Premier lundi du mois, yaaay !

Ici, je profite des vacances, avec enfin un peu de soleil et des baignades. Je n'ai pas autant de temps libre que je l'aurais voulu, entre une Crevette très prenante et bavarde d'un côté, mes deux projets BD à sortir pour la Y/con de l'autre... y'a pas à dire, j'aime souffrir ! ^^° J'espère pouvoir caler des bouts d'écriture de Bras de fer dans les coins (au moins de la planification, parce qu'il reste beaucoup de choses à mettre en place pour pouvoir attaquer sereinement le prochain Nano. Je fais des calculs d'apothicaire pour savoir si je peux espérer publier régulièrement et... si je ne termine pas mon chapitre en cours en août, je fera sûrement une pause d'un mois ou deux à la fin de la partie 7. Je vous redirai ça pour que vous vous prépariez psychologiquement. ;)

Sinon : j'ai adoré écrire ce chapitre ! J'espère que vous l'aimerez aussi et je vous laisse le lire sans attendre.

Bonne lecture et bon été ! (et n'oubliez pas que les auteurs se nourrissent de vos commentaires ;p)


Chapitre 112 : Ses yeux noirs (Edward)

J'entendis la porte d'entrée s'ouvrir depuis la salle de bain où j'avais élu domicile et sentis un sourire me grignoter le visage.

Mustang était rentré et cette fois, j'avais quelque chose de concret à lui annoncer à propos du carnet.

Je ne pris pas la peine de me lever, sachant que son premier réflexe allait être de se déchausser et de me chercher là où j'étais. Effectivement, il poussa la porte de la salle de bain quelques secondes plus tard, me découvrant au milieu d'une mer de feuilles volantes couvertes de graphite, les mains noires. Il me regarda avec l'expression d'un maître qui retrouvait son animal de compagnie l'attendant sagement au milieu d'un salon massacré en son absence.

— Qu'est-ce que tu fiches, Fullmetal ?

— Moi aussi je suis content de vous voir, ironisai-je. Venez, j'ai du nouveau.

Il referma la porte et s'assit là où il pouvait, c'est-à-dire sur le rebord de la baignoire, après avoir survolé les paperasses en cherchant les rares espaces restés libres pour y poser les pieds.

— Le carnet est bien un palimpseste. Mais ce n'était pas de l'encre qu'il fallait chercher… C'était des traces.

Je lui tendis la feuille que j'avais dans la main et il la scruta avant de comprendre.

— Vous voyez les lignes blanches ? Elles ont été creusées par la pression quand quelqu'un a tracé quelque chose au crayon sur une feuille posée dessus.

— Ce carnet contenait bien quelque chose…

— Je vous sens vexé, fis-je avec un sourire.

— Qui ne le serait pas ?! Je l'ai étudié pendant des semaines !

— Je n'aurais jamais eu cette idée si Izumi ne m'avait pas fait un coup de ce genre en m'envoyant un message caché dans un carnet, avouai-je. Après, le sien était plus appuyé, c'était plus facile à repérer.

— Et du coup, où en es-tu ?

— Je n'ai pas fini de révéler les pages, mais a priori, c'est un tracé de cercle.

— On va enfin en savoir plus.

— Mais il va me falloir un peu de temps, pour le déchiffrer, il a l'air d'une complexité folle. C'est difficilement lisible, mais on dirait bien que les formules sont dans plusieurs langues différentes, ce qui n'arrange rien. Et puis, les pages ont manifestement été assemblées dans le désordre. Dante a sûrement un meilleur système que moi pour faire réapparaître ce genre de notes, mais… il faudra se débrouiller comme ça.

— C'est du bon travail, Fullmetal.

Je hochai la tête, laissant ces mots me réchauffer la poitrine. Il ne m'appellerait sans doute plus jamais par mon prénom… mais au moins, nous parvenions à nous parler à peu près normalement. Vu l'ambiance qu'il y avait à mon arrivée, j'avais conscience que c'était inespéré.

— Et vous ? Quoi de neuf au QG ?

— Mayfair et Bailey se sont fait descendre lors de leur transfert vers Central-City. Bradley s'en fiche, mais les autres Généraux commencent à stresser. Ils se doutent que ça sent le roussi…

— Votre place n'est pas menacée ? Ils doivent se méfier de vous, non ?

— Oh, oui ! Mais ça, c'est le cas depuis le début. Je ne m'attends pas à ce que ça dure encore très longtemps, avec l'enquête qu'ils ont rouverte autour de la mort de Hugues, c'est une question de jours avant qu'ils remontent jusqu'à moi… J'ai déjà commencé à placer mes billes en prévision de mon départ.

Je levai les yeux vers lui, inquiet. Il avait un ton bien léger pour quelqu'un qui était en danger à ce point. Je n'étais pas le dernier à prendre des risques, mais quand ça le concernait… ce n'était pas pareil.

Si ça se trouve, il ne reviendra pas demain soir. Il pourrait aussi bien se faire cueillir par l'Armée à la sortie d'une réunion, et là…

À cette idée, je sentis ma poitrine s'écraser. J'aurais tant voulu le serrer dans les bras pour me nourrir de sa présence, me prouver qu'il était bien là, pour le moment au moins.

Je n'avais pas le droit.

Je ne savais pas ce qu'il pensait réellement à mon sujet, mais une chose était sûre : il ne me laisserait jamais faire ça.

— Ne me regarde pas comme ça, Fullmetal, fit-il sèchement. Je sais à quoi m'attendre, je ne me laisserai pas capturer si facilement. Et puis, il faut bien que quelqu'un se charge du boulot au sein de l'Armée.

Je détournai les yeux, gêné. Mon expression m'avait sans doute trahi. Je pouvais me moquer de lui, mais m'inquiéter ouvertement était la limite que je n'avais pas le droit de franchir.

— Tu as faim ?

— Toujours.

— Je te laisse bosser, je vais préparer quelque chose. Lave-toi avant le repas, on dirait que tu sors de la mine et je n'ai pas envie que tu repeignes le reste de mon appart.

— Oui mon-sieur, répondis-je cérémonieusement.

Le sourire en coin qu'il m'adressa avant de quitter la pièce contredisait son regard empreint de jugement, et je restai planté là, perdu.

Vraiment, je n'arrivais pas à savoir à quoi m'en tenir. Parfois, j'avais l'impression qu'il avait mis cette histoire derrière lui, comme le laissait penser le rouge à lèvres, mais ensuite, il me lançait des regards d'une expression difficilement déchiffrable, mais à coup sûr négative. À d'autres moments encore, il laissait échapper des sourires qui semblaient sincères.

Le moindre d'entre eux me labourait les entrailles.

Je n'étais pas revenu sur ma déclaration, sa réaction avait été assez claire comme ça : il n'était pas question d'en parler. Par moments ressurgissait le souvenir du tube de maquillage que j'avais glissé dans ma poche sans être capable de m'expliquer pourquoi je l'avais volé, et à chaque fois, j'étais pris de nausée. J'étais stupide, stupide d'avoir dit ce que j'avais sur le cœur en sachant que ça n'était pas réciproque.

Je savais que Mustang était un homme à femmes, qu'il avait eu des aventures. Avec Clara, entre autres, mais elle était loin d'être la seule. Je l'avais presque oublié au cours de notre séjour au Bigarré. Je ne pouvais pas changer le passé, mais j'avais espéré, naïvement, que notre histoire avait quelque chose d'unique pour lui. Avoir la preuve du contraire me brisait plus le cœur que ce que j'étais prêt à admettre.

Angie n'était pas la seule. Elle n'avait jamais été, et ne le serait jamais. Sous cette identité, j'avais eu l'impression d'être spéciale dans ses yeux tout comme il l'était pour moi, mais finalement, je n'avais été « qu'une femme parmi d'autres ».

C'était décevant. Humiliant.

Il fallait faire avec.

Je me giflai pour me redonner un coup de fouet avant de me remettre au travail, me salissant sans doute les joues au passage.

Mes peines de cœur ne valaient pas bien lourd quand il fallait sauver le pays. Et même si je prenais goût à cette routine — ça allait être la quatrième nuit que je passais chez lui — je savais qu'elle prendrait fin tôt ou tard, et qu'au bout du compte, il n'en resterait rien.

Noircir les pages du carnet ne me demandait pas un grand effort intellectuel et je pouvais difficilement m'empêcher de ruminer tout en continuant mon travail.

Au bout d'un moment, je l'entendis toquer un coup contre la porte pour me signaler que c'était prêt. Je terminai la page que j'étais en train de couvrir de graphite pour révéler les lignes qui y étaient tracées, puis me levai pour me rincer, comme Mustang me l'avait suggéré, ou plutôt ordonné.

En me découvrant dans le miroir, je compris sa remarque. J'avais le visage à l'image de mes mains, couvert de marques grises jusqu'au front et aux oreilles, et la chemise blanche qu'il m'avait prêtée était dans un triste état. Il me semblait même que j'en avais dans les cheveux.

Je me contentai de me frictionner au savon et à la hâte avant de me sécher sommairement, puis allais dans la cuisine, à pas de loups pour ne pas faire résonner mon automail.

Tant que j'étais dans cet appartement sous écoute, je devais me concentrer pour rester un fantôme… ce n'était pas ma spécialité.

Mustang était en train de nous servir des pâtes aux légumes qui sentaient divinement bon et que je fixai d'un air gourmand sans prononcer un mot. Lui évita mon regard tout en ajoutant une nouvelle louche dans ce que je devinais être mon assiette.

Il me servait toujours plus largement que lui-même.

La radio tournait dans le salon, diffusant un air de cancan sans parvenir à combler le silence gênant qui régnait entre nous. Tant que nous parlions, nous pouvions meubler, informer, détourner l'attention… Mais en l'absence de mots prononcés, le silence qu'il m'avait asséné lors de mes aveux revenait en force. Et, à l'opposé, fleurissait la pensée étrange que si quelqu'un avait pu prendre une photo de ce moment précis, nous aurions presque pu ressembler à un couple s'affairant autour du repas, lui avec son tablier, moi avec ses vêtements trop grands sur le dos…

Tout ce que nous ne serions jamais.

Perdu dans mes pensées, je me fis la réflexion que, quand bien même notre histoire n'avait pas été une catastrophe d'un bout à l'autre, je n'aurais pas trop su quoi espérer d'une relation avec lui. La vie de couple était un concept abstrait pour moi et ni les minauderies d'Izumi et Sig ni la dévotion sacrificielle de Gracia pour sa famille ne m'attiraient. Déjà que la simple idée de passer toute ma vie au même endroit me paraissait vertigineuse…

Je suppose que je suis trop anormal pour ces trucs-là, pensai-je en haussant les épaules.

Ce n'était pas comme si ça risquait d'arriver. Avant Mustang, je n'avais pas eu d'intérêt amoureux pour qui que ce soit, et je doutais d'en avoir d'autres à l'avenir… même si mon entourage d'adultes bien intentionnés aurait sûrement voulu me persuader du contraire, « parce que j'étais jeune et que j'avais toute la vie devant moi ».

