Helloooow !

Qui dit "premier lundi du mois" dit "nouveau chapitre de Bras de fer". En tout cas, ce mois-ci... car comme je l'avais annoncé, je vais mettre cette histoire en hiatus le temps de reprendre un peu d'avance et de mieux voir comment boucler la partie 8, qui est pour l'instant à peine commencée.

D'ici-là, j'ai un programme assez dense : je suis toujours en plein préparatifs de la Y/con qui aura lieu les 9/10 novembre à Montreuil sur le stand "les Bulles d'Astate", et (vraiment, venez si vous pouvez, cette conv c'est le paradis des yaoistes ! Et j'adore papoter ;P)

Sinon, Effeuiller la Marguerite (une petite BD yuri) est partie à l'impression, et j'ai terminé les crayonnés de Closed Door, qui fait finalement 91 pages, parce que apparemment je sais pas compter. Du coup, même si je n'écris pas Bras de fer, j'ai le nez en plein dans le Royed (et je m'éclate sur ce projet !). Il me reste un mois pour tout encrer, mettre en page, imprimer et façonner... autant dire qu'octobre s'annonce costaud et que le Nanowrimo va sans doute passer à la trappe jusqu'à la convention...

D'ailleurs, pour ceux qui ne sont pas au courant : l'association Nanowrimo Paris a décidé de faire scission avec le groupe international pour des raisons éthiques. Ils se sont rebaptisés le CAFE littéraire, et lancent leur premier Mois des mots (Momo pour les intimes). Si vous avez envie de trouver des copains d'écriture pour novembre prochain (et plus si affinité), leur discord est là pour ça ! ^^

Ah et : on a dépassé les 600 reviews sur Bras de fer ! ! ! *\O/*

On remercie Juliette d'avoir aidé à passer le cap symbolique (j'en profite pour le faire là, je ne peux pas répondre à tes reviews en MP, mais elles ne m'en font pas moins plaisir.) Je le dis souvent, mais les retours sur mes histoires sont un sacré carburant ! Je ne serais jamais arrivée aussi loin dans l'écriture de cette monstrofic, si vous n'aviez pas été là, chapitre après chapitre. Alors : Merci. Je vous aime. :P Et j'essaie de revenir vite avec la partie 8, promis !

Je crois que j'ai tout dit... maintenant, j'arrête de vous embêter avec mes petites annonces et je vous laisse découvrir la suite.

Bonne lecture !


Chapitre 114 : L'Aube (Jean)

J'avais été tenté de me proposer pour conduire la camionnette du Bigarré à la place de Hayles, mais je m'étais vite rendu compte que j'étais bien trop nerveux pour me concentrer sur la conduite et qu'il valait mieux lui laisser cette tâche.

Pour une fois, les bouleversements étaient causés, dans l'ensemble, de bonnes nouvelles. Si la couverture de Mustang avait sauté de manière très peu discrète, lui et Edward avaient échappé aux griffes des Homonculus et de l'Armée sans dommages. Ils nous avaient donné rendez-vous dans la résidence secondaire de Knox et nous nous étions mis en route sans hésiter. Hayles m'avait appris au début du trajet qu'elle avait déjà servi de planque à Hawkeye après l'abominable plan d'exfiltration que Mustang lui avait pondu.

La nouvelle que Mustang était recherché par l'armée m'était tombé dessus alors que je passais saluer Lily-Rose dans les cuisines du Bigarré et que je l'avais découverte en train d'écouter la radio, mortifiée. Il était accusé de tous les maux, et avait apparemment incendié son immeuble pour pouvoir échapper à l'Armée et laissé derrière lui de nombreux blessés.

Cela aurait pu être un énième mensonge de l'armée, je le savais, mais en même temps, cela ne me paraissait pas si improbable que Mustang ait fait une chose pareille. Il n'avait pas eu le moindre scrupule à sacrifier ses amitiés dernièrement, alors son appartement…

Il a peut-être pété un câble…

J'avais eu du mal à savoir dans quelle mesure ce point était une mauvaise ou une bonne nouvelle. Mon ancien supérieur avait fait tant d'efforts pour se faire haïr de tous afin de gravir les échelons que j'avais du mal à savoir à quoi m'en tenir.

Plus égoïstement, j'étais inquiet pour moi: à présent que Mustang n'avait plus sa place privilégiée dans l'armée, je me sentais en danger, surtout après avoir eu le temps d'enquêter sur les monstruosités que Mingus, mon supérieur actuel, avait orchestrées. En savoir plus sur les agissements de l'Armée à Liore m'avait horrifié — et pourtant, j'avais été sur le front à Ishbal.

Je pensais à tout ça dans un monologue intérieur chaotique qui me rappelait que je n'étais vraiment pas fait pour être stratège, surtout quand la seule chose que je retenais vraiment de la situation, c'était que j'allais enfin revoir Roxane.

Ma rouquine était là-bas et je crois que moi aussi, j'aurais été prêt à cramer un immeuble sans hésiter s'il n'avait fallu faire que ça pour la retrouver.

