C'est la rentrée ! :D (Oui, ne cherchez pas, ça me réjouit cette année.)

J'espère que vous avez passé un bon été. De mon côté, j'ai plutôt bien profité des vacances, même si je n'ai pas chômé : avec plus de 20 pages crayonnées pour Closed door et 33 pour Effeuiller la Marguerite, on peut dire que les sorties prévues pour la Y/con sont en bonne voie !

Sinon, je vais sortir un nouvel épisode de Par la fenêtre sur Webtoon cette semaine. ça fait un moment que je l'ai terminé, mais comme pour Bras de fer, j'essaie de lisser un peu le rythme de publication en échelonnant... C'est ça d'avoir plein de projets en parallèle. Je suis assez fière du résultat, donc n'hésitez pas à aller jeter un œil si le cœur vous en dit ! ;)

Du côté de Bras de fer, en revanche, ça avance pas des masses ! J'ai réécrit une grande partie de ce que j'avais fait pour le chapitre en cours et restructuré son contenu. J'ai aussi remis en question diverses choses vers la fin de l'histoire... Bref, il y a encore beaucoup à affiner/planifier, et je sais déjà que les prochains chapitres vont être compliqués à structurer et écrire. Je vais sans doute passer le mois de novembre au milieu d'une MER de post-its ! XD

En attendant que tout ça tombe d'aplomb, je vais faire une pause à la fin de la partie 7. Je verrai après le Nano de novembre combien de chapitres j'aurai réussi à écrire et quand est-ce que je reprendrai la publication. J'espère que ça ne vous frustrera pas trop, mais même si c'est le cas ; c'est pour la bonne cause ! ^^° Je préfère garder les chapitres sous le coude pour pouvoir les corriger plutôt que publier trop vite et devoir me dépatouiller à faire du retcon pour rattraper des incohérences..

Enfin, tout ça pour dire : profitez bien de ce chapitre, car c'est l'avant-dernier de la partie 7. J'ai adoré l'écrire, alors j'espère que vous l'apprécierez tout autant ! (Et je ne le dis pas à chaque fois parce que je ne veux pas donner l'impression de réclamer, mais vraiment, ça me fait toujours super plaisir de recevoir vos commentaires ^w^)

Bonne rentrée et bonne lecture !


Chapitre 113 : La première et dernière fois (Roy)

L'après-midi était déjà bien avancée alors que je traversai le couloir d'un pas vif pour aller à la réunion que le Général de Corps d'Armée Klemens m'avait collée. Elle devait décider du sort des grévistes des docks, qui immobilisaient munitions, récoltes et autres matières premières en refusant de décharger quoi que ce soit tant qu'ils ne seraient pas entendus sur leurs conditions de travail.

Je n'avais qu'une hâte : rentrer chez moi et savoir ce qu'Edward avait réussi à extraire du carnet de Dante et ce que donnait le cercle une fois reconstitué. Seulement, avant cela, je devais m'acquitter de mes tâches d'officier supérieur et me plier aux ordres de personnes qui, de toute manière, me méprisaient au plus haut point et me traitaient comme un pion.

Le sourire édenté, mais lumineux d'Edward me revint en tête et me rappela que je n'avais pas le droit de me plaindre. Contrairement à lui, je savais depuis le début à quoi je me frottais en me jurant de renverser Bradley. Certes, je n'étais pas au courant que j'allais faire face à des ennemis immortels, mais au moins, j'avais une vision moins naïve que l'adolescent de la race humaine. Quelque part, les Homonculus m'effrayaient moins que les simples mortels : certes, ils étaient puissants, mais n'étaient qu'une poignée.

Je sentis par instants le petit sachet que le Fullmetal m'avait confié la nuit de son arrivée et que je portais en permanence, dissimulé sous mon uniforme. Il était censé me protéger de trois des six Homonculus en vie à notre connaissance, et son simple contact avait quelque chose de très réconfortant. Même si je savais que j'étais au milieu d'un terrible panier de crabes, je me sentais un peu moins seul.

Bon. Les dockers. Dans l'optique de désorganiser la capitale avant un coup d'État, il est dans mon intérêt que la grève continue… mais je ne peux pas l'afficher trop clairement et ma présence au Grand Conseil m'oblige à jouer un rôle : celui d'une personne qui ne se préoccupe, in fine, que de lui-même.

Comment puis-je jouer ce rôle et quand même infléchir le résultat dans une position qui sert nos intérêts ?

Je n'avais pas encore la réponse, mais à défaut, ce fut avec cet objectif bien en tête que je poussai la porte de la salle de réunion. J'y retrouvai Klemens et certains de ses subordonnés. Je réalisai avec un peu de surprise que j'étais la troisième personne la plus gradée de la pièce, une situation dont j'avais perdu l'habitude. Les officiers qui s'apprêtaient à faire leur rapport me regardaient d'un air presque effrayé. Je n'étais peut-être pas au sommet, mais j'étais monté assez haut pour être en mesure à donner des ordres à presque n'importe qui dans le QG.

J'étais tellement empêtré dans mes questions et la surveillance dont je faisais l'objet que j'en venais presque à oublier cette victoire. Je pris quelques secondes pour en prendre conscience avant de reporter toute mon attention sur l'objet de la réunion.

L'ordre du jour était la grève des dockers suite à une attaque à main armée qui avait eu lieu sur les quais, occasionnant le vol d'armes et munitions en provenance de l'ouest et destinées à être livrées dans l'Est du pays. Deux dockers avaient trouvé la mort, un avait des blessures invalidantes et plusieurs autres avaient été blessés dans la fusillade. L'événement avait mis le feu aux poudres et le blocus avait eu lieu dès le lendemain.

Le Colonel Giraud, et son subordonné, Gantz, exposèrent de manière assez exhaustive la situation, la manière dont ils avaient géré les choses jusque-là et l'impact au niveau de l'économie, de l'opinion publique, de la politique et de la force militaire. Les deux officiers en charge de la présentation du dossier prirent le temps de partager une analyse assez solide de la situation : depuis le nombre de grévistes, leurs revendications détaillées et la manière dont l'opinion publique s'articulait autour, jusqu'à l'impact sur l'inflation du blocage de la circulation de marchandises, en passant par le stock actuel de munitions dans les locaux de Central-City, l'exposé brossait une vue d'ensemble de ce qui se cristallisait autour du conflit.

Moi qui n'avais pas eu le temps de récolter grand-chose comme informations par moi-même et avais juste investi pour donner un coup de pouce au chaos ambiant, je remerciai intérieurement les officiers pour leur travail qui m'était bien plus utile qu'ils le pensaient. Restait à décider comment je me positionnais officiellement vis-à-vis de ce conflit.

Qu'est-ce que Klemens attend de moi ? Dois-je répondre pour conserver ma couverture le plus longtemps possible ou donner des conseils qui, l'air de rien, permettront au conflit de s'enliser, ce qui servirait mes affaires au long terme ? L'idéal serait de faire les deux…

Le début de la conversation se fit sans moi, le temps que je mette au point la stratégie qui me paraissait la plus adaptée à la situation, mais je sentais bien le regard perçant de l'homme aux cheveux poivre et sel. De ce que j'avais pu voir des discussions du Grand Conseil, j'avais de bonnes raisons de penser qu'il était le membre humain le plus intelligent de l'assemblée.

Il n'avait pas besoin de moi pour prendre ce genre de décisions. C'était un test de sa part.

— Pour l'heure, les quais font bloc et ne laissent plus rien passer, exception faite de médicaments que nous avons réussi à récupérer après des négociations. Certains sont armés et ils ont des réclamations assez claires. Ils semblent avoir eu un soutien financier non négligeable de la part de civils, même s'il est difficile de savoir d'où ils proviennent au juste, résuma le Colonel Giraud. Le blocus peut donc durer un moment, avec les conséquences que nous vous avons exposées. Laisser pourrir le conflit ferait jouer l'opinion publique en notre faveur, du fait des conséquences désastreuses pour les civils, mais dans le contexte de Sécession, nous craignons que cela affaiblisse l'autorité de Bradley à Central-City, ce qui nous paraît dangereux.

— Et lancer une attaque armée sur ces civils nous donnerait une très mauvaise presse dans la capitale, même en surveillant étroitement les médias, compléta le lieutenant-colonel Gantz. Nous sommes donc dans une impasse.

— La situation nous dépasse, Général Klemens, reprit le Colonel. Plutôt que de prendre des décisions politiques qui ne sont pas de notre ressort, nous avons préféré prendre conseil chez vous sur la direction à suivre.

— Hm… j'ai bien une opinion, mais… j'aimerais d'abord entendre celle du Général Mustang, ici présent.

Je sentis tous les regards se poser sur moi. À l'expression de Gantz et Giraud, ma réputation m'avait précédée.

— Si le but est d'asseoir l'autorité de Bradley avant tout, la solution logique est d'attaquer pour réprimer immédiatement toute rébellion. Si cette grève ponctuelle s'éternise, elle donnera aux rebelles des occasions d'échanger des informations, éventuellement des armes, et de s'organiser à nos dépens. Gantz ?

— Sauf votre respect, Général Mustang… en agissant comme ça, nous risquons un bain de sang, ce qui, à terme, donnera une image néfaste de l'Armée et risque de polariser davantage la population contre nous.

— Tout à fait. Lieutenant-Colonel Gantz, vous travaillez régulièrement au contact des journalistes, je me trompe ?

— Non mon Général.

Il semblait surpris que je le connaisse autrement que de nom, mais j'avais bachoté les organigrammes de l'Armée pour savoir ou frapper. Kramer tenait Gantz en haute estime, ce qui n'était pas rien. Il avait la réputation de préférer les issues pacifiques autant que possible, ce que Klemer l'autorisait apparemment à faire tant que cela ne contredisait pas les ordres du Grand Conseil. S'il pouvait être rallié à notre cause, avec ses connaissances dans les médias, il pourrait nous faciliter grandement les choses…

— Et dans ce contexte, vous n'avez pas songé à céder sur leurs revendications ?

