Le nouveau chapitre est là ! On change d'ambiance, ça sera sans doute un peu frustrant pour vous, mais c'est le jeu du scénario et des changements de narrateurs !

Sinon, j'ai plein de nouvelles :

- L'épisode 4 de Par la fenêtre est ENFIN sorti, et l'épisode 5 est bien avancé. La publication de l'épisode 5 attendra sans doute un peu, parce que j'aimerais me créer une petite marge pour poster plus régulièrement, mais je retrouve doucement mes marques côté dessin et j'ai hâte d'avancer ce projet et de lui créer une routine.

- Ce DIMANCHE 7, je serai à Bain de Bretagne pour la Onsen Days ! (Oui, j'avais dit que c'était le samedi la dernière fois... je me suis trompée. ^^° admirez mes talents d'organisation !)

- JE SUIS PRISE A LA YCON ! J'exposerai donc le 9 & 10 novembre au parc des expos de Montreuil (région parisienne). Vu la manière dont l'édition s'est passée l'année dernière, je suis ravie, et ça me donne un coup de fouet pour travailler mes projets, qui ont, comme d'habitude, glissé vite et loin.

Mon girl's love (Fleurs des champs & serpent à plumes) va me demander plus de travail que prévu, du coup, j'ai décidé d'extraire la partie "+18" du projet (ce qui rendra le reste du livre tout public, de fait) et me concentrer dessus pour faire un joli petit livre érotique, apprivoiser le format les personnages. Je suis encore en train de caler tout ça, mais j'ai hâte de travailler dessus et de lui rentrer dans le lard. :D

Même si c'est très ambitieux, j'aimerais AUSSI sortir Closed Door pour l'occasion, puisque le projet m'obsède et que j'ai déjà storyboardé 78 pages (plus ou moins ? c'est tellement chaotique que c'est difficile de définir une numérotation de pages... :D). Ce sera un Royed +18 dans un format BD expérimental (fabrication maison, avec des pages en calque, d'autres avec des pliages, etc...) et une histoire dans un style trèèèèèès différent de Bras de fer. C'est un projet un peu fou, mais ça faisait longtemps que je ne m'étais pas autant éclatée sur un projet. Bref, du fanzinat à l'ancienne !

Bref, vous l'avez compris, il aura suffit que je croise trois rayons de soleil pour déborder de nouveau d'énergie et d'inspiration. J'ai des projets plein les bras et Bras de fer n'est pas ma priorité en ce moment, mais j'ai encore de l'avance pour la publication, donc pas de hiatus prévu. Et puis, même si je ne pense pas faire le camp Nano de Juillet (je dois me concentrer sur mes projets pour la Ycon) j'écrirai probablement un peu dans le courant de l'été...

Sur ce, j'arrête de parler de tout ça et je vous laisse en compagnie de Riza.

Bonne lecture !


Chapitre 111 : Connexions (Jade)

Malgré la nuit qui tombait sur Dublith et l'orage de la veille, les températures étaient douces. Je ne ressentais toujours pas le besoin de mettre ma veste, alors que je campais sur le toit d'un immeuble à proximité du Quartier Général, attendant la sortie du Général Dallas. J'avais passé une partie de l'après-midi là, cachée sous une couverture assortie aux tuiles sur lesquelles j'étais allongée, guettant les allées et venues des militaires qui s'affairaient sur l'esplanade comme une nuée de fourmis affolées.

Je n'étais pas étrangère à cette ambiance de léger chaos.

Quand Shieska m'avait transmis le nom de Silva Renard « de la part du Général Mustang », quelques jours auparavant, je n'avais pas pu m'empêcher d'éprouver de la colère. Il n'avait donc pas compris que je refusais de lui obéir ? J'avais répondu sèchement à la jeune bibliothécaire que je ne prenais plus ses ordres et elle m'avait répondu d'un ton candide qu'elle n'avait pas reçu d'ordres, simplement l'information qu'il avait perpétré un massacre à Metso le jour où la ville avait disparu.

— Il m'a dit que c'était à vous de juger ce que vous en feriez et qu'il vous faisait confiance.

Cette réplique m'avait donné un coup au cœur. Elle n'aurait pas prononcé ces mots précis si Mustang ne le lui avait pas demandé. Et dans le contexte, ils étaient inattendus. J'avais plutôt imaginé qu'il se mettrait dans une colère noire de me voir le trahir et je m'étais braquée par anticipation.

Et pourtant…

Ce n'était pas des excuses, loin de là, mais à défaut, cela sonnait comme une manière d'accepter ma décision et de me traiter comme son égale. J'étais toujours furieuse contre lui, mais j'appréciais qu'il me laisse cette liberté de le contredire. Alors, tout en me persuadant que j'avais toujours mon libre arbitre, je m'étais penchée sur la question et j'avais enquêté sur le Général Renard.


Vingt-quatre heures m'avaient suffi pour connaître sa réputation d'ivrogne violent, adepte de drogue à ses heures perdues. Un comportement qui l'aurait empêché de monter à Central ou East-City, mais qui passait inaperçu dans le Sud, qui était de loin la région la plus corrompue du pays. Le lendemain de l'appel, j'avais pris une chambre dans une auberge aussi glauque que bon marché et je m'étais installée au bar. Comme prédit, Renard n'a pas tardé à arriver et j'ai pu l'observer boire tout en reluquant des jeunes filles. Quand il s'assit à côté de moi, je fus bien heureuse que mon apparence banale et mes habits amples le dissuadent de s'intéresser à moi.

J'attendis qu'il siffle une serveuse pour glisser un peu de drogue dans son verre pendant qu'il regardait ailleurs, puis le vis tomber de sa chaise quelques minutes plus tard en haussant un sourcil.

— Hé, Renard !

Le barman poussa un soupir puis tourna la tête pour héler un collègue d'une voix forte.

— Laurent ! Renard est dans les pommes, tu peux le balancer dans la 102 le temps qu'il dessoule ?

— Ça marche !

Je continuai à boire — une pression, la boisson la moins douteuse à consommer dans ce genre d'endroits — et regardai d'un œil vague l'homme soulever ma victime pour la balancer sur son épaule.

— Ça arrive souvent, ce genre de choses ?

— Ça arrive, répondit le barman en haussant les épaules d'un air blasé. Mes liqueurs maison, c'est des trucs d'homme, pas de la pisse d'orge.

Je hochai légèrement la tête, gardant le silence faute de savoir comment réagir.

— Vous inquiétez pas, je connais ce gars, c'est du chiendent. Il va dessouler et nous payer la chambre en grognant quand il sera réveillé.

J'inclinai de nouveau la tête et continuai à boire mon verre à petites gorgées. Vraiment, je n'aimais pas la bière, et je me demandais comment j'allais arriver au bout de mon verre. Quand je fus bousculé par un autre voisin, je ne fis aucun effort pour l'empêcher de se renverser, heureuse d'avoir un alibi.

— Ah merde ! s'exclama ledit voisin. Je te paye un verre pour me faire pardonner si tu veux, ma jolie.

— Non merci. Je vais me coucher.

— Je t'accompagne, si tu veux !

— Non merci, répétai-je froidement.

En montant les marches grinçantes, j'entendis quelques gémissements qui me confirmèrent que c'était une de ses auberges où on payait sa chambre à l'heure et grimaçais. Je me sentais extrêmement mal à l'aise, et disons-le, vulnérable dans cet endroit… mais je m'étais fixé un objectif, et je ne comptais pas laisser mes angoisses se mettre sur mon chemin.

Je jetai un œil aux portes sur lesquelles les numéros avaient été peints grossièrement sur le bois brut, trouvai la 102 et la poussai doucement après avoir vérifié que personne ne se trouvait dans le couloir à ce moment-là.

Renard était affalé de tout son long en travers du lit, mi-ronflant, mi-bavant, totalement répugnant. Je profitais de son inconscience pour attacher ses poignets et ses jambes aux barreaux du lit, puis fis craquer mes articulations et lui fichai une gifle pour le réveiller.

Il sursauta, regarda autour de lui d'un air vague, comme s'il n'arrivait même pas à voir d'où venait la menace.

— Réveillé ?

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il d'une voix pâteuse.

— Buvez, ordonnai-je en lui tendant un verre d'eau.

La manière dont il obéit sans discuter me confirma que la drogue était d'une efficacité redoutable. Il n'était même pas en état de discuter mes ordres. Je m'assis à côté de lui, alors qu'il commençait à se débattre, réalisant qu'il était attaché.

— Général Silva Renard, je sais que vous avez attaqué les grévistes de l'école Saint Mary, que vous avez ouvert le feu sur des civils désarmés et provoqué un massacre.

— Que… qu'est-ce que vous allez me faire ?

— Ça, ça dépend de vous, répondis-je en sortant de ma poche un imposant couteau que je dépliai dans un petit claquement sec.

J'avais fait attention à dessiner un fin sourire, et je sus à l'expression de Renard qu'il avait eu l'effet escompté.

— Je veux les noms de vos donneurs d'ordres. Qui a ordonné le massacre de l'école du Sergent Mary, et qui a ordonné de raser Metso sans sommation ?

— Je ne peux pas vous dire ça.

— Dans ce cas, dites adieu à votre progéniture, répondis-je froidement en attrapant le bouton de sa braguette.

— Non ! NON ! Arrêtez ! Vous n'avez pas le droit de faire ça ! hurla-t-il en se débattant, soudainement paniqué.

Je ne comptais pas mettre mes menaces à exécution, mais je savais que mon visage peu expressif ne lui permettait pas de le savoir.

— C'est le Général Dallas qui m'a donné ces ordres !

Je me figeai, gardant le coin de tissu à la main pour bien lui faire sentir qu'il n'était pas hors de danger. L'homme était en sueur alors qu'il me fixait dans la pièce éclairée seulement par le réverbère glauque de la rue.

— Mais encore ?

— Il m'a ordonné de forcer les grévistes à partir, et de tuer tous ceux qui résistaient.

— Vous vous êtes privés vous-mêmes de la main-d'œuvre dont vous avez besoin pour cultiver les champs. Pourquoi ?

J'avais posé ma question d'un ton calme tout en ouvrant la fermeture éclair.

— Il fallait que le sang coule avant le sacrifice ! C'est ce que leur a dit l'Alchimiste.

— Quel Alchimiste ?

— Bailey ! L'Alchimiste de sang ! couina-t-il.

Je restai silencieuse quelques instants, analysant l'information. Bailey était impliqué dans le cinquième laboratoire — c'était lui qui avait mené ses expériences sur les chimères qui dirigeaient aujourd'hui les Snake & Panthers. Il était porté disparu depuis longtemps, mais Martel et Dolchatte doutaient qu'il soit réellement mort. C'était sans doute lui qui s'était chargé de transmuter la pierre philosophale de Metso. À Liore aussi, la transmutation avait été précédée d'affrontements sanglants. Peut-être était-ce une condition indispensable pour transmuter une pierre philosophale parfaite ?