Peut-être qu'ils avaient raison… Je n'avais pas envie d'y penser alors que je suivais Mustang dans le couloir, mon assiette à la main, les couverts dans l'autre. Il entra dans la salle de bain, poussant mon bazar du pied. J'eus une petite pensée pour l'expression outragée que Lynn aurait eue si elle avait vu le traitement que nous réservions à ces ouvrages séculaires posés en vrac sur le carrelage de la salle de bain, et eus un sourire triste.

Je fermai la porte et m'assis sur le rebord de la baignoire, côté placard, alors que Mustang en faisait autant en s'adossant au mur opposé. Ce n'était pas confortable, mais c'était la routine que nous avions trouvée pour nous adapter à l'appartement sous écoute, et ça nous convenait. Une seule tentative de repas assis face à face à table dans la salle à manger, sans autre son que la radio qui tournait pour masquer le malaise nous avait suffi. Hors de question de recommencer.

— Quand même, vous êtes ridicule en tablier, fis-je pour meubler le silence.

— Je m'en fiche d'être ridicule tant que je ne tache pas mes vêtements. Et d'habitude, personne n'est là pour me voir.

— Vous n'invitez personne chez vous, c'est ça ?

— Exactement. Les seules personnes qui viennent ici s'invitent d'elles-mêmes sans me demander mon avis.

Je me demandais si c'était une critique envers moi ou une manière de s'excuser à demi-mot pour le rouge à lèvres. Dans le doute, je me contentai d'une moue qui me semblait de circonstance dans les deux cas.

— Ça sert à quoi de cuisiner si vous n'en faites profiter personne ?

— On se le demande, hein ? fit-il avec un soupir. Enfin, ne me critique pas trop alors que ça fait trois jours que je te nourris, sinon, demain, tu te démerdes.

— Ah non, ne soyez pas susceptible comme ça ! Je ne veux pas me priver de la bonne bouffe !

Le grand brun secoua la tête avec un sourire désabusé.

— Quoi ? ajoutai-je, étonné par sa réaction.

— Tu te contentes de peu, Fullmetal.

— Peut-être que vous avez raison… En même temps, manger chaud était déjà un luxe ces dernières semaines.

Il ne répondit rien.

Je ne savais pas comment interpréter ces mots qui avaient l'air d'une pique, et qui pourtant, l'espace d'un instant, semblaient presque affectueux. J'enfournais une nouvelle fourchette de pâtes et mâchai avec application en le fixant droit dans les yeux jusqu'à ce qu'il détourne les siens.

C'était ma nouvelle technique pour ne pas m'avouer vaincu. Il pouvait parfois avoir plus de répartie que moi, mais était incapable de soutenir mon regard trop longtemps. Peut-être par culpabilité. Peut-être parce que j'étais devenu trop franc pour notre bien à tous les deux.

Je n'avais plus rien à cacher. Je n'avais rien espéré en faisant mes aveux je voulais juste ne plus jamais avoir à lui mentir, pour ne plus être dans une situation qui pouvait me mettre en défaut auprès des gens à qui je tenais.

Mais, ce soir-là, alors que mon regard s'éloignait de ses yeux noirs pour suivre la ligne de sa pommette, c'était autre chose qui me préoccupait.

— Vous avez maigri.

Ce n'était même pas une question : c'était trop visible pour avoir le moindre doute. Ça ne m'aurait pas étonné d'apprendre qu'il avait perdu plus de dix kilos depuis l'attaque du Bigarré.

— … Et ?

— Je suis pas sûr que ça soit le moment de faire un régime. Il vaut mieux être en forme pour combattre les Homonculus.

— Ne t'inquiète pas, Fullmetal, je finirai mon assiette.

Le ton avait claqué sèchement, me dissuadant d'insister dans cette voie. Je n'avais pas envie de m'engueuler avec lui — qui sait quel genre d'insanités il serait capable de sortir si je le mettais réellement en colère ? — alors je repartis sur un terrain moins risqué.

— Votre contact a bien récupéré le témoignage de Rose ?

— Oui, elle te remercie pour ça.

Elle ?

Je m'appliquai à ne pas réagir au petit sursaut de jalousie qui m'avait piqué. Si c'était une provocation, je n'allais pas lui faire ce plaisir, et si c'était involontaire, j'aimais autant ne pas me rendre ridicule.

De toute façon, je n'avais pas le droit d'être jaloux.

— Sinon, j'ai fait chanter des militaires ripoux pour faire sortir du matériel radio sous couvert d'une enquête en cours sur une affaire de détournements de fonds. Fuery et miss Rockbell auront de quoi s'occuper quand ils seront arrivés à Central.

— Vous étiez obligé d'impliquer des mecs suspects dans un projet aussi sensible ?

— Je n'allais pas demander à Hayles et Kramer de faire sortir pour deux mille cents de matériel sans le moindre alibi, ça aurait trop attiré l'attention sur l'équipe. J'ai besoin qu'ils restent en place pour la suite. Et pour le reste, et bien… la paperasse habituelle et une réunion pénible avec le Grand Conseil. Ils sont toujours assez allusifs quand ils parlent de leur plan, mais ils ont quand même laissé échapper qu'ils avaient perdu un catalyseur.

— Un catalyseur ?

— Je me suis dit que ça t'évoquerait quelque chose de plus que moi, mais apparemment pas.

— C'est vague… cela peut être beaucoup de choses. Il faudra que j'en parle à Hohenheim. Avec toutes les connaissances qu'il a accumulées, il aura peut-être une piste… ils n'ont rien dit de plus ?

— Pas vraiment, ils étaient très vagues sur le sujet. Cela semble retarder leur plan, mais au ton employé, je ne pense pas que ça le compromettait totalement. Bradley n'est pas idiot, ils limitent la communication dans le groupe, en tout cas en ma présence. Ils ne m'ont jamais réellement fait confiance, leur invitation au Grand Conseil est juste une stratégie pour me surveiller davantage et étudier mes réactions. Comme la mise sous écoute de mon appartement ou le fait que Dante ait eu la lubie de devenir mon médecin traitant.

Mustang regardait ailleurs, le regard vague et perçant à la fois, tandis qu'il me partageait sont analyse. J'étais incapable d'ignorer la beauté sévère de son profil et j'en eus honte.

— Mais en tout cas, cet élément manquant a l'air d'être lié à la phase finale de leur plan, continua-t-il sans le remarquer. Ça veut dire qu'il reste un peu de temps… J'espère que ce sera assez pour qu'on arrive à lancer la révolution avant qu'ils le mettent en exécution. Et en attendant le scandale, je prépare le terrain en faisant du sabotage.

— Vous faites du sabotage, vous ?!

— Je n'ai pas oublié quel enfer Mary Fisher nous a fait vivre en mettant du bazar dans les archives de l'Armée et en détruisant quelques documents clés juste avant son arrestation. On n'est pas en position d'être fine bouche, autant utiliser tous les moyens à notre disposition. Et toi, tu as fait quoi, à part t'amuser à dégueulasser ma salle de bain en foutant du graphite partout ?

— J'ai repris des nouvelles d'Al et bossé sur la traduction d'un des bouquins d'Aerugo. Il y a un passage qui a attiré mon attention et je ne regrette pas de m'être penché dessus. Merci pour le dico, d'ailleurs, je ne m'en serais pas sorti sans.

Je pris mon verre posé à côté du lavabo et en pris une grande rasade.

— Je suis tombé sur un passage très intrigant. Il y a des références au monde des morts, dont Arimane serait le gardien.

— Arimane… rafraichis-moi la mémoire ?

— Le dragon qui annonce la fin du monde dans la religion fondatrice d'Aerugo.

— Il aurait un rapport avec Ouroboros et le Lemniscate ?

— C'est encore dur à saisir, mais je ne pense pas que ça soit un hasard si ce livre était dans la section secrète de sa bibliothèque. Tenez, la traduction que j'ai faite, fis-je en tendant la feuille ou j'avais pris des notes. C'est un peu approximatif, mais vous aurez l'idée générale.

— On est en train de manger, grommela Mustang.

— Ça va, on n'est pas à l'Armée. Une tache de gras n'a jamais tué personne, répondis-je en lui agitant le papier sous le nez.

— Tu n'as pas pensé que j'apprécierai de prendre une pause après une dure journée de travail ?

— On se reposera quand on sera morts, répondis-je.

— Ne me tente pas, grommela-t-il en prenant la feuille à contrecœur pour la parcourir.

Je continuai mon assiette tandis qu'il s'arrêtait, scrutant mes notes avec attention.

L'extrait que j'avais traduit parlait d'un dragon venant du monde des morts pour dévorer les âmes, qui traversait un ciel rouge et annonçait la fin du monde. Après un combat divin, celui-ci était finalement scellé de justesse, sauvant le monde de sa fin, tout en sachant que son réveil était inéluctable.

— Alors ? lâchai-je au bout de quelques minutes.

— J'ai la nostalgie de tes rapports officiels. Je croyais que tu ne faisais aucun effort, mais quand je vois ces notes-ci, je me dis tu n'écrivais pas si mal.

— Eh ! m'exclamai-je en rougissant légèrement.

— … Sinon, je ne sais pas trop quoi en penser… on dirait un texte religieux. Ça vient de quel livre ?

— La cosmogonie d'Aerugo. Un classique religieux, si je me souviens bien. C'est le livre à la couverture verte, là, désignai-je du bout de l'orteil.

— Sacré pavé. Pourquoi as-tu traduit ce passage en particulier ?

— Prenez-le et ouvrez-le.

Mustang obtempéra, le posant sur ses genoux. Il tomba sur la page de l'incunable où une lettre enluminée était entrelacée d'un dragon.

— C'est cette page-là que tu as traduite ?

— Yep. Je retombais dessus à chaque fois. Quand on fouille dans la bibliothèque de quelqu'un et qu'un livre s'ouvre toujours à la même page, c'est qu'elle contient quelque chose de spécial aux yeux de son propriétaire.

Mustang me fixa quelques instants, visiblement pris au dépourvu par la simplicité de ma technique.

— Un truc que j'ai compris de mon père, conclus-je en haussant les épaules. Je l'ai feuilleté un moment pour chercher d'autres références à Arimane, et il y a sûrement d'autres extraits dignes d'attention dans ce livre, mais comme vous l'avez remarqué, c'est un sacré pavé, et au bout d'un moment, j'ai préféré me concentrer de nouveau sur le carnet.

— Donc… si je devine ton raisonnement, la question est peut-être moins de comprendre les origines de ce récit que la raison pour laquelle c'est ce passage en particulier qui a attiré Dante ?

— C'est ça. Et puis, cette histoire de monde des morts, ça me turlupine. Tout est un, un est tout. Quand on meurt, on se décompose et devient autre chose, qui réintègre le cycle de la vie. C'est pour ça qu'on ne peut pas ressusciter les morts : ils sont déjà ailleurs, sous une autre forme. En tout cas, c'est la conclusion qu'on a eue avec Al en repensant à ce qui se passe lors des transmutations humaines. Tout est un cycle en circuit fermé, point barre.