— Mustang ! s'indigna le Général Derwent, qui travaillait sous les ordres directs de Klemens.

Celui-ci l'incita à se taire d'un geste et me regarda droit dans les yeux pour m'inciter à m'expliquer.

— Bien sûr, je ne parle pas de céder sur tous les points. Cela affaiblirait l'autorité de l'Armée et créerait un précédent qui encouragerait d'autres secteurs à en faire autant. Cela coûterait bien trop cher à l'État. Le but est de donner une illusion de victoire.

— Dites-nous en plus, Général Mustang.

— Par exemple, plutôt que de prendre les revendications dans leur ensemble, ce qui obligerait à revaloriser drastiquement les salaires et remanier toute l'organisation du métier avec leur demande de contrats au mois, nous pourrions nous concentrer sur l'événement à l'origine de leur grève et répondre spécifiquement à ce problème, avec des solutions mineures et moins coûteuses. Par exemple, proposer une prime de risque et mettre à disposition des gilets pare-balles pour les dockers travaillant de nuit.

— Cela aura quand même un coût.

— Tout à un coût, mais celui de cette mesure serait faible. Nous pouvons annoncer la mise en place de cette prime, puis réduire ensuite sa portée en imposant des conditions très spécifiques. Cela sera toujours moins cher que d'envoyer des soldats à l'assaut des dockers et devoir reverser des pensions de veuves de guerre pendant des années. Quant aux gilets pare-balles, nous avons des lots de gilets capitonnés qui ne sont plus utilisés depuis au moins trois ans à cause de leur protection limitée. J'ai d'ailleurs reçu une demande d'autorisation de destruction de ceux-ci récemment, car ils encombrent l'arsenal sans être aux normes. Ce serait l'occasion de s'en débarrasser tout en s'achetant une paix.

— Sauf votre respect, Général Mustang, fit Giraud d'un ton hésitant, mais c'est une miette par rapport aux revendications. Pensez-vous vraiment qu'ils s'en contenteraient ?

— Il est rare que l'Armée accepte de négocier avec les civils, ils pourront déjà s'en estimer heureux. Mais vous avez raison, si nous leur proposons ces mesures nous-mêmes, il y a peu de chances pour que cela suffise. En revanche… Si vous êtes prêt à ouvrir un troisième poste de dépenses pour cette affaire, je vous conseille d'identifier les têtes pensantes du mouvement et de leur proposer un pot-de-vin. Augmentez le salaire de quinze pour cent pour ces personnes précisément, à condition qu'ils se chargent de faire accepter les mesures eux-mêmes, et vous vous déchargez de ces problèmes.

Klemens s'autorisa un petit sifflement satisfait. Gantz, lui, me regardait d'un air horrifié, ce qui me confirma que je pouvais sûrement compter sur lui pour se rebeller contre le Grand Conseil, le moment venu.

— Et s'ils refusent, ou que cela ne suffit pas ? demanda Giraud, tâchant de rester neutre.

— Dans le contexte actuel, une augmentation de salaire est une offre qu'ils ne peuvent pas refuser. Et quand bien même… l'Armée aura proposé un compromis et ils l'auront refusé. Cela leur donnera un statut de privilégiés par rapport aux autres civils. Ceux-ci se retourneront sûrement si la situation s'éternise et leur coûte au quotidien. Certains dockers souhaiteront accepter notre offre et le mouvement s'affaiblira dans tous les cas. Il suffira de soigner le traitement médiatique, et, si nous en sommes quand même réduits à ordonner la montée à l'assaut du quartier des docks, nous pourrons arguer que c'est parce qu'ils ont refusé un dialogue censé. Une fois que nous aurons fait une offre, s'ils décident de s'entêter, ils auront le mauvais rôle auprès des civils.

Il y eut un long silence.

— Ça se tient, fit Giraud à mi-voix. Mais vous, Général Klemens, quelle est votre opinion ? Car c'est à vos ordres que je dois répondre.

— Eh bien… j'en étais arrivé à peu près aux mêmes conclusions. J'espère que vous avez pris des notes, car Mustang est bien plus rentré dans le détail que moi sur le sujet.

Je m'autorisai un petit sourire. J'avais répondu aux attentes de Klemens, qui me lâcha un regard presque complice.

Il n'avait sans doute pas réalisé que mon plan était en soi un sabotage.

Je n'avais jamais navigué directement dans le milieu des dockers, mais j'avais parlé à assez de civils pour savoir qu'une telle proposition, et en particulier l'utilisation de pots-de-vin, n'avait aucune chance d'aboutir. Les dockers avaient des statuts trop instables et une vie trop difficile pour s'en sortir sans être une communauté soudée contre l'adversité. Et, en l'occurrence, ces derniers temps, l'adversité, c'était avant tout l'Armée.

À l'image des autres Généraux du Grand Conseil, Klemens était tellement riche, méprisant envers ceux qui avaient un statut moindre que le sien et convaincu que les pots-de-vin étaient un outil politique correct qu'il n'avait même pas conscience que cette stratégie avait toutes les chances de pousser les dockers à faire bloc et à s'opposer à l'Armée avec une rage renouvelée. Et qu'ils n'hésiteraient pas un instant à diffuser ces méthodes douteuses si elles étaient employées.

Mais Klemens avait validé le plan, et une fois l'échec venu, ce serait sa responsabilité, et pas la mienne.

Si j'étais encore là à ce moment-là.

La fin de la réunion fut consacrée aux questions techniques : le budget alloué à ces manœuvres et la répartition entre primes et pots-de-vin, ainsi que la logistique à mettre en place autour des gilets pare-balles.

Ce petit point était particulièrement satisfaisant : même s'ils étaient lourds à porter et considérés comme vétustes, ces gilets restaient efficaces. Nul doute que s'ils tombaient entre leurs mains, les dockers sauraient en tirer parti.

Je pris part aux décisions, laissant la place à d'autres quand c'était nécessaire, mais maintenant que mon pari était pris, je ne pouvais plus m'empêcher de penser à un autre défi, celui d'assister un adolescent blond aux mains noires dans sa compréhension du plan de Dante. Je ne voulais pas négliger les dockers, parce que chaque détail comptait, mais ils me paraissaient tout de même moins importants.

Quand la réunion prit fin, Gantz vint à ma rencontre avec une mine inquiète.

— Vous pensez vraiment que c'est le meilleur choix ? J'ai peur que les tensions ne fassent qu'augmenter si les choses ne se passent pas exactement comme vous le dites.

— Croyez-moi, lui dis-je en posant la main sur son épaule, mon seul but est d'éviter un massacre inutile. Peu importe les moyens, tant que cela permet de protéger le pays et les civils.

Je plantai mes yeux dans les siens et il se figea. Je savais qu'il ne s'attendait pas à ce que je tienne ces propos après le cynisme dont je venais de faire preuve, mais c'était un risque que j'étais prêt à prendre. Peut-être qu'il s'en souviendrait et me rangerait dans le clan des alliés potentiels le jour où l'autorité de Bradley serait menacée.

Ou alors, il verrait au moi un manipulateur particulièrement dangereux.

Je repartis, emboitant le pas de Klemens.

— Je vois que vous avez compris comment on faisait de la politique, fit le Général d'un ton entendu une fois que nous étions seuls dans le couloir.

— J'ai appris des meilleurs, répondis-je avec un sourire en coin.

— Recycler des gilets pare-balles pour se racheter une loyauté auprès de ces gueux, c'est une idée brillante. Je ne regrette pas de vous avoir convoqué à cette réunion.

— J'espère avoir fait du bon travail… après tout, je n'appartiens pas à cette branche de l'Armée, vos subordonnés avaient des raisons de s'interroger sur ma présence.

— Ne vous inquiétez pas… Passé un certain grade, on peut se permettre de dire n'importe quoi à n'importe qui, répondit Klemens d'un ton léger.

J'espère que vous découvrirez bientôt à quel point cette information est fausse.

— Que diriez-vous de déguster un petit Brandy à mon bureau, en remerciement pour votre aide ?

Il me fallut presque me mordre la langue pour ne pas accepter, mais je m'étais promis d'arrêter de boire suite à l'arrivée du Fullmetal chez moi.

Ou du moins de trop boire. Ma mise en examen et mes hospitalisations me l'avaient fait comprendre à la dure : je ne pouvais pas espérer devenir sobre du jour au lendemain sans conséquences. Je ne pouvais pas me permettre que mon corps me le fasse payer par des crises de tremblement ou pire encore. Alors, je me bornais à boire le traditionnel verre de rouge servi aux officiers, autant pour éviter un sevrage trop brutal qu'un changement de comportement suspect.

Cet équilibre était fragile et ma perspective de céder à la tentation était forte, mais celle de fuir les intrigues du QG pour retrouver le petit blond qui se trouvait chez moi l'était plus encore.

— Je vous remercie pour l'invitation, mais je crains de devoir décliner.

— Vous êtes sûr ? J'ai quelques belles bouteilles en réserve, et j'ai entendu dire que vous étiez un connaisseur.

— Je regrette. Pour tout vous avouer, je dors assez mal ces derniers temps… Je pense que je vais plutôt rentrer et prendre du repos.

— Oh… voilà qui est dommage, soupira Klemens. J'aurais été ravi d'en apprendre davantage sur vous.

— Une prochaine fois ? La vie n'est pas finie.

— En effet… Passez une bonne soirée, Général Mustang.

Le sourire de Klemens me laissa une drôle d'impression tandis que je traversais les couloirs du QG en direction de la sortie. Malgré mes maux de crâne, j'étais plutôt satisfait du bilan de tout ce que j'avais accompli aujourd'hui — entre autres, avoir complété le dossier à l'encre sympathique que j'avais préparé à l'intention de Lewis et confié à Shieska. Elle avait pour instruction de le transmettre au seul haut gradé en qui j'avais encore confiance, le jour où je disparaîtrai de la circulation.