Hayles se gara dans une rue miteuse et me tendit une cagoule en en enfilait une avant de sortir. Je l'accompagnai pour récupérer du matériel radio auprès de flics ripoux qui avaient plus l'air d'appartenir à la mafia qu'autre chose. Hayles m'impressionna par sa fermeté lors de la discussion un peu houleuse qui accompagnait cet échange alors que je me retrouvais les épaules alourdies de sacs et les bras encombrés de mallettes. Une fois aux portes du fourgon, elle m'avoua qu'elle en avait presque les jambes coupées.

—Ça ne s'est pas vu, rassurai-je. Tu m'as épaté là-dedans.

Hayles me lança un sourire en ouvrant la porte arrière, puis lâcha un glapissement de surprise en surprenant un mouvement à l'intérieur. Elle braqua sa lampe vers la source du bruit, ouvrit de grands yeux et poussa un soupir désespéré.

—Vous êtes… je sais même plus quoi dire.

—Qu'est-ce… qui est-ce? demandai-je en bafouillant, peinant à porter mon chargement.

—Rien de grave. C'est juste extrêmement agaçant, fit-elle d'un ton acide, manifestement adressé à la personne qui se trouvait là-dedans. Allez, on embarque, et je t'explique sur la route.

Elle jeta les sacs dans la camionnette avec un soupir, puis m'allégea de deux des nombreuses mallettes que je portais. Je posai les dernières moi-même et entrevis non pas une, mais deux petites silhouettes.

Des enfants?

—… Oh merde, fis-je en réalisant.

—Ouais, merde, grommela Hayles, perdant toute sa douceur habituelle.

Nous remontâmes à l'avant sans un mot de plus et Hayles redémarra le moteur avant de les réprimander.

—Rachel! Je suis sûre que c'est ton idée.

—Mais… Maïïï!

—Je n'arrive pas à croire que vous ayez pu faire quelque chose d'aussi stupide! Vous vous rendez compte d'à quel point vous nous mettez tous en danger ? C'est déjà énorme que vous ayez pu traverser le pays sans qu'il ne vous arrive malheur, et vous, vous trouvez encore moyen de vous fourrer dans le pétrin?! Est-ce qu'il vous reste ne serait-ce qu'un atome de bon sens dans vos petites caboches?

—Mais…

—On voulait juste revoir Roxaaane, fit Aliénor d'un ton honteux.

—Eh bien, vous ne la verrez pas ce soir. Je vous ramène!

—Maïïï! S'il te plaîîît!

Les deux gamines s'étaient exclamées dans le plus parfait ensemble, et leur ton était déchirant.

—Ce sera pas un endroit pour vous. C'est grave, ce qui se passe en se moment, vous vous rendez pas compte à quel point. C'est pas pour vous brimer, j'essaie de vous garder hors de danger. À peu près.

—Mais nous, on veut aider! s'exclama Rachel.

—Alors aidez-nous en arrêtant de faire n'importe quoi, bon sang!

C'était la première fois que je voyais Hayles sous ce jour. J'avais toujours cru qu'elle était d'une patience exemplaire, mais il semblait que les jeunes enfants irresponsables soient son tendon d'Achille, car en présence des deux fillettes qui squattaient le Cabaret Bigarré depuis dimanche dernier, elle se transformait en grande sœur excédée.

Pour ma part, j'avais de l'affection pour les deux orphelines au caractère bien trempé, et quelque part, de l'admiration. Certes, traverser le pays en pleine guerre de Sécession à douze ans pour retrouver leur grande sœur de cœur alors qu'elle est elle-même en cavale était une idée calamiteuse, mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles ne manquaient pas de courage. Et qu'elles devaient être plutôt débrouillardes, puisqu'elles étaient arrivées au Bigarré sans une égratignure.

—Hayles… je les comprends, tu sais. Moi aussi, j'ai envie de revoir Roxane, fis-je remarquer.

Hayles leva les yeux au ciel.

—Tu ne vas pas t'y mettre aussi!

—Et toi, tu dois avoir hâte de retrouver Hawkeye…

Je la vis rougir tandis qu'elle répondait d'un ton sévère.

—Bien sûr… mais je ne le fais pas sans raison, et je fais attention. D'ailleurs, tu vérifies toujours qu'on n'est pas suivis?

—Ah! Euh… bafouillai-je, pris en faute.

—Tu vois? On ne pourra pas se concentrer tant qu'on les aura dans les pattes!

—Hé! s'indigna Aliénor.

—Et elles, elles ne lâcheront pas l'affaire comme ça, fis-je remarquer en les désignant du pouce. Tu as vu comme elles sont déterminées? Tu préfères quoi? Qu'on les largue au Bigarré en faisant un détour et en augmentant le risque de se faire repérer, en sachant qu'elles seront prêtes à traverser la ville en pleine nuit pour retrouver Roxane, ou qu'on les garde sous notre protection et qu'elles aient enfin ce qu'elles veulent?

—Traverser la ville en pleine… leur donne pas des idées pareilles enfin!

—Je pense qu'elles ne m'ont pas attendu pour y penser.

—… Non, admit Rachel d'une petite voix, sentant quand même que ce n'était pas une bonne chose de sa part.

Hayles poussa un soupir las, et je vis que derrière sa colère, ce n'était que le sens des responsabilités et le stress à l'idée qu'il leur arrive malheur qui parlaient. Elle tenait leur protection très à cœur, et, sans l'ombre d'un doute, avait beaucoup d'affection pour les deux fillettes.