— Mais ton frère était hors de ce cycle, n'est-ce pas ? Sinon, tu n'aurais pas pu le ramener sans effacer autre chose…

Je soufflai, me grattant la tête en posant mon assiette vide. Mustang n'était pas idiot, il avait compris la faille.

— J'ai l'impression qu'on passe à côté d'un truc. Je n'ai jamais complètement compris ce qu'était la Porte et la Vérité, et à mon avis, si on arrivait à comprendre ça, la structure globale du monde tel que Dante se le représente aurait plus de sens.

— La porte ?

— Ah, désolé. C'est vrai que je ne vous ai sans doute jamais parlé de ça… Quand j'ai fait la transmutation pour tenter de ramener ma mère, je suis arrivé dans une espèce de non-lieu, un espace d'un blanc aveuglant où il y avait une immense porte sculptée, lévitant au-dessus du sol. Là, il y avait un être qui dit s'appelait Vérité. C'est lui qui m'a pris mon bras et ma jambe en échange de la connaissance. Il m'a fait traverser la porte, et c'est là que j'ai compris que… Général ?

Mustang avait blêmi en m'entendant résumer ce moment. J'avais peut-être bâclé ce récit, mais je n'avais pas envie d'y repenser trop en détail. Après tout, il m'avait coûté mon bras et ma jambe.

— Tu as… vu ça ?

— Oui. Pourquoi vous réagissez comme ça ? Attendez… Vous l'avez vu aussi ? demandai-je, interdit.

Mustang aurait vu la porte ? Si c'était le cas et qu'il n'avait rien donné en retour, j'allais en crever de jalousie.

— Je… je crois que je l'ai vu en rêve, balbutia-t-il. C'est très vague, mais ta description m'a fait remonter un flash. Un lieu vide, avec un être blanc, éthéré ? Avec… un sourire qui donne presque l'impression de flotter dans le vide ?

Ce fut à mon tour de le regarder avec des yeux ronds.

Mustang avait rêvé de la Vérité.

— Mais vous n'avez rien perdu ! m'exclamai-je.

— Perdu ?

— Al, Izumi et moi, quand nous avons vu la Porte… pour aller de l'autre côté, on l'a payé de notre corps. J'ai perdu mon bras, Izumi y a laissé certains organes et Al a été englouti tout entier. Si vous avez traversé la Porte, vous…

— Je n'ai pas traversé la Porte, coupa-t-il. C'est juste un rêve, et dans ce rêve, elle était toujours fermée. Après, c'est une vision très brève. Je ne savais même pas que j'avais ce souvenir dans ma mémoire, avoua le grand brun.

— Vous sauriez rattacher ça à une période ?

Le grand brun se gratta le menton, pensif.

— En y réfléchissant, il me semble que j'en ai rêvé plusieurs fois… ça date de Liore, je dirais ?

— Et vous n'avez rien perdu là-bas ? De votre intégrité physique, mentale ?

Pendant trois secondes, il plongea ses yeux noirs dans les miens, me coupant le souffle. Puis il détourna la tête, pris le temps de sous-peser sérieusement ma question.

— Non… lâcha-t-il.

— Le cercle de Liore était une transmutation humaine, techniquement. Je ne sais pas si ça compte, mais il se peut que vous ayez… Vous avez déjà essayé de transmuter sans tracé de Cercle ?

Mustang me fixa d'un air extrêmement las.

— Sérieusement, Général. Moi-même, j'ai mis un moment à m'en rendre compte. Vous avez essayé ?

Il soupira, claqua des mains et les posa sur le rebord de la baignoire. Rien ne se passa.

— Ça ne doit pas être ça… murmurai-je, confus. Mais en même temps, si vous avez ce souvenir, ça doit bien venir de quelque part… Un truc comme ça ne s'invente pas.

— C'est un rêve, Fulmetal. Comme je te le dis, c'est extrêmement flou. Je ne m'en souvenais même pas avant que tu en parles.

— C'est pas NORMAL ! m'exclamai-je avant de me figer.

Ma voix était montée dans les aigus, me rappelant ma nature féminine l'espace d'une fraction de seconde. Et si ma voix déraillait, c'était sous l'effet d'une espèce de panique.

S'il avait vu la Porte, il aurait dû en payer le prix. Mais il ne pouvait pas transmuter sans cercle, donc ça ne devait pas être vrai. Lui-même niait que ce soit un souvenir à part entière.

Mais si ce n'était pas un souvenir, d'où sortait cette description beaucoup trop juste de la Vérité ?

Je poussais un long soupir pour me calmer, puis repris d'une voix plus lente.

— Je ne vous ai jamais parlé de la Porte, mais peut-être que quelqu'un d'autre l'a fait ? Est-ce que vous auriez pu entendre parler de ça, même vaguement ? Lu quelque chose qui y ressemblait ?

— Fullmetal… les Alchimistes ayant vu la Vérité, comme tu dis, ça ne court pas les rues. Rares sont les personnes qui reviennent en vie d'une transmutation humaine, et personne ne s'amuse à mettre sur papier le témoignage de ce qui lui est arrivé quand il a transgressé le plus gros interdit de l'Alchimie.

— … C'est vrai.

Je détournai la tête, les doigts tapotant mon autre main pour passer ma nervosité. C'était comme si Mustang avait et n'avait pas pas passé la Porte, les deux en même temps. Cette incertitude me mettait mal à l'aise.

Rencontrer la vérité, passer la Porte, ce n'était pas quelque chose qu'on pouvait oublier comme ça.

Quoique, mon frère avait oublié…

Mais c'est dû au traumatisme, ça… en tout cas c'était la conclusion d'Izumi. Que son cerveau avait bloqué tous les souvenirs de la porte et de sa vie en armure, parce que c'était trop dur. Et il s'est souvenu de tout en même temps quand sa mémoire est revenue.

Mais quand même, c'était une piste.

— Vous avez p'têt été traumatisé…

— Par Liore ? À n'en pas douter.

Je lui jetai un coup d'œil. Son visage s'était fermé, mais ce n'était pas de la colère. Paradoxalement, le voir ainsi calma ma nervosité. Il baissa les yeux vers ses mains aux doigts entrecroisés.

— On te doit beaucoup, tous. Si tu n'avais pas été là ce jour-là… j'aurais été l'assassin qui sacrifiait une ville pour satisfaire des besoins de mes ennemis.

— Si je n'avais pas été là ce jour-là, vous vous seriez pris une balle dans la tête pour empêcher le déclenchement du cercle, corrigeai-je du tac au tac.

Je me rendis compte après coup que je ne lui avais pas raconté cette partie et que l'on pouvait sans doute classer cette information dans la longue liste des aveux choquants que je lui avais balancés depuis mon arrivée.

Il eut un sursaut et chercha mon regard, en quête d'explications. Cette fois, j'eus du mal à le regarder dans les yeux.

— … C'était le plan B, au cas où je n'arrivais pas au centre du cercle à temps, avouai-je du bout des lèvres. Hugues et moi, on était contre, évidemment, mais Scar nous a fait remarquer qu'on ne pouvait pas se permettre de faire courir le risque à des milliers d'habitants de disparaître, juste pour protéger un ami dans le camp ennemi.

— Et il avait raison.

Ce n'était qu'un souffle, posé d'une voix douce mais ferme. Je levai la tête vers lui et découvris une expression qui me ravagea intérieurement.

Il ne pouvait pas dire ça aussi sereinement.

Il ne pouvait pas accepter l'idée d'être sacrifié avec un vague sourire.

Bordel, je ne veux pas qu'il meure.

— Bon. La Vérité, la Porte… Il va falloir creuser le sujet, j'imagine, conclu-t-il d'un ton presque léger. Mais essaye déjà d'avancer sur le carnet de Dante, on y verra déjà plus clair quand on aura reconstitué le cercle. File-moi ton assiette, je vais faire la vaisselle.

— Nan, je vais m'en charger. Après tout, vous avez eu une rude journée de travail, vous l'avez dit vous-même. Reposez-vous un peu avant de reprendre la traduction de l'Encyclopédie. J'imagine que vous n'avez pas eu le temps de bosser dessus au QG ?

— Je ne l'ai même pas emportée aujourd'hui. Mais je peux m'en occuper, ça m'ira comme distraction.

— Vous faites à manger, je fais la vaisselle.

Je ne lui laissai pas vraiment le choix, lui arrachant son assiette des mains. Il avait mis le temps, mais il avait réussi à la terminer peut-être parce qu'il m'avait dit qu'il le ferait et s'était senti obligé.

En y repensant, il n'a pratiquement rien mangé les jours précédents… Bon, j'ai peut-être une vision biaisée vu que tout le monde me traite de goinfre, mais…

Je repartis en cuisine et commençai la vaisselle, méditatif et inquiet. Vraiment, son visage s'était amaigri, donnant à ses traits une dureté presque antipathique. Avais-je rêvé ses yeux pétillants et son visage arrondi par un sourire amusé durant toutes ces soirées passées au Bigarré ? Chaque jour, des petits détails me soufflaient que Mustang allait mal, même s'il refusait de l'admettre. Et à l'usage, cette pensée me nouait bien plus l'estomac que celle, déjà concrétisée, de me prendre un râteau.

Je n'étais pas idiot, j'avais remarqué ses traits tirés, sa maigreur, ses expressions lasses. Et en fouillant discrètement dans la cuisine pour me mettre quelque chose sous la dent le lendemain de mon arrivée, j'avais remarqué que la poubelle de verres ressemblait plus à ce qu'on pouvait attendre d'une fin de soirée au Bigarré qu'à la consommation personnelle d'un homme seul qui passait sa vie au travail. À moins qu'il les jette si rarement qu'elles se soient accumulées, mais vu la tenue générale de son appartement, j'en doutais.

Il buvait. Beaucoup.

Beaucoup trop.

Et c'était sans doute de ma faute.

Pas seulement, je n'étais pas assez prétentieux pour le croire avec tout ce qui s'était passé, mais… quand même. Je me doutais que je n'y étais pas pour rien.

Le sujet était trop délicat pour que je prenne le risque de l'aborder frontalement avec lui, d'autant que je ne l'avais pas vu boire depuis le soir de son arrivée où il avait laissé traîner sa bouteille sur le plan de travail. Et puis, j'étais vraiment mal placé pour lui faire la morale…

Mustang me rejoignit en cuisine sans un bruit pour se charger de mettre en boite les restes de pâtes qu'il rangea dans le frigo. Chaque soir, il cuisinait pour quatre, comptant large pour que j'aie à manger le lendemain midi. Je n'arrivais pas à savoir si c'était du pur pragmatisme — pour éviter que je flingue ses provisions de manière incontrôlée comme je l'avais fait le premier jour — ou une manière détournée de me montrer de l'affection.