Pour une fois, j'avais le sentiment d'avoir fait à peu près tout ce que j'avais à faire. Bien sûr, je pouvais mettre d'autres choses en place, mais les objectifs que je m'étais fixés — révéler la nature du grand conseil à Lewis, récupérer l'équipement nécessaire pour mettre en place la radio pirate et donner une multitude de petites décisions dont je savais qu'elles allaient affaiblir l'Armée — étaient accomplis ou en bonne voie. On aurait presque pu dire que c'était une bonne journée.

Deux voitures banalisées étaient garées dans ma rue, inoccupées. Je le notai mentalement sans m'attarder sur ce détail. Cela faisait longtemps que j'avais repéré que des militaires surveillaient mon appartement. J'arrivai au pas de ma porte, constatai que l'allumette que j'y avais coincée gisait au sol et supposai qu'Edward était sorti en son absence. Tant qu'il ne se faisait pas repérer, je n'avais rien à redire. Puis j'enfonçai la clé dans la serrure et la porte s'ouvrit à cette simple poussée, révélant qu'elle avait été forcée et que mon appartement avait été saccagé. À cette vue, mon cœur se décrocha de ma poitrine pour s'écraser à mes pieds.

Edward.

Je restai figé sur le seuil, détaillant le triste panorama qui s'offrait à moi, tiraillé entre la panique pure et une tentative d'analyse.

Tout ce que j'avais laissé sur la table comme livres et notes avait disparu, une de mes chaises était en miettes, ma commode était explosée… mais tout cela n'était rien à côté du trou béant qui restait au milieu de mon salon. Il y avait eu un combat, et il avait dû être violent si j'en croyais la mare de sang dans laquelle baignaient des éclats de verre.

Sortant de mon état de choc, je me précipitai dans l'appartement, cherchant Edward dans toutes les pièces tout en devinant déjà que c'était vain. Il avait laissé en plan les habits avec lesquels il était arrivé, la boite de verre et les couverts de son repas dans la salle de bain; ses chaussures étaient toujours à l'entrée — j'avais failli le prendre les pieds dedans — mais mis à part ça, il ne restait aucune trace de l'adolescent ni des livres et de nos recherches communes.

— Fullmetal ? FULLMETAL !

Ma voix déraillait, je savais que j'étais toujours sur écoute, mais vu la situation, je m'en foutais complètement. Je savais que ma position dans le Grand Conseil et dans l'Armée en général était réduite à néant du simple fait que quelqu'un soit venu en mon absence et ai découvert le Fullmetal chez moi. Je marchai à grands pas, sillonnant l'appartement dans l'espoir de démêler ce qui s'était passé, et ne trouvai Edward nulle part.

Il n'était plus là.

Edward n'était plus là.

Il s'était fait attaquer pendant que je participais à ce simulacre de réunion.

Il avait disparu et nos recherches avec lui.

Quoi qu'il ait pu découvrir aujourd'hui, je n'avais plus aucun moyen de le savoir.

Refusant de céder à la panique, j'analysai les lieux essayant de trouver des indices qui me permettraient de comprendre ce qui s'était passé en mon absence et de faire le meilleur choix.

Le trou au milieu du parquet avait été fait par Alchimie, les aberrations étaient larges et couvertes de sang. Ma commode avait subi une transmutation grossière, des tentacules de bois brisées en échappaient.

La découverte d'une deuxième mare de sang derrière mon canapé acheva de me glacer.

Edward n'était pas du genre à trucider des gens sans état d'âme, il restait donc deux hypothèses, qui pouvaient se cumuler : il avait sûrement été attaqué par un ou plusieurs Homonculus, et ce sang pouvait être le sien.

Imaginer l'adolescent, inconscient ou mort, gisant au milieu de ces giclées rouges, acheva de m'horrifier. Comme toujours quand j'affrontai une réalité trop dure pour moi, une autre émotion prit le relais : la colère. Je m'immobilisai au milieu du salon, plantant mon regard dans le vide comme si je pouvais voir ceux à qui je m'adressai, puis énonçai d'une voix forte, faussement calme.

— Je sais que je suis sous écoute. Vous savez ce qui s'est passé chez moi et vous n'avez rien fait pour l'empêcher… Vous allez avoir des comptes à rendre. Je vous préviens, je suis armé.

Je sortis dans le couloir, fumant de colère, puis traversai celui-ci. J'avais déjà de gros soupçons sur l'emplacement du poste d'écoute pour deux raisons très simples : c'était le seul dont je n'avais jamais croisé les voisins, et la vieille dame qui avait pris soin du pigeon voyageur m'avait parlé plus d'une fois des «gentils militaires» qui y habitaient en colocation. C'est sans la moindre hésitation que je tambourinai à la porte, puis tentai de l'ouvrir de force avant de régler le problème du verrou en tirant une balle dedans.

J'entrai, mon arme en joue, mon gant sur l'autre main, puis donnai un coup de pied dans la porte du salon qui s'ouvrit en claquant, m'attendant à une nuée de balles qui ne vinrent pas.

Ils ont reçu l'ordre de ne pas ouvrir le feu ?

J'adoptai cette hypothèse et entrai dans la pièce, trouvant exactement ce à quoi je m'attendais : une console d'écoute, beaucoup trop de tasses vides et un trio de militaires qui me regardèrent d'un air terrifié. Tous trois avaient dégainé leur arme pour me mettre en joue, mais ne semblaient absolument pas préparés à tirer sur un Général de Division, encore moins le Flame Alchemist. Prêt à claquer des doigts avec la main qui ne braquait pas mon arme vers le plus haut gradé, un simple Lieutenant, je lui adressai mon regard le plus noir.

— Expliquez-moi pourquoi l'appartement d'un Général de Division a été mis sous écoute, fis-je d'une voix grondante.

— Vous êtes soupçonné de haute trahison et de complicité avec le Fullmetal Alchemist, répondit le Lieutenant en me fixant droit dans les yeux malgré ses tremblements. Vous venez de vous trahir vous-même en l'appelant dans votre propre appartement.

Je poussai un soupir agacé.

— Vous en êtes encore là ? Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je suis en colère et armé. J'ai tué suffisamment de gens à Ishbal pour ne pas avoir de scrupules pour en faire autant avec vous. Alors, gagnez du temps à tout le monde, restez en vie et faites-moi écouter les bandes.

— Vous n'apprendrez rien de plus. Nous avons reçu l'ordre de mettre en pause l'enregistrement pendant plus d'une demi-heure.

J'allais les tuer. Ils durent le sentir quand ils me virent le mordre l'intérieur de la joue pour me forcer à revenir au calme. Je ne pouvais pas tuer la seule source d'information que j'avais à disposition pour retrouver Edward.

— Et vous ne vous êtes pas demandé pourquoi ? Vu l'état de mon appartement, vous avez sûrement entendu quelque chose. Mmh ? Vous êtes de bons soldats, mais la curiosité a dû être forte… Aucun de vous n'a eu la curiosité d'écouter ce qui se passait ?

Le plus vieux des trois tiqua et je braquai mon arme vers lui.

— Vous ! Qu'est-ce que vous avez entendu ?

Le duel de regard ne dura pas longtemps; l'homme avait sans doute senti que je n'aurais aucun scrupule à tirer.

— Je me suis mis à écouter quand on a entendu des bruits de combats. Il y avait au moins deux personnes, le Fullmetal Alchemist et une personne qu'il semblait connaître et qu'il appelait Envy.

— Comment pouvez-vous être sûr qu'il s'agissait bien du Fullmetal ? fis-je remarquer en resserrant mon arme.

— L'autre a hurlé «Fullmetal» quand il a pris la fuite.

Il s'est enfui… pensai-je en réprimant un soupir de soulagement.

— C'est un bon argument, en effet. Vous dites que le Fullmetal s'est échappé ?

— A priori, oui.

Je laissai passer un silence, me sentant me liquéfier de soulagement sans m'autoriser à le laisser voir à ceux qui me faisaient face. Je ne devais pas me montrer trop humain, ou ils cesseraient de me craindre. Et je ne devais pas relâcher la pression : rien ne me disait qu'ils n'étaient pas en train de me mentir pour me faire agir selon leurs plans.

— Qu'allez-vous faire de nous ?

— À vous de voir…

— Si vous nous tuez, nos supérieurs ouvriront une enquête contre vous et vous vous ferez arrêter ! s'exclama le plus jeune, oreilles rondes et visage blême.

— Vos supérieurs ont déjà ouvert une enquête contre moi, et bon courage pour m'arrêter, fis-je avec un sourire sardonique.

Plutôt mourir que de me laisser emprisonner.

— Mais je n'ai aucun intérêt à vous tuer, ajoutai-je. À moins que vous m'y obligiez. Maintenant, jetez vos armes.

— Nous sommes à trois contre un.

— Et le «un» est le Flame Alchemist, rappelai-je en levant ma main gauche, prêt à claquer des doigts. Vous connaissez ma réputation, vous savez que vous n'avez aucune chance. Ne soyez pas idiots.

L'argument fit autorité et les trois hommes lâchèrent leur arme, puis les lancèrent à leurs pieds, blêmes.

— Vous, là. Menottez vos collègues ensemble au radiateur.

Le Lieutenant, qui semblait avoir senti le changement dans ma voix après la nouvelle qu'Edward s'était enfui, obtempéra à gestes lents.

Je rajustai ma prise sur mon arme, tout en guettant des bruits dans le couloir. Je pouvais toujours me frayer un chemin en brûlant tout sur mon passage en cas de renforts, mais je n'avais pas envie de saccager mon propre immeuble si je pouvais l'éviter.

— À votre tour, ajoutai-je en m'approchant de lui.

L'homme entre deux âges avait une expression de colère mêlée de soumission tandis que je l'attachai. C'était le regard qu'un chien aurait levé vers un maître qui le bat.

— Vous êtes donc de mèche avec ce terroriste…

— Si ça soulage votre conscience de dire que le Fullmetal est un terroriste, continuez, fis-je d'un ton froid, mais dépourvu de colère. Mais sachez qu'il n'a tué que deux personnes dans sa vie : un tueur en série et une personne qui tentait de faire exploser le passage Floriane. Bradley, lui, a le sang de milliers d'innocents sur les mains. Vous allez avoir le temps de réfléchir, alors je vous laisse avec cette question : qui souhaitez-vous réellement défendre ? Un gamin qui fait tout pour aider son prochain, ou un dictateur qui ordonne des génocides ?