—Vous vous êtes ligués contre moi ma parole…

—Désolé, fis-je avec un sourire gêné.

—Bon. Est-ce que si, ce soir, on vous emmène la voir, vous jurez sur ce que vous avez de plus précieux d'arrêter de faire n'importe quoi après, et de nous obéir?

—Je jure, fit Aliénor de son ton le plus théâtral.

—Je jure, répéta Rachel.

Un dernier soupir, et Hayles tourna le volant pour prendre la ruelle à sa gauche.

—OK. Mais je vous préviens, si vous faites encore un truc du genre, je vais vous pourrir à tel point que vous regretterez de m'avoir rencontrée.

—OUAIIIIS!

—Vous m'écoutez?!

Je lâchai un rire, soulagé.

—Ne t'inquiète pas, je pense que Roxane ne se privera pas de les engueuler quand elle les verra.

Et je soupçonnais que sa leçon de morale aurait plus d'effet que les nôtres: après tout, Roxane avait une place spéciale dans leur cœur, en toute logique, son opinion les toucherait davantage.

—Je suis pas aidée, quand même, marmonna Hayles.

Son ton était grognon, mais m'arracha quand même un sourire. À croire que j'aimais bien le chaos qui accompagnait les deux gamines… peut-être parce qu'elles me rappelaient Edward.

—Oh putain, c'est ça! m'exclamai-je.

—Quoi?!

—Elles me rappellent les frères Elric: toujours à faire des trucs absurdes et à se mettre en danger alors qu'on leur a dit de ne pas le faire!

—TROP BIEN! s'exclama Rachel, ravie de la comparaison.

—C'est pas un compliment! s'exclama Hayles.

—Mais quoi?! Mais si! Les frères Elric ils ont trop la classe!

—Ils savent même transmuter sans cercle!

—Je veux devenir aussi forte qu'eux en Alchimie!

—Elles sont adorables, fis-je avec un sourire.

—Elles sont insupportables, oui! rectifia Hayles.

Les deux phrases étaient vraies.


—Quand est-ce qu'on arriiiive? demanda Aliénor.

Hayles leva les yeux au ciel.

—On y est presque. Et je te préviens, cette fois je t'interdis de reposer la question!

La maison de Knox était plus loin que je l'aurais cru, et sans être pénible comme les filles, j'étais moi-même très impatient. Quand le chemin cahoteux déboucha sur une petite clairière dans laquelle avait été bâti un chalet surplombant une pente, et que je vis la lumière allumée à la fenêtre, mon cœur battit la chamade.

Roxane était là, à quelques dizaines de mètres. J'allais la retrouver et je ne pouvais pas m'empêcher de tâter ma clavicule à travers ma chemise pour vérifier que la chaîne supportant sa bague était toujours là.

J'allais la retrouver, j'allais revoir son sourire, l'embrasser, la serrer dans mes bras, et la redemander en mariage. C'était peut-être niais de ma part, mais son absence avait été assez longue pour me confirmer à quel point ma vie était meilleure quand elle était à mes côtés.

Hayles était plus méfiante que moi en sortant de la voiture, son arme à la main, alors que je me précipitais avec ce qu'une personne extérieure aurait sans doute comparé à l'enthousiasme d'un jeune labrador. Je courais presque en arrivant sur la terrasse de bois et toquai à la porte.

—Qui est-ce?

—Livraison de radio! m'exclamai-je joyeusement.

—Jean!

J'avais reconnu la voix de Roxane à travers la porte et un sourire idiot envahit mon visage. Elle était bien là et je comptais les secondes alors qu'on déverrouillait la porte. Celle-ci s'ouvrit sur des boucles rousses et des yeux pétillants qui me donnèrent l'impression de tomber à la renverse. Je tendis les bras vers elle, me perdant dans son regard, et…

Et je me fis bousculer par les deux fillettes qui me grillèrent la priorité sans le moindre scrupule pour se jeter sur elle à ma place. Elles lui arrachèrent un éclat de rire surpris avant d'être serrées dans ses bras, pendant que je restais planté sur le palier avec une mine déconfite. J'avais beau trouver Aliénor et Rachel plutôt attachantes en général, à cet instant, ce n'était plus qu'une paire de gnomes qui me volaient mon moment.

—Roxane, tu nous as tellement, tellement manqué! s'exclama la petite blonde, toujours pendue à son cou.

—Toi aussi tu m'as manqué, Aliénor. Mais arrête de m'étrangler s'il te plait. Bon sang, vous avez encore grandi toutes les deux! Allez, lâchez-moi, vous bouchez le passage! Ouste!

—Elles ne devraient pas être là, soupira Hayles en entrant à son tour, mais elles se sont cachées dans le fourgon et ton abruti de fiancé m'a convaincu de ne pas faire un détour pour les ramener en sûreté.

—Hé! m'indignai-je en me décidant enfin à passer le pas de la porte.

Je n'eus pas le temps de m'indigner que Roxane me serra enfin dans ses bras. Son contact effaça toutes les contrariétés du monde. J'inspirai une grande bouffée de son odeur et fermai les yeux en l'enlaçant à mon tour, lentement, profondément.