J'espérais sans doute un peu trop.

Il n'y avait pas grand-chose à laver et ça ne me prit pas longtemps. Mustang quitta la pièce pendant que j'essuyais le tout et je le retrouvai installé à sa table dans le salon, face à l'encyclopédie qu'il tentait de traduire. Je me penchai par-dessus son épaule pour regarder sa progression. Il écrivait peut-être mieux que moi, mais son espace de travail n'était pas moins chaotique que le mien.

« Tu me déconcentres, Fullmetal. »

Il avait griffonné ces mots pour ne pas les prononcer à voix haute, pour ne pas être entendu de ceux qui nous espionnaient. Je m'autorisai un soupir et repartis dans la salle de bain pour me repencher sur mes propres recherches.

Je repris ma tâche laborieuse de colorer la surface de toutes les feuilles du carnet, ce qui me fit rapidement perdre la notion du temps. Quand j'arrivais au bout et que je me rinçai les mains en ayant en tête de commencer mon puzzle, je me rendis compte que je voyais flou et que je tremblais.

— Non mais sérieux ? Ça va, je suis pas si fatigué que ça, grommelai-je à mi-voix en me frottant les yeux.

Un long bâillement vint me contredire. Fort de la conscience que je n'avais pas si mal dormi ces derniers jours, je tentai de me concentrer de nouveau sur ma tâche, ignorant le froid qui commençait à me saisir et l'indolence avec laquelle mon corps me répondait. En vain. Je m'étais laissé déconcentrer un instant, et c'était trop tard : maintenant que la fatigue m'avait attrapé, elle ne me lâcherait plus. Au bout d'un moment, j'eus la sagesse de comprendre que je n'arriverais plus à rien de bon ce soir et qu'il valait mieux que je me repose pour être plus efficace ensuite.

J'empilai sommairement les livres et mes feuilles noircies dans un coin de la pièce, puis vins chercher le futon improvisé qui restait entassé sur le canapé en journée.

Après une brève discussion, nous étions tombés d'accord sur le fait que le moins risqué restait que je dorme dans la salle de bain, bien que ce soit moins confortable que le canapé du salon. Aucun de nous deux ne voulait prendre le risque qu'un bruit nocturne trahisse ma présence, et si ce problème aurait pu être contourné en partageant sa chambre, l'idée même avait tacitement était exclue de nos discussions.

Pourtant, j'aurais bien voulu sentir sa présence dans la même pièce que moi au moment de fermer les yeux… J'y aurais sans doute trouvé un réconfort maladif.

C'est justement pour ça qu'il n'acceptera jamais, pensai-je avec un soupir.

Je me tournai vers lui. Il était là, penché sur son travail, son front marqué soutenu par une main lasse. Il tombait de fatigue, et pourtant, il continuait à travailler, alors que contrairement à moi, il n'avait pas la possibilité de faire la moindre grasse matinée. Je m'approchai de lui à pas de loup, pris une feuille qui traînait dans un coin et écrivis à la hâte avant de la tourner et de la pousser vers lui.

« Vous avez une mise affreuse. Je vais me coucher, vous devriez en faire autant. »

Le grand brun poussa un soupir en voyant apparaître le papier dans son champ de vision, et tendit le bras pour répondre juste en dessous.

« Laisse-moi prendre une douche d'abord. »

Je levai les yeux vers l'horloge. Il était presque deux heures. Était-ce une heure sensée pour prendre une douche ?

D'un autre côté, c'était ça où se faire bouter hors de la pièce à sept heures tapantes demain matin. Et puis, qui sait, peut-être était-ce dans ses habitudes de décider de se laver au milieu de la nuit ? Après tout, je n'en savais rien.

Je ne le connaissais pas vraiment.

Il se leva, abandonnant ses paperasses en sachant que j'allais voler sa place aussitôt parti. Mes paupières étaient lourdes et mon esprit ralenti, mais je pris quand même le temps de feuilleter ses notes en tâchant de conserver le désordre savant dans lequel elles se trouvaient. En bruit de fond, j'entendais le son de la douche, et quand j'en pris conscience, je me sentis rougir irrépressiblement à cette idée.

Ah, je suis un imbécile, pensai-je en gardant ma main vissée sur ma bouche pour me garder une contenance.

Je ne l'avais jamais vu nu, puisque notre unique étreinte s'était faite dans la pénombre, et des habits froissés, mais ça n'empêchait pas mon cerveau d'avoir une imagination débordante à ce sujet, ce qui me fit monter de quelques degrés. J'aurais presque pu compter les gouttes d'eau qui perlaient à la pointe de ses mèches noires…

Je suis irrécupérable.

Avoir de l'attirance pour lui n'était pas une nouveauté, mais je ne m'étais pas préparé à le côtoyer d'aussi près, à partager, contraint et forcé, des petits moments d'intimité qui me donnaient l'illusion d'être redevenu proche de lui, d'avoir une place à ses côtés.

Je n'étais plus Angie, juste le Fullmetal, et il me tolérait sous son toit par sens du devoir. Après tout, il avait été prêt à maquiller la mort de Riza ou à s'acoquiner avec le Dante, Bradley et le Grand Conseil pour atteindre ses objectifs… Supporter ma présence en dépit de sa rancune était sans doute un effort parmi d'autres.

En même temps… je l'ai cherché, en n'étant pas honnête avec lui à l'époque. Vu la merde que j'ai foutue pendant l'affaire Harfang, c'est déjà beaucoup qu'il m'accorde de nouveau sa confiance pour préparer notre plan de bataille contre Dante.

Je restai là, l'œil vide, en songeant que ce n'était sans doute pas par choix. L'ennemi était trop puissant pour faire la fine bouche. Après tout, il avait même impliqué des militaires véreux dans son plan.

Je me demandai où je me situais sur l'échelle des gens dont il aurait espéré pouvoir se passer et espérai que, malgré toutes mes frasques, il ne me plaçait pas encore plus loin que ces ripoux.

Il était temps que cette journée finisse.

Mustang apparut sur le seuil en sortie de bain pour signaler que la place était libre, me trouvant en train de me masser le front avec lassitude. En me tournant vers lui, mon regard s'égara un instant vers le col bâillant sur son cou et sa clavicule, avec une furieuse envie de m'y nicher. Peut-être que mon regard en disait trop en tout cas, il fit aussitôt demi-tour, me laissant seul avec ma frustration.

Allez. Dormir.

Je laissai la porte grande ouverte le temps de déplier le futon. Mustang, soigneux, avait sorti les livres et la paperasse dans le couloir avant de prendre sa douche et avait essuyé le sol après, laissant la porte grande ouverte pour aérer. Une bouffée de son parfum m'accueillit dans la pièce et je fermais les yeux un instant pour profiter de cette illusion de proximité. Puis je m'occupai d'étaler le paquet de courtepointes et de draps qui m'encombraient les bras pour bricoler mon lit, fermai la porte, me débarrassai de mon pantalon et éteignis la lumière avant de me pelotonner sous les draps avec le sentiment de me retrouver sous une chape de plomb.

J'étais épuisé, anormalement fatigué même, et surtout, infiniment triste.

Je comprenais la réaction de Mustang et la distance dont il faisait preuve. Je ne lui en voulais même pas. Si j'en croyais le rouge à lèvres, il était passé à autre chose, et ma présence dans ses pattes devait l'importuner plus qu'autre chose.

Et pourtant, des fois, je croyais surprendre de la tendresse chez lui, à travers un regard, un geste, un détail.

Je suppose que c'est ça qu'on appelle des signaux contradictoires, songeai-je en repensant aux discussions que j'avais pu avoir au Bigarré au sujet de mon propre comportement.

Je me recroquevillai un peu plus, refusant de penser à quel point j'aurais aimé sentir ses bras autour de moi.

Allez, ça ira mieux demain, me promis-je sans trop y croire.

Les mots d'Al me revinrent en mémoire

Tu lui diras la vérité. Ce qu'il en fera après, ça, tu n'as pas de pouvoir dessus.

C'était ce que j'avais fait. Et Al avait raison, ça m'avait libéré de le faire.

Mais ça avait aussi laissé un grand vide qui ne disparaîtrait pas.

Tous mes espoirs s'étaient étouffés dans ses interminables silences.

Je fermai les yeux et fourrai le nez dans mon oreiller, me remémorant plutôt mon frère pour retrouver un peu de réconfort.


Ce fut désorienté et ankylosé que je m'étais réveillé de ma première nuit chez Mustang. Prévoyant, il avait fermé derrière lui, mais laissé un double de ses clés en évidence sur la table, accompagné d'une note d'instructions factuelles.

« Sers-toi pour manger, mais ne fais pas de bruit en journée.

Je reviens vers 19 h. »

J'avais gardé ce papier dans ma poche comme s'il avait une valeur inestimable et j'avais vaqué à mes occupations.

Je n'étais pas allé voir Al le lendemain de mon arrivée, préférant éviter de faire trop d'allers-retours au domicile de Knox, préférant me contenter d'un appel dans une cabine téléphonique à quelques rues de chez Mustang après avoir transmuté mes vêtements et enfilé perruque, gants et lunettes. Nous nous étions rassurés sur nos états respectifs, et je lui avais transmis à demi-mot que nous aurions besoin du témoignage de Rose.

Après une seconde soirée en présence de Mustang, nous étions mieux préparés. Entre autres choses, il m'avait dégotté un magnétophone pour enregistrer ce que Rose avait à nous dire. Il avait aussi récupéré Dieu savait comment des informations précises sur les modalités du départ de Mayfair. Il devait arriver à 18 h 14 à la gare Sud. À partir de là, il était facile de recouper les horaires de train pour repérer le sien.

Cela faisait deux bonnes raisons d'appeler depuis une ligne téléphonique qui ne soit pas reliée directement au standard central, et donc, de retrouver mon frère.

J'avais traversé la ville en tramway, puis pris un train de banlieue pour rejoindre le coin perdu au sud de la ville où se trouvait le chalet de Knox. Sur le trajet, je fus arrêté trois fois pour des contrôles d'identité. Ma carte falsifiée ne me fit pas faux bond, même quand mon cœur menaçait de s'évader de ma poitrine. Autour de moi, j'avais entendu des murmures agacés des autres voyageurs, pour qui ces contrôles aléatoires de l'Armée étaient devenus un quotidien lassant.

Il me fallut une bonne heure de marche dans les bois pour arriver jusqu'à destination. En faisant le trajet à pieds, je mesurai le service que Knox m'avait rendu en me rapprochant en voiture. Dans le cas contraire, je serai sûrement arrivé chez Mustang au mieux, au petit matin, probablement après son départ pour le QG. Je n'aurais pas pu lui parler avant le soir.

— Ah, il faudra que je remercie ce vieux schnock, marmonnai-je en me grattant la nuque.

J'arrivai sur les lieux qui semblaient bien moins sinistres maintenant que la nuit et l'orage avaient disparu. La maison de bois était presque coquette. Entre les sapins, j'entrevoyais même un étang, une centaine de mètres en contrebas.