Je me relevai et repartis sans un regard en arrière. Je ne savais pas si l'argument aurait le moindre poids chez ces militaires, mais ça me défoulait de le dire et c'était un soulagement de ne plus avoir à cacher mon allégeance. Après avoir vérifié que la voie était libre, je traversai le couloir à pas vif et entendis le téléphone sonner chez moi. Perdant toute prudence à l'idée qu'il s'agisse d'Edward cherchant à me contacter, je me précipitai pour entrer dans l'appartement et décrocher avant qu'il soit trop tard.

— Allô ?

C'était sans doute une mauvaise idée de répondre, mais mes réflexes avaient pris le dessus.

— Mustang !

Sa voix familière s'étranglant de soulagement posa un poids sur ma poitrine, douloureux et agréable à la fois.

— J'ai essayé de vous joindre au QG, mais impossible de vous avoir, j'ai cru que…

— Fullmetal ! Tu as laissé un sacré bordel en partant, je ne te remercie pas !

Le soulagement d'entendre sa voix laissait éclater un peu de ma colère, mais il ne le prit pas mal pour un sou, comme sa réponse le prouva.

— Peut-être, mais pour une fois, je me suis bien occupé de la paperasse.

Cette fois, je m'autorisai un soupir de soulagement. Le témoignage des soldats m'avait donné l'espoir qu'il soit parti, mais j'avais craint qu'il ait tout laissé derrière lui et qu'Envy ait fait main basse sur nos recherches.

Et vous ? Vous avez les menottes.

— Pas encore. Mais ça ne va pas durer.

— Vous pensez avoir besoin d'aide ?

— Ne me sous-estime pas, nabot.

— Hé !

Sa réaction m'amena un sourire nerveux. J'étais soulagé et j'avais paradoxalement envie de l'engueuler pour ça… Mais je me méfiais tout de même. Une petite voix me rappelait qu'au fond, Envy aurait pu le contrefaire. Et qu'il pouvait se dire la même chose de son côté. Sans compter que nous étions sous écoute. Il fallait être attentif au moindre élément suspect et ne pas trop en dire pour ne pas donner trop d'indications à l'ennemi.

— Tu vas retourner le voir ? demandai-je.

— Pas sans vous.

Ça va pas de dire des trucs pareils ? le maudis-je intérieurement en ayant tout à coup un peu de mal à respirer.

— Par devant, je te rejoindrai là-bas.

— Je ne suis pas dans le bon coin pour le moment, et je préfèrerais qu'on se retrouve avant.

— Où ?

— Vous vous souvenez de notre premier baiser ?

Je me figeai, la scène m'explosant au visage comme si c'était arrivé la veille. Je ne m'attendais pas à ce qu'il s'autorise à ressortir ce tabou à un moment pareil… mais passé le choc que faisait ressurgir se souvenir, je m'autorisai un sourire.

C'était malin.

La ligne était toujours sous écoute — plus que jamais sans doute — mais nous savions sans concertation que c'était une information que personne d'autre ne connaissait. Le sujet était déjà tabou entre nous, alors pour que Envy arrive à nous arracher cette information…

— N'en dis pas plus. Je m'évade et j'arrive.

— OK. Bougez-vous.

Je raccrochai le téléphone, le cœur battant. Combien de temps me restait-il avant que l'Armée vienne me cueillir ? Comment leur échapper, les semer et retrouver le Fullmetal au point de rendez-vous ?

Je n'avais que quelques minutes pour préparer mon plan. Ils étaient sans doute déjà en train de refermer leur piège sur moi.

Mais ça allait suffire.

Je n'avais pas d'autre option.


Provoquer un début d'incendie dans mon immeuble pour faire diversion était sans doute un peu extrême, mais cela eut le mérite de semer la déroute auprès les militaires venus m'arrêter. Je ne me sentais pas tellement coupable : il y avait l'Armée sur place, je ne doutais pas que l'évacuation avait été rapide que la veille voisine et les militaires menottés en avaient réchappé sans dommages. Prendre ma voiture et forcer le barrage que l'Armée commençait à installer dans ma rue avait été plus sportif. L'affaire risquait de me coûter cher en carrosserie si je réchappais à tout ça, mais c'était le prix de la liberté et je n'avais aucun regret.

Je savais qu'une voiture à l'aile froissée et couverte d'impacts de balles n'allait pas passer inaperçue, mais j'avais un plan pour ça. Je louvoyais dans les rues de mon quartier sans respecter plus que ça le Code de la route avant de longer les quais et m'engouffrer dans une petite rue, sachant que j'allais retrouver ce dont j'avais besoin. J'entendis résonner les sirènes des voitures de l'Armée.

Merde. Il ne me reste plus beaucoup de temps.

J'écrasai mon klaxon, faisant sursauter le petit groupe de personnes mal sapées qui s'étaient posées pour fumer à l'arrière d'un bar à la réputation sulfureuse. L'un de ceux qui me tournaient le dos se retourna, me fixant avec un air éberlué. Je baissai la vitre en arrivant à sa hauteur.

— Fran, j'ai du boulot pour toi !

— Sauf votre respect, Mustang, la dernière fois que je vous ai filé un coup de main, on m'a tabassé et laissé pour mort dans une ruelle sombre… Je veux plus de vos jobs, ça va encore être un plan de merde.

Il avait dit ces derniers mots en posant les yeux vers les impacts de balles qu'il y avait sur ma voiture. Je m'attendais à cette réaction et sortis de ma poche de manteau une liasse de billets particulièrement épaisse. L'homme ouvrit de grands yeux, scruta alternativement l'argent et mon visage, puis poussa un soupir excédé.

— Vous faites chier !

— Monte ! Je t'explique en route.

— Dans quelle merde vous vous êtes fourré encore ?

— Oh, tu n'imagines pas, fis-je d'un ton léger en redémarrant. Déshabille-toi et enfile l'uniforme qui est dans le sac à tes pieds.

Ça ne me ressemblait pas, mais face à la folie de la situation, peut-être que la meilleure chose était d'en rire. Fran renonça à avoir plus d'explications et obtempéra avec un soupir las, pendant que je traversai le pont menant vers la vieille ville. Je repris.

— Pour résumer : je suis en cavale, et j'ai besoin de ton aide pour esquiver mes anciens collègues.

— EN CAVALE ? ! Bordel vous avez fait quoi ? ! Laissez-moi descendre, je veux pas être embarqué là-dedans !

— Je vais faire mieux et te laisser ma voiture, répondis-je avec un large coup de volant. Roule devant toi tant que tu peux. Ils n'ont visiblement pas le droit de me tuer, donc tu ne devrais pas te faire tirer dessus.

— Et les impacts de balles sur la voiture, c'est quoi ? ! s'étrangla-t-il en se raccrochant au siège.

— Il n'y en a pas sur le pare-brise. Ils visent les roues. Une fois qu'ils t'auront bloqué, tu pourras te rendre sans résister et expliquer ce qui s'est passé.

— Oh, et aller en taule ? Merci bien ! Je savais que j'aurais pas dû accepter… J'imagine que c'est trop tard maintenant que j'ai embarqué avec vous ?

— Désolé… je sais que je te mets dans la merde, mais c'est pour la bonne cause. Dis-toi que tu seras nourri et logé !

Fran me lança un regard en biais, me jugeant tout en boutonnant ma veste d'uniforme. Le son des sirènes se rapprochait. Il n'y avait plus beaucoup de temps.

— Je pensais pas que vous étiez un ripou… Vous avez fait quoi pour être recherché par vos potes ?

— C'est justement parce que je ne suis pas ripou que je suis recherché. Mais si je t'en dis plus, là, tu seras vraiment en danger.

— Oh. Fermez-là alors, vous me filez assez d'emmerdes comme ça.

Je m'arrêtai au stop d'une ruelle pour sortir, lui faisant signe de prendre ma place, puis m'assis sur le siège passager en déboutonnant déjà mon propre uniforme.

— Tourne à gauche. Puis prends la troisième à droite.

— Vous allez où ?

— Je connais un bon endroit où disparaître, répondis-je en enfilant le pantalon de Fran.

Il était pelé et d'une propreté douteuse, mais c'était exactement ce qui me fallait. Son gilet et son manteau étaient à l'avenant, il ne valait mieux pas en renifler les entournures.

— Je te prends ton galure. Tu t'en rachèteras un neuf quand tu sortiras de garde à vue.

— Bordel, je vous connaissais pas comme ça… lâcha mon complice incrédule. Vous êtes vraiment Général ?

— Plus que jamais, répondis-je avec un large sourire. Tout droit.

La situation était chaotique, mais cela avait quelque chose de libérateur. Je n'avais plus de rôle à jouer, plus besoin de me soumettre à ces gens que je haïssais ni à passer mon temps à surveiller le moindre de mes faits et gestes. Maintenant que je fuyais tout ça, je me sentais libéré d'un tel poids que je me sentais pris par un enthousiasme sauvage.

J'étais vivant. Et maintenant que j'avais officiellement perdu ma place dans l'Armée, je n'avais plus besoin de faire semblant.

— Putaaain ils sont derrière, je les vois ! s'exclama Fran d'une voix qui montait dans les aigus.

— Tourne à droite. Maintenant !

— AAAAAAH ! hurla l'homme tout en tournant brutalement le volant.

— Lâche-moi à la porte bleue, côté gauche.

— Vous me paierez pour ça, grinça-t-il entre ses dents.

— Je t'ai déjà payé, rappelai-je en pointant la liasse de billets jetée à côté du frein à main. Profite bien de ma caisse, elle fait des pointes à 180 ! lançai-je d'un ton rieur en sortant de la voiture.

— Enfoiré !

— Merci, Fran.