Les choses étaient revenues à leur place.

Le couloir était animé, le monde s'agitait autour de nous, mais ce n'était plus que des échos lointains dont je n'avais rien à faire. D'une oreille distraite, j'entendais que les filles essayaient de regagner l'attention de Roxane avant de s'en désintéresser en découvrant que Alphonse et Winry étaient là aussi. D'une oreille distraite, j'entendais les jeunes se retrouver, s'embrasser et prendre des nouvelles, Winry présenter Fuery aux autres…

—FUERY EST LÀ?! réalisai-je en me redressant tout à coup.

—Salut! fit mon ancien collège en passant sa bonne bouille par l'entrebâillement de la porte.

—Oh putain, je m'y attendais pas!

Roxane éclata de rire. C'était le plus beau son du monde.

—Qui d'autre est là? Hawkeye?

—Oui! Et Heather Robinson, aussi. Tu la connais, je crois.

—Un petit peu.

Je me sentais embarrassé sans être capable de pouvoir dire pourquoi alors que la journaliste me saluait d'un geste de la main, aussi élégante que d'habitude. Peut-être parce que Robinson était une personne particulièrement brillante et séduisante et qu'elle me rappelait l'étendue de ma propre maladresse.

—Merci pour votre enquête sur le bataillon de Mingus, ça nous a permis de bétonner l'article qu'on a rédigé sur le sujet.

—De rien… j'ai juste fait de mon mieux, fis-je en bafouillant.

—Du coup, on a commencé à parler de Lacosta, toutes les deux, m'expliqua Roxane en se désignant tour à tour d'un petit geste de l'index.

Elle portait un tshirt très échancré, un pantalon trop grand et une veste de laine défraîchie, mais je la trouvais quand même bien plus belle que Robinson. Peut-être parce qu'elle n'en faisait pas exprès. Peut-être parce que j'étais amoureux.

—Là aussi, il y a de quoi dire… j'ai pris des notes! fit la grande brune avec un sourire.

—Et Edward, demandai-je, il est là?

L'enthousiasme des retrouvailles retomba à son nom.

—Non, Mustang et lui ne sont pas encore arrivés.

Je sentais une inquiétude partagée par tous… ou presque.

—Je pense que ça va aller, souffla la voix d'Al d'un ton rassurant. Vu le contexte, ils doivent sûrement venir à pied, ça ne m'étonne pas qu'ils soient bons derniers.

Mon bras ne voulait pas lâcher l'épaule de Roxane, mais je tournai tout de même la tête vers lui et lâchai une exclamation surprise en découvrant un adolescent méconnaissable avec ses cheveux trop longs et une silhouette bien plus grande que dans mon souvenir.

—Qui êtes-vous? lâchai-je à moitié sérieusement.

Alphonse me fixa quelques instants, désarçonné, avant d'avoir un petit sourire en comprenant ce que je voulais dire. Je le connaissais mal — ou plutôt, je connaissais mal sa véritable apparence — mais cette expression ramena de l'innocence dans ce visage qui redevint familier.

—C'est moi, Al!

—Tu as sacrément poussé depuis la dernière fois que je t'ai vu! Ça va, Edward ne le prend pas trop mal?

—Ça a un peu écorché son sens de l'honneur que je le dépasse, mais il s'y fera, fit-il en souriant largement.

Je me tournai vers Roxane qui s'était nichée contre mon épaule et levait les yeux vers moi avec un sourire jusqu'aux oreilles.

—T'es beau, tu sais? lança-t-elle d'un ton malicieux, me faisant rougir jusqu'au cuir chevelu.

Je lui répondis par un long baiser et il y eut une vague de réactions dans le couloir, allant de l'amusement à la gêne en passant par un rejet franc et massif.

- Beeeh ! Moi je m'en vais, c'est dégoûtant! lança Rachel.

—Ouais, venez, on va les laisser. On a plein de choses à se dire, et eux aussi, ajouta Fuery.

Je me réjouissais de le revoir, mais j'avais d'autres priorités et il l'avait bien compris. Tout le monde disparu dans la pièce voisine, nous laissant seuls tous les deux, le silence nous enveloppant tout en douceur. Nous entendions encore la rumeur des voix et des rires qui baignaient les lieux d'une aura paisible et joyeuse. L'ambiance était aux retrouvailles et à la fête; difficile de croire que nous étions là pour tenter de lancer une révolution.

Mais la révolution pouvait bien attendre cinq minutes: Roxane était là.

—Toi aussi tu es belle, tu sais?

—Vraiment?

—Oh que oui! fis-je en la reprenant dans mes bras.

Je réalisai qu'ils devaient se resserrer plus qu'avant, révélant à quel point elle avait maigri. Je savais qu'elle était considérée comme grosse, mais je l'avais toujours trouvée magnifique telle qu'elle était. De toute façon, je me doutais que si elle avait perdu du poids, ce n'avait pas été par coquetterie, mais parce qu'elle en avait bavé, et j'aurais détesté que quelqu'un s'en réjouisse.

—Tu m'as manqué…

—Toi aussi.

—Ça a dû être difficile, ta cavale…

—J'étais bien entourée, mine de rien. Pour des terroristes, les Snakes & Panthers sont plutôt de bonne compagnie! Et j'ai eu l'occasion de rencontrer Kobor, qui est une personne incroyable.