Je n'eus pas le temps de toquer que la porte s'ouvrit, laissant apparaître mon frère échevelé, le sourire jusqu'aux oreilles.

— Je savais que tu arrivais !

Il me serra dans ses bras et me tira vers l'intérieur, fermant la porte en se remettant à parler.

— Je suis tellement content que tu sois revenu Ed ! J'ai du nouveau à te transmettre de la part de l'équipe de communication.

— Al.

— Oui ?

— Où est ton écharpe ? fis-je d'un ton mauvais.

— Ah, ça ? fit-il en levant son bras gauche comme s'il n'avait jamais été blessé avec un sourire gêné. Papa m'a conseillé. On dirait que mes premières expériences d'élexirologie ont bien fonctionné.

— J'LE CROIS PAS, IL TE L'A APPRIS ? MAIS C'EST DÉGUEULASSE ?! ! m'exclamai-je, outré.

Le sourire de mon frère s'évanouit face à sa colère, troqué contre une expression honteuse et peinée qui me fit aussitôt regretter mon ton. Je me pris le visage dans les mains et poussai un long soupir pour tenter de reprendre contenance.

— Je suis désolé, Al. C'est pas contre toi, c'est juste que… je l'ai tanné pendant des semaines pour qu'il m'apprenne les rudiments, il a même donné des leçons à Sanja, et moi… Il a toujours refusé.

— Pardon, Ed. Je sais qu'il ne voulait pas te l'apprendre, mais…

— Il t'a dit pourquoi ?

— … Il a peur que tu mettes ta propre vie en danger en l'utilisant pour soigner les autres… ou pour retrouver ton corps d'origine.

— … Merde.

Je n'avais rien dit de plus, mais Al sembla sentir que j'étais ulcéré de savoir que Hohenheim avait raison. Notre expédition de l'avant-veille me l'avait prouvé une fois de plus : j'avais du mal à connaître mes limites.

Mais malgré tout, j'en voulais à mon père de me priver de son héritage. J'avais beau le rejeter en bloc depuis des années, j'avais besoin qu'il me reconnaisse comme son fils… et dans ces moments-là ça ne semblait pas être le cas.

— Je ne lui ai pas trop laissé le choix, tu sais… s'il avait été ici, il aurait pu me soigner lui-même, mais…

J'expirai longuement et le happai dans mes bras.

— Je vais pas te mentir : je suis hyper jaloux. Mais il a eu raison de t'enseigner comment te soigner, tu étais trop vulnérable, seul avec un bras en écharpe… pour tout t'avouer, même si ça me soûle, je suis rassuré de savoir que tu es guéri.

Al m'enlaça à son tour, doucement, et je poussai un soupir.

— Merci, Ed.

C'était bon de retrouver mon frère.

Tout à coup, je me sentis une profonde envie de pleurer alors que la discussion de la veille et les silences assassins de Mustang me revenaient à l'esprit. Je pris une grande inspiration, puis une seconde, papillonnant des yeux pour chasser des larmes naissantes, soulagé qu'il ne les voit pas.

— Ça ne va pas ? souffla-t-il.

— C'est dur. Je veux bien une bonne nouvelle, grognai-je.

— … Je suis là ? tenta-t-il.

Je pris une grande inspiration en le serrant dans les bras, luttant contre l'envie de pleurer qui montait.

— Aïe ! Doucement Ed.

— Pardon, fis-je en le relâchant.

— J'ai soigné mon bras, mais je me suis économisé et je n'ai pas touché à mes ecchymoses. Vas-y doucement avec ton fragile petit frère.

— Depuis quand tu es fragile ? fis-je en riant nerveusement.

— Depuis que je ne suis plus une armure ?

Je repris mon sérieux à ces mots.

— Et de ton côté, qu'est-ce qui s'est passé ?

— J'ai des informations à transmettre. On sait quel train Mayfair va prendre pour son transfert, il faut transmettre l'info à Riza et compagnie. Et j'aurai besoin de contacter Rose.

Le regard d'Alphonse se ternit à ces mots.

— Elle… elle m'a dit qu'elle serait prête à le faire, mais je sentais qu'elle était pas bien.

— Mustang cherche à saper l'autorité de l'Armée pour pouvoir renverser plus facilement Bradley, et il dit que son témoignage pourrait aider à faire éclater le scandale. Je le pense aussi. Il m'a filé un magnétophone, pour gagner du temps, fis-je en dégainant l'outil de mon sac en bandoulière.

Al hocha la tête, visiblement peiné à l'idée de forcer notre amie à remuer ces souvenirs.

— Tu veux que je m'en charge, Ed ?

J'ouvris des yeux ronds.

— C'est moi l'aîné, c'est à moi de prendre mes responsabilités.

— D'où c'est tes responsabilités plus que les miennes ? On a renversé Cornello ensemble, je te rappelle.

Il ne me laissa pas le temps de répliquer avant d'ajouter.

— Rose s'est peut-être préparée, mais toi, je sens bien que tu n'es pas en état d'avoir cette discussion.

Je me sentis foudroyé par sa réponse, parce qu'il avait raison.

Comme d'habitude.

Même si il m'avait donné une bonne nouvelle avec sa guérison, je n'arrivais pas à me débarrasser de la tristesse qui me collait à la peau depuis mon arrivée chez Mustang.

— … Qu'est-ce qui s'est passé là-bas ? demanda Al de sa voix la plus douce.

— Je lui ai dit la vérité, comme tu me l'as conseillé.

Ma voix s'était nouée, mon regard flouté. L'émotion me saisit de nouveau comme un boomerang, me faisant réaliser à quel point cette tristesse m'était restée au bord des lèvres, tout le temps, alors que j'essayais de faire bonne figure auprès de Mustang, d'être mature, calme et professionnel.

— Et il a dit quoi ?

— Rien. Il… est passé à autre chose. Je… je crois qu'il me déteste, Al.

— … Viens là, souffla Al avant de me serrer de nouveau dans ses bras.

J'éclatai en sanglots, lâchant du lest et abandonnant le rôle que je m'étais efforcé de garder pour ne pas paraître faible devant R… Mustang. J'aurais voulu me montrer fort auprès de mon frère aussi, mais il n'était pas dupe : il sentait mes émotions, il l'avait dit lui-même. Inutile de lui cacher ma détresse en sachant ça.

Je restai comme ça un moment tandis qu'il accueillait mon chagrin, me caressant la tête, me berçant imperceptiblement en attendant que je me calme.

— Pourquoi il te détesterait ?

— Tu aurais vu son regard… Ses yeux noirs, comme un puits sans fond. Et puis… il y avait le rouge à lèvres, et… je lui ai dit que je l'aimais…

— Tu vas trop vite, Ed. Assieds-toi, et reprends les choses depuis le début.

Je me tus et obéis, m'affalant sur le canapé luxueux de Knox, sentant le regard attentif et dépourvu de jugement d'Al sur moi. Je respirais lentement, puis repris soigneusement le récit de mon arrivée.

Je revivais chaque instant au fur et à mesure. Le coup de poignard en remarquant un rouge à lèvres sur la tablette de la salle de bain, le regard vide de Mustang qui n'essayait même pas de se justifier. La douche et le tourbillon de boue et de sang qui s'échappait par le sillon alors que je me lavais, éperdu de honte d'avoir dû faire face à Mustang dans cet état détritique. L'odeur de la serviette propre dans laquelle j'avais fourré le nez avant de me sécher. Mon résumé des événements. Ses gestes tremblants et maladroits quand il m'avait soigné. Mes aveux. Tous mes aveux. Sa main fourrée dans mes cheveux alors qu'il s'excusait à propos de la fausse couche. C'était le seul moment où il avait montré une émotion, qu'il avait répondu à ce que j'avais à lui dire, et même si ce geste était sans doute guidé par la pitié, son simple souvenir m'incendiait les joues.

Ça ne me plaisait pas de me montrer aussi troublé face à Alphonse, mais je ne voulais plus m'enfermer dans le mensonge, et poser des mots sur ce qui s'était passé fut aussi douloureux qu'apaisant.

Al m'écouta jusqu'au bout sans m'interrompre, puis se renfonça dans le canapé en croisant les bras, tel un enfant boudeur.

— Quel connard, celui-là.

— Hé !

— Non mais c'est vrai, quoi ! Le rouge à lèvres, là ! Ça veut dire qu'il avait invité une femme chez lui ?! Franchement, vu ce que tu m'avais raconté de votre histoire, j'attendais mieux de sa part… Je pensais qu'il avait plus de considérations que ça pour toi !

— C'est un homme à femmes, ça n'a jamais été un scoop, fis-je remarquer en haussant les épaules, même si ces mots me laissaient un goût amer dans la bouche. Je ne suis pas une femme, et il est passé à autre chose, voilà tout.

Al poussa un très long soupir, sans doute pour maîtriser sa colère envers Mustang et son agacement envers moi.

— Déjà, s'il s'arrête au fait que tu sois censé être une femme ou non, je suis désolé, mais il te mérite pas. Ensuite, merde ! T'as le droit de t'énerver contre lui, d'être jaloux et de détester cette inconnue !

— Je crois que je suis trop fatigué pour détester qui que ce soit.

— Même Dante ?

— … Non, faut pas déconner.

Je restai songeur quelques instants. Quelque chose me titillait dans les derniers mots de mon frère.

— « S'il s'arrête au fait que je sois censé être une femme ou non »… quand même, c'est un critère, non ? fis-je remarquer.

— Vous avez couché ensemble, c'est un peu tard pour prétendre que tu ne l'as pas attiré, grommela-t-il en rougissant légèrement.

— Ouais, mais à la base, je suis quand même un garçon. Et je n'ai pas envie qu'on me voie comme une femme. J'imagine que ça peut en refroidir plus d'un. Tu aurais toujours envie de sortir avec Winry si elle devenait un homme, toi ?

Alphonse devint écarlate et ouvrit la bouche comme s'il ne savait plus comment on faisait pour respirer. Puis il se tourna sur le canapé, presque dos à moi, et laissa passer un long silence avant de répondre en bougonnant.

— … ça se pourrait.

— Oh… Ohoooh ! fis-je en ouvrant de grands yeux. Ça veut dire ce que je crois que ça veut dire ?

J'avais été stupéfait quand Al m'avait demandé tout à trac si c'était d'un garçon ou d'une fille que j'étais tombé amoureux, mais… je ne ne m'étais pas demandé pourquoi cette question lui était venue si naturellement. Je me fis la réflexion que j'avais encore beaucoup à découvrir sur mon frère.

— J'en sais rien, grommela-t-il en me repoussant d'une main en plein visage. C'est tordu comme question. Et de toute façon, c'est pas le sujet ! Qui répond « je vais chercher une chemise propre » quand on lui fait une déclaration d'amour ?! QUI ?! tempêta-t-il.

— Mustang, apparemment.

— Eh bah c'est un connard.

