aurais voulu être l'adulte responsable et compatissant dont il avait tant besoin à cet instant.
J'aurais voulu le serrer dans mes bras, lui tapoter le dos au moins, mais cette simple idée me terrifiait. Je ne voulais pas commettre de nouvelles erreurs et je n'avais plus confiance en moi-même — surtout avec la quantité d'alcool que j'avais dans le sang. Je le savais maintenant : ma précédente bourde avait coûté bien trop cher à Edward pour que je m'autorise quoi que ce soit de risqué. Je parvins tout de même à tendre une main maladroite pour la poser sur sa tête. Sous mes doigts, ses cheveux fraîchement lavés étaient légers et doux.
— Je suis désolé, soufflai-je d'une voix rauque. Je me suis comporté de manière irresponsable et tu en as payé les conséquences… Je n'aurais pas dû laisser ça arriver.
Moi aussi, j'avais mal, mais je n'avais pas le droit de le dire. Pas le droit de faire peser ma propre tristesse et le vide laissé par cet enfant qui ne devait pas naître et que j'avais désiré malgré moi. Je ne pouvais pas faire ajouter ce poids supplémentaire sur un adolescent à bout de nerfs, alors que tout était de ma faute.
Je sentais le poids de sa tête contre ma paume, comme l'aurait fait un chat quêtant une caresse, et ma main glissa contre sa tempe, sa joue. Ses yeux fermés, un peu crispés, laissaient échapper des larmes silencieuses tandis qu'il s'abandonnait à mon contact. Un instant, je reconnus tout à fait Angie dans ces traits délicats et torturés à la fois, et j'en fus bouleversé.
J'aurais tant voulu la serrer dans mes bras.
Mais je n'avais pas le droit.
Je l'avais déjà trop blessée.
Nous restâmes là quelques instants, perdus dans ce contact fragile et ce silence trop plein. Les émotions défilaient, me serrant la poitrine sans que je parvienne à poser des mots dessus. Il fallait que je m'écarte, mais comme je m'en doutais, j'en étais incapable. Je voulais effacer tout ce qu'il avait subi, je voulais embrasser son front, je voulais que ma douleur dans la poitrine disparaisse.
Je n'avais pas le droit d'aimer cet adolescent. C'était d'Angie dont j'étais tombé amoureux, pas d'Edward. Angie n'existait pas, et lui était hors limite. Et pourtant, je sentais qu'il restait quelque chose, un entre-deux flou et dangereux qui m'empêchait de rompre le contact et qui s'enivrait de sentir sa peau et ses cheveux du bout de mes doigts. La douceur endolorie qui se dégageait de son visage aux yeux fermés me retournait les entrailles elle était tout ce que je désirais, tout ce que je m'interdisais.
Je n'ai pas le droit.
Je m'étais déjà laissé aller à me dire que tant que je n'exprimais pas mes sentiments, je pouvais m'autoriser à en avoir… mais j'étais trop faible, et je me savais incapable de maîtriser mes émotions concernant la personne qui me faisait face, que ce soit l'amour ou la colère. À cause de moi, Angie s'était fait enlever, avait subi une fausse couche, avait failli mourir, et bien d'autres choses encore. C'était inacceptable, impardonnable. Alors, je devais fermer la porte, purement et simplement.
Ne rien laisser passer.
Je rompis enfin le contact, écartant la main, détournant les yeux, le cœur au bord des lèvres. Cherchant une diversion, je laissai mon regard tomber sur les livres et les feuillets du carnet détaché.
Dante.
Le cercle.
C'était plus qu'une diversion : nous avions un devoir à accomplir.
— Je vais faire du café. On a du travail.
Ma propre voix me semblait étrangère. Je me détestais de le repousser, d'être aussi froid, mais je me serais haï au moins autant si je ne l'avais pas fait.
Certaines choses n'étaient pas faites pour arriver.
— Vous avez encore du café ? Le luxe… commenta-t-il après un silence.