Ma sincérité dans ces derniers mots l'interpella, mais je claquai la porte sans lui laisser le temps de répondre et commençai à traverser, jetant mon sac de voyage en toile sur mon épaule. La première voiture d'Armée tournait déjà à l'angle de la rue, et Fran redémarra sans demander son reste. J'entendis la sirène, les cris, alors que j'enfonçai la clé de l'entrée. J'avais fait louer cette chambre de bonne «au cas où» par Falman. Une balle ricocha sur la marche de pierre ou je me trouvais quelques instants auparavant, et la porte claqua derrière moi.

De là, j'allais pouvoir traverser la cour intérieure et rejoindre le portail qui donnait directement sur un parc. Entre ça et les sens interdits, ce quartier était un vrai cauchemar pour circuler. C'était parfait pour moi. Je traversai le parc à pas vif, mon plan des lignes de bus à la main. Le jour déclinait. Dans cette ambiance de crépuscule, la plupart des personnes présentes remballaient leurs affaires ou traversaient le parc pour aller d'un endroit à l'autre.

Il y avait un bus qui passait juste à l'entrée du parc et partait vers le sud de la ville, et je courus de toutes mes forces en le voyant arriver. J'attrapai de justesse la barre de la plate-forme arrière, déjà bondée. Une femme me foudroya du regard et je lui adressai un sourire d'excuse qui sembla la troubler assez pour désamorcer sa rancune. Puis je fouillai la poche extérieure de mon sac pour en tirer un ticket que je compostai. Après tout ce que j'avais fait, composter ce ticket n'avait aucun sens, mais j'en tirais une satisfaction inexplicable.

La soirée commençait et la circulation redevenait fluide après la sortie du travail. Je me penchai pour scruter la route devant moi, guettant les inévitables contrôles d'identité. Quand, dix stations plus loin, j'entrevis les uniformes caractéristiques à l'arrêt suivant, je n'hésitai pas et sautai du bus dès qu'il fut bloqué à un carrefour — non sans avoir relevé mon chapeau pour saluer la voisine de voyage que j'avais importunée.

Puis je traversai la route, louvoyant entre les voitures avant de sauter sur le trottoir d'un pas léger et de continuer ma route en trottinant. Je rejetai tout de même un coup d'œil sur mon plan pour ne pas perdre le fil, les oreilles aux aguets. Mon cœur battait la chamade, mais, sous l'effet de ce sentiment de libération et d'une bonne dose d'adrénaline, tout cela me semblait plutôt agréable.

Malgré tout, je savais que j'étais en danger, et ne traînai pas alors que je rejoignais le lieu de rendez-vous en marchant dans la zone ou friches et usines côtoyaient des champs et où quelques lotissements et immeubles avaient été construits récemment. Il n'y avait pas grand-chose à voir et je doutais qu'on vienne me chercher par ici. En tout cas, pas plus qu'ailleurs.

Enfin, j'arrivai à mon lieu de destination. Un simple passage à niveau au milieu d'une rue hétéroclite dans laquelle des maisons basses et anciennes fermes absorbées par la ville côtoyaient des garages ou des immeubles de trois ou quatre étages. Il faisait nuit le temps que j'y arrive, ce qui m'aida à rendre les lieux plus familiers. Je n'y étais venu qu'une fois, mais comment oublier ?

Le visage horrifié d'Angie après son premier baiser me revint comme un coup de poing. À l'époque, j'avais été tellement en colère… aujourd'hui, alors que je savais ce qui s'était joué réellement, je savais à quel point elle avait eu raison d'avoir ce regard. Parce que ça n'aurait pas dû arriver.

Et maintenant ? pensai-je en reprenant mon souffle.

J'avais marché bien plus longtemps et plus vite que ce dont j'avais l'habitude, ma poitrine me brûlait, ma salive s'était empâtée dans ma gorge et mes vêtements exhalaient une odeur de vieille sueur.

Et Edward n'était pas là.

Et merde…

Je me redressai, pantelant, confus, cherchant des yeux ou je devais aller après ça. La rue était rigoureusement déserte et s'il y avait quelque chose de plus à faire que me planter au milieu du carrefour, je ne savais pas de quoi il s'agissait.

Tout à coup, l'adrénaline retomba, laissant place à la fatigue, la douleur, la prise de conscience que j'avais laissé ma vie derrière moi sans hésiter, et la peur mêlée d'incertitude à l'idée qu'Edward ne se montre pas.

Et s'il ne venait pas ?

Combien de temps devais-je l'attendre ? S'était-il fait rattraper par les Homonculus ? Étais-je en train de tomber dans un piège ? S'il ne réapparaissait pas, allai-je devoir aller chez Knox et devoir faire face à Alphonse et lui dire que j'avais abandonné son frère ?

Les réverbères s'allumèrent alors que je faisais les cent pas, explorant les alentours du carrefour, puis un éclat au coin de l'œil attira mon attention. Je levai machinalement la tête dans sa direction d'où il venait et surpris un nouveau reflet lumineux venant d'une des fenêtres du dernier étage de l'immeuble d'en face. Puis encore un.

Du morse…

- - -. . -..

MONTEZ.

Edward…

Je lâchai un soupir aussi essoufflé que soulagé et traversai la rue pour trotter vers la porte, qui s'avéra ne pas être verrouillée. Puis je montai les marches quatre à quatre pour arriver au dernier étage, contemplant le couloir. Après m'être remémoré la disposition des fenêtres, je toquai à la seconde porte qui s'ouvrit doucement, révélant qu'elle était entrebâillée. L'appartement, presque vide du fait d'un déménagement, était plongé dans l'obscurité. La silhouette d'Edward se détachait en ombres chinoises devant la fenêtre, comme s'il était devenu une ombre. Puis il s'approcha de moi à pas vifs et la lumière du couloir tomba sur lui, révélant l'or de ses yeux et sa chevelure.

— Hé bien, Général, c'est quoi cette tenue ? J'ai failli ne pas vous reconnai —

Sa voix éclatante m'avait fait basculer. Je cédais à la vague de soulagement en le happant dans mes bras, le serrant — pas trop fort, même s'il fallait que je lutte pour cela. Il se figea, prit une petite inspiration, puis une seconde, bien plus profonde, alors qu'il nichait sa tête contre mon cou, m'arrachant un frisson. Je sentis tout son corps se détendre et se laisser aller contre moi, alors que ses mains se raccrochaient aux plis de mon manteau, et me perdis dans ce contact.

Il m'avait tellement manqué.

Je tremblai de tous mes membres, réalisant tout ce que j'avais failli perdre cet après-midi, beaucoup trop troublé par sa proximité pour l'adulte que j'étais censé être. Le cœur battant, je glissai les doigts dans sa nuque, là où naissait sa tresse, fourrant le nez contre ses cheveux, respirant à pleins poumons son odeur, me gavant de sa présence alors que mes lèvres s'égaraient déjà sur sa peau. Je n'étais plus capable de réfléchir, je savais juste que le toucher était la limite que je n'aurais pas dû franchir : après ça, je n'avais plus aucune maîtrise de mes actes.

Je ne voulais plus contrôler quoi que ce soit. Je ne voulais plus penser.

Je voulais juste le retrouver, avoir son corps contre le mien, sa bouche, sa peau, son odeur. Mes mains s'égaraient déjà alors que ses lèvres happaient les miennes, s'ouvrant sans pudeur et mettant mon corps en feu. Je reculai en l'attirant dans mon sillage, titubant presque pour repousser la porte d'un coup d'épaule. Elle claqua, nous plongeant dans la pénombre baignée par la lueur orangée des réverbères, et je m'abandonnai complètement, me laissant glisser au sol le long de la porte, son corps dans mes bras.

Il était là.

Elle était là.

Je perdis pied, plongeant corps et âme dans le soulagement qui m'inondait. Mon cœur tambourinait contre mes côtes, chaque battement martelant à nouveau un «je l'aime» qui s'accumulait dans un débordement pour lequel je n'étais pas fait.

Personne n'était fait pour ça.

Une douleur dans les dents me tira brutalement de mon état de transe. Je me redressai vivement, assimilant le fait que je m'étais cogné les dents contre l'automail de son épaule.

Et que cette épaule était dénuée.

Fullmetal.

La réalité me donna un coup de massue et je pris conscience de ce que j'étais en train de faire. En une fraction de seconde, je réalisai : son corps sur lequel je pesais, allongé de tout mon long, son souffle chaud et irrégulier, sa chemise déboutonnée, sa peau brûlante, ma main contre sa taille, sur sa poitrine, mon sexe déjà tendu, pressé contre le sien comme s'il pouvait déchirer les épaisseurs de tissu qui nous séparaient, dernier barrage avant la folie.

J'avais merdé.

Un gémissement s'échappa de ses lèvres ouvertes alors que je me sentais durcir bien malgré moi et que mon dos se couvrait d'une sueur froide. Mon sens moral venait de me rattraper, amenant avec lui ma culpabilité et un soupçon de peur en réalisant que je m'étais laissé déborder par mon désir à tel point que je n'étais pas sûr que j'aurais été capable de m'arrêter s'il l'avait demandé.

Cette idée, plus que tout le reste, m'horrifiait.

Je ne devais pas, je savais que je ne devais pas aller plus loin, même si je n'étais plus capable de formuler pourquoi. Pris dans des vapeurs de désir, je me forçai péniblement à me rappeler que c'était Edward, quinze ans, qui se trouvait en dessous de moi.

Qu'il avait déjà fait une fausse couche par ma faute.

Ce souvenir terrible parvint à me doucher assez pour m'empêcher de replonger contre son cou que j'avais envie de dévorer de baisers. À la place, je me redressai un peu plus, croisant son regard qui m'électrisa.

J'avais toujours trouvé ses yeux magnifiques, même quand je ne le reconnaissais pas. Aujourd'hui, ils l'étaient plus encore, débordant de toutes les émotions du monde avec une intensité que je ne pouvais pas appréhender.

Jamais de ma vie, je n'avais à ce point désiré quelqu'un.

Mais il ne fallait pas.

Il ne fallait pas, malgré ses lèvres chaudes, son regard de braise et l'abandon total de son corps sur le parquet, seins nus, la gorge offerte. Edward n'avait pas besoin de me dire qu'il me voulait, son corps tout entier le hurlait, jusqu'à la plus petite cellule.