—Je dois être jaloux?

—Absolument pas! Il est chauve!

Sa réponse m'arracha un grand rire, avant que je prenne une mise inquiète en demandant.

—Ça veut dire que si je me rasais la tête, tu me larguerais?

—Tu n'oserais pas! fit-elle, outrée. Mais non, je ne te larguerais pas même si tu faisais ça. Je t'arroserais d'engrais en attendant que ça repousse, c'est tout!

Son sourire était éblouissant, ses yeux bleu-vert pétillaient joyeusement, plissant les taches de rousseur qui parsemaient son nez et ses joues. Et tout était si simple, si évident quand elle était là.

Je m'écartai d'elle, reculant de deux pas tout en fouillant mon col de chemise pour retirer ma chaînette, alors qu'elle levait les yeux d'un air intrigué.

—Roxane, je peux te demander quelque chose?

—Oui?

—Veux-tu toujours m'épouser? demandai-je en lui tendant la bague, un genou à terre.

Elle resta figée quelques secondes, puis éclata de rire.

—Quoi ! ! m'exclamai-je en rougissant.

Ce n'était pas exactement la réaction que j'espérais.

—Les autres n'exagéraient pas quand ils disaient que tu gardais ta bague sur toi en permanence, fit-elle en s'approchant avant de glisser les doigts sous mon menton pour me faire lever la tête vers elle.

Ma posture et sa proximité me firent rougir en pensant à tout ce que j'avais envie de faire avec elle, alors qu'elle se penchait pour murmurer à mon oreille, m'offrant une vue de son décolleté au passage.

—Oui, je le veux.

J'avais envie de l'attraper pour fourrer le nez dans sa poitrine, embrasser sa peau et me lancer dans toute une suite d'actions indécentes qui n'avaient pas leur place dans le couloir d'une maison beaucoup trop peuplée. Mais ce n'était pas ça que je m'étais promis. Je m'écartai légèrement d'elle alors qu'elle se redressait et elle me tendit la main avec le sourire le plus adorable au monde.

—Cette fois, tu as pu poser la question à voix haute, fit-elle remarquer, espiègle.

Alors que j'avais eu du mal à enfiler la bague à l'époque, cette fois-ci, elle flottait presque sur son doigt, révélant à quel point elle avait maigri durant sa cavale. Elle happa ma main d'un geste doux pour m'aider à me relever, puis passa ses bras autour de mon cou pour m'attirer vers elle. Je me laissai faire sans scrupule, l'embrassant à pleine bouche, me gavant de sa présence, si chaleureuse.

Oui, tout semblait plus simple avec elle à mes côtés.

—Tu crois qu'il y a des chambres vides dans cette maison? murmura-t-elle à mon oreille, faisant naître un frisson qui parcourut toute ma colonne vertébrale.

Mais je n'eus pas le temps de répondre que quelqu'un toqua à la porte, nous faisant sursauter. Je lâchai un grognement dépité qui la fit rire, puis poussai un soupir en m'écartant à contrecœur. De l'autre côté de la porte, deux voix étouffées qui parlaient avec animation.

—Qui est-ce? demanda Roxane.

—Soirée spectacle! répondit la voix d'Edward.

—Ils sont arrivés! s'exclama Roxane avant de commencer à déverrouiller.

J'entendis tout le monde se précipiter vers nous, alors que la porte s'ouvrit sur la petite silhouette d'Angie, cheveux bouclés, lunettes au nez. En retrait, une femme nettement plus massive, avec une coupe au carré noir, habillé en robe rouge et manteau cintré. Angie tendit un sac devant elle en s'exclamant joyeusement.

—On a fait des courses!

Winry et Roxane lui sautèrent dessus pour l'enlacer, et Al arriva une seconde plus tard avec assez d'élan pour le faire tituber, lui arrachant un rire.

—Doucement, vous allez m'étrangler!

—Tu nous as fichu la trouille! s'exclama Winry.

—On ne va peut-être pas rester dehors?

La voix émise par l'inconnue était aussi masculine que familière, et quand l'explication logique atteignit mon cerveau, j'ouvris des yeux ronds.

—Général?! Qu'est-ce que vous foutez habillé en femme? ! balbutiai-je alors que Mustang entrait dans couloir.

—Havoc, vous n'avez jamais vu une personne sous couverture?

En voyant mon expression choquée, Angie laissa échapper un rire franc.

—C'est l'idée du Fullmetal, admit Mustang, qui ne semblait pas spécialement ravi, mais n'avait pas l'air de trop s'en formaliser non plus.

—Hé, Jean, remets-toi! C'était juste pour éviter qu'il se fasse repérer, fit Angie en couvrant les rires de Roxane. Et puis, c'est pas comme si tu n'avais jamais été maquillé au Bigarré, ajouta-t-elle d'un ton goguenard.

—ANGIE PUTAIN! m'exclamai-je en rougissant. C'était censé rester un secret ça!

Tout le monde se moqua de moi sans pitié, y compris — ironiquement — Mustang, qui retirait son manteau pour l'accrocher à la patère. Il portait une robe moulante d'un rouge éclatant et une écharpe blanche qu'il garda autour du cou. Son apparence, à défaut d'être aussi convaincante que celle d'Edward, révélait à quel point il avait maigri.