Je tâchai de reprendre contenance alors que je le préparai à gestes tremblants, seul dans la cuisine. La fatigue conjuguée à l'alcool et aux émotions me mettait à plat, mais j'étais beaucoup trop débordé et fébrile pour espérer dormir dans ce contexte. Pas alors qu'Edward était là, remettant mes plaies à vif et me rappelant à quel point j'étais une personne détestable.
Le seul réconfort pour le naufrage que j'étais, c'est la perspective qu'il apporte un nouveau regard au mystère insoluble qu'étaient les plans de Dante.
Je suis tombé tellement bas que je me raccroche à l'espoir qu'un adolescent me sauve la mise.
Edward a beau être un génie de l'Alchimie, il n'a pas à porter cette responsabilité alors qu'il est déjà bien amoché… Vraiment, je me fais honte.
En plus il est dans un état…
… Est-ce qu'il a mangé ?
J'avais cru comprendre qu'il était parti en urgence après avoir appris ce qui s'était passé à Metso, ce qui voulait dire que ce n'était sans doute pas le cas.
Je fouillai dans mes placards pour bricoler un en-cas. J'étais incapable d'exprimer quoi que ce soit, mais je pouvais au moins faire ça pour lui. Le temps que le café finisse de passer, je retrouvais une demi-baguette, un bocal de cornichons bien entamé, du saucisson, rinçai ce qui me restait de champignons bruns et d'épinards frais pour en faire une salade sommaire, happai une pomme et rassemblai le tout sur un plateau, avec la cafetière et deux choppes. Me concentrer sur ces détails pratiques m'aidait à reprendre une contenance, tout en réalisant à quel point j'étais passé près d'avoir un geste trop révélateur.
Caresser sa joue comme je l'avais fait, c'était déjà trop.
Quinze ans.
Ce rappel à l'ordre intérieur sonnait comme une punition, alors que je serrai les mains sur mon plateau pour l'empêcher de trembler et que j'abandonnai la radio qui tournait dans le vide depuis déjà trop longtemps. Il était trois heures passées, je l'avais vu du coin de l'œil sur l'horloge du salon.
Quand je baissai la poignée de la porte du coude, je retrouvai Edward à genoux au milieu d'un déluge de livre et de feuilles éparpillées.
Comme d'habitude, il sème le chaos partout où il passe.
En me voyant revenir avec de quoi manger et boire, il laissa échapper un regard éperdu de fatigue et de reconnaissance. Je posai le plateau à côté de lui et versai le café.
— Sers-toi, j'ai déjà mangé.
— Merci, fit-il d'un ton sincère.
Il ne se fit pas prier et rompit le pain pour le bourrer de tout ce qui lui passait sous la main et faire un sandwich prêt à exploser. Puis commença à le croquer à pleines dents en reprenant le feuillet du carnet de Dante de l'autre main, les sourcils froncés, le regard fixé sur l'écriture manuscrite comme s'il avait déjà oublié ma présence.
Il était déjà passé à autre chose.
C'était mieux comme ça. Je n'aurais pas supporté plus longtemps de faire face à sa vulnérabilité, moi qui ne supportais pas la mienne…
Même si je me sentais toujours mal, ma poitrine cessait peu à peu d'être broyée par la peine, la peur et la culpabilité.
En même temps, le voir retrouver une expression neutre et constater qu'il arrivait à se mettre au travail après les bombes qu'il venait de me jeter me mettait mal à l'aise peut-être parce que ça me rappelait à quel point il était capable de donner le change dans toutes sortes de situations et comment il m'avait roulé avec sa fausse identité d'Angie.
Je me versai un café et commençai à feuilleter les livres qu'il avait emportés et dont il avait marqué de nombreuses pages pour prendre connaissance moi-même de ses recherches. Je tombai sur une encyclopédie de Xing avec le Dragon lové en forme d'infini.
— L'hypothèse de ton frère est intéressante. Vous avez creusé la symbolique du Lemniscate dans l'élexirologie ?