Mais ce n'était pas l'information la plus importante.

— Avec qui le général Dallas était-il quand il vous a donné ces ordres ?

— Comment ?

— « C'est ce que leur a dit l'Alchimiste ». Avec qui était-il quand il vous a parlé ?

Son regard se posa sur le couteau et il déglutit.

— … Mayfair.

Je hochai la tête. Cela confirmait ce que je Mustang pensait : le Général de région lui-même répondait aux ordres de Bradley. Le Sud tout entier était sous la coupe de Dante et de ses plans.

— Je vois. Merci pour ces informations.

— Vous allez me relâcher ?

Je le regardai, ivre et pitoyable, et en connaissant ses actions passées, je fus incapable de ressentir autre chose qu'un mépris mêlé de dégoût : il était pathétique.

— Pas sans vous avoir drogué, désolé, mentis-je en sortant une seringue et une bande élastique de ma poche de veste.

Je le vis blêmir et recommencer à s'agiter à geste maladroit.

— Un conseil : plus vous vous débattez, plus cela risque de faire mal.

Il me regarda d'un œil incertain, et je lui lançai un sourire.

— Vous êtes bien droitier ?

— … oui ?

— Considérez ça comme une assurance, annonçai-je en glissant le garrot sur son bras gauche, constatant qu'il avait quelques piqûres plus anciennes. Je veux juste être sûre d'avoir le temps de partir en paix.

C'était faux.

Je ne pouvais pas le laisser en vie alors qu'il avait entendu ma voix et vu mon visage — même si c'était dans la pénombre, et qu'il était peu visible entre mon bonnet, mes lunettes et mon écharpe. Malgré tout, je sentais mes mains trembler un peu en faisant le nœud. Après l'enlèvement d'Angie, Maï m'avait expliqué comment faire une piqûre, mais je n'avais pas vraiment eu l'occasion de m'entraîner depuis.

Et puis, je n'avais pas l'habitude d'avoir le moindre contact physique avec ma cible. Je sentais un mélange de peur, de culpabilité et de dégoût m'envahir en sentant sous mes doigts la peau de celui qui serait bientôt un cadavre.

À ce moment-là, le silence pesant dans la pièce fut rompu par des gémissements aussi obscènes que peu discrets émanant de la chambre voisine. L'absurdité de la situation me désarçonna quelques instants, me sortant de mes réflexions morbides.

Je ne m'autorisai pas à réfléchir davantage et profitai de ce sursaut pour me décider à le piquer. Je sentis un sursaut de douleur sous mon autre main, puis l'air sérieux, pressai l'imposante seringue pour la vider peu à peu.

Elle était vide, ou, plus exactement, remplie d'air. J'avais exploité une vieille information — la manière dont, des mois auparavant, une infirmière victime de chantage avait achevé un terroriste sous notre surveillance — pour tuer le Général d'une manière qui avait peu de chances de m'incriminer.

Une fois la seringue vidée, je m'assis à côté de lui, sans présenter d'hostilité particulière. Je le haïssais pour ce qu'il avait fait subir aux civils, sans doute avec plaisir, étant donné sa réputation. Mais en le sachant condamné par ma faute, une forme de pitié diluait la haine que je pouvais avoir pour lui, me laissant étrangement sereine.

— Et après, qu'est-ce que vous comptez faire ? demanda-t-il d'une voix faible.

— Ça ne vous regarde pas.

— Vous savez que vous ne vous en sortirez pas si facilement ? J'ai vu votre visage et j'ai des contacts très hauts placés. Vous serez traquée jusqu'à la fin de vos jours.

— Soit.

À cet instant, il eut un spasme et tenta de se porter la main au cœur, arrêté par ses cordes. Je me tournai vers lui, constatant que son visage était déformé par la douleur.

— C'est…

Je hochai la tête.

— Vous… vous m'avez empoisonné… réalisa-t-il d'une voix hachée.

— Vous l'avez dit vous-même « je ne m'en sortirai pas si facilement », chuchotai-je. Je ne peux pas vous laisser partir alors que vous avez vu mon visage.

L'alcool et la drogue devaient l'avoir salement amoché pour qu'il ne réalise pas avant qu'il était déjà condamné. Il tenta de crier, d'appeler à l'aide, de se débattre, mais il était déjà à bout de souffle et nos voisins de chambre étaient plus sonores que lui. Personne n'allait venir à son secours.

Je détournai les yeux et me levai du lit, l'estomac retourné de dégoût en entendant ses gémissements de douleur et sa respiration chaotique. Il s'agitait de plus en plus, faisant grincer le lit, m'insultant d'une voix inarticulée, aphone, puis, après d'interminables minutes, le silence se fit de nouveau.

Il me fallut quelques minutes de plus pour calmer les battements de mon cœur et ma nausée, avant de me décider à le regarder. Sa silhouette était crispée dans une tentative de repli, ses membres désarticulés, ses yeux grands ouverts. Pas une goutte de sang, mais le résultat m'écœura presque plus que les cadavres que j'avais vus durant la guerre. Je vérifiai que son pouls s'était bien arrêté, frissonnant de sentir un amas de chair inerte sous mes doigts.

Je m'étais éloignée de Mustang pour échapper à ce genre de visions, pour ne plus avoir à agir en tueuse, et pourtant, mon sens du devoir m'avait rattrapée et je me surprenais à refaire des basses besognes pour servir ses intérêts.

Sauf que, cette fois-ci, j'avais agi de mon propre chef, et ce crime était ma propre responsabilité.

Je m'assénai une paire de claques avant de me remettre au travail.

D'abord, retirer le garrot avant qu'il ne laisse une trace trop marquée. Puis retirer les cordes, tirer la manche sur le bras piqué et rouler le cadavre en position fœtale avant que ne commence la rigidité cadavérique. Il fallait dissimuler le fait qu'il était mort entravé heureusement, il s'était assez peu débattu pour ne pas avoir de marques notables. Enfin, ramasser et ranger toutes ces affaires dans mon sac, traverser le couloir peuplé de murmures, gémissements et draps froissés pour récupérer mes quelques bagages et redescendre sans attendre.

— Eh bien, je croyais que vous restiez pour la nuit ?

— Impossible de dormir, mes voisins sont trop bruyants pour ça.

— Ah, ça, c'est pas la meilleure auberge pour dormir, fit le barman avec un rire gras. La prochaine fois, venez plutôt accompagnée.

— Je vous dois combien ? coupai-je.

Je payai et partis, le sac à l'épaule, les mains dans les poches.

La longue marche qui me séparait de la planque ne fut pas de trop pour estomper le dégoût que mon passage à l'auberge avait provoqué. Je haïssais ce monde, et je me haïssais moi-même pour ces actions. J'étais trop loyale pour agir comme ça sans ressentir de mal-être.

Je me demandai si Mustang éprouvait le même dégoût que moi face à ses propres actions, et espérais que oui.

Le contraire aurait été inquiétant.

Puis, j'arrivai dans la rue, passai par la cour intérieure de l'immeuble après avoir vérifié que je n'étais pas suivie, puis descendis un demi-étage avant de toquer à la porte.

— Qui est-ce ?

— Jade. La pêche a été bonne.

Le verrou s'ouvrit et laissa passer un éclat de lumière qui m'aveugla un instant. La porte se referma derrière moi et je restai figée quelques secondes sur le seuil du séjour, me sentant étrangère à l'atmosphère chaleureuse qui m'entourait. Winry et Fuery étaient assis de part et d'autre de la table basse qu'ils avaient recouverte de vis, ferrailles et câbles en tout genre. Dolchatte et Martel, assis sur le canapé, les fusils calés contre les coussins, me firent un petit salut avant de retourner à leur conversation.

Roxane, qui m'avait ouvert, me scruta d'un air inquisiteur et je me tournai vers elle, sentant sa méfiance. Une réaction légitime quand on savait qu'un de nos ennemis pouvait prendre n'importe quelle apparence. Je lui répondis par un sourire maladroit et elle poussa un soupir.

— Tu n'as pas l'air d'avoir passé un bon moment.

— Pas vraiment, non.

— Je sais que ce n'est pas trop ton genre, mais… Tu veux un câlin ?

Je regardai la rouquine avec des yeux ronds, puis, après quelques secondes de flottement, hochai lentement la tête. Roxane fit les deux pas qui nous séparaient et me serra dans ses bras, me tapotant le dos. Je me retrouvais un peu penchée sur elle, le menton calé sur son épaule ronde dans une position qui n'était qu'à moitié confortable.

Mais ça faisait du bien.

C'était comme si, par ce simple geste, la rouquine avait pris une part de mon malaise et de ma culpabilité, m'allégeant d'autant. Je n'étais pas sûre de mériter la présence de cette petite bande, la légèreté de Dolchatte, l'innocence de Winry, Roxane et Fuery, mais cela faisait du bien d'être à leurs côtés.

Heureusement qu'ils sont là.

Petites lumières dans la nuit, leur simple présence me réchauffait en douceur.

— Des nouvelles des frères Elric ? Demandai-je.

— Pas encore… ils ont encore de la route jusqu'à Central.

Cela ne m'empêcha pas de lâcher un soupir. L'inquiétude qui me taraudait à l'idée Ed soit parti se confronter à Mustang était plus importante que je souhaitais le montrer.

Au bout de quelques secondes, Roxane me relâcha enfin et me parla d'un ton plus léger.

— On a fait de la soupe à l'oignon, tu en veux ?

— Elle dit soupe à l'oignon, mais c'est du gratin en fait ! fit Dolchatte en riant.

— Plains-toi ! lâcha Roxane d'un ton réjoui. T'étais pas fâché de te resservir !

Je m'assis à côté de Dolchatte et Martel, qui poussèrent leurs armes pour me faire un peu de place, et Roxane me tendit un bol de soupe tiède.

— Tu veux que je le réchauffe, peut-être ?

— Ça ira, répondis-je.

— Alors, le bilan de ta sortie ?

— Silva Renard a bien suivi les ordres de Dallas et de Mayfair, résumai-je entre deux gorgées de soupe. Ça confirme que le Sud est dirigé par le Grand Conseil en connaissance de cause. Et a priori, c'est Bailey qui s'est chargé de la transmutation de la pierre. Il leur a donné des instructions précises, sur le fait de faire couler le sang avant la transmutation.

— Ce salopard est toujours en vie, gronda Martel.

— Oui, mais il doit avoir quitté le sud avec la pierre. Je me suis débarrassée discrètement de Renard, ajoutai-je d'une voix plus basse. Il y aura sûrement une enquête, mais avec son mode de vie, l'hypothèse d'une mort naturelle ne sera pas écartée tout de suite. Il était déjà bien ivre à son arrivée. Vu le lieu et les circonstances de sa mort, je pense qu'ils vont éviter de l'ébruiter. C'était vraiment un cloaque.