Je n'arrivais pas à savoir ce qui me choquait le plus entre son travestissement étonnamment convaincant et le fait de le voir éclater de rire avec une telle légèreté. Une seule certitude demeurait: la personne qui me faisait face n'avait plus grand-chose à voir avec le Général froid et calculateur que j'avais côtoyé ces derniers mois. Je croisai le regard de Hawkeye à l'autre bout du couloir et sus que je n'étais sans doute pas le seul à être choqué par la métamorphose.

Là où Edward fut entouré par de grandes effusions, Mustang salua les uns et les autres avec plus ou moins de raideur, m'adressant quand même un sourire sincère. Il faut dire qu'entre mes dernières interactions avec lui qui avaient été des coups de poing et le procès qui avait suivi, Hawkeye et Hayles qui s'étaient mutinées, Winry dont il avait tué les parents, Alinéor et Rachel qui ne le connaissaient tout simplement pas, il n'y avait pas de quoi être à l'aise. Il jeta d'ailleurs un coup d'œil plutôt froid aux fillettes.

—Qu'est-ce qu'elles font là, ces gamines? demanda-t-il.

—Ce sont des orphelines de Lacosta. Elles ont traversé tout le pays pour retrouver Roxane et nous ont feintés pour la retrouver, soupira Hayles.

—Ne les sous-estimez pas, ajouta Alphonse en posant une main sur l'épaule de la petite rousse. Aliénor et Rachel nous ont apporté une aide considérable durant la bataille de Lacosta.

—Vous tenez vraiment à les impliquer dans ce qu'on va faire? fit Mustang d'un ton cassant. La place d'enfants n'est pas sur le champ de bataille.

—Edward avait douze ans quand il est rentré dans l'Armée, rappela Rachel.

—Et on a déjà aidé à l'infirmerie, le jour de l'attaque.

—Aliénor m'a sauvé la vie en tirant sur Gluttony, compléta Winry en regardant Mustang droit dans les yeux.

Ouh… son autorité va en prendre un coup, si même des gamins lui tiennent tête comme ça.

—Vous avez conscience que le simple fait d'être présentes ce soir vous met en danger de mort? asséna Mustang aux deux fillettes qu'il regardait de haut.

—Oui.

Il y avait le même genre de détermination dans leurs regards que dans celui d'Edward. Il dut le sentir, car après un court silence, il s'avança vers le salon en concluant simplement.

—Dans ce cas, je n'ai rien à redire. Je compte sur votre aide.

—MAIS! s'exclama Hayles, outrée. Ce sont des enfants!

—Et je ne suis pas leur père. Je ne vais pas me battre pour les protéger si elles sont capables de nous aider. Soyons honnêtes: nous sommes en position de faiblesse. Toute aide est bonne à prendre. Si quelqu'un peut vraiment leur interdire de s'impliquer, c'est mademoiselle Penovac. Il semblerait que ce soit la seule à avoir un semblant d'autorité sur elles, n'est-ce pas?

Les deux fillettes regardèrent Roxane d'un air suppliant, et je me sentis désemparé face au ton tout à coup trop sérieux qu'avait pris la conversation.

—On en reparlera, les filles. Pour l'instant on va souffler un peu et leur laisser le temps d'arriver. Angie, tu as parlé de courses?

—On a pris de quoi faire de la polenta. Je me suis dit que ça tiendrait au corps.

—Passe-moi ça, je vais m'occuper de la bouffe. Installez-vous sur la table du salon pour faire le point sur ce qui s'est passé pendant ce temps. Les filles, venez m'aider.

—Oh non!

—Nous aussi, on veut faire la révolution!

—Même les révolutionnaires doivent avoir le ventre plein. Allez, hop hop hop! En cuisine! s'exclama Roxane.

Elle obtint gain de cause et parvint à écarter les fillettes du groupe, permettant enfin à Robinson de s'approcher des arrivants pour faire la bise à Mustang après un coup d'œil éloquent. Je savais qu'ils sortaient ensemble — enfin, plus ou moins — mais je supposais que la présence d'Edward les dissuadait de se montrer aussi expansifs que d'habitude.

À moins que la culpabilité de Mustang l'ait rattrapé.

—Edward, je te présente Heather Robinson, journaliste à l'Aube. C'est une alliée précieuse.

—On s'est déjà croisées au Bigarré, mais je doute que tu te souviennes de moi, ajouta la brune.

—Oh, je me souviens très bien, fit Edward en lui souriant avec un peu de raideur.

—Ah… Quel dommage Roy… si j'avais un appareil photo à disposition, je pourrai me faire une fortune, s'amusa Robinson d'un ton complice.

—J'en ai un dans mon sac, annonça Mustang. Mais je ne te le confierai pas avant de m'être changé, je ne suis pas idiot.

—Dommage…

Je surpris un éclat de tristesse dans le regard d'Edward alors qu'il regardait la belle brune, puis l'adolescent tourna la tête vers son frère alors que nous nous dirigions vers le séjour.

—Bon, du coup. Où on en est? fit-il en retirant sa casquette et en claquant des mains pour se débarrasser de ses boucles.