Comment résister à une vision pareille ?

Je n'ai pas le droit.

Son souffle effleurait le mien, tandis qu'il cherchait mon regard, interrogateur, suppliant, presque. C'était une véritable torture. Je redevenais lucide, utilisant la moindre parcelle de bonne conscience et de volonté que je pouvais trouver en moi alors que son corps se cambrait légèrement contre le mien. Il était tout ce que je voulais, et pourtant, il fallait que je m'en arrache.

Nous restâmes quelques instants immobiles, alors que mon corps refusait de m'obéir pour se fondre encore un peu contre le sien, emporté par son propre élan, et que mon regard aimanté dans le sien laissait échapper ma détresse.

Je les voyais enfin. Angie et Edward, l'érotisme ingénu et la détermination brute, le masculin et le féminin, tout ce que j'aimais réuni dans une même personne prête à s'offrir totalement à moi.

Je n'avais pas le droit.

Une larme m'échappa pour tomber sur sa joue, arrachant un battement de cils réflexe à Edward et brisant le sort.

Je fermai les yeux pour ne plus me perdre dans les siens, serrai les dents et les poings pour me redresser, puis me relevai péniblement avec l'impression de me déchirer en deux.

Le froid était une morsure, et pourtant tout mon corps me brûlait. Je tremblais, mes jambes menaçaient de me trahir alors que je me levai, arpentai la pièce à pas mécaniques et me dirigeai vers la fenêtre pour regarder dehors, pour m'échapper un peu plus. La lumière orangée des réverbères était si laide comparée à l'or de l'adolescent.

L'adolescent.

Le Fullmetal Alchemist.

Même cette distance que j'essayais de maintenir avec son titre et son âge ne suffisait plus à nier que je l'aimais, lui, que je le désirais bien au-delà du raisonnable. Force était d'admettre que tout ce temps, ce n'était pas Angie que j'avais cherché, ou pas seulement. Ça allait contre mon éthique, contre ce que je pensais connaître de moi-même, et je n'aurais pas dû éprouver ce sentiment. Du tout. Pas pour une personne si jeune, pas pour lui. Pas pour un homme… si Edward pouvait encore être considéré comme un homme.

Je ne savais plus qui il était ni ce que j'étais moi-même pour le désirer, mais il me restait une certitude inébranlable : je n'étais pas digne de la personne en face de moi.

Je n'avais pas le droit de revenir sur le fil une nouvelle fois, de céder à mes pulsions, surtout pas après tout ce qu'il avait subi par ma faute. Peu importait à quel point son corps m'appelait, à quel point ses yeux me suppliaient, je ne devais pas céder. Je refusai de craquer une nouvelle fois; cela serait revenu à piller Edward sans rien lui donner en retour. Parce que je le savais : quel que soit l'amour qu'il pouvait éprouver pour moi, je ne valais rien, en réalité. J'étais trop vieux, trop haïssable, trop sombre, trop brisé. Je n'avais pas le droit de m'accaparer cette lumière que je craignais de noyer.

Mais bordel, c'était douloureux.

Je jetai un coup d'œil furtif à sa silhouette restée allongée, sa chemise ouverte sur sa poitrine prise par le ressac d'une respiration irrégulière. Il s'était peut-être écoulé une minute sans qu'il ne fasse le moindre geste, comme sous le choc. J'entendais son souffle tremblant, une respiration au bord des larmes et je me maudissais pour ce que j'avais fait.

Je n'aurais pas dû me laisser aller, je n'aurais pas dû l'embrasser alors que nous avions péniblement trouvé un équilibre, entre distance et piques. C'était déjà plus que ce que je méritais.

Comme d'habitude, je ruinais tout ce qui comptait vraiment pour moi.

Edward se rassit finalement, se passa une main tremblante sur son visage, puis referma sa chemise sur son cou d'un poing serré. Il poussa une longue expiration, leva vers moi un regard qui ricocha dès qu'il croisa le mien. Détournant les yeux en s'humectant machinalement les lèvres d'un coup de langue, il luttait pour reprendre une contenance, ignorant sans doute l'ampleur de sa beauté et l'érotisme latent de ce geste.

L'éclairage tamisé des réverbères suffisait pour que je n'en loupe pas une miette, hypnotisé malgré moi.

Mon cœur battait encore beaucoup trop vite, et se serrai mon poing contre la bouche en tournant la tête à mon tour. Mon coup de folie était passé, remplacé par une culpabilité sans fond. Je ne pouvais plus que regretter, autant d'avoir cédé que de ne pas l'avoir fait jusqu'au bout; je ne pouvais pas changer d'avis. Et tant pis si je n'avais pas fini de me sentir à l'étroit dans mes vêtements.

Le silence resta là encore un moment, lent, pesant, alors qu'Edward reboutonnait ses habits, puis prenait une nouvelle inspiration.

— Maintenant que vous êtes grillé, je pense que la meilleure chose à faire, c'est de rejoindre les autres. L'équipe de communication est avec Al, si on retrouve tout le monde, on pourra dresser un plan de bataille plus efficace. Sans compter qu'un troisième Alchimiste ne sera pas de trop pour comprendre le fonctionnement du cercle. Enfin… si on peut appeler ça un cercle.

Tout en se redressant, il avait parlé d'une voix lente, méticuleuse; comme s'il validait le moindre de ses mots dans son esprit avant de les prononcer. C'est avec au moins autant de précautions que je répondis.

— Tu l'as reconstitué ?

Il fouilla dans le sac à dos, posé contre les cartons d'un déménagement imminent, et me jeta un carnet que j'attrapai nerveusement.

— J'ai récupéré les pièces détachées pendant le combat avec Envy, il faudra recommencer le puzzle. Mais j'ai au moins eu le temps d'en esquisser les grandes lignes avant son arrivée. Dernière page. Voyez par vous-même.

Le ton était professionnel, comme si j'avais provoqué un chaos trop grand pour qu'il puisse l'analyser maintenant et qu'il se contentait de l'ignorer purement et simplement jusqu'à nouvel ordre.

Edward était passé à autre chose, ce qui était sans doute le plus sage dans le contexte. Je tâchai de l'imiter, rangeant tous ces sentiments que je n'étais pas prêt à affronter dans un recoin de mon esprit dans l'espoir de les enfermer à double tour en attendant un contexte moins risqué pour réfléchir aux conséquences de mes actes. J'ouvris le cahier et le levai pour capter un peu plus de lumière par la fenêtre, puis lâchai un petit juron inarticulé en découvrant en guise de cercle une lemniscate tapissée de lignes et de cercles internes.

— Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? J'ai jamais vu un cercle de transmutation de ce genre !

— C'est à peu près ce que je me suis dit… Je pense qu'on comprendra mieux en reprenant l'original pour décoder les formules, mais j'aimerais qu'Al soit là aussi. Il a eu un bon instinct sur cette affaire.

— Il faut le rejoindre chez Knox, donc.

— Oui. Et peut-être contacter toutes les personnes qui pourraient nous aider pour préparer une contre-attaque.

J'ouvris la bouche et restai figé. Il avait raison, évidemment : je l'avais presque oublié à force de forger mes plans dans mon coin et de contraindre ceux qu'ils impliquaient à agir comme je le voulais, mais il était plus efficace de travailler en équipe. J'avais tout intérêt à contacter Hayles, Havoc évidemment… et peut-être Heather, même si l'idée qu'elle et Edward se rencontrent me mettait prodigieusement mal à l'aise.

En même temps, je l'ai cherché…

— Vous avez une idée de la raison pour laquelle Envy est venu chez vous ? Il n'avait pas l'air de s'attendre à me trouver là et vu sa manière de parler, n'a pas entendu nos discussions… Ce qui veut dire que la salle de bain était effectivement sécurisée.

— On s'en tire pas trop mal alors… Je suppose qu'ils ont remarqué que mon comportement avait changé et qu'ils se sont dit que ça valait le coup de faire une fouille chez moi. Tu lui as dit quoi ?

— Pas grand-chose. Essentiellement, que j'avais reconstitué le cercle. De toute façon, il a pu le constater de ses yeux. Mais je n'ai rien laissé échapper d'autre. J'ai vite réalisé que ce n'était… ce n'était pas vous.

— Comment ? soufflai-je.

Je n'aurais pas dû poser cette question, mais j'étais curieux.

— Vous retirez vos chaussures en entrant chez vous. Et vous ne m'appelez pas Edward.

Ce n'est pas faute d'en avoir envie.

— Et… il n'avait pas votre odeur.

Edward avait piqué un fard à ces derniers mots, ce qui ne m'aida pas à rester concentrer sur l'essentiel.

— Quoique… Votre manteau, là, qu'est-ce qu'il pue ! ajouta-t-il avec un rire nerveux qui me fit autant de bien que de mal.

— Je l'ai piqué à un presque-clochard en échange d'une voiture et d'un gros billet.

— Vous avez fait QUOI ? ! Il va me falloir plus de contexte Général !

Je m'assis parmi les cartons et meubles démontés pour lui raconter plus en détail. Edward avait choisi ce point de chute après avoir sondé l'immeuble par Alchimie et senti que l'appartement était plus ou moins vide. Un calendrier posé sur la table avec les derniers objets qui traînaient indiquait que sa propriétaire travaillait ce soir jusqu'à 23h, ce qui nous laissait un peu de temps.

Je lui résumai mes dernières actions, sentant mes oreilles rougir en prenant conscience de la densité de conneries que j'avais accomplies au cours des dernières heures. Je supposai en mon for intérieur que l'acte de me jeter dans ses bras était dans la continuité de mon coup de folie, alors que je rejetais enfin l'Armée et les manoeuvres politiciennes. De son côté, Edward éluda son combat, disant juste qu'il avait rassemblé tous les livres avant de quitter l'appartement, et qu'il avait traversé les murs pour semer Envy le plus vite possible.

— Il doit y avoir des avis de recherche partout à l'heure qu'il est. Votre déguisement vous a peut-être permis d'arriver jusqu'ici, mais je crois qu'il va vous falloir autre chose pour que l'on puisse atteindre Al, Riza et compagnie sans se faire repérer.