Winry et Fuery avaient cessé leur discussion passionnée sur le travail en cours pour se tourner vers nous. Le militaire était plus habitué et se contentait de me regarder d'un air grave, mais l'adolescente était plus choquée de m'entendre parler de meurtre d'un ton aussi tranquille.

— Qu'est-ce que tu comptes faire, maintenant ? demanda Roxane, qui s'était assise à califourchon sur l'une des chaises. Tu disais que tu ne suivais pas les ordres de Mustang…

— En effet, répondis-je. Mais il n'a pas besoin de transmettre des ordres pour me dire ce qu'il attend de moi.

— Et c'est ?

— Remonter la chaîne de commandement et tuer Mayfair pour inquiéter le grand conseil et désorganiser le pays. L'administration Sud pensait pouvoir s'en tirer en sacrifiant une ville sans représailles… je suis là pour leur prouver le contraire.

— Il va encore y avoir des morts ? demanda Winry d'une petite voix.

— Oui. Désolé. Je sais que tu n'aimes pas ça, mais…

— Mais il faut les arrêter, c'est ça ?

Il y avait une inflexion résolue dans sa voix, même si l'adolescente était bien secouée par les événements. Ils étaient passés à Metso, ils avaient vu la ville. À deux ou trois jours près, ils auraient pu être sacrifiés, eux aussi.

— Bailey a un gros rôle dans leurs préparatifs… si on pouvait l'éliminer aussi… souffla Martel.

— Je vous le laisse, soupirai-je. On a beau savoir qu'il est en vie, je n'arrive pas à avoir d'informations dignes de ce nom sur lui… je préfère me concentrer sur les dirigeants de l'Armée pour réduire le pouvoir de Central, plutôt que courir après un fantôme.

— Ils ont déjà perdu l'Est et le Nord, si le Sud s'effondre, ils seront vraiment dans la merde, commenta Dolchatte.

— Sans compter qu'il y a des tensions à Central même. Rien à voir avec ici, bien sûr, mais apparemment, les dockers se sont mis en grève, eux aussi.

— Ça, c'est bien, commenta Dolchatte. Ils ont pas mal de poids, s'ils bloquent les marchandises, ça va désorganiser la capitale.

— Désorganiser pour quoi faire ? demanda Roxane. On n'est pas là pour tout détruire, si ?

Il y eut un silence pesant.

— Moi, j'ai vu ce que ça donnait à Lacosta, de se rebeller. Si c'est pour se faire laminer par l'Armée et attaquer par les pays voisins, je ne sais pas si c'est mieux que de ne rien faire…

— Ed et Al sont en route pour Central, fit Winry. Ils vont préparer une contre-attaque avec M-Mustang.

C'était encore difficile pour elle de prononcer le nom du meurtrier de ses parents, de devoir le compter comme allié. Nous en demandions beaucoup à cette adolescente qui ne savait ni se battre ni maîtriser l'Alchimie, mais qui était quand même embarqué dans cette guerre qui nous dépassait tous.

— Ils ont fait des recherches… tu parles d'une contre-attaque ! cracha Marshall d'un ton agacé.

— On a besoin de comprendre leurs plans pour les contrecarrer, rappela Fuery d'un ton posé. On ne sabote pas quelque chose sans en connaître au moins un peu le fonctionnement. Ou alors, il faut tout détruire… et on n'a pas les ressources pour ça.

L'alliance avec les Snake & Panthers, ouverte par Roxane, avait permis de mettre en commun beaucoup de connaissances et de moyens, mais tout ça restait bien peu de chose face à Dante et son Grand Conseil, qui contrôlait le pays. Même si certaines régions avaient fait Sécession, cela ne voulait pas dire que leurs dirigeants allaient agir selon nos plans. Grummann et Belem avaient leurs propres intérêts. Et les civils, il ne valait mieux pas y penser…

— Je vais me charger de Dallas, ça ne devrait pas être trop difficile avec les informations que vous m'avez passées sur lui. Pour Mayfair, par contre, je vais sûrement avoir besoin de votre aide. Après la mort de Dallas, aucun doute qu'il sera sous bonne garde. Il va probablement vouloir quitter South-City pour se réfugier à Central, sous la protection de Bradleye et sa bande… la difficulté sera d'avoir des informations précises, mais vos taupes arriveront peut-être à quelque chose. Et dans le pire des cas, je le traquerai une fois arrivé à Central. Après tout, je suis une sniper, et il ne pourra pas rester enfermé en permanence.

J'avais beau poser ce qui était censé être des faits, je n'avais pas autant confiance en moi que je l'aurais voulu. L'assassinat de Loth avait été laborieux, et le spectre d'un échec rôdait toujours.

Je n'avais qu'une chance.

— On en reparlera demain, annonça Roxane d'un ton pragmatique. Pour l'instant, il est temps de se reposer. Beaucoup de travail nous attend, n'est-ce pas ?

Le matin approchait, et la fatigue me rattrapait. Nous avions eu des échanges avec Edward et Alphonse avant leur départ, qui étaient arrivés à la conclusion que Dante avait sans doute conçu un plan à l'échelle du Pays. Un cercle de transmutation dormait probablement sous nos pieds, et pour l'instant, nous ne pouvions rien faire pour détruire cette menace.

Pour l'instant.


Ah, le voilà.

Je sortis de mon état de concentration détachée en reconnaissant la silhouette de Dallas qui sortait du QG de Dublith et descendait les marches deux à deux, discutant avec un collègue. Je zoomai un instant pour vérifier que je reconnaissais bien les traits de son visage et ses galons, puis posai mes jumelles pour empoigner mon arme. Je n'avais pas beaucoup de temps avant qu'il ne disparaisse dans sa voiture de fonction, il ne fallait pas traîner.

Je pris une grande inspiration pour m'empêcher de trembler. Ce n'était pas un tir facile. Ma cible était un mouvement, entouré d'autres militaires que je ne voulais pas toucher par erreur…

Et si j'échouais ?

Ce n'était pas le moment de me laisser déborder par l'angoisse.

Je tâchai de faire le vide dans mon esprit alors que mon corps suivait le protocole par automatisme, prenant en main mon arme, et l'installant sur la trajectoire de ma cible.

Pourquoi je fais ça ?

Pour venger les habitants de Metso ?

Parce que, quoi que j'en dise, je finis toujours par obéir à Mustang ?

Je respirai lentement, chassant ces pensées et cette peur de l'échec qui me collait à la peau. Je me concentrai sur la rumeur de la ville, ce faux silence fourmillant de vie et de micros-événements qui ne me concernaient pas. Je ne devais pas me laisser dépasser.

Il suffisait de viser la tête.

Comme à l'entraînement.

Cette dernière pensée parvint à apaiser le bouillonnement de pensées qui me saisissait désormais au moment de tirer, et je lâchai ma balle tout naturellement. La silhouette de Dallas s'effondra, et en baissant mon arme, je constatai que sa tête baignait dans une mare de sang. J'étais trop loin pour entendre les cris, mais en rangeant mon arme, j'entrevoyais la foule de militaires s'agiter de manière désordonnée.

Si le but était de semer le chaos avec une seule balle, j'étais sans doute devenue assez compétente ces derniers temps.

Je ne pris pas le temps d'observer davantage les conséquences de mon tir : il fallait fuir avant que les barrages soient mis en place.

Je jetai mon arme dans l'étui à guitare, roulai ma couverture sous le bras, puis me laissai glisser sur le pan du toit, du côté opposé à l'esplanade du QG. J'arrivai sur la façade arrière et pris les escaliers de secours, terminant par une de ces échelles qui remontaient toutes seules et retrouvant Marshall, un membre des Snake & Panthers. En me voyant approcher, il démarra sa moto.

— Tu l'as eu ?

— Bien sûr, répondis-je en montant à califourchon derrière lui.

Le jeune homme émit un sifflement impressionné et parti sans attendre. Né à Dublith, il connaissait la ville comme sa poche et tira parti des ruelles étroites et raccourcis improbables pour quitter la ville sans que nous nous fassions prendre. Il fallut rouler une bonne demi-heure de plus avant d'atteindre notre destination : Winry et Fuery continuaient à faire remonter leur ligne téléphonique secrète vers Central-City. Eux aussi travaillaient bien.

Le trajet se passa dans le silence, ce qui me convenait très bien, mais était sans doute — je le réalisai après coup — le signe que mon complice n'était pas très à l'aise avec moi. Enfin, j'arrivai à destination, pas fâchée de pouvoir me débarrasser de mon casque et mon bonnet, puis de m'étirer après de longues heures de tension immobile.

— Tu l'as eu ? demanda Dolchatte.

— Évidemment.

— Évidemment, évidemment… à cette distance ce n'était pas gagné, rappela Marshall.

— Hawkeye, ce n'est pas n'importe qui, rappela Dolchatte.

— Évitez d'utiliser mon ancien nom, murmurai-je.

— Ça va, on est entre nous !

— Et vous, des nouvelles ?

— Ed a appelé pendant ton absence annonça Roxane. Il a bien réussi à contacter Mustang et l'a mis au parfum de nos plans.

— Bien. Il allait comment ?

— Ça… ça allait. Je m'attendais à pire honnêtement, il tient bien le coup. Mais ça doit pas être évident, ni pour l'un ni pour l'autre.

— Et sinon, quels sont ses projets ?

— Ils espèrent faire éclater les scandales de l'Armée dans les médias pour retourner l'opinion publique contre et affaiblir Bradley. La première étape d'un coup d'État, si j'ai bien saisi l'idée. Ils voudraient que Rose témoigne de ce qui s'est passé à Liore… Je lui ai transmis l'info, elle a dit qu'elle avait besoin d'y réfléchir… mais je pense qu'elle acceptera, c'est une battante. Et a priori, Mustang est heureux que tu te sois occupé de Renard. Il t'en remercie et espère que tu « continueras sur ta lancée », selon ses propres termes.

— Mustang qui me remercie… il doit être malade, soufflai-je.

Ma remarque acerbe fit pouffer Roxane.

— Ed a fait remarquer qu'avec sa place au Grand Conseil, il y a des chances pour qu'il puisse nous tuyauter à propos du transfert de Mayfair. Il nous rappellera s'il en sait plus.

— Mayfair ne risque pas de se trahir ?

— Oh, Mayfair ne manque pas d'ennemis, même au sein du QG ! commenta Dolchatte en posant un coude nonchalant sur l'épaule de Roxane. Rien que faire la liste des suspects leur prendra des jours.

Je jetai un regard appuyé à son bras et il s'écarta de Roxane, presque penaud. Il s'entendait bien avec elle, et tous les deux avaient été la cible de moqueries dans la bande, jusqu'à ce que la danseuse annonce de but en blanc qu'elle était fiancée et que le sujet était clos. Depuis, ils jonglaient maladroitement entre familiarité et distance maladroite. Luttait-il contre une spontanéité tout amicale ou une attirance qu'il savait sans espoir de retour ? Je n'en savais rien, mais il semblait sincèrement vouloir bien faire.