Edward sursauta comme s'il redécouvrait ma présence et avala sa bouchée avant de répondre.
— Pas vraiment, c'est une hypothèse qu'Al a eu sur le trajet, donc c'est tout récent. Mais de toute façon, ni lui ni moi ne savons lire le Xingois, encore moins celui du quinzième siècle. On ne saurait même pas comment chercher les mots dans un dico !
— Dans ce cas, je devrais peut-être me concentrer là-dessus. Après tout, j'ai quelques notions et un accès à la bibliothèque du Quartier Général.
— Vous savez lire le Xingois ? lâcha l'adolescent stupéfait.
— Ne t'emballe pas trop. J'ai quelques connaissances que je tiens de ma mère, mais ça remonte à loin, je dois être rouillé.
— Vous allez y arriver ? Ça doit dater du siècle dernier, ajouta-t-il avec un sourire caustique qui dévoila de nouveau sa dent cassée.
Je clignai trois fois des yeux, trop pris au dépourvu par ce changement de ton pour savoir comment répliquer.
Comment pouvait-il me reparler avec tant de légèreté, après tout ce qu'il m'avait annoncé ?
— Et toi, avec une semaine dans la bibliothèque de Dante, tu aurais pu prendre le temps d'étudier le sujet non ? lâchai-je trop tard pour être convaincant.
— J'ai essayé de me pencher sur l'élexirologie quand j'étais chez mon Maître, mais je me suis contenté de traductions, répondit Edward avec un soupir. C'est déjà une plaie de déchiffrer de l'Aerugan ou de l'Amestrian ancien, alors ces machins qui sont même pas des lettres, là… Je vous les laisse avec plaisir !
C'était tout à fait Edward pour me répondre sans délicatesse entre deux bouchées, sans lâcher son travail des yeux. Et ce malgré son apparence trouble, son chignon bâclé dans lequel il avait planté un stylo et la tenue trop grande pour lui qui laissait affleurer des formes féminines. Je retrouvai la niaque l'adolescent tel que je l'avais connu il y avait longtemps, avant que tout cela n'arrive.
Ça m'avait manqué.
— Très bien, j'en fais mon affaire, répondis-je en prenant le livre sur mes genoux puis en attrapant de quoi prendre des notes.
— Vous aurez le temps pour ça ? Vous avez déjà pas mal à faire avec la politique, non ?
— J'en ai ras le cul de la politique, lâchai-je en me surprenant moi-même. Et de toute façon, il s'agit moins de dresser des plans que de détecter les zones de fragilité pour taper dedans.
— Comme pour l'assassinat de Loth ? Il faut avouer que c'était plutôt efficace.
— Je pense que Hawkeye n'a pas eu trop de scrupules à appuyer sur la détente.
— Vous avez d'autres « fragilités » sous le coude ?
— Je n'ai pas besoin de comploter grand-chose dans le Sud pour que ce soit le chaos, entre les Généraux véreux et les Snake & Panther… mais je doute qu'une sécession ait lieu là-bas aussi. L'Armée et les civils sont trop polarisés pour que ça se fasse aussi facilement… surtout après la disparition de Metso.
— J'ai cru comprendre que Riza avait le Général de la région Sud dans le collimateur. Il est complice de Bradley, j'imagine ?
— Oui.
— Vous comptez demander à Riza de buter tous les généraux du Grand Conseil ?
— Seulement si c'est pertinent… et qu'elle accepte mes ordres. Mais dans l'immédiat, c'est un peu tôt. Faire ça reviendrait juste à m'exposer en tant que traître. J'espère pouvoir profiter de mon statut pour les étudier encore un peu.
— Vous avez d'autres pistes ?
— J'ai des contacts dans les médias et le soutien de certains membres du Bigarré.
— Le Bigarré ?! Qui ça ?