— Et toi ? Tu es recherché aussi.

— Bah, ça fait six mois… je maîtrise ! Vous, par contre… c'est votre première fois, non ? taquina-t-il en m'inondant de son sourire franc.

— J'avoue que j'ai plus l'habitude de traîner chez des Généraux que dans les bas-fonds.

— Vous vous en tirez bien, avec votre veste qui sent le rance, se moqua-t-il. Mais je vous conseille de partir sur tout autre chose pour le prochain trajet.

— On dirait que tu as une idée en tête.

En réponse à ça, Edward se releva pour fouiller dans son précieux sac à dos pour en tirer une forme noire qu'il jeta sur mes genoux. Je la pris et la dépliai, découvrant une perruque coupée au carré. Je restai figé quelques secondes, me sentant outré en comprenant où il voulait en venir.

— Tu te moques de moi ?

— Je suis très sérieux. Comment vous croyez que je me suis débrouillé en cavale pendant tout ce temps ?

— Mais je ne suis pas une femme !

— Moi non plus, annonça Edward du tac au tac.

C'était faux, si on se se fiait qu'à son corps… mais il avait posé ces mots d'un ton qui ne souffrait aucune réplique et me rappelèrent que la question allait au-delà de son apparence physique. Je n'avais pas le droit de l'aimer, mais je devais au moins respecter ça.

— Je croyais que vous étiez prêt à tout pour renverser Bradley… Votre ego n'est quand même pas soluble dans le maquillage, si ?

L'adolescent se tenait debout, pieds nus, les mains plantées dans ses poches dans une posture un brin provocante, un sourire pétillant au visage. Comme si mon dérapage n'avait pas eu lieu, comme si je ne l'avais pas repoussé une nouvelle fois. Je n'étais pas dupe : il n'avait pas oublié et je l'avais blessé. Il m'en voulait sans doute. Seulement, il était passé à la suite, trop agile et léger pour moi, déjà prêt à affronter sa prochaine aventure.

— Tu veux te venger, c'est ça ? finis-je par lâcher.

— Non, c'est du pragmatisme. Même si j'avoue que j'ai hâte de voir ce que vous donnerez en femme fatale, ajouta-t-il d'un ton moqueur.

Je ne méritais pas ces sourires. Je ne méritais pas non plus son ton taquin, presque complice malgré son vouvoiement ni son rire qui illuminait tout. Mais il me les donnait quand même et à chacun d'eux, mon cœur se compressait un peu plus dans cet amour que je devais contenir.

Je ne le méritais pas.

Mais bon sang, qu'est-ce que je l'aimais.


Après avoir fermé les volets pour pouvoir allumer la lumière sans attirer l'attention, nous avions dressé un plan de bataille. La première étape était de contacter les autres. Je déléguai l'opération de trouver une cabine téléphonique à Edward, qui risquait moins de se faire repérer, et lui donnai les numéros de Havoc et Heather. Il avait récupéré sa perruque pour l'occasion et était parti en me chargeant de chercher des idées pour me travestir en attendant son retour. Une fois encore, il me donnait des ordres sans même s'en rendre compte… et je l'acceptais.

C'était la moindre des choses de le brosser dans le sens du poil après le dérapage désastreux que j'avais eu en le retrouvant. Passé l'horrible silence, il avait vite repris contenance et fait comme si de rien n'était, mais je me doutais qu'il n'en ruminait pas moins.

Qu'est-ce que je suis censé lui dire, en même temps ?

Puisque notre relation est impossible, ce serait encore pire de ma part d'être honnête à propos de ce que je ressens pour lui…

Je profitai de son absence pour prendre une douche rapide et me débarrasser de l'odeur de sueur rancie des vêtements pris à Fran. Seulement, il ne fallut pas longtemps pour que la pluie chaude tombant sur mon dos me hérisse en réveillant l'érotisme que j'avais essayé de chasser à coups de pieds de mon esprit. En quelques secondes à peine, je me retrouvai tendu comme un arc dans cette douche à carreaux roses, pris dans un dilemme sans issue valable.

Céder le terrain à mes fantasmes et me laisser aller à faire ce que je m'étais strictement interdit depuis que j'avais appris la vérité sur Angie, ou prendre le risque de voir mon désir ressurgir dans les moments les plus incontrôlables ?

L'excitation et la peur de mal agir par la suite firent plier ma volonté bien trop vite, et l'image de son corps dénudé, de ses lèvres, de ses yeux, explosa sous mes paupières sans que je le choisisse vraiment.

Comment résister ? Mon corps avait sa volonté propre et je me retrouvai là, gémissant, tremblant, presque, alors que je me laissai aller pour quelques secondes à imaginer tout ce que je m'interdisais de faire, son souffle sur ma peau, ses gémissements sous mes doigts, son sexe engloutissant le mien dans le désir délirant qui couvait entre nous.

Puis l'orgasme vint plus vite que l'orgueil masculin ne l'acceptait et je me retrouvai là, le souffle court et les mains sales, réalisant tout ce que la situation avait d'incongru et de scandaleux. Il n'aurait plus manqué que la propriétaire des lieux rentre chez elle en avance et me découvre à ce moment-là.

Un frisson d'horreur remonta le long de ma colonne vertébrale à cette idée et j'abrégeai la douche après avoir fini de me laver, puis renfilai mon uniforme au plus vite. Malgré une pointe persistante de dégoût envers moi-même, je me sentais plus détendu, comme toujours après le sexe. En retrouvant une respiration plus profonde et contrôlée, je me persuadais que j'avais bien fait : j'allais de nouveau être capable de regarder Edward en face sans me sentir au bord de la falaise, non ?

Non.

Bien sûr que non.

Je me passai les deux mains sur le visage avant de rabattre des cheveux en arrière avec un soupir désabusé. L'image de l'adolescent à mes pieds risquait de me hanter encore longtemps. Et je ne pouvais même plus me planquer derrière la fausse identité d'Angie : la personne que j'avais embrassée en arrivant dans la pièce, celle que je venais d'invoquer en me touchant, c'était Edward et je le savais parfaitement.

Ce n'était pas que son corps féminin qui m'attirait. C'était lui tout entier.

— Je suis pas dans la merde, moi…

Pour ne pas trop y penser, je me concentrai de nouveau sur les lieux et ce que j'avais apporté avec moi dans mon sac : outre les vêtements d'Edward que je lui avais rapportés, j'avais des sous-vêtements et une tenue de rechange, quelques boites de conserve, des couverts, un briquet, mon arme de service et des munitions, un appareil photo et deux enveloppes contenant une coquette somme en liquide, que j'avais mise de côté petit à petit en prévision de ce jour.

Rien qui ne nous serait très utile pour nous travestir.

Je crois qu'il va falloir qu'on se résolve à voler du matériel…

Je retournai dans la salle de bain et y trouvai par chance un vieux poudrier de blush, une palette fatiguée et un mascara séché. En fouillant dans la cuisine, je dénichai une bouteille d'huile et versai quelques gouttes pour lui redonner un coup de jeune, songeant qu'il y avait peu de chance pour qu'Edward connaisse cette technique.

Puis, après un coup d'œil à l'horloge qui annonçait 21h30, j'entrai dans la chambre, ouvrant la penderie pour découvrir quelques robes que la propriétaire comptait sans doute jeter dans le sac de toile qui traînait à côté le jour du départ. C'était un peu indécent de fouiller la vie de cette inconnue, mais il le fallait pour des raisons pratiques et malgré tout, j'éprouvais toujours une pointe de curiosité à essayer de lire entre les lignes de ce que les gens portaient, possédaient, de la manière dont ils organisaient leur maison et leur vie…

Je poussai les cintres un à un en cherchant quelque chose que je tolérerais de porter et m'arrêtai sur une robe rouge vif à la coupe épurée, qui me rappela Heather. Je m'arrêtai dessus à contrecœur. J'avais fait absolument n'importe quoi au cours des dernières heures, et pourtant, l'idée d'enfiler l'une de ces tenues me mettait mal à l'aise. Le faire en présence d'Edward pour qu'il l'ajuste à ma taille, encore plus.

Celui-ci revint quelques minutes plus tard, déjà travesti. C'était étrange de le voir accoutré ainsi, avec sa casquette souple vissée sur la tête, sa veste ouverte sur un décolleté que j'évitais soigneusement de regarder, les pans de sa jupe courte dansant sur ses cuisses laissant entrevoir la limite de ses bas, et les mollets couverts par ses chaussures qu'il avait transformées en bottes plus féminines.

Sa tenue donnait l'impression d'être à la fois complètement absurde et parfaitement naturelle.

— J'ai prévenu tout le monde, annonça-t-il. Y compris mon frère. Havoc était au Bigarré, il a entendu à la radio que vous étiez recherché pour haute trahison, complicité de terrorisme, incendie volontaire et mise en danger d'autrui… vous n'y êtes pas allés de main morte !

— Je suppose que je ne serai jamais Généralissime après ça, répondis-je avec un sourire léger qui ne cachait sans doute pas mes regrets.

J'aurais pu, j'aurais dû faire mieux… mais il y avait des actions qui remontaient à trop loin pour que j'aie pu en imaginer les conséquences actuelles. M'être précipité au chevet de Hugues après l'appel d'Edward était l'une d'elles, mais je ne pouvais pas dire que je le regrettais pour autant.

Sans aucun doute, je m'étais lourdé quelque part. Mais je n'avais pas d'autre solution que de suivre le chemin que je m'étais tracé malgré moi.

— Oh, une fois que nous aurons renversé Dante, Bradley et le Grand Conseil, vous serez un héros, fit Edward d'un ton négligent en fouillant dans les affaires que j'avais rassemblées.

— Tu as une vision tellement naïve de la politique, Fullmetal…

— Et je n'aime pas votre ton condescendant. Tenez, enfilez ma perruque pour la peine, fit-il en me la jetant. Et allez vous changer.