Malgré tout, si Havoc avait été là, il aurait sans doute été jaloux de Dolchatte et de sa complicité avec la belle rousse.

Enfin… ce n'est pas mes oignons.

— Et côté technique, vous en êtes où ? demandai-je en me tournant vers Fuery.

— Une fois qu'on aura dévié la ligne cette nuit, on pourra remonter jusqu'à notre avant-dernière destination. C'est une question de jours avant que la ligne puisse être utilisée sans que l'on ait besoin de jouer les standardistes.

— Vous attaquez l'installation quand ?

— Dès qu'on a des nouvelles de Hugues, répondit Winry.

La discussion continua et je me retrouvai à table avec l'étrange bande pour déguster une quiche préparée avec brio par Roxane.

N'ayant pas de compétences particulières en combat ni en communication, elle cuisinait et se chargeait de la logistique globale, essayant de se rendre utile sans réaliser à quel point sa simple présence cimentait le groupe improbable que nous formions.

Si elle n'avait pas été là, jamais je ne me serais retrouvée à table avec Winry, Fuery et quelques membres du réseau terroriste des Snake & Panthers. D'ailleurs, même si je m'étais habituée à cette étrange routine au fil des jours, j'avais été tout simplement stupéfaite à mon arrivée. Et malgré la joie sincère qu'avait eue Fuery à me retrouver, je me sentais perdue au milieu de cet assemblage hétéroclite.

Le plus étonnant, sans doute, était de réaliser que notre équipe fonctionnait bien. Fuery maîtrisait son sujet sur le bout des doigts et Winry se pliait facilement à ses instructions, apprenant vite et travaillant bien. Dolchatte et Roxane portaient avec eux une ambiance joyeuse, qui aurait pu ressembler à du flirt dans d'autres circonstances, et les autres membres de Snake & Panthers, présents pour protéger la petite équipe, s'adaptaient avec une aisance déconcertante.

Tous étaient plus sociables que moi.

— Ah, ça sonne ! s'exclama Winry avant de décrocher. Allô ? Marie ? Parler à Anne ? Oui, pas de problème, je te la passe !

La petite blonde brandit le téléphone avec un sourire et je vis Roxane prendre le combiné avec déférence. Savoir que Maï était au bout du fil sans avoir l'opportunité de lui parler me frustra immédiatement.

— Oui, je les connais… Attends, quoi ?! s'exclama Roxane d'un ton indigné. C'est pas vrai, elles ont pas fait ça ? !

Tout le monde se raidit à table, et la rouquine nous adressa un signe de main pour nous rassurer, écoutant la voix qui avait repris sa parole.

— Elles sont venues depuis… Elles sont sérieuses ?! … Vous avez fait quoi, du coup ? … Non, effectivement, il ne valait mieux pas en parler, vous avez bien fait… Elles font la plonge ? Écoute, ça leur fera les pieds. Oui, je les adore, mais… qu'est-ce qui leur a pris ?

Je ne pouvais pas m'empêcher d'être intriguée par cette demi-conversation, et à en croire les regards échangés par la tablée, je n'étais pas la seule. Roxane, elle, avait attrapé de quoi prendre des notes.

— … Oh. Ça reste des rumeurs, mais… oui, je leur transmettrai. Faites attention à elles. Oui… Je te passe Jade ?

J'aurais pu sourire, mais, entourée de témoins, je gardai une expression toute professionnelle en prenant le combiné.

— Jade, tout va bien ?

— Oui, les choses se passent bien de notre côté.

— Mis à part ce dont tu parlais à Anne ?

— Oh, ça, ce n'est pas vraiment grave. Elle te racontera. Par contre, j'ai appris qu'un Général s'était fait tuer à Dublith… ils vont sûrement augmenter la surveillance dans la région… faites attention à vous.

— On fait attention, je te promets, répondis-je tout en sentant mes entrailles se nouer.

— Tu vas bien ?

Je pris une inspiration, pensant à tout ce qui n'allait pas : ma colère contre Mustang, cette peur qui revenait toujours quand je devais tirer, mes doutes face un avenir aussi flou que menaçant, mon inquiétude pour Edward et Mustang, la culpabilité de ne pas oser dire clairement à mon amante que c'était à moi qu'on devait ces crimes et le sentiment de malaise de devoir côtoyer d'autres personnes, moi qui étais si solitaire…

— … ça va, répondis-je simplement.

La ligne en direction de Central n'était pas sécurisée, même si elle appelait sans doute d'une cabine, on n'était jamais à l'abri d'une standardiste trop curieuse…

— N'oublie pas que tu peux leur parler, hein ? Ils sont là aussi pour ça.

— Tu me maternes trop, Marie.

— Il faut bien que quelqu'un le fasse, non ?

Ses mots me firent sourire.

— Et le patron, comment il va ?

— Égal à lui-même. Il a l'air épuisé, mais je crois que ça va aller.

— Il n'est plus seul.

— Il était temps, répondit-elle.

— J'espère que les choses vont bien se passer, et qu'il trouvera des solutions pour la suite.

— Tu ne lui en veux plus ?

— Si, bien sûr. Mais j'essaie d'être mature. Je souhaite que les choses s'arrangent, pour tout le monde.

Je pouvais être en colère contre lui et avoir envie de lui mettre des baffes, j'étais lucide : nous avions besoin de Mustang.

— … J'ai hâte qu'on puisse se revoir.

— Moi aussi.

J'avais envie de lui dire que je l'aimais, mais je n'allais pas faire ça à deux pas de la table où tout le monde était installé.

— Bientôt ?

— Oui, bientôt… Je vais devoir te laisser, il faut que je libère la ligne, annonçai-je à contrecœur en voyant les signes que me faisait Fuery.

— Prends soin de toi.

— Toi aussi.

Je raccrochai, pleine de dépit de ne pas pouvoir avoir plus de temps et d'intimité avec Maï.

— Et du coup, c'était quoi cette histoire, Roxane ?

— Aliénor et Rachel venues au Bigarré, soupira-t-elle.

— Qui ça ?

— … Attends ? Tu parles des filles de l'orphelinat ? demanda Winry en ouvrant des yeux ronds.

— Oui.

— L'orphelinat… à Lacosta ? demanda Dolchatte.

— Oui.

— Tu veux dire qu'elles ont traversé un pays en pleine guerre de Sécession juste pour essayer de te retrouver ?

— Apparemment, grommela la rouquine en se passant les mains sur le visage d'un air las.

— Ça, c'est de la détermination, commenta-t-il.

— C'est le degré zéro de l'instinct de survie, oui ! En plus elles savaient que je partais pour Youswell, si ça se trouve, elles sont passées par là avant de traverser la frontière et… oh, je préfère même pas y penser. Ces gamines sont inconscientes !

— Elles ont un peu trop pris modèle sur Ed et Al, je crois, soupira Winry.

— Je pensais qu'après la bataille de Lacosta, elles allaient être échaudées par le danger, mais apparemment, ça ne leur a pas suffi. Enfin, elles sont saines et sauves, on va dire qu'on s'en tire bien…

— Mais pourquoi elles ont fait ça ? demanda Fuery.

— La situation continue à être tendue, mais des habitants de Lacosta ont réussi à espionner un peu de l'autre côté de la frontière. Apparemment, il y a des rumeurs récentes à Aerugo, disant que l'Empereur a reçu une déclaration de guerre.

— Mais Bradley n'a pas déclaré officiellement la guerre, non ? Ou alors j'ai loupé une marche, fit Dolchatte.

— Apparemment, ce n'était pas une déclaration officielle, mais un cadeau anonyme dont la symbolique sous-entend une déclaration de guerre. D'après ce qu'elles ont entendu, c'était une statue de dragon, avec une structure en forme d'Aerugo coincé dans les crocs.

— Je ne vois pas bien l'outrage… grommela Marshall.

— L'empereur reçoit un colis sans expéditeur avec une sculpture ou son pays se fait bouffer par une créature mystique, tu ne comprends pas que ça ressemble beaucoup à une lettre de menace ? fit Roxane d'un ton agacé.

— En plus, il y a la figure d'Arimane, chez eux… le dragon représente la fin du monde dans leur culture, non ? ajouta Winry.

— Comment tu sais ça ?

— Alphonse s'est pris de passion pour Aerugo quand il enseignait l'Alchimie à Rachel. Il disait que ce qu'elle lui apprenait sur le pays était un échange équivalent, et comme j'étais dans le coin, j'en ai entendu pas mal au passage…

— Est-ce que ça pourrait être une menace de la part de Dante elle-même ? fis-je à mi-voix.

— … Hohenheim nous a dit qu'elle voulait se venger d'Aerugo… fit Roxane. C'est peut-être un signe avant-coureur, en effet.

— Ça voudrait dire qu'elle compte bientôt passer à l'action ? demandai-je.

— C'est à craindre.

— Il faut qu'on se dépêche d'aller à Central. Mustang et les frères Elric vont avoir besoin de nous pour attaquer Dante et la tête de l'état.

— Ah parce que vous comptez vraiment vous attaquer à Bradley lui-même ? chuinta Marshall.

Cet allié des Snake & Panthers était très compétent comme conducteur, mais il laissait parfois échapper à quel point il était peu préparé au combat comparé à ses comparses : Dolchatte, Martel et Roah, que j'avais côtoyés à tour de rôle, étaient formés par l'Armée à se battre, protéger, se soigner. Cela se sentait dans le moindre de leurs choix. C'étaient des guerriers, là où Marshall n'était qu'un petit gars baraqué à peine sorti de l'adolescence, qui essayait de rivaliser avec nous sans réaliser ce par quoi nous étions passés.

— Tu as peur ? demanda Dolchatte d'un ton amusé.

— Hé, c'est sensé d'avoir peur de vouloir s'attaquer à lui ! se rebiffa-t-il.

— C'est vrai, il y a de quoi. Mais si tu as peur, il vaudrait mieux que tu quittes les Snake & Panthers avant de devoir affronter les conséquences de tes actes, répondis-je en sauçant mon assiette. Il sera bientôt trop tard pour reculer.

Marshall me fixa d'un air stupéfait, et je lui rendis son regard sans avoir d'expression particulière. Puis il tourna la tête vers Winry, qui lui répondit par un regard résolu, et il baissa le nez vers son assiette.

Même l'adolescente avait compris qu'il faudrait sans doute prendre les armes et avait accepté à contrecœur que je l'initie au tir entre deux branchements en zone rurale. Elle n'était pas très douée — elle débutait — mais avait vite surmonté sa peur de l'objet pour révéler un meilleur instinct de tireuse que Mustang. Peut-être parce que son amour de la mécanique l'aidait à avoir de l'intérêt pour les armes en tant qu'objets.

J'en étais là de mes réflexions, ignorant la conversation à bâtons rompus qui avait remplacé le silence gênant, quand le téléphone sonna. Cette fois, je me levai pour décrocher.