— Hayles, bien sûr. Neil est un ancien combattant d'Ishbal, même s'il n'est plus dans l'Armée, il a des contacts avec des personnes peu gradées, mais dignes de confiance. Lia travaillait à la radio, mais son émission a fait l'objet d'une commission de censure avec interdiction d'émettre, alors elle est assez remontée. Aïna et Natacha sont aussi assez impliquées dans les préparatifs, même si leur rôle est plus discret.
— … Elles font tout ça malgré ce qui est arrivé le soir de l'attaque ?
Le ton était inquiet. Edward se sentait sans doute coupable de l'attentat qui avait secoué le cabaret et le visait directement. Il aurait sans doute préféré que la bande, qui avait déjà souffert par sa faute, se tienne loin de Dante et ses alliés.
— Elles font ça justement parce que l'attaque a eu lieu. Havoc a tenté de les dissuader quand il l'a appris, mais il n'a pas été très convaincant… et en vérité, leur aide n'est pas de trop. Notre objectif est de faire éclater un scandale autour des abus de l'Armée pour rallier les civils à notre cause. Et si ça peut provoquer quelques émeutes, ça donnera d'autant plus de travail aux militaires pour nous laisser le champ libre.
— S'il y a des émeutes à Central-City, il risque d'y avoir des morts, n'est-ce pas ?
Le petit blond se tenait très droit, me fixant d'un air sérieux.
— C'est très probable, étant donné les méthodes de Bradley, admis-je. Mais il faut mettre ça en balance avec le nombre de morts que Dante risque de provoquer avec son plan.
— Et pour l'instant, on n'en sait rien.
— De toute façon, qu'on le veuille ou non, la grogne monte du côté des civils, autant en tirer parti. Entre l'évasion de la prison de Central, les contrôles permanents, l'attaque d'Aerugo à la frontière et la Sécession, la situation est devenue compliquée pour beaucoup d'entre eux… Depuis le temps que tu es en cavale, tu ne t'en rends peut-être pas compte, mais il y a eu une sacrée inflation.
— J'ai remarqué, hein. Même comme ça, il m'arrive d'acheter des boites de conserve.
— En tout cas, il y a un gros blocus depuis quelques jours dans le quartier des dockers qui pose pas mal problème à l'Armée. Il se pourrait que leur caisse de grève ait reçu 2 000 cents d'un donateur inconnu, glissai-je en me grattant la joue. Pour l'instant, ils sont relativement isolés parmi les civils, mais si les habitants de Central-City apprennent, au hasard, que des Généraux de Central ont organisé des viols de guerre à Liore, ou qu'ils ont ordonné de tirer à vue sur des agriculteurs en grève à Metso, transformant une école désaffectée en charnier, à mon avis, ils auront plus de soutien dans leur opposition au gouvernement.
— Vous avez des preuves ?
— J'ai une informatrice qui était aux premières loges pour Metso et qui a rapporté des photos du massacre. Pour Liore, c'est plus compliqué, mais… Havoc s'est plutôt bien débrouillé pour récupérer des informations dans son propre bataillon, il a même enregistré des témoignages de soldats à leur insu. L'avantage d'avoir été transféré sous les ordres de Mingus.
— … Est-ce que ça vous serait utile d'avoir le témoignage d'une victime ?
Je restai immobile un instant, jaugeant ce que je devais répondre sans me montrer, encore une fois, indélicat.
— Si on veut provoquer un électrochoc parmi les civils, ça serait l'idéal, oui. Tu connais quelqu'un ?
— Oui, mais je ne sais pas si elle sera prête à en parler.
— Dis toujours.
— Rose Thomas. Elle m'avait aidée à démasquer le prêtre Cornello, à l'époque. Je l'ai retrouvée au poulailler avec un bébé de deux mois en train de hurler à la mort dans les bras. Elle faisait partie des victimes de l'Armée, et le centre l'a accueillie pour l'aider à accoucher. Enfin, ce centre était géré par Dante, elle voulait juste de la chair à Pierre Philosophale. Rose a fait preuve d'un grand courage avant et pendant la bataille, je lui dois la vie. Elle restée à Youswell à la charge d'une famille de confiance, à défaut de mieux.