— Qu'est-ce que tu voulais qu'il réponde ?! Il a quelqu'un, je le savais, et il savait que je le savais. Y'avait aucune raison pour qu'il dise quelque chose de sympa après ça.

— Alors pourquoi tu l'as fait ?

— Parce que je veux plus lui mentir.

— Il mérite pas la vérité, grommela Al d'un ton buté. Il mérite pas que tu l'aimes. Il te fait trop de mal.

— J'ai choisi de le laisser faire.

— Même.

Je poussai un soupir. Al avait sûrement en raison de se mettre en colère, mais je n'y arrivais pas. Je voulais juste retrouver Roy, celui avec qui j'avais partagé tant de danses, de baisers et de rires, et pas Mustang, avec sa distance trop pragmatique. Mais ce n'était pas à moi que revenait cette décision.

— Enfin, au moins, il s'est excusé à propos de la fausse couche, soupira Alphonse pour se raccrocher à un point positif. C'est déjà ça.

Le souvenir de ce contact, de sa douceur qui tranchait tellement avec ses regards distants me brûlait à chaque fois que j'y repensais. Comme si je pouvais encore espérer quelque chose.

— La prochaine fois qu'il te fait pleurer, je lui mettrai un pain.

— … Depuis quand c'est toi le plus violent de nous deux ?

— J'aime pas qu'on fasse du mal à mon frère.

— Réserve tes coups de poing aux Homonculus, veux-tu ? On va éviter de rendre les choses encore plus compliquées qu'elles ne le sont déjà… Allez, je vais appeler Riza, fis-je en m'extrayant du canapé. Et après, on va s'occuper du témoignage de Rose.

— Ed… est-ce que ce que tu as vécu avec lui valait vraiment la peine de souffrir comme ça aujourd'hui ?

Ce n'était qu'un murmure qu'il avait prononcé les yeux baissés, la peine ayant chassé la colère, me rappelant que si Al était aussi véhément, c'était avant tout parce qu'il était triste pour moi.

— … J'en sais rien. Oui. Si, je crois que oui, malgré tout.

Il suffisait que je repense à sa main dans mes cheveux, à ses sourires lumineux, à ses lèvres contre les miennes pour savoir que oui, il en valait la peine.

Même si je n'étais pas sûr de pouvoir le retrouver parmi des décombres froids et durs de la personne que j'avais abandonnée derrière moi dans les ruines du Bigarré et de mes mensonges.

Mais… peut-être que si moi, j'étais incapable de faire le revenir, l'inconnue à qui appartenait le rouge à lèvres pourrait réussir ?

C'était sans doute pour cela que je n'arrivais pas à haïr vraiment.


Quand je me réveillai, je me sentis pâteux et je dus retenir une exclamation agacée en découvrant à l'horloge du salon à quel point je m'étais levé tard.

Merde, la matinée gâchée… pensai-je en me passant la main sur le visage.

Cet état de fatigue me rappelait la période où j'étais enceinte sans le savoir, et même si je savais que cela ne pouvait plus être le cas, ça me mettait mal à l'aise.

Je tâchai de me réconforter en me disant que si je m'étais levé si tard, c'était que j'en avais besoin, et me penchai sur la question du repas. Mustang avait laissé un verre propre, le pain et le couteau en évidence sur le plan de travail, et je savais où était le beurre. Faire du café était trop bruyant, j'allais devoir m'en passer, comme les jours précédents. Je me contenterai d'un grand verre d'eau tiré au lavabo de la salle de bain.

J'ouvris discrètement le frigidaire pour en tirer le beurre puis embarquai le tout dans la salle de bain. Il y avait quelque chose d'étrange à passer ma vie dans une pièce qui n'était pas faite pour ça, mais je trouvais quand même ça préférable à retenir mon souffle en craignant de provoquer un fracas qui trahirait ma présence. Ici, je me sentais à la fois enfermé et libre de mes mouvements.

Bon… Au programme d'aujourd'hui, le fichu carnet. Ça ne devrait pas être trop long de reconstituer le cercle. Il y a aussi cette histoire de Mustang qui a peut-être vu la Porte qu'il faudrait tirer au clair. Non pas que ça ait de rapport avec le plan, mais j'aimerais comprendre…

J'engloutis une tartine, puis une deuxième, recommençant à feuilleter les pages du carnet. Au moins, ce matin, j'avais davantage les yeux en face des trous. J'espérais que reconstituer le puzzle serait rapide et que le soir, je pourrais présenter une reproduction mise au propre du cercle à Mustang.

J'avais envie de l'impressionner.

C'était sans doute idiot, puisque je savais que ça ne suffirait pas à regagner son affection, mais détecter un éclat de surprise admiratif dans son regard ce soir était déjà une sacrée victoire.

Je pris une douche rapide, jetai un œil à mon dos dans la glace pour voir comment guérissaient les plaies que Mustang avait soignées trois jours auparavant. La honte de lui avoir montré quelque chose d'aussi laid m'assaillit rétrospectivement, une fois de plus. Les sparadraps avaient bien sûr disparu, mais ça n'avait pas d'importance : mes plaies ne saignaient plus. Elles étaient encore fraîches, en revanche, et le risque qu'elles se rouvrent si je devais combattre n'était pas négligeable.

D'ici deux ou trois jours, ça ira, pensai-je avec un haussement d'épaules.

Je jetai un coup d'œil à mes vêtements que Mustang avait passés dans sa dernière lessive et que j'avais réparés par Alchimie, puis à ceux qu'il avait déposés sur la pile de documents avant de partir à son travail. Cela faisait quelques jours que je n'avais pas d'excuse valable pour ne pas porter mes propres habits, et pourtant, je finissais invariablement par enfiler ceux que Mustang me donnaient, juste parce que c'étaient les siens et qu'ils portaient l'odeur de sa lessive.

Je suis irrécupérable, me répétai-je en enfilant de nouveau une chemise trop grande pour moi.

En même temps, même si j'étais faible, je savais qu'il y avait peu de chance pour que cela arrive de nouveau : autant profiter des petites miettes que je pouvais grappiller durant ce séjour chez lui. L'entrevoir en sortie de bain, pousser la porte de sa chambre en son absence pour voir à quoi elle ressemblait… autant de petites choses qui n'arrivaient sans doute plus jamais après ce séjour aussi précieux que douloureux.

Bon. Au boulot.

Je commençai à étaler mes feuilles dans la salle de bain, mais compris bien vite que j'allais être à l'étroit dans la pièce. Après un instant d'hésitation, je me décidai à m'installer dans le salon, où j'allais avoir plus d'espace. Une fois les feuilles étalées, je réalisai que le cercle faisait au moins deux mètres de côté, sans doute plus. Et que l'ordre des pages du carnet ne correspondait absolument pas à celui dans lequel le plan avait été découpé.

Ça aurait été trop facile, hein ? pensai-je avec un rictus agacé.

Je séparai les feuilles en fonction de leur contenu, cherchant des motifs, réalisant que le cercle qu'elles composaient était sans doute le plus complexe que j'avais jamais vu. Si Dante avait utilisé un format si grand pour le préparer, c'était parce que même comme ça, ses notes et tracés étaient denses.

Je commençai à trouver des connexions, le plus facile étant de se concentrer sur les éléments marquants. Il y avait des cercles à l'intérieur du cercle, d'autres dessinés au milieu des notes… j'en reconstituai une douzaine, dont deux plus complexes que les autres.

Je m'attaquai ensuite à ce qui ressemblait aux contours du cercle, mais me retrouvai troublée par la quantité de courbes des tracés, perdant le fil entre notes et contours.

C'est quoi ce bordel ?! pensai-je. J'ai jamais vu un truc pareil…

Le cercle de transmutation humaine avait l'air d'un dessin de maternelle à côté de ce que j'avais sous les yeux. Je n'arrivais pas à trouver une structure cohérente à l'ensemble. Puis, peu à peu, je dus me rendre à l'évidence : si j'en croyais les arcs de cercle que j'avais réussi à structurer, il ne pouvait pas s'agir d'un cercle.

Ce n'est pas un cercle de transmutation qu'elle a tracé, mais deux ? Pourquoi ? Ça n'a pas de sens ?

Je m'acharnai encore un peu, puis la faim me rattrapa. Je repris la boite de pâtes froides et m'enfermai avec dans la salle de bain avant de les réchauffer par Alchimie et les boulotter en grommelant mon monologue sans queue ni tête.

— Il y aurait deux cercles… pourquoi ? Ça n'a pas de sens… Elle ne peut pas déclencher deux cercles en même temps… À moins qu'il s'agisse d'un cercle et de son contre-cercle, comme ce que nous avons fait à Liore. Mais ça serait absurde de faire ça, autant tracer directement le cercle adapté ? À moins que… c'est peut-être une manière de faire tenir toutes ces informations d'une manière qui ne pourrait pas rentrer sur un seul ? Non, à l'échelle du pays, elle pourrait tracer le cercle de transmutation le plus complexe du monde, il lui resterait de quoi faire…

Je doutais d'avoir déchiffré les tenants et aboutissants au retour de Mustang, mais il fallait quand même que je mette cela au clair. Je finis mon repas, constatai que l'après-midi était déjà bien entamée, pestant intérieurement de voir cette journée me filer entre les doigts et me remis au boulot après avoir scruté les cercles dans une vue d'ensemble. Deux grands cercles, quatorze petits, de tailles variables. J'en reconnus certains dessinés en double, l'un petit, au milieu de tracés complexes, l'autre bien plus grand.

Les seconds sont sans doute des agrandissements… Et il ya des chances pour qu'ils se placent au centre de chaque cercle.

Je tenais à la main les deux feuilles contenant ces minuscules cercles, sans savoir ou les placer. Finalement, je fouillai dans les pages non assemblées, cherchant des choses qui pourraient coïncider, et continuai à reconstituer ces lignes qui ne correspondaient à rien de connu. Peu à peu, deux spirales se dessinèrent autour des cercles centraux.

De mieux en mieux...

Je n'avais jamais vu de spirales sur un cercle de transmutation, et cette découverte me confortait dans l'idée qu'il était vraiment à part. Mais au moins, je comprenais mieux à quoi m'attendre face à toutes ces courbes. Certains petits cercles prirent leur place, eux-mêmes placés en spirale, en sens horaire autour du premier cercle, antihoraire dans l'autre. Je retombais, encore et encore, sur une page avec une disposition en X, sans avoir la moindre idée d'où la placer : le centre des cercles était occupé et je n'en étais pas encore à trouver un sens à tout ça, juste à découvrir la structure… mais mon cerveau chauffait en cherchant une logique à cet amas de lignes d'une complexité insensée. J'avais presque l'impression que mon cerveau me faisait des croche-pieds en voulant aller trop vite, ce que je pris comme le signe qu'il était temps de prendre du recul.

Et puis merde, je prends une pause.

Je me servis à boire, puis marchai autour des feuilles que j'avais étalées partout à l'entrée du salon. Si je regardai de loin, j'avais bien avancé, même s'il me manquait encore les jonctions entre les différents amas.