— Jade à l'appareil.

- Steelblue. Je venais aux nouvelles.

— Tout le monde va bien de notre côté, répondis-je, mis à part que le général Dallas qui nous a quittés aujourd'hui.

— Toutes mes condoléances, répondit Hugues d'un ton sérieux. De notre côté, les choses ont bien avancé : Lisa passe ses journées à nettoyer le jardin, elle avance, mais c'est long et ça la fatigue beaucoup.

— Elle est aidée ?

— Elle a de la compagnie, mais il y a des choses qu'elle seule peut faire.

Je levai le pouce à l'intention des autres, qui me fixaient avec attention. Je savais que Hugues avait transmis à Mustang un rapport plus détaillé sur la situation à Awrosut par l'intermédiaire d'Alphonse, mais de mon côté, à part que la ville avait tenu bon et qu'Izumi avait joué un rôle crucial dans la bataille en tant qu'Alchimiste, j'avais eu peu de détails.

J'avais juste compris qu'ils avaient effectivement gazé la ville, utilisant le projet Manticore au sein même d'Amestris, et que depuis, Izumi consacrait beaucoup de temps et d'énergie à dépolluer les terres alentour. Elle le faisait sans doute sous la protection d'une unité spéciale de l'Armée de l'Est.

Mustang avait prévenu Hugues qu'il était dans le viseur des Homonculus qui le soupçonnaient d'être vivant, ce qui le poussait à avoir des échanges voilés au téléphone, histoire d'éviter d'attirer l'attention plus que nécessaire.

— Et le patron, comment il va ? reprit-il.

— Il a de la compagnie. Je n'en sais pas plus.

— Tu lui as reparlé depuis la dernière fois ?

— Non. Je fais mon travail, qu'il s'estime heureux.

— Jade… Il a besoin de nous.

— Il a une drôle de manière de le montrer, répondis-je sèchement.

J'avais encore en travers de la gorge la manière dont il m'avait donné des ordres tout en roucoulant avec son coup d'un soir.

— Tu le connais. Il a ses côtés tragiques, à vouloir qu'on le laisse mourir dans un coin…

— Et ce n'est pas à moi de le materner, si ?

— Non… mais ne laisse pas ta cousine porter toute cette responsabilité, elle est trop jeune pour ça.

— Je sais… soupirai-je. Je sais bien qu'il aurait mieux valu le confronter directement, mais il ne m'en a jamais laissé la possibilité.

Je restais persuadé que j'avais eu raison d'envoyer paître Mustang, mais ça ne m'empêchait pas de me sentir coupable et inquiète en essayant d'imaginer quel genre de pensées lui trottaient dans la tête. J'espérais qu'il n'avait pas eu la bêtise de faire subir à Edward toute la rancœur qu'il m'avait laissé entrevoir. L'adolescent ne méritait pas ça pas alors qu'il avait lui-même souffert de toute cette histoire.

— Toi qui les as vus ensemble… On est d'accord que c'est une mauvaise idée ? ajouta Hugues, profitant de mon silence.

— Oui. Une génération d'écart, c'est juste trop. Et puis, avec tous ces non-dits…

— C'est ce que je pensais aussi. J'ai dit à ta cousine que je ne pouvais pas l'encourager.

— Mais… ajoutai-je, hésitante.

— Mais ?

— Mais… le patron… je ne l'ai pas vu comme ça depuis Mila.

J'avais hésité à poser ces mots. Mila était un tabou, un fantôme qui avait refusé de mourir dans le cœur de Mustang et que les Hugues et moi évitions soigneusement d'évoquer, craignant la rechute que sa simple évocation pourrait provoquer chez lui. Je ne l'avais jamais rencontrée, Hugues la connaissait à peine, mais lui comme moi avions vu l'empreinte profonde qu'elle avait laissée chez lui, ce vide béant qui ne s'était jamais refermé.

J'aurais voulu que Mustang aille mieux. Mais attendre d'Edward qu'il le sauve, cela revenait à vouloir jeter celui-ci dans une fosse sans fond en espérant que sa simple présence suffise à combler ce vide infini.

— Je ne sais vraiment pas quoi penser de tout ça, murmura Hugues, sans doute perdu dans des raisonnements similaires aux miens.

— Il n'y a pas grand-chose à en penser, le véritable enjeu est ailleurs. Il faut que l'on fasse notre travail. On verra pour ce genre de choses quand tout sera terminé, répondis-je.

C'était mon sens du devoir qui me faisait rester dans le Sud, entre le meurtre de hauts gradés et les planques trop petites qui sentaient l'oignon et la sueur, entourée de gens que je connaissais trop peu pour me sentir libre d'être moi-même. Le simple fait que tout le monde se tutoie, moi y compris, me mettait mal à l'aise. Et c'était sans parler du danger de mort qui planait sur nos têtes… La relation tortueuse d'Edward et Roy n'était pas ma principale préoccupation, loin de là.

Pour Hugues, leur relation était une découverte récente, mais pour moi, qui avais suivi leur rapprochement de près, ce n'était plus une surprise. J'avais aussi dû mettre de côté mon histoire avec Maï sans avoir aucune assurance de la revoir, alors toutes ces questions sentimentales étaient un peu lointaines.

Mustang avait attendu de moi que je sois fonctionnelle, quel que soit le traitement qu'il m'avait réservé, et il me paraissait logique de répondre exactement de la même manière : l'état de ses relations amoureuses n'était juste pas pertinent quand on parlait d'une menace nationale, et je savais qu'il en avait lui-même conscience.

— Tu as raison, je m'égare. Quel est votre programme pour la suite ?

— Nous quittons notre point de chute ce soir. On devrait être joignables demain ou dans deux jours à un nouveau numéro, je te le transmets.

Je lui dictai le numéro de téléphone de notre prochaine planque, puis échangeai quelques informations techniques. Il demanda ensuite à ce qu'on lui fasse la transmission pour qu'il puisse contacter Alphonse, qui avait des contacts sporadiques avec Edward et, par extension, Mustang. Je laissai le combiné à côté du téléphone et fis signe à Winry qui se leva pour manipuler câbles et interrupteurs afin que Hugues puisse joindre le standard de Central à partir du réseau officiel. Je le soupçonnais de vouloir avoir des informations sur leurs interactions et même si je n'avais pas essayé d'en savoir davantage, je devais avouer que je me posais aussi des questions. Les récits de Maï et de Havoc m'avaient permis de constater que Mustang était vraiment devenu de mauvaise compagnie. Sachant de quoi il était capable, j'admirais Edward pour être allé l'affronter de lui-même.

Comme les autres, je m'activai à laver et ranger ce qui devait l'être, laissant la transmission entre Hugues et Alphonse suivre son cours. Nous allions quitter les lieux derrière nous, accompagnant le duo de mécaniciens pour les protéger tandis qu'ils trifouillaient les câbles et sortaient de nulle part un réseau alternatif.

Enfin, Fuery m'avait expliqué les choses de manière un peu plus précise. La réalité, c'était que les câblages téléphoniques étaient souvent doublés afin de permettre des réparations d'urgence en cas de coupure de ligne. Pour qui s'y connaissait, c'était une véritable aubaine : en repérant et séparant ces lignes jumelles, on pouvait créer un circuit alternatif sans avoir à installer de câbles — ou presque. Le travail de Fuery était de mettre service une ligne de communication en utilisant uniquement ces connexions secondaires, afin que nos échanges ne passent par aucun standard et évite la surveillance de l'Armée. C'était ce réseau secret que nous laissions dans notre sillage et que nous utilisions pour contacter Hugues malgré le réseau coupé entre L'Est et le reste du pays.

Pendant ce temps, mon rôle et celui des Snake & Panthers était, à tour de rôle, de les protéger et de semer le chaos.

— J'ai le temps de me laver, tu penses ? demandai-je à Fuery.

— Oh, oui ! Hugues peut être un sacré bavard quand il s'y met, et après, il faut encore qu'on défasse la connectique avant de décoller. Tu as largement le temps.

Je hochai la tête et m'enfermai dans la salle de bain exigüe du studio dans lequel nous nous planquions, poussant un soupir de soulagement. J'avais passé une après-midi entière sur les toits, et pourtant, il avait suffi de moins de deux heures pour que la présence des autres m'épuise. J'avais toujours eu tendance à préférer la solitude, mais depuis mon coma et mon enfermement, je supportais de moins en moins la présence des autres — à de rares exceptions près.

Malgré la tentation, je n'abusai pas de ce prétexte pour traîner plus longtemps que nécessaire à l'écart, et me contentai de me débarrasser de la poussière et de la sueur accumulée pendant une journée au soleil dans une douche minutée.

Le printemps semblait ne jamais devoir arriver quand j'étais à North-City, mais à Dublith, l'été était en avance. J'avais eu le temps d'avoir réellement chaud pendant mon embuscade. Je n'avais pas réussi à savoir si cette constatation me plaisait ou non. J'avais beau avoir fait mon retour dans le monde depuis plusieurs semaines maintenant, il me semblait toujours aussi absurde, changeant et déroutant.

Je me demande si je redeviendrai normale un jour, pensai-je en me séchant vigoureusement.

Je me demandai distraitement si je l'avais jamais été, puis enfilai des vêtements propres avant de retourner dans le séjour, juste à temps pour entendre le transmetteur émettre un claquement sec, signifiant que Hugues et Alphonse avaient pris congé. Sans avoir besoin de parler, Fuery et Winry s'attelèrent à démonter et débrancher ce qui devait l'être, rangeant les pièces dans des mallettes prévues à cet effet. Winry était plus rapide, du fait de ses deux mains valides, mais Fuery avait repris du poil de la bête, trouvant des solutions pour travailler, quitte à ce qu'elles soient peu conventionnelles.

— Bénis soient ces tournevis à cran d'arrêt, commenta-t-il. Sans eux, je ne pourrai rien faire.

— Il faudrait que j'en démonte un pour en être sûre, mais je pense qu'il y a moyen de compacter assez le mécanisme pour l'intégrer dans un doigt d'automail. En tout cas, c'est un défi que j'aimerais bien relever !

— Tu veux vraiment m'en poser un, toi ! fit Fuery en riant.

— Ce serait avec plaisir ! Mon meilleur client est en défaut de paiement depuis trop longtemps, un peu de sous ne me feraient pas de mal répondit la petite blonde en souriant de toutes ses dents avant d'ajouter. Blague à part, je serais très heureuse de concevoir un automail sur mesure pour toi… mais je comprendrais que tu veuilles voir ailleurs.

— Oh, pour moi la question ne se pose pas, je te fais tout à fait confiance ! Le seul truc, c'est l'automail lui-même ! Je ne suis pas sûr d'être assez résistant à la douleur pour affronter la pose et la rééducation qui va avec.

— Rhoooh, Edward s'est fait poser un bras et une jambe alors qu'il n'avait que douze ans, alors je ne vois pas ce qui t'en empêcherait ! En plus, ton bras est presque cicatrisé maintenant !