Edward dut sentir mon regard interrogateur, car il leva les yeux.
— Elle n'a plus personne et doit avoir dix-huit ans à tout casser.
Je me mordis les lèvres et détournai le regard. Je m'en voulais de parler d'une stratégie exploitant la souffrance de cette gamine, mais le fait était là.
— Ce serait un bon témoignage… Si elle accepte.
— Je pourrai essayer de la contacter quand on aura retrouvé les autres.
« On ». Ce mot qui faisait de nous une équipe en dépit du bordel de notre relation et du manque d'empathie dont je faisais preuve était si doux et si immérité.
Mais je doutais de pouvoir retrouver « les autres ». J'avais toujours mon rôle à jouer au QG et un siège au Grand Conseil, sans compter que j'étais sous surveillance.
— Ah, et je sais pas si ça peut vous être utile, mais Roxane a aussi des contacts avec Kobor et les Snake & Panthers, elle est pote avec eux depuis son évasion de la prison de Central.
— … Fullmetal, ton carnet d'adresses n'a aucun sens.
— Eh, moi aussi, j'ai des relations !
Je laissai échapper un sourire dont je fus le premier surpris.
La discussion continua encore un peu. Edward et moi échangions des informations comme on troquait des cartes, puis la conversation retomba une fois que nous avions fait le tour de ce que nous estimions que l'autre devait savoir.
Il ne tenta pas d'aborder de nouveau des questions plus personnelles, à mon grand soulagement. Était-ce parce qu'il considérait que le sujet était clos ou parce que ma réaction lamentable l'avait découragé de l'aborder de nouveau ? Je n'en savais rien, mais je me sentais plus à l'aise à travailler sur des questions pratiques. Alors que j'étais incapable de faire face à sa déclaration, que j'avais aussitôt niée et rejetée dans un coin de mon esprit, parler avec lui de mes plans était presque trop naturel. Peut-être parce que sa tournure d'esprit était plus proche de la mienne que je ne le pensais.
Pour l'heure, je sirotai mon café en notant un premier jet très lacunaire de traduction de la double page représentant le dragon, alors qu'Edward s'était plongé dans une relecture attentive du carnet. Il y avait quelque chose d'absurde à me voir ainsi, assis par terre dans ma salle de bain inondée de livres, aux côtés d'un adolescent qui portait mes fringues et m'avait mis le cœur en vrac à répétition.
C'était absurde, insensé…
Mais je n'étais plus seul.
Le silence concentré laissait de la place à mes pensées parasites qui revenaient me susurrer tout et son contraire, me remettant à mal à l'aise. Je préférais quand nous nous parlions avec une certaine distance, cela meublait un espace qui ne devait pas rester vide.
Poser une question juste pour briser le silence, c'était laisser échapper à quel point j'étais sur le fil en sa présence. Et puis, il était sûrement plongé dans sa lecture.
… Ou pas.
Un coup d'œil me permit de découvrir qu'il s'était endormi sur sa lecture, calé entre le mur et le placard, la tête posée contre la porte, la tasse de café à moitié vide penchant dangereusement dans sa main.
— … Fullmetal ?
Pas de réaction.
Après un instant d'hésitation, je me levai avant d'avancer à pas de loup pour la lui retirer délicatement. Les documents qui se trouvaient dans cette pièce étaient trop précieux pour qu'on les arrose de café froid. Je la posai sur la tablette au-dessus du lavabo, puis m'accroupis de nouveau, profitant de son sommeil pour le contempler sans craindre de croiser son regard.