—On a relié le QG Est à la maison de Knox, annonça Alphonse. Il n'était pas vraiment ravi de nous voir débarquer aussi nombreux. Il nous a dit de nous démerder et a décidé de rester à son appartement de fonction.

—Du coup, ça veut dire que tout le monde est là, conclu Mustang.

—Vous n'avez pas contacté Falman? demandai-je, surpris.

—Vous l'informerez du plan demain, répondit mon supérieur en se débarrassant de sa perruque. Il y a déjà eu assez d'allées et venues ici. De mon côté, ma place au sein du Grand Conseil est compromise, puisque Envy est venu chez moi aujourd'hui. Il a surpris le Fullmetal en train de déchiffrer le cercle de Dante, donc ils ont une assez bonne idée de l'état de nos connaissances actuelles sur leur plan.

—Le cercle de transmutation est une lemniscate, annonça Edward à l'intention de son frère.

—Oh…

—Et ça veut dire quoi? demandai-je.

—On ne sait pas encore exactement, il reste encore beaucoup à déchiffrer, avoua Edward en ouvrant son sac à main pour poser une liasse de feuilles noircies sur la table. J'ai reconstitué le plan une première fois, mais il va falloir recommencer pour vraiment le décoder en profondeur. On fait ça, Al?

—Du coup, c'est parce que vous vous êtes fait griller que vous avez cramé votre immeuble? demandai-je à Mustang, un peu rassuré d'avoir une explication.

—Oui. Ils voulaient me faire arrêter, donc j'ai dû forcer le passage. Il y a eu un peu de casse, mais dans l'ensemble, j'ai trouvé les soldats assez mal préparés et je n'ai vu aucun Homonculus… Je n'ai jamais vu une souricière aussi mal fichue! J'en ai conclu que le but de Dante et des Homonculus était davantage de me faire suivre que de m'arrêter.

—Et vous pensez avoir réussi à les semer?

Je n'avais pas été directement confronté à nos ennemis, mais j'avais bien compris que c'était des monstres bien plus puissants que je ne le serai jamais.

—Penses-tu que je serai venu jusqu'ici si j'avais des doutes? demanda-t-il avec un sourire en coin.

—De notre côté, j'ai récupéré le matériel radio, annonça Hayles. Il est dans la camionnette du Bigarré.

—Et côté médias, qu'est-ce que ça donne? demanda Mustang. Vous avez avancé?

—Louis a interviewé les dockers, répondit Robinson, mais pour l'instant, il n'y a pas grand-chose de scandaleux à faire ressortir. Enfin, si, mais disons que comparé à ce qui s'est passé à Liore, Metso ou Lacosta…

—Et le journal?

—Quand j'ai reçu l'appel, j'ai aussitôt mis en branle le plan. Laurent est sur le coup pour remplacer les stéréotypes des premières pages, le scandale devrait éclater dès demain.

—Demain?! Ce n'est pas un peu tôt? s'exclama Edward en relevant le nez de son travail.

—L'ennemi sait que l'on a mis la main sur son plan, et on pense qu'il est en bonne voie pour l'exécuter. Le fait qu'ils aient perdu un catalyseur ne signifie pas qu'il faut se relâcher.

—Je vois… fit le petit blond. On ne sait pas ce que sont ces catalyseurs exactement, mais autant agir tant que Dante ne les a pas encore au complet et tenter de la prendre de vitesse.

—Vous voulez faire la révolution demain?! Mais on n'a presque pas d'alliés! m'étranglai-je. C'est impossible de prendre le QG dans l'état où on est actuellement!

—On en aura bien plus quand le journal sera sorti, fit remarquer Mustang en me donnant une petite tape sur l'épaule. Havoc, vous avez étudié Liore, vous savez quel scandale s'est déroulé là-bas.

En repensant aux récits des soldats qui avaient participé à l'action de Mingus, mes entrailles se nouèrent de dégoût. Que ce soient ceux qui éludaient le sujet en détournant les yeux, dégoûtés d'avoir été les témoins ou participants de ces viols collectifs, ou ceux qui en parlaient en surjouant et en riant nerveusement pour tourner en dérision l'horreur de ce qu'ils avaient fait, tous avaient, au bout du compte, mauvaise conscience. Si j'avais été témoin d'une chose pareille, j'aurais quitté l'Armée sur le champ.

Enfin, je me dis ça, mais à l'époque d'Ishbal, je ne l'ai pas fait… Je ne suis pas mieux qu'eux… est-ce que j'ai vraiment le droit de les juger?

Je décidai que oui, sans doute pour sauver ma conscience, puis écoutai Mustang et Robinson échanger des informations stratégiques sur les leviers à actionner pour renverser l'opinion en notre faveur. Il y avait une fluidité complice dans leurs échanges, révélant des tournures d'esprit très similaires. Pendant ce temps, Edward et son frère s'étaient assis en tailleur à côté de la table pour reconstituer le cercle de Dante à même le sol en discutant à mi-voix. Ils avançaient vite, sans doute parce qu'ils étaient deux et qu'Edward savait déjà à quoi s'attendre.