— Dire qu'Edward en est capable n'est ABSOLUMENT PAS un argument convaincant. Ce gosse est une anomalie ! rappela Roxane en fermant la première mallette avant de la prendre en main.

— Voilà ! J'aurais pas dit mieux ! marmonna Fuery en brandissant son tournevis, une vis coincée entre les dents.

— Tu as encore le temps d'y réfléchir, le moment venu, je te ferai un prix d'ami, glissa Winry, l'air de rien.

— Je suis ton ami ? répondit le petit brun d'un air émerveillé.

— Bien sûr ! s'exclama-t-elle d'un ton joyeux. Tu fais partie des rares personnes qui rient à mes blagues de mécanique !

Leur échange m'arracha un sourire alors que je fourrai mes quelques affaires dans mon sac à dos avant de reprendre ma veste. La candeur joyeuse et passionnée qui animait ces deux-là avait quelque chose d'apaisant, même si leurs échanges étaient bien souvent incompréhensibles pour le commun des mortels.

Eux et Roxane n'avaient pas leur place au milieu des combattants, tueurs, que nous étions, et pourtant, ils la prenaient le plus naturellement du monde. Ils parvenaient même à adoucir ceux qui les entouraient. Il suffisait de voir comment Dolchatte, pourtant austère à première vue, pouvait se montrer joyeux et taquin dès qu'il discutait avec Roxane.

Non, vraiment, les protéger était une mission qui avait du sens.


L'après-midi était bien avancé, et le soleil du printemps chauffait les pierres du plateau pelé ou nous nous trouvions. Était-ce à cause du sol crayeux qui reflétait la lumière que j'avais chaud comme cela, ou était-ce parce que je n'étais pas parvenue à m'acclimater à la région Sud après mon expédition dans le Nord du pays ? Je n'en savais rien, mais j'étais étonnée de voir que malgré notre proximité avec la région Centrale, le climat était aussi doux. Il n'était pas difficile d'imaginer le cagnard écrasant qui devait y régner en été. Moi qui préférais la douceur du climat d'East-City ou le froid mordant de l'hiver, je ne me sentais pas vraiment à l'aise dans cette région.

Mais je faisais mon travail.

Ce matin, c'était Roxane qui m'avait accompagnée pour trouver le spot de tir idéal, m'aidant à m'installer avant de noter ma position sur le plan d'état-major que nous avions réussi à dégotter. Elle avait ensuite rejoint les autres pour préparer les explosifs destinés à bloquer le train qui devait passer quelques heures plus tard. Je l'imaginais bien, les horaires de train dans une main, un carnet dans l'autre, calculant et annonçant le passage du prochain train pour que chacun se dissimule, et rappelant sévèrement aux uns et aux autres de boire et manger. Il y avait un mélange d'autorité et de douceur toute maternelle chez Roxane, et si elle avait assez peu d'estime pour ses compétences, sa présence évitait sans doute beaucoup plus d'accrocs qu'elle ne se l'imaginait.

Je peux comprendre pourquoi Havoc en est tombé amoureux, pensai-je avec un sourire en coin. C'est exactement le genre de femme qu'il lui fallait.

Et la réciproque semblait vraie. Même si j'avais du mal à voir Havoc autrement que comme un militaire grand, fort et maladroit, il s'était fait une bonne place dans le cœur de la rouquine qui, profitant d'un moment où nous étions seules, m'avait demandé de ses nouvelles. Le souvenir du grand blond me serrant dans les bras en sanglotant comme un enfant, trempant mon épaule de larmes et de morve, m'était revenu à l'esprit. Jugeant le portrait peu flatteur, je l'avais passé sous silence ces détails, mais m'étais montrée bien maladroite, faute de savoir quoi dire. Au-delà de ces effusions, il m'avait semblé être en quête de repères et très dépassé par la situation.

En même temps, qui ne l'était pas, au milieu du chaos dans lequel se trouvait notre pays ?

Plus tard dans la journée, c'était Winry qui était venue me tenir compagnie. Tout le monde s'était accordé sur le fait qu'elle n'avait rien à faire dans la zone de combat qui se préparait, mais elle ne se sentait pas forcément plus à sa place à mes côtés. Depuis son arrivée, il régnait un silence nerveux, entrecoupé par quelques-unes de ses tentatives maladroites de faire la conversation, vite sapées par mon tempérament taciturne. Elle avait donc fini par rester là, silencieuse et gênée par la situation étrange dans laquelle elle se trouvait.

J'étais venue les protéger, elle et Roxane, et au bout du compte, elle se retrouvait impliquée dans un attentat.

Notre embuscade était prévue en trois temps. Tout d'abord, faire sauter les rails pour bloquer la circulation du train. Ensuite, laisser les Snake & Panthers monter à l'assaut pour emprisonner Bailey, le chercheur qui avait mené ses expériences sur eux quelques années auparavant, les transformant en chimères humaines au prix d'une souffrance terrible et de la mort de nombreux camarades. Enfin, faire sauter la cervelle du Général Mayfair pour venger le massacre de Metso qu'il avait commandité et envoyer un message clair à nos ennemis. Nous avions eu des informations sur son exfiltration de la région Sud par une taupe dans l'Armée locale… nul doute que cette personne bien placée serait prête à mettre des bâtons dans les roues de l'ennemi le moment venu.

Mustang m'avait donné un nom et ma liberté d'agir, mais je n'étais pas dupe qu'attendait-il de moi, à part supprimer ces ennemis ? J'avais beau m'être rebellé contre lui, au bout du compte, j'agissais toujours comme il l'attendait.

Je suis vraiment stupide d'être aussi loyale. Mais bon. J'ai choisi.

Il était trop tôt pour s'attaquer au Grand Conseil, mais la mort de Mayfair serait un symbole suffisant pour l'inquiéter et affaiblir l'autorité de Bradley sur le pays. La tâche semblait titanesque, mais j'avais choisi de mon propre chef de jouer les pions plutôt que de trouver comment m'attaquer à une tête d'état immortelle. Malgré tout, dire que je ne m'en préoccupais pas aurait été un mensonge peu crédible.

J'espère que Mustang sait mieux ce qu'il fait sur le plan politique que sur le plan personnel, parce qu'il va falloir une sacrée carrure pour encaisser le chaos qui va naître de ce que nous sommes en train de faire, pensai-je en m'étirant.

— Vous faites ça pour Mustang ? demanda Winry en me tendant la gourde.

Sa voix était neutre, mais je l'avais assez côtoyée pour sentir son malaise. Je pris la gourde et bus deux gorgées avant de prendre le temps de chercher ma réponse.

— Non. Je fais ça pour que Bradley soit renversé.

L'adolescente se laissa retomber contre les rochers près desquels elle s'était assise et poussa un soupir.

— Je le déteste, murmura-t-elle.

— Qui ? Bradley ou Mustang ?

— … les deux.

Cet aveu m'arracha un vague sourire.

— Je peux comprendre.

— Moi, ce que je ne comprends pas, c'est Edward.

Je retins mon souffle en devinant le sous-entendu caché derrière ces mots, puis posai mes jumelles pour me tourner vers la petite blonde qui me tenait compagnie.

— Il m'a dit ce qui s'était passé. Enfin… brièvement.

— Qu'ils étaient amoureux ?

Elle manqua de s'étouffer et hocha la tête. Je pouvais presque sentir à quel point elle avait la gorge nouée en m'entendant formuler ce fait qui nous mettait tous mal à l'aise.

— Vous y étiez, vous. Vous les avez vus ?

— Oui. Pourquoi tu poses cette question ? Tu n'as pas envie d'en savoir plus, je me trompe ?

— Mustang a tué mes parents. Je le déteste pour ça, et… je ne comprends pas pourquoi vous lui obéissez. Je ne comprends pas comment Edward a pu l'aimer. Il est… il a…

— Il a tué bien d'autres personnes que tes parents, tu sais, répondis-je d'une voix douce.

Winry me regarda avec des yeux ronds. Ce n'était visiblement pas la réponse qu'elle espérait.

— Moi aussi, j'ai tué des centaines de personnes. Hugues aussi a combattu. Même Havoc, qui est un bon gars, a ôté des vies à Ishbal. Nous sommes tous des assassins.

— Vous êtes horribles, murmura-t-elle.

— C'est vrai, répondis-je calmement. Je ne te contredirai pas sur ce point.

— Pourquoi vous continuez ? gémit-elle. Alors que ça finit toujours en tuant d'autres personnes ?

— On répond aux ordres… ou on fait ce que personne d'autre n'est capable de faire.

La radio grésilla.

— La musaraigne est dans le terrier. Je répète, la musaraigne est dans le terrier ! annonça la voix déformée de Marshall.

— Ils ont dépassé l'entrée du tunnel, ils seront bientôt là, annonçai-je à Winry. Je vais devoir m'installer.

L'adolescente hocha la tête et commença à remballer les affaires. Je voyais ses mains qui tremblaient.

— Je suis désolée. Je ne pense pas que c'était une bonne idée de te garder ici avec ce que je m'apprête à faire, mais c'est encore à cet endroit que tu cours le moins de risques. Et nous avons promis à Alphonse de te protéger.

— Je ne veux pas que des gens meurent.

— Des gens mourront de toute façon, Winry, répondis-je posément en m'allongeant à plat ventre pour ajuster mon fusil de précision. Si ce n'est pas lui, ça sera ses victimes, et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain.

Une explosion résonna au loin, faisant trembler la roche du promontoire où nous nous trouvions. Au bout de quelques secondes, un nuage de fumée apparut dans mon champ de vision. Winry, qui s'était terrée contre la pierre dressée, le sac serré contre sa poitrine, se pencha pour regarder derrière.

— La voie a explosé, confirma-t-elle.

Tout se passe comme prévu.

— Bien.

Le silence retomba, un de ces silences poisseux de deux personnes qui ne sont pas à l'aise ensemble. Et comment lui en vouloir ? Une sniper en embuscade n'était vraiment pas la compagnie idéale pour une adolescente dans son genre. Je me remémorai la conversation en cours.

— Des gens mourront de toute façon. La vraie question, c'est de savoir qui nous voulons protéger.

— Je n'aime pas cette manière de voir le monde.

— Je comprends. Moi non plus… mais c'est ma réalité.

Je vis le train arriver, scintillant sur les rails dans l'éclat du soleil.

On y est.

— Et crois-moi, j'aimerais qu'elle change.

Après avoir lâché ces mots, je m'emmurai totalement dans ma concentration, fixant le train qui ralentissait pour éviter les rails explosés.

Troisième wagon.

Je poussai sur mon regard pour fixer intensément les fenêtres, observant les quelques silhouettes vêtues de bleu qui s'agitaient. Le crissement des freins se faisait entendre, lointain, étouffé par la distance.

Où est Mayfair ?