Il m'avait toujours donné l'impression d'être plus vivant que les autres, que ce soit sous sa véritable apparence ou sous celle d'Angie. Même maintenant qu'il s'était assoupi et que plus aucune expression n'habitait son visage, il faisait l'effet d'un feu qui couvait. Sa poitrine se soulevait et se baissait régulièrement, laissant deviner des formes féminines qui me rappelaient que oui, j'avais bel et bien un Fullmetal au féminin sous mes yeux, quel que soit son comportement. Pourtant, j'étais bien incapable de dire « elle » en le voyant, tant sa manière d'être n'avait plus rien à voir avec la personnalité joyeuse et fragile d'Angie.
Je pouvais refuser que ce soit une seule et même personne, mais les faits ne se plieraient pas à mes états d'âme. J'avais sous les yeux la personne dont j'étais tombé amoureux, bien que ce soit sous une fausse identité.
Et cette personne était revenue. Blessée. Plus mûre. Forte et vulnérable à la fois, d'une manière dont j'étais bien incapable et qui me terrifiait.
Soigner sa plaie m'avait fait entr'apercevoir l'étendue de ce qu'Edward avait subit depuis notre séparation, même si je savais que j'en ignorais l'essentiel. Quels coups avait-il reçus pour porter de telles marques, pour avoir une dent cassée ? Qu'avait-il sacrifié pour sauver les autres à Liore ?
Qu'avait-il pensé en me découvrant au pied des remparts ?
… À quel point l'avais-je déçu ?
Je lui en avais voulu pour m'avoir menti et mis dans cette situation d'amour impossible, mais je l'avais bien plus laissé tomber depuis. Ce jour-là, déjà, ce soir, surtout. Et malgré tout ça, il avait osé me faire une déclaration. Ça n'avait pas de sens. Ce n'était pas seulement cet interdit que j'avais transgressé en tombant amoureux, c'était aussi illogique, absurde, que ce soit réciproque. Il ne pouvait pas m'aimer. Pas lui. Pas moi.
Je n'en valais pas la peine, il avait toutes les raisons de le voir, et pourtant…
Pourquoi ?
Je repensai au rouge à lèvres oublié et eus envie de me gifler moi-même. Vraiment, j'aurais préféré qu'il me haïsse, plutôt que de m'avoir dit tout ce qu'il avait dit après ça, toutes barrières baissées, prêt à ce que je le blesse en sachant que le risque était réel. Que je l'avais déjà fait.
Je me remémorai toutes les fois ou j'avais mal agi avec lui, et à cela ce mêla tous les moments ou j'avais été infect avec mes collègues. Ils étaient nombreux.
Je devais des excuses à beaucoup de monde.
Non, vraiment, Edward faisait erreur. Parce qu'il était trop jeune, sans doute, il se méprenait sur ses propres émotions.
Je tâchai de m'en persuader pour remettre une distance après les coups bien trop directs qu'avaient été ses mots sans protection.
Mais ce n'était pas ce qui me préoccupait le plus à cet instant.
C'était de voir son visage durci par la fatigue, ses cernes, ses cicatrices, de se remémorer l'état de son dos, la dent cassée que ses sourires laissaient entrevoir. Tout son corps respirait l'épuisement.
L'indifférence avec laquelle il traitait ses propres blessures me faisait peur, parce que cela me faisait sentir à quel point il s'en fichait à quel point il en avait l'habitude aussi.
J'étais peut-être lâche, mais lui ne l'était pas assez pour son propre bien.
Je posai ma main sur son épaule dans un geste hésitant, frémissant en sentant la chaleur de sa peau à travers ma chemise noire, mais il ne broncha pas.
Il est vraiment épuisé.
J'étais là, perdu. Devais-je le réveiller pour l'envoyer se coucher ailleurs ? Si oui, où ? Il aurait mérité de dormir dans un vrai lit, mais la simple idée de lui céder le mien me plongeait dans la panique. Mon canapé n'était pas si inconfortable, d'ailleurs, il ne s'était pas privé d'y piquer un somme à l'époque de Barry le Boucher…
Mais dans les deux cas, les pièces étaient sous écoute, ce qui le mettait indirectement en danger. Il aurait suffi qu'il fasse du bruit alors que j'étais absent pour se trahir.