Je m'assis sur le bureau improvisé de Mustang, fouillant du regard ses livres et notes. Xing avait une langue et une culture dont je ne comprenais pas du tout la logique, et en bon Alchimiste, cette pensée me dépitait hautement. D'autant plus que j'avais constaté qu'il y avait des caractères sur le cercle, en plus de la langue d'Amestris et d'autres d'Aerugo.

Un bordel, j'vous dis…

Je repris ses notes pour relire de plus près celles qu'il avait complétées la veille. On y parlait du Lemniscate, de polarité… mais Mustang avait remplacé certains caractères de Xing par d'autres symboles tout aussi abscons. Je supposai que c'était ceux sur lesquels il avait échoué à trouver une traduction pour le moment. Je feuilletai le livre pour regarder là où il avait glissé des marque-pages, parcourant du regard les lignes de texte comme j'allais être capable de les lire par magie.

« Un est tout, tout est deux. »

La devise, notée à la hâte sur l'un des marque-pages me sauta aux yeux. C'était, à un mot près, la devise de l'Alchimie.

Pourquoi deux ?

Pourquoi deux ?

Je jetai un coup d'œil à mes cercles en construction, puis revins au livre, attrapant le signet pour le retourner. À part cette annotation et son emplacement, il n'y avait rien de noté. Mustang avait dû avoir l'attention attirée par cette phrase en survolant le texte, sans avoir eu le temps de le traduire en détail. La page était illustrée par une estampe toute en longueur représentant un squelette dans lequel était entrelacé le corps d'un serpent noir qui plongeait dans la terre et réapparaissait dans une sorte de grotte illuminée d'où pendaient des sortes de rideaux mouvants dont l'aspect se trouvait quelque part entre des algues et une aurore boréale. Son long corps était tendu vers le bas de l'image, ouvrant grand la gueule vers un nouveau-né.

Il y avait quelque chose de beau et glaçant dans cette illustration. Je supposais que cette page de texte avait un rapport avec la mort et la naissance, mais moi, ça m'évoquait juste l'échec de ma transmutation.

Les traductions de Mustang, bien qu'incomplètes, reflétaient tout à fait ce que j'avais constaté chez d'autres textes venus de Xing : là où l'Alchimie était traitée de manière extrêmement mesurée et scientifique, il y avait une vision du monde quasi mystique dans l'élexirologie. Même leurs techniques factuelles et établies semblaient tirer leurs racines de cette perception différente du monde.

C'est peut-être à cause de ça aussi que Hohenheim n'a pas voulu m'apprendre l'élexirologie, mais qu'il a accepté de le faire avec Alphonse. J'ai peut-être juste pas la tournure d'esprit pour comprendre l'élexirologie.

Tournure d'esprit ou pas, j'allais devoir trouver un moyen de venir à bout de ces énigmes. Je finis mon verre, remis le live à la page du Lemniscate, et restai figé.

Mon regard alla du livre aux feuilles éparses par terre, deux ou trois fois. Et puis, précipitamment, je me levai et attrapai cette feuille que je ne savais pas où mettre pour la placer au centre de la composition. Je fouillai les autres pièces que j'avais vues tant de fois sans savoir où les placer, et tout se mit en place comme une évidence.

Ce n'était pas deux cercles séparés. Ils étaient liés dans une forme d'infini, formant ce tout gigantesque. Je n'avais jamais vu ça, je ne savais même pas qu'il était possible de faire une transmutation de ce genre, mais les pièces se mettaient en place à partir de ce point central et tout s'agençait naturellement à partir de là. Il n'y avait plus de doute, le livre que Mustang tentait de déchiffrer était directement lié au plan de Dante.

Je vais vraiment avoir besoin de lui pour comprendre ce cercle, en fait pensai-je en continuant à disposer les feuilles en cherchant leur juste place.

Comme souvent lorsqu'on fait un puzzle, la fin allait de plus en plus vite, au fur et à mesure que les options se réduisaient. Je posai la dernière feuille et me levai pour contempler le cercle — ou plutôt la lemniscate — que Dante avait conçu. J'avais mis à jour son secret, mais encore fallait-il le comprendre. Une tâche qui me paraissait insurmontable.

Je m'en sortirai pas tout seul… mais il faut que j'en tire le maximum par moi-même.

J'aurais aimé que Mustang soit déjà rentré pour que nous tentions de déchiffrer les formules ensemble. D'avoir l'avis d'Alphonse aussi…

Je pris trois grandes inspirations avant d'aller chercher mon carnet de notes alchimiques, que j'avais laissé sur la pile des livres, et commencer à dessiner une copie schématique du résultat de mes recherches, le tout agrémenté d'annotations griffonnées à la hâte. Prendre des notes, même très elliptiques, m'aidait à canaliser mes pensées au fur et à mesure.

Après premier croquis, je me penchai sur les cercles imbriqués pour les reproduire à leur tour. Ils étaient déjà complexes en eux-mêmes, même si les cercles périphériques reprenaient une structure très semblable de l'un à l'autre. Je supposais qu'ils avaient un rôle similaire.

Si un cercle de transmutation classique était un mot, ce que j'avais sous les yeux était une phrase, dont la syntaxe m'échappait encore. Je n'osais pas imaginer la quantité de travail que Dante avait dû fournir pour atteindre ce résultat. J'étais presque admiratif — presque. Son but était flou, mais je restais assez convaincu qu'il me déplairait. Que tentait-elle de faire avec une machine de guerre pareille ? Détruire le monde ?

C'était difficile à dire, mais une certitude restait : Al avait eu le nez creux en ayant eu l'attention attirée par la représentation de la lemniscate.

Je me laissai absorber par ma tâche, me plongeant dans un état de concentration intense, espérant que le fait de reproduire ces lignes allait m'aider à faire ressortir des connaissances enfouies ou des automatismes qui leur donneraient du sens.

Quand le bruit de la clé résonna dans la serrure, il me fit sursauter.

Tout à mon travail et mes réflexions, je n'avais pas vu le temps filer. Quoique, un regard sur l'horloge du salon m'informa qu'il était plus tôt que ce à quoi je pouvais m'attendre, alors que Mustang se figeait sur le seuil avec une expression de stupéfaction peinte sur le visage.

Il faut dire que, s'il était habitué à ce que je squatte la salle de bain, il ne s'attendait sans doute pas à ce que je m'étale jusque dans son salon ni à découvrir que le cercle de Dante n'en était pas un.

Je me levai et m'époussetai machinalement, poussant un soupir. Mon corps s'était ankylosé et, si j'étais satisfait de ma journée de travail et de ce que j'en avais appris, je ne savais pas bien comment j'allais expliquer mes découvertes avec Mustang alors que je peinais à en faire le tri moi-même.

Je vins à sa rencontre, passai devant lui et lui fis signe de me suivre dans la salle de bain sans chercher à croiser son regard. Après un silence, il m'emboita le pas. J'étais fébrile et impatient à l'idée de tout ce que j'avais à lui expliquer de mes découvertes, en me demandant par où commencer, tandis que ses semelles grinçaient sur le parquet derrière moi.

Je pris le temps de m'asseoir sur le rebord de la baignoire pour faire de l'ordre dans mes pensées, levant la tête vers ses yeux noirs qui me fixaient d'un air sérieux alors qu'il venait de refermer la porte derrière moi. Je lui lançai un sourire et il y répondit, un peu par automatisme.

— Alors, où en es-tu de tes recherches, Edward ?

Edward.

Entendre mon prénom fit bondir mon cœur entre mes côtes, tant c'était inattendu. Je restai figé, rougissant un peu, avant qu'une pensée efface cette joie idiote que je venais de ressentir.

Pourquoi maintenant ?

Qu'il se remette à m'appeler par mon prénom sans raison particulière n'était pas logique.

Le fait que Mustang ne se soit pas déchaussé en entrant chez lui non plus.

L'adrénaline explosa dans mes veines alors que mon hypothèse sur ce qui était en train de se passer s'imposa dans mon esprit.

Envy.

Je me fais peut-être des idées… pourquoi Envy serait là ? Il n'y a pas de raison…

Il avait peut-être fait erreur. Avant toute chose, il fallait que je sois sûr de moi. Et, si c'était bien le cas, il ne fallait surtout pas que je me trahisse.

— Comme tu vois, j'ai fini de reconstituer le cercle en ton absence.

— Et qu'est-ce que tu as compris ? demanda-t-il en s'asseyant à côté de moi.

Aaaaaaaaaaah.

Bordel, c'est vraiment Envy.

Son odeur m'était étrangère elle ne déclenchait pas ce désir presque automatique de chercher à me rapprocher de lui. Et de toute façon… jamais Roy ne m'aurait répondu de ce ton tranquille, sans relever mon tutoiement. Et jamais je ne me serais permis de lui parler comme ça. Je m'étais préparé à être foudroyé du regard par le Général qui défendait si soigneusement la barrière dressée entre nous.

Mais Envy ne savait rien. S'il échouait à l'imiter, c'était parce qu'il ne savait rien de notre relation actuelle.

— Pas grand-chose… Je vais avoir besoin de toi pour la suite, Roy.

— Dis-moi tout.

Il aurait dû savoir que je comptais sur lui pour déchiffrer les textes en Xingois. Mais son ignorance était plutôt rassurante. S'il avait réussi à écouter nos conversations, il aurait su que je le vouvoyais toujours, qu'il m'appelait Fullmetal.

C'était rassurant. Cela voulait dire qu'il serait incapable de me contrefaire face au Général et qu'il ne savait pas où en étaient nos recherches.

Mis à part que j'ai reconstitué le cercle.

Il faut que je me tire d'ici. Avec le plan. Sinon, ce que j'aurai fait n'aura servi à rien.

— Tu dois être crevé après ta journée au QG, fis-je remarquer. Je te laisse prendre ta douche et on s'y remet sérieusement après ?

Envy ouvrit des yeux surpris, et savoir qu'il avait volé le visage de celui que j'aimais me nouait l'estomac. Il n'avait ni sa conscience, ni ses expressions… ni son odeur.

— Je pensais que tu voudrais t'y mettre sans attendre.

— J'ai pitié du vieux que v — tu es.

— Je ne te permets pas ! s'exclama-t-il.

J'éclatais de rire, un rire porté avant tout par la nervosité.

— Allez, casse-toi que je prenne ma douche.

Ça, il aurait pu le dire, pensai-je en capturant mon sourire pour le garder vissé à mes lèvres, jusqu'à ce que je ferme la porte derrière moi.

Puis la peur que j'avais réprimée me retomba dessus comme un sac de briques et je me retrouvai là, tremblant de tous mes membres, avec un immense poids sur la poitrine.

Je dois me tirer. Envy risque de vite comprendre que je l'ai percé à jour. Je dois embarquer les livres et le Cercle. Et faire comprendre à Roy qu'il y a un problème. Il ne faut pas qu'Envy puisse le duper.