Je sentis mes mains se mettre à trembler, tandis que je peinais à reconnaître, parmi les quelques hauts gradés présents dans le wagon, celui que j'étais censée éliminer. L'éclat du soleil et des reflets sur les vitres étaient juste un peu trop lumineux, la distance était juste un peu trop grande… La peur d'échouer m'explosa au visage, instantanée, brutale.

Je ne vais pas y arriver. Si je n'arrive pas à l'identifier, je risque de faire une bavure. Et s'il est trop loin pour être vu… il est trop loin pour être touché.

J'avais choisi mon emplacement avec application, je connaissais mes capacités, et je m'étais mise assez loin pour ne pas être repérable, mais trop peu pour me mettre en véritable difficulté… pourtant, en un instant, les années d'entraînement, la connaissance intime de mes armes, mes milliards de respirations, de gestes répétés, polis jusqu'à la perfection, tout cela fut emporté dans un ouragan de doutes. Et si j'avais pu réussir cinq secondes auparavant, je savais qu'à cet instant, j'étais incapable d'atteindre ma cible. Pas avec mon cœur battant dans ma gorge asséchée et mes mains tremblantes.

Je manquais d'en pleurer de rage, mais je me retenais je savais que ce serait encore pire.

Je n'avais pas le droit d'échouer. Une occasion comme ça ne se représenterait pas de sitôt.

Je me rendis compte que, en dépit de toute la rancœur que j'avais pour lui, j'avais peur de décevoir Mustang. Cette pensée me perturba encore davantage. Je fixais intensément les silhouettes alors que les coups de feu commençaient à éclater de l'autre côté du train. Martel et les autres étaient déjà à l'attaque.

Ils sont montés à l'assaut.

Ils comptent sur moi… Et moi…

Et moi, je n'y arrivais pas. Je me sentais me vider de mes forces, comme si je me liquéfiais sur place, terrassée par cette peur, cette honte, ce regard méprisant sur moi.

La peur d'être devenue l'échec que mon père avait toujours vu en moi.

Je savais, j'aurais dû savoir, que j'étais plus que cela, plus que cette fille de noble peu avenante qui échouait à suivre les codes et à qui on prédisait une voie de garage. S'il avait été encore en vie, il aurait sans doute méprisé la renégate lesbienne que j'étais devenue, mais d'autres avaient du respect pour moi. Je savais que j'étais devenue quelqu'un, une vraie personne, que j'avais gagné mon grade à la force de mon travail et de mes tirs. Mais ce quelqu'un m'échappait et, le fusil à la main, la poussière dans la gorge, j'étais tout à coup redevenue cette enfant qui, chaque jour, se levait en sachant qu'elle était la déception de tous ceux qui l'entourait. Cette personne dont j'aurais pu être fière me filait toujours plus entre les doigts.

Je ne vais pas y arriver.

Je ne vais pas

Y arriver.

Ce n'était même pas une question d'urgence : contrairement à l'autre jour, sur l'esplanade du QG, il y avait le temps. Mayfair et ses complices n'avaient nulle part où aller. Si ce n'était pas moi qui lui portais le coup de grâce, Dolchatte ou Martel étaient prêts à s'en charger, quitte à y laisser la vie.

Mais

Ça devait être moi.

C'est mon travail.

Et si je ne suis plus capable de faire ce travail… pour quoi est-ce j'existe au juste ?

Les cris, les coups de feu étaient lointains, irréels. Tout m'échappait. J'étais perdue.

Perdue, terrifiée, recroquevillée au creux d'un arbre, sous une pluie battante, avec une arme à la main sans la moindre idée de ce que je pouvais en faire à part la visser sur ma tempe, sans rien d'autre que l'obscurité et le gouffre vertigineux d'une mort qui m'appelait.

— J'ai peur.

J'ouvris grand les yeux. Un instant, j'aurais pu croire que cette voix était la mienne, tant j'étais redevenu vulnérable, projetée dans ce passé qui m'avait réduite au néant le temps d'une nuit… mais non.

C'était Winry.

Winry.

En reprenant conscience de sa présence, je trouvai tout à coup un ancrage avec la réalité. Je m'y raccrochai comme si ma vie en dépendait et c'était le cas, d'une certaine façon. Il fallait que je fasse quelque chose. Si je ne pouvais pas le faire pour moi, je devais y arriver pour cette adolescente.

— C'est normal, murmurai-je d'une voix hachée.

— Hawkeye ?

À son intonation fragile, je compris qu'elle avait senti que ça n'allait pas.

— Moi aussi, j'ai peur, murmurai-je.

Il y eut un silence.

Jamais je n'avais avoué ça à qui que ce soit. Pas à Mustang. Pas même à Maï.

— … même vous…

— Même moi, oui.

Je ne pouvais pas faire mon tir en parlant, mais j'étais incapable de tirer tout court. Ma vue s'était brouillée sous l'effet de l'angoisse, mais la présence de Winry me rassurait, paradoxalement. Je jetai un coup d'œil furtif, regardant sa silhouette recroquevillée, dans l'attente du coup de feu qu'elle redoutait tant et qui tardait à venir. Les raisons étaient différentes, mais la peur était la même : j'avais l'impression que la personne que j'avais été se trouvait là, tremblante, assise à côté de moi.

Si celle qui avait peur était à côté, elle me pouvait pas être moi. Je me raccrochai à cette image et projetais toutes mes angoisses vers l'adolescente, pour m'en détacher et devenir quelqu'un d'autre.

Un instant, je revis de l'extérieur la femme à peine plus âgée que Winry que j'avais été, avec sa jupe longue plissée et sa mallette de voyage, annonçant qu'elle venait postuler pour entrer dans l'Armée sous l'œil incrédule des militaires.

Finalement, je n'avais pas changé.

La peur était toujours là, profonde. Elle était acculée entre un passé à vomir et un futur inquiétant et cherchait le chemin qu'elle pouvait tracer dans ce monde qui ne lui laissait aucun choix, en faisant la seule chose qu'elle savait faire.

Tirer.

Et le vide se fit enfin dans mon esprit.

En quelques inspirations, je retrouvais une respiration plus calme, plus posée. Mes mains se relâchèrent. J'étais de nouveau hors de moi-même. D'un revers de main, j'essuyai mes yeux humides, puis clignai trois fois et me concentrai de nouveau, en équilibre précaire dans ce silence que je savais si fragile.

C'était comme si le paysage autour avait disparu, effacé par une cible vierge, au centre de laquelle se trouvait le troisième wagon.

Le temps suspendu, je fixai les silhouettes, scannant d'instinct les poses, les silhouettes, les visages.

Je le trouvai.

Les reflets s'étaient estompés, et je voyais enfin le crâne sombre de Mayfair qui me tournait le dos. J'attendis qu'il tourne la tête vers un autre militaire pour lui parler, pour être sûre qu'il s'agissait bien de lui.

Dès que ce fut le cas, je tirai.

La balle partit comme une déchirure, m'arrachant à ce silence qui avait toujours été mon domaine et que je peinais tant à retrouver aujourd'hui. L'explosion avait fait une onde de choc, me perçant les oreilles. Je pris le temps de vérifier dans ma lunette que j'avais bien atteint ma cible. La balle avait étoilé la vitre et la silhouette bleue s'effondra, provoquant autour d'elle l'essaim de panique que je reconnaissais bien. En deux secondes, je vis les hurlements, les gens se jetant à terre, chaque silhouette disparaissant hors de ma vue.

J'ai réussi.

Un peu incrédule, je levai les yeux au ciel, comprenant après coup que si ma vue s'était à ce point éclaircie, ce n'était pas seulement parce que j'avais surmonté ma panique, mais aussi parce que le soleil avait disparu derrière un amas de nuages.

Si j'avais su rester calme, j'aurais pu me contenter d'observer et d'attendre que le contexte soit plus favorable à mon tir.

Je me sentis particulièrement stupide.

Mais j'avais réussi.

Je poussai un soupir et me redressai.

— … C'est fait ? gémit la voix terrifiée de Winry.

L'adolescente était là, terrée contre la paroi, les mains enserrées sur ses oreilles, les yeux fermés.

— C'est fait, répondis-je d'une voix posée. Merci.

J'attrapai ma radio pour l'allumer et lâcher un bref.

— Le faucon a pris la musaraigne.

— Reçu. Le serpent est en chasse.

— Merci ? demanda Winry.

— Il faut partir, maintenant.

Je m'étais levée et aussitôt assise à côté d'elle, et me penchai sur mes affaires pour démonter rapidement mon arme. Je réalisai que mes mains recommençaient à trembler et que tout mon dos s'était couvert d'une fine pellicule de sueur durant ce court laps de temps ou j'avais cédé à la panique.

Moi qui pensais que j'en avais fini avec ces angoisses…

Il ne me fallut que quelques secondes pour remballer mes affaires, refermer l'étui et le jeter sur mon dos. Winry, elle, était restée immobile dans l'intervalle.

— Pourquoi vous m'avez remerciée ?

— Parce que sans toi, je n'aurai pas réussi à tirer.

J'aurais pu mentir, mais je n'avais pas le temps d'inventer quelque chose et j'avais le sentiment que l'adolescence avait besoin de franchise.

— Je ne sais pas si c'est une bonne chose, avoua-t-elle en commençant à descendre le sentier à ma suite. Est-ce que ça veut dire qu'un assassinat a eu lieu par ma faute ?

— C'est une riposte, répondis-je. Cet homme est celui qui ordonné à Silva Renard de perpétrer un massacre à Metso avant de faire raser la ville. Il a provoqué la mort de milliers de personnes, et préparait sans doute la mort de milliers d'autres.

— Et c'est à vous d'en juger ? Vous vous pensez au-dessus des autres ?

Je marchai vite, mais entre ma période d'enfermement et la cavale de Winry qui l'avait sans doute endurcie, elle me suivait sans peine, incarnation de ma mauvaise conscience, toujours sur mes talons.

Pour une adolescente effrayée, elle avait quand même un sacré caractère.

— Vous vous prenez pour Dieu, pour décider de qui doit vivre et qui doit mourir ?

— Non. Je sais qu'un jour je serai jugée pour les crimes que j'ai commis. Tout comme Mustang. Mais si nous, nous n'agissons pas, personne ne le fera. Et si personne ne le fait, qui sait quelle sera l'ampleur du prochain sacrifice de Dante ?

L'adolescente garda un silence songeur, tandis que nous approchions du sentier où j'avais laissé la moto prêtée par Marshall. Martel était en route pour nous rejoindre au carrefour où nous avions rendez-vous. Après cela, nous allions avoir de la route jusqu'au nœud de communication suivant, ou Winy et Fuery se remettraient au travail.

— Ni Mustang, ni moi, ni Hugues ne sommes fiers de ce que nous faisons, encore moins de ce que nous avons fait à Ishbal. Tu as raison de détester Mustang et tu sais que je suis en colère contre lui, moi aussi. Mais si tu penses que Mustang donne ses ordres par orgueil, tu te trompes lourdement. S'il agit ainsi, c'est parce qu'il a déjà vu l'enfer et qu'il ne veut pas le voir réapparaître. Pour protéger des gens comme toi.