Sans compter qu'il ne semblait pas prêt à se réveiller, et que même si, sur le principe, je pouvais le porter pour l'y amener, je doutais d'être capable de le lâcher. Rien que retirer ma main de son épaule me paraissait insurmontable.
Le manque me dévorait, d'autant plus douloureux qu'il était destiné à rester.
L'espace de quelques instants, je me laissai aller à rester là, renonçant à penser pour juste hurler intérieurement les sentiments bruts et impossibles à formuler que j'éprouvais pour lui.
Puis je pris une grande inspiration, retirai ma main et me levai pour aller chercher de quoi le couvrir.
Lui apporter une couverture était la seule chose que je me sentais capable de faire sans nous mettre en danger. C'était minable, mais c'était déjà ça.
Je bâillai dans le couloir. La nuit touchait à sa fin, je n'avais pas fermé l'œil et il était trop tard pour espérer le faire. Tant pis.
J'arrachai mes draps et couvertures de mon lit pour les rapporter dans la salle de bain. Edward ne broncha pas quand je l'en recouvris ni quand je le laissai là, éteignant la lumière et fermant la porte après avoir repris l'encyclopédie de Xing et mes quelques notes.
Je retournai dans la cuisine avec l'impression d'avoir laissé derrière moi un fragment de mon âme, puis entrai dans le salon, hébété, abruti d'émotions et de fatigue.
Il était presque six heures.
Trop tard pour espérer dormir, trop tôt pour aller travailler.
Quoique… si je vais là-bas plus tôt, je pourrai peut-être prendre le temps de rassembler de la documentation sur Xing avant de me taper la paperasse et les réunions qui m'attendent.
Ouais, je vais faire ça, pensai-je en remettant du café à chauffer. Une bonne douche pour me réveiller, et on n'y verra que du feu. Après tout, c'est pas comme si c'était ma première nuit blanche…
Je me rappelai à contretemps que ma salle de bain n'était pas accessible.
Bon… un brin de toilette dans l'évier sera mieux que rien.
Je partis me changer à défaut de mieux, puis revins pour me frictionner le visage à l'eau froide. J'étais, moi aussi, épuisé, mais il allait falloir faire avec. Contrairement à Edward, ça faisait un bout de temps que je n'étais plus capable de m'endormir assis l'importe où. J'avais déjà du mal à dormir tout court, alors…
Quelques minutes plus tard, j'étais dehors, drapé dans mon manteau, frissonnant dans l'air frais du petit matin, serrant la bandoulière du sac ou j'avais glissé le vénérable livre que je comptais étudier. Le soleil ne se lèverait pas avant un moment, mes yeux me piquaient et je titubais presque, éperdu de fatigue.
Pourtant, j'en étais convaincu, cela n'avait aucune importance.
Edward était là. Il était revenu avec ses yeux trop clairs, son sourire trop franc, son honnêteté désarmante et le chaos qui l'accompagnait toujours. Il était en vie, il était réel et cette pensée me donnait de la force. Il était plus courageux que je ne le serai jamais, je n'avais plus d'autre choix que de suivre son exemple et de continuer à faire des efforts.
D'arrêter de boire. De recommencer à y croire. S'il était à mes côtés alors que je ne le méritais pas, peut-être qu'il était possible de renverser Bradley, après tout ?
Je m'endormis presque sur le banc en attendant le trolley et en fus le premier surpris. Pourtant, rien d'étonnant après le manque de sommeil que j'avais accumulé. Je le savais, quand le soleil se lèverait, sa lumière m'aiderait à lutter contre la somnolence. La longue journée de travail qui m'attendait ne me laisserait pas le choix : il fallait que je tienne le coup.
Et ce soir, si j'avais de la chance, ce petit bout de chaos trop beau pour être vrai serait encore en train de foutre le bordel dans ma salle de bain en étalant ses notes partout.
C'était tout ce que je demandais.