Soufflant lentement pour me forcer à ralentir mon rythme cardiaque, j'empilai maladroitement les livres entassés dans le couloir pour les amener dans le salon, cognant un peu le mur au passage.

Merde.

Vite.

Je repartis précipitamment vers l'entrée, attrapai le sac à dos pour y jeter les livres sans ménagement, puis le tirai vers le salon.

Il faut que je prévienne Mustang.

Je balayai la table du bras pour jeter livres et paperasse dedans sans ménagement, puis me tournai vers les papiers par terre que je commençais à ramasser et ranger dans l'ordre, aussi vite que mes mains tremblantes le permettaient.

— Edward ?

La voix de Mustang me glaça le sang. Je levai la tête vers le militaire dont la silhouette bloquait l'encadrement de la porte. Ses yeux charbonneux étaient posés sur moi, le mélange de son apparence que j'aimais tant et du danger qu'il représentait me terrorisa comme jamais. Puis un sourire fin et carnassier étira son visage et ma panique monta d'un cran.

— J'aurais dû dire « Fullmetal », c'est ça ?

— C'est trop tard pour te corriger, Envy, répondis-je en ravalant mon angoisse.

Je plantai un regard de défi dans le sien. Mes mains tremblaient, ma poitrine me brûlait…

Peu importe.

Ce n'était pas la première fois que je luttais pour ma vie et celle des autres.

Je jetai la liasse de papier dans le sac et levai le bras aussitôt après pour parer son premier coup.

— Comment tu as deviné ? siffla-t-il en lançant un coup de pied que j'évitais avec aisance.

Il reprit son apparence d'origine dans un crépitement.

— Tu veux la liste ? lâchai-je avec un coup de poing qu'il évita à son tour.

Je lui lançai un sourire insolent. Je savais que j'étais dans la merde, mais je ne pouvais pas m'empêcher d'être provocant.

— C'est le problème de ne pas être humain. Y'a des trucs que tu ne comprendras jamais.

Il y eut un sursaut de colère dans son regard alors qu'il repartait à l'assaut. Je le repoussai en lui balançant une chaise de toutes mes forces, et elle vola en éclats. Il tomba au milieu des feuilles que je n'avais pas encore ramassées et celles-ci volèrent dans tous les sens.

Merde, ça complique.

Envy se releva, bondit sur la table faisant tomber un verre au passage qui éclata au sol, puis il se jeta sur moi. Je me laissai tomber en arrière pour qu'il soit emporté par l'élan et il se prit le meuble dans mon dos avec un son sourd. Je me dégageai de sa prise et claquai des mains pour faire une transmutation. Le meuble de bois l'avala et l'immobilisa quelques instants. Ce fut assez pour me relever dans une roulade et transmuter mon bras avant que le bois de la commode vole en éclats.

Au moins, Mustang saura qu'il y a eu un problème, vu comme on est en train de saccager son appart.

Je parai les coups et ripostai, sautant de meuble en meuble, tentant sans grand succès de récupérer les feuilles éparses. Je refusai de partir sans. Et, pour l'instant du moins, Envy était seul. Je supposais qu'il s'attendait à trouver l'appartement vide et enquêter tranquillement.

Et puis, il y avait les militaires qui avaient mis l'appartement sous écoute et devaient entendre le boucan que nous faisions à l'instant même. Allaient-ils venir en renfort ? S'ils découvraient l'Homonculus avec l'apparence de Roy chez lui, il n'était pas difficile de deviner pour qui ils allaient prendre position.

Il faut que je récupère le plan. Et que je me sorte de là.

Envy parvint à percer mes défenses et à m'envoyer valdinguer contre le canapé qui se renversa sous le choc. Je roulai à terre, repris mon souffle. Les Homonculus ne se fatiguaient jamais, plus je laissais traîner le combat, plus j'allais avoir des problèmes.

Rassembler le plan. Vite, pensai-je en voyant Envy se précipiter vers moi.

Je soulevai le canapé dans lequel il s'écrasa, puis bondis de côté, prêt à contre-attaquer. Quand il se redressa pour se jeter sur moi, il se prit ma lame en plein visage.

Le visage de Roy.

Mes entrailles se soulevèrent. Mon instinct de survie avait parlé plus vite que mon affect et je savais que c'était une bonne chose… mais je pressentais que cette vision allait rester gravée dans mon esprit et ressurgir dans mes cauchemars futurs.

Je jetai ma lame sur le côté pour jeter son corps à terre, agrandissant la plaie au passage, puis donnai un nouveau coup qui le traversa de part en part et s'enfonça dans le bois. J'arrachai ensuite mon bras de son cadavre et sautai sur le canapé en claquant des mains. Je savais ce qu'il fallait faire ne restait qu'à y arriver.

Mes mains tendues dans le vide, je courrai vers le sac tandis que des éclairs bleus parcouraient l'air, provoquant un courant d'air qui fit voler les feuilles alentour avant de les rassembler dans un vortex. Elles atterrirent dans ma main gauche exactement au moment où je me pris un coup violent dans les côtes qui me jeta à terre. Envy se laissa tomber sur moi, me vidant les poumons et m'immobilisant à plat ventre à moins d'un mètre du sac.

Merde !

— Maintenant, tu vas arrêter de faire ton petit con et tu vas me suivre très gentiment. On a des plans pour toi.

— Plutôt crever ! m'exclamai-je, toujours déterminé même si j'en étais réduit à gratter le sol.

Je me refusais à lâcher les pages que j'avais peiné à récupérer, mais ça me privait d'alchimie… et il avait évidemment immobilisé mon automail. J'avisai le fond du verre cassé qui se trouvait juste à ma gauche. À portée de main

— On ne te laissera pas mourir si facilement et tu le sais.

— Alors tu as un handicap par rapport à moi, crachai-je avant de mordre la liasse pour libérer ma main gauche.

D'un geste vif, j'attrapai le fond du verre et jetai le bras au-dessus de moi pour le lui planter dans le visage, dans la gorge, je n'en savais rien. Un râle m'apprit que j'avais réussi à le toucher et sa prise sur mon bras droit se relâcha un instant, juste assez pour que je parvienne à me dégager d'un coup de coude.

Je plantai ma lame et la sentis s'enfoncer dans la chair, puis repoussai son corps d'un coup de hanches. Je lui assénai un nouveau coup d'automail en me relevant, lui tranchant le cou de tout mon élan avant de donner un coup de pied dans sa tête pour la faire rouler à travers l'appartement. J'espérai que ça ralentirait son inévitable résurrection.

Puis je me précipitai vers le sac, repris les feuilles à la main pour les fourrer dedans et tirer grossièrement la fermeture éclair.

Envy recommençait déjà à bouger dans un crépitement d'Alchimie.

Je claquai des mains en regardant son corps se redresser, puis les posai à terre alors qu'il me foudroyait du regard.

— N'Y PENSE MÊME PAS ! rugit-il.

Il se jetait dans ma direction, mais j'étais déjà tombé dans le trou que je venais de former, et au bord desquels mes mains s'accrochaient. J'avais trouvé assez de familiarité avec la matière pour qu'elle se modèle sous mes doigts et cette sensation m'émerveilla sans que j'aie le temps de m'attarder dessus. Envy se jeta à ma suite et se retrouva coincé dans l'entresol. Je me laissai tomber souplement sur le tapis de l'appartement d'en dessous, juste à côté du sac à dos que je jetai sur mes épaules, ignorant la douleur qui irradiait ici et là. Je levai les yeux vers Envy.

— À la prochaine ! raillai-je.

— FULLMETAL !

Faute d'avoir la force nécessaire pour agrandir le trou du parquet, il commença à se transformer en autre chose de plus petit. Je ne m'attardai pas avant de transmuter de nouveau pour descendre d'un étage avant qu'il puisse me suivre. Je refermai le trou à la hâte et entendis des cris de surprise apeurée alors que je me laissai tomber sur une table autour de laquelle était assis une famille. Le rebord du beurrier s'était enfoncé douloureusement dans mon pied nu, mais rien de grave comparé au regard pétrifié des deux enfants et de la mère qui me fixaient avec des yeux ronds.

— Désolé, je ne fais que passer, fis-je en claquant des mains avec un sourire rassurant.

Puis je bondis aux pieds de la table sous le regard médusé des témoins. J'avais quelque chose de collant sous mes pieds nus — de la confiture, peut-être. Leurs yeux s'agrandirent encore quand ils virent un cercle de lumière bleuté ouvrir un trou juste sous mes pieds. J'entendais Envy qui cavalait dans les escaliers, espérant sans doute me cueillir au rez-de-chaussée.

Mais je n'étais pas idiot, je savais qu'il valait mieux que je passe par le sous-sol et que je disparaisse dans les égouts plutôt qu'avoir à me battre des soldats en planque autour de l'appartement de Mustang.

Le dernier appartement était désert, et la transmutation suivante me fit atterrir au milieu du bazar entassé sur l'étagère d'une cave privée. À bout de souffle, je restai figé quelques secondes avant de plaquer mes mains sur le mur pour refaire une transmutation, de détection cette fois. Si je voulais rejoindre les égouts, il fallait déjà que je les retrouve.

Par ici.

OK.

Je respirai profondément, le cœur battant douloureusement. J'avais tout donné durant ce bref combat, mais si je voulais tenir le choc dans ma fuite, il fallait que j'économise mes forces.

Je pris un peu plus le temps pour faire ma nouvelle transmutation, ouvrant un tunnel dont la puanteur m'informa aussitôt que j'avais atteint mon but. Je rampai dans le boyau étroit, puis me laissai tomber sur le rebord longeant les égouts.

L'odeur était insoutenable pour mon odorat trop développé, et ma première action fut de me transmuter une bande de tissu pour me masquer le nez et la bouche, histoire d'estomper au moins un peu la puanteur qui régnait. Puis je refermai le tunnel derrière moi, transmutai des chaussures de fortune en utilisant un peu de matière de mon sac à dos. Il ne valait mieux pas rester pieds nus sur le bitume à la texture douteuse. Je fouillai ensuite dans le sac pour retrouver à tâtons le briquet qui se trouvait tout au fond et avoir un brin de lumière, et, après un instant d'hésitation, partis à pas rapides vers la gauche du tunnel.

Première étape : mettre de la distance entre Envy et moi. C'était en cours.

Deuxième étape : avertir Mustang que nous étions découverts par Envy et que je lui avais échappé. Comment, je n'en savais rien… mais j'allais bien trouver une solution.

Troisième étape : le retrouver et analyser le cercle avec lui. Avec Al, peut-être. Après ce qui s'était passé, je doutais que Mustang revienne au QG demain comme si de rien n'était, alors autant aller retrouver mon frère ensemble.

Quatrième étape : contre-attaquer.

Dans les égouts sombres et silencieux, à peine troublés par la lumière du briquet et le bruit de mes pas, tantôt spongieux, tantôt accompagnés d'éclaboussures, je me sentais tout petit.

Mais j'étais libre, et je comptais bien le rester.