— Il a tué mes parents… répéta Winry, butée.

— Je me souviens du visage de toutes les personnes que j'ai tuées, et je suis sûr qu'il en est de même pour lui. Surtout quand il s'agit de personnes qu'il a dû regarder en face avant de presser sur la détente.

— Alors, quoi ? Je devrais lui pardonner, tout ça parce qu'il a des remords ?

— Bien sûr que non, répondis-je en mettant mon casque. Personne ne te demande ça. De toute façon, quand bien même tu lui pardonnerais, lui-même ne le fera pas.

Je montai sur la moto et tendis l'étui à guitare à Winry, qui le mit sur son dos avant de monter à son tour.

— Mustang attend sans doute le jour où le destin viendra le punir pour les actes qu'il a commis… en attendant, il s'est résolu à faire le sale boulot, pour que d'autres n'aient pas à le faire à sa place. Pour que des gens comme toi n'aient pas à se salir les mains.

Je n'allais pas le lui dire explicitement, mais je m'attendais à ce que ma vie se termine de la main d'un Ishbal. Et si c'était le cas, je n'avais rien à y redire : ce ne serait qu'un juste retour des choses après le massacre auquel j'avais participé. Que j'ai agi dans le plus grand dégoût de moi-même n'y changeait rien : j'avais obéi aux ordres et massacré des innocents.

Mustang avait les mêmes pensées en tête, sans doute plus souvent que moi, d'ailleurs. Il avait toujours été plus sur le fil que moi.

— Le serpent a mangé la grenouille, crachota de nouveau la radio depuis la poche de ma veste. Retraite !

— Ils ont eu Bailey, énonçai-je.

— La mission est un succès, alors ?

— On dira ça quand on sera tous arrivés sains et saufs à Central.

— Et qu'on aura retrouvé Alphonse et Edward ?

— Oui.

Winry s'accrocha plus fermement à ma veste, et je sentis toute la vulnérabilité de l'adolescente. J'aurais préféré qu'elle n'ait pas d'autres soucis que celui de faire les meilleurs automails et les taquineries de Roxane à propos d'Alphonse. J'aurais voulu la protéger de ce monde, comme j'avais voulu protéger Edward en vain quelques mois auparavant… mais j'avais de nouveau échoué.

Elle était saine et sauve, mais je l'avais obligée à m'assister dans un meurtre. Je devinais qu'elle allait avoir du mal à trouver le sommeil cette nuit, et peut-être les suivantes. Elle en était réduite à apprendre comment se servir d'une arme à feu, elle qui était fille de médecin…

Dans quel monde vivons-nous pour en être réduits à enrôler des enfants ?

Même s'ils survivent à tout ça, ces gosses n'en ressortiront pas indemnes…

J'arrivai au carrefour et retrouvai la camionnette et Martel qui passait par la fenêtre son bras trop élastique pour nous faire signe. La porte s'ouvrit et nous montâmes toutes les deux, embarquant la moto dans la foulée.

— Où est Bailey ? demandai-je en fixant la moto contre la paroi pendant que Winry fermait la porte.

Martel se remit en route dès qu'elle entendit le claquement, nous laissant bringuebaler avec le matériel et nos alliés.

— Ce salaud s'est pris une balle perdue, grogna la chimère. Il nous a clamsé dans les doigts, on a laissé le corps sur place.

Voilà une nouvelle qui n'allait pas plaire à Mustang.

— On devait l'interroger pour en savoir plus sur le cercle… soupirai-je d'un ton désabusé.

— Au moins, il ne torturera plus personne, consola Roa tandis que Roxane soignait une plaie à son bras.

Winry s'accroupit aussitôt à leurs côtés pour aider.

— Tu l'aurais entendu dire « Je ne peux pas mourir ! Ils ont trop besoin de moi ! » Ce mec avait vraiment le melon, commenta Dolchatte. Personne n'est indispensable à ce point !

— Indispensable, non, mais ça nous aurait été plus utile pour nous de l'avoir en vie, rappelai-je d'un ton agacé. C'était une des rares personnes qui connaissait le plan de Dante.

— On ne refera pas le monde, répondit Martel d'un ton agacé. Ce qui est fait est fait.

Un silence gêné retomba dans la camionnette vibrante et bringuebalante. Ça ne servait à rien d'insister dans cette conversation qui risquait d'aboutir à une dispute. Comme disait Martel, ce qui est fait est fait, nous ne pouvions pas le faire ressusciter. Fuery, qui me lança un regard attentif avant de ramper pour se rasseoir à côté de moi.

— Ça va ? fit-il de son ton joyeux.

— J'ai connu des trajets plus confortables.

— C'est vrai que cette camionnette est un sacré tape-cul, admit-il dans un rire. Mais au moins, on a de la bonne compagnie.

— Je ne suis pas très sociable.

— Je sais… c'est pour ça que je venais te parler.

Fuery n'aurait jamais osé me tutoyer avant que nous nous retrouvions tous embarqués dans cette folle cavale.

— J'ai l'impression que ça ne va pas fort, continua-t-il. C'est peut-être juste parce que tu as besoin de solitude, tu me diras…

Je lançai un regard de biais au binoclard. Derrière ses airs innocents et son incapacité à détecter les sous-entendus sexuels, il avait quand même une certaine acuité. À moins que ce soit juste parce qu'il me connaissait depuis longtemps.

— Non, ça ne va pas fort, avouai-je.

— Est-ce que c'est… depuis le Bigarré ? fit-il d'un ton hésitant.

Je hochai la tête en silence et laissai le bruit du moteur et de la tôle vibrante reprendre ses droits. Un peu à l'écart, Roxane et Winry discutaient. J'entrevis la petite blonde s'indigner en rougissant et j'en conclus que la rouquine l'asticotait de nouveau, sous les rires de Marshall qui ne connaissait pas Alphonse, mais se régalait tout de même de ces potins.

— C'était une déclaration, ça ? fit la rouquine. Oh, mais Winry, c'est pas comme ça qu'on se fait comprendre d'un mec, tu es beaucoup trop subtile. Si j'avais eu ce genre d'approche avec Havoc, il ne se serait jamais rien passé !

— Comment vous avez commencé à sortir ensemble, alors ?

Roxane cessa aussitôt de rire et referma la mâchoire, toute assurance disparue. Ce fut au tour de Winry de prendre une expression sadique. C'était amusant, touchant de les voir ensemble, mais cette spontanéité joyeuse me paraissait aussi parfaitement étrangère.

— Ça sera jamais comme avant, hein ? fit Fuery en posant la main sur son moignon. On a tous perdu quelque chose ce jour-là… Mais, comment dire ? Je pensais que je ne pourrais plus jamais faire mon travail, et voilà que Grummann m'a confié cette mission de confiance ? Je n'en croyais pas mes oreilles quand il m'a contacté.

Son sourire était doux et triste.

— Bon, après, j'ai déchanté. Je me suis dit que j'étais incapable de faire ce qu'il me demandait, puis que s'il m'avait choisi, moi, c'était juste parce que j'étais en invalidité et que je n'étais plus vraiment surveillé par l'Armée. Je me suis dit que j'étais tombé bien bas pour avoir besoin d'une assistante, moi qui me débrouillais très bien tout seul jusque-là… Mais au bout du compte, se reposer sur les autres, c'est pas si mal. Et Winry est d'une aide précieuse.

— Oui. Elle m'a aidée aussi, même si elle n'en fait pas exprès.

— Qu'est-ce qu'elle a fait ?

— Elle… s'est difficile à expliquer, soupirai-je, un peu confuse. Elle m'a aidée à me concentrer, en quelque sorte ?

Le silence de Fuery me fit comprendre qu'il m'encourageait à continuer.

— Depuis mon coma, j'ai beaucoup de mal à tirer. Quand je n'ai pas le temps de réfléchir, ça va, mais… quand on est sniper, on a souvent le temps de réfléchir. Dans ces moments-là, je me demande si j'ai raison de faire ce que je fais, je pense aux conséquences si je loupe ma cible et d'autres choses du même genre… Ça me paralyse. J'ai beau savoir que je n'ai pas vraiment perdu mes compétences de tireuse, comme je le craignais pendant ma convalescence, ça reste… très difficile.

— Vous êtes une tireuse exceptionnelle, Colonel Hawkeye.

Je restai figée, surprise par son ton cérémonieux.

— Je ne comprends même pas comment vous pouvez douter de vos compétences. Enfin si, je comprends que vous aussi, vous avez perdu quelque chose, mais… Ce que vous faites, je ne connais personne d'autre qui en est capable. Peut-être que vous réalisez seulement maintenant à quel point ce que vous faites depuis tout ce temps est difficile ?

— … C'est une manière de voir les choses, répondis-je sans relever qu'il s'était remis à me vouyover. Merci, Fuery.

Sa déclaration était peut-être un peu guindée, mais je sentais sa sincérité, et ça me faisait du bien.

— Mais tu sais, moi non plus, je ne connais personne d'autre qui est capable de faire ce que tu fais, renvoyai-je avec un sourire en coin.

— Vous ne traînez pas assez au département des télécommunications pour dire ça ! répondit-il en riant. Mes compétences n'ont rien d'exceptionnel…

— Oh que si. Tu as un talent caché pour établir des connexions.

Il me jeta un regard perplexe, puis se laissa distraire par Winry qui le hélait.

— Hé, Fuery, tu sais pourquoi le Général Lewis se fait toujours serrer quand il fait muter des militaires par deux ?

— Non ?

— Parce que « Lewis a double filé » !

Fuery retint mal un rire entre ses lèvres, laissant échapper un petit bruit de trompette avant de répondre.

— Elle est nuuulle !

— Je m'en fous, t'as ri ! s'exclama la petite blonde en brandissant son index.

— Lewis a double filé… murmurai-je, perplexe.

— Les vis à double filet, articula Fuery.

Je ne suis pas sûre de comprendre beaucoup plus…

Je ne répondis rien, mais laissai échapper un regard lourd de jugement qui fit redoubler les rires les autres : Fuery et Winry parce qu'ils partageaient ce curieux humour de mécaniciens, Roxane et Marshall par effet d'entraînement ou parce que mon expression les amusait.

Il faut dire que je surjouais un peu. On me considérait comme une personne dépourvue d'humour et avec le temps, c'était presque devenu mon devoir de rester de marbre face aux calembours.

J'avais peut-être perdu quelque chose, comme Fuery, je ne serai peut-être plus jamais comme avant… mais au milieu de ce petit monde, j'avais une place rien que pour moi : celle de la sniper austère qui ne riait jamais aux blagues, mais qui, derrière ses regards blasés, se nourrissait discrètement du rire des autres.

Leur compagnie avait beau me fatiguer, peut-être que moi aussi, j'avais besoin des autres.