Moi qui ne servais pas à grand-chose, je me contentais d'écouter, mon regard allant du groupe formé par les militaires et Robinson au duo d'Alchimistes. Les mains d'Edward tremblaient, trahissant que malgré le fait qu'il s'appliquait à sa tâche, il ne parvenait pas à ignorer la complicité évidente qu'il y avait entre Robinson et Mustang.

Le pauvre… ça doit lui faire mal de se retrouver dans une situation pareille.

Je n'avais aucune idée de ce que Edward et Mustang avaient pu se dire durant les soirées passées chez le militaire, mais je supposais que leurs retrouvailles n'avaient pas dû être un moment agréable. Après tout, sous prétexte d'avoir été trahi par Angie, Mustang n'avait pas cessé d'être infect avec nous tous. Même si j'en doutais fortement, j'espérais qu'il n'avait pas été trop désagréable avec l'adolescent: Edward avait fait des erreurs, mais ce n'était qu'un gamin embarqué dans des situations qui le dépassaient. Et son affection pour Mustang était sincère.

D'un autre côté, si on regardait les choses sous un angle pragmatique, il valait sans doute mieux pour tout le monde que Mustang finisse avec une femme mature et indépendante, aux reins assez solides pour le supporter, plutôt qu'avec un gamin de seize ans, si génial soit-il…

Et si triste que cela puisse être pour Edward.

Je tournai de nouveau la tête vers Mustang qui faisait un bilan rapide des préparatifs du côté de médias et retins un rire nerveux. Le voir donner des ordres d'un ton sérieux, les mains calées sur la table, jurait parfaitement avec son apparence incongrue. Il était tellement emporté dans les préparatifs qu'il semblait avoir oublié son travestissement.

—Bien, maintenant que vous connaissez les objectifs pour la radio et le journal, passons à la stratégie d'attaque du QG. Si on compte sur un soulèvement de la population pour désorganiser Central-City, une partie des troupes sera déjà en ville pour tenter de maîtriser les civils, ça affaiblira d'autant le QG. Hayles, Hawkeye, si vous le voulez bien, j'aimerais que vous vous concentriez sur une stratégie pour la prise et la défense de l'arsenal. Les soldats peuvent être nombreux, s'ils sont à court de munitions, ils auront du mal à nous arrêter quand on s'attaquera au Grand Conseil. Havoc, vous êtes toujours sous les ordres de Mingus, n'est-ce pas?

—Oui Général. Mais si je puis me permettre une remarque?

—Oui?

—Vous ne voulez pas vous changer avant de continuer cette réunion? J'avoue que j'ai du mal à me concentrer en vous voyant comme ça.

Mustang ouvrit des yeux ronds, me confirmant qu'il avait complètement oublié sa tenue, et Fuery laissa échapper un rire.

Plus inattendu, Hawkeye avait pouffé.

—Soit, fit-il en attrapant la valise posée à ses pieds. Où est la salle de bain?

—Dans le couloir, deuxième porte à droite, répondit Alphonse, toujours assis au milieu des papiers.

—Merci.

Mustang parti, laissant derrière lui un silence, puis toute la tablée éclata de rire. Edward, jusque-là très concentré sur sa paperasse, releva la tête d'un air surpris.

—Merci, Edward, fit Robison avec un sourire en coin. Tu nous as offert un sacré spectacle avec ton idée de travestissement!

—Il s'en tirait pas trop mal, hein? commenta-t-il avec un sourire écorné. C'est lui qui nous a maquillés.

—On en apprendra tous les jours! s'étonna Hayles. Qui aurait cru que Mustang avait un tel talent caché?

Une main se posa entre mes omoplates juste avant que la voix de Roxane s'élève à côté de moi.

—Je me disais aussi que tu ne pouvais pas avoir fait de tels progrès en maquillage, Ed. Si c'était toi qui t'en étais chargé, vous vous seriez fait arrêter en route pour attentat au bon goût.

—À ce point? demanda Fuery.

—Ooooh que oui! Je l'ai laissé me maquiller une fois… plus jamais!

L'exclamation amena un rire dans toute la tablée qui me réchauffa le cœur. Roxane était là et elle n'était pas la seule. J'avais de l'affection pour l'ensemble des personnes présentes, et malgré le contexte, l'ambiance faisait presque écho à celle du Bigarré.

L'atmosphère était à la fois joyeuse et travailleuse: les discussions fusaient, mélange de nouvelles, de questions, d'informations utiles et d'ébauches de plans. Tout le monde s'était spontanément mis au travail naturellement alors même que Hawkeye et sa sévérité naturelle avaient provisoirement disparu. Je me demandai un instant si elle était partie discuter avec Mustang, puis décidai que ça ne me regardait pas.

Elle revint moins d'une minute après que je remarque sa disparition et s'inséra dans la conversation sans attirer l'attention: pas besoin de rappel à l'ordre quand tout le monde faisait déjà de son mieux. Mustang revint à son tour quelques minutes après, ayant retrouvé un visage nu, sa coiffure et son uniforme. Ignorant superbement les sourires en coin qui accompagnaient son retour, il reprit sa place en bout de table et repris les rênes de la discussion, qui gagna aussitôt en efficacité.

—Donc, Havoc, repris Mustang d'un ton professionnel. Mingus ne fait pas directement partie du Grand Conseil, mais il