J'obtempérai à contrecœur, et revins en ayant enfilé un soutien-gorge rembourré à coup de chaussettes, la robe rouge et la perruque comme je le pouvais et revins dans la pièce avec la fermeture éclair remontée à demi seulement. Edward explosa de rire à la seconde où il me vit.

— Je savais que c'était une idée de merde, soupirai-je avec lassitude.

— Disons qu'il reste du travail, avoua l'adolescent en se tenant les côtes.

— Je vais te cramer.

— Vous n'allez quand même pas brûler deux bâtiments civils dans la même journée, Mustang, vous auriez mauvaise conscience, fit-il d'un ton vertueux en claquant des mains.

Il m'aida à ajuster la perruque, transmuta mes bottes de l'armée pour en faire des bottes à talon plus féminines, puis posa les mains sur mes omoplates pour en faire autant avec la robe et l'ajuster à ma taille. Enfin, il releva la fermeture, m'arrachant un interminable frisson.

J'étais déjà trop près de lui.

— Ah…

— Quoi ?

— Vous avez une marque, là.

Curieux, je partis vers la salle de bain pour jeter un œil au miroir, et sentis mon cœur s'arrêter en découvrant un suçon massif à la base de mon cou.

— Et merde…

— Vous avez l'air contrarié.

— C'est toi qui as fait ça, Fullmetal, répondis-je sèchement.

— … oh.

Il rougit en comprenant, puis détourna les yeux. Je pris une grande inspiration. Je devais au moins lui dire que ça ne devait pas arriver. Poser des limites explicitement, au lieu de rester muet à ce sujet. Même si c'était un scandale d'annoncer ça après avoir été celui qui s'était jeté sur lui.

— Vous pensez que ça passera si on le poudre ? fit-il pour éviter le sujet.

— … Il faudra bien. Sinon, on va compter sur le manteau pour cacher ça.

— Ou une écharpe.

Et je me changerai dès mon arrivée, me promis-je avant de me rappeler que c'était ce que je comptais faire de toute façon.

Edward profita d'être dans la salle de bain pour se mouiller les cheveux et, d'un coup de transmutation, se faire une permanente improvisée. Je retins un rire en voyant sa tête noyée sous les bouclettes.

— J'y suis peut-être allé un peu fort, admit-il en tirant sur ses mèches tirebouchonnées. Mais bon, je serai moins ridicule que vous quand même.

Je me retins de répliquer. Je savais qu'il devait beaucoup prendre sur lui pour supporter mon comportement froid et incohérent, je pouvais bien laisser passer quelques piques bien méritées.

— C'est cool que vous ayez trouvé autant de maquillage. Je compte sur vous pour nous métamorphoser.

— Tu es gonflé, Fullmetal… Qu'est-ce qui te fait croire que je saurai mieux maquiller que toi ?

— Croyez-moi Général, TOUT LE MONDE sait mieux se maquiller que moi, fit-il avec un rire léger et forcé à la fois. Je pense que les filles du Bigarré se souviennent encore de mon unique tentative.

— … Tu veux dire que pendant tout ce temps, tu ne te maquillais jamais toi-même ? lâchai-je, choqué par cette découverte.

— Non, c'était Roxane qui s'en chargeait en général. En même temps, j'avais aucune raison d'apprendre et j'ai aucun talent pour ça, ajouta-t-il en haussant les épaules, me tendant le maigre matériel que j'avais réussi à moissonner.

— Alors que moi, je suis censé savoir ?

— Vous êtes habitué à fréquenter des femmes et je suppose que vous ne pouvez pas faire pire que moi. Au pire, on ressemblera à des camions volés, mais tant qu'on arrive sains et saufs chez les autres, c'est tout ce qui compte.

— Tu as de la chance que j'ai des notions… grommelai-je.

— AHA ! J'en étais sûr ! s'exclama-t-il d'un ton victorieux.

— Tu fais chier, Fullmetal.

— À votre service, Général.

— Si tu es à mon service, viens là, que je me fasse la main. Je préfère me rater sur ta tronche que la mienne.

— Comme c'est aimable de votre part… Tenez, j'ai pris ça en rab, au cas où.

Il y avait quelque chose de provocant dans son regard quand il tira de sa poche le rouge à lèvres oublié par Heather, et je sus à ce moment-là qu'il avait décidé de faire exprès de me mettre mal à l'aise.

C'était de bonne guerre… Et c'était réussi.

Un regard doré, un sourire indéchiffrable, puis il ferma les yeux et s'immobilisa avec une expression neutre, prêt à être maquillé.

Comme s'il était encore devenu quelqu'un d'autre en un claquement de doigts.

J'eus un instant de flottement, luttant contre l'élan spontané qui me soufflait de l'embrasser de nouveau, puis me concentrai sur ma mission. Je tâchai de rester impassible alors que je le maquillais, mais j'étais bien obligé de toucher son visage et je ne pouvais pas ignorer que sa joue devenait brûlante sous mes doigts alors que je lui mettais du rouge à lèvres d'une main qui tremblait un peu trop.

S'il n'avait jamais été personne d'autre que le Fullmetal, j'aurais pu m'amuser de la situation, j'aurais peut-être même pu lui avouer que j'avais fait mes premiers pas de maquilleur avec mon amie d'enfance qui me servait de cobaye.

L'espace d'un instant me revirent les yeux doux de Mila, son sourire qui dévoilait l'écart entre ses dents de devant — un détail qui lui avait valu tant de moqueries, mais que j'avais toujours trouvé adorable — et l'or chaud de ses cheveux qui ondulait sur ses épaules…

C'était mon premier amour.

Ce souvenir faisait écho au geste que j'étais en train de faire et ce parallèle vertigineux m'effraya assez pour chasser ma libido.

Je ne voulais pas perdre Edward comme je l'avais perdue.

— Allez, on se contentera de ça, fis-je nerveusement après un dernier coup de mascara. Tu t'occupes de falsifier nos papiers d'identité pendant que je me maquille ?

— Eh, ça va, vous vous en tirez bien ! s'exclama-t-il en observant son reflet, agréablement surpris.

— Tant mieux. Le plus dur reste à faire, soupirai-je en contemplant mon propre reflet.

— Je vous fais confiance ! fit-il en s'éloignant.

Tu ne devrais pas…

Je me maquillai avec attention, baignant dans un sentiment d'étrangeté et mes souvenirs d'enfance et d'adolescence, lointains et étrangement réconfortants. Se maquiller soi-même était étrange, mais le geste lui-même restait familier, même après tout ce temps.

J'avais toujours été fasciné par ma mère et les autres filles quand elles se préparaient. Le maquillage qui façonnait leur visage, les chignons travaillés et les anglaises longeant leur gorge découverte, leurs poudres et leurs parfums… j'étais le spectateur privilégié de ce rituel secret et j'en avais appris les codes. Pas assez pour pouvoir m'en vanter, mais suffisamment pour réussir à biaiser un peu mon visage et agrandir mon regard.

Une fois mon travail terminé, je ne me reconnaissais plus dans la glace et pris ça comme un bon signe.

Est-ce ce qu'Edward avait ressenti ça quand il avait commencé à se travestir ?

Jamais je n'oserai lui poser une question aussi intime.

Je le rejoignis dans le séjour, pris par un sentiment de flottement, et le vit bien affairé.

— J'ai transmuté nos papiers d'identité, féminisé votre manteau — il ne devrait plus puer, je me suis occupé de ça aussi — et je vous ai bricolé une écharpe pour planquer votre marque et votre pomme d'Adam. Ah, et j'ai transformé votre sac en malle pour y mettre les livres, je me suis dit que ça serait plus cohérent pour un duo de femmes en voyage.

— Et le tien ?

— Sac à main ! s'exclama-t-il en se tournant pour dévoiler le sac qu'il avait déjà à l'épaule. Je crois qu'on est prêts à partir. Ah, et si, j'aimerais bien dédommager cette pauvre inconnue, vu qu'on lui a piqué des trucs… Vous avez de la monnaie ?

— Dans mon sac, justement, fis-je en enfilant le manteau qu'Edward avait rendu complètement méconnaissable.

— Oh, il y a de quoi faire, fit-il en découvrant les enveloppes. D'après vous, on met combien ?

— Deux cents cents ?

— Woah ! Vous êtes généreux !

— Entre ce qu'on lui prend et le fait qu'on est rentré chez elle par effraction, ça ne me paraît pas si cher payé.

— C'est vrai… fit-il en posant les billets sur la table. Heureusement que vous avez prévu large de votre côté, sinon, j'aurais dû refaire de la fausse monnaie.

— Comment ça, «refaire de la fausse monnaie» ? relevai-je avec méfiance.

L'adolescent se figea un instant avant de me fourrer la malle dans les mains avec son plus grand sourire.

— Allez, on sort avant qu'elle nous grille en rentrant chez elle, fit-il avec le ton d'un moniteur de camp de vacances voulant faire décoller au plus vite une bande de gamins dissipés.

— Fullmetaaaal ? grondai-je.

— Chuuut, votre voix est trop virile. Et à partir de maintenant je m'appelle… je m'appelle comment déjà ? fit-il en fouillant la poche de sa veste. Ah, Cunégonde.

— … Vu tes goûts en matière de prénoms, je prie pour que tu n'aies jamais d'enfants.

— Je vous emmerde, fit-il en verrouillant la porte derrière nous d'un coup d'Alchimie.

Puis Edward se retourna et, sans que j'y sois préparé, redevint tout à coup Angie. Quelque chose avait changé dans sa posture et une expression presque malicieuse venait d'apparaître. C'était presque infime, mais ça suffisait à m'empêcher d'utiliser le masculin comme je le faisais si naturellement jusque-là.

Je pris une inspiration discrète pour tâcher de reprendre contenance, tâchant d'ignorer l'affection spontanée que j'éprouvais pour cette autre version d'Edward.

— Donc. Cunégonde… comment ça, «refaire de la fausse monnaie» ? insistai-je.

— Je ne vois pas de quoi tu veux parler… Bernadette.

— Quoi ? Attends, quoi ? !

L'adolescente dévalait déjà les escaliers en riant alors que je ressortais ma propre carte d'identité de ma poche avec un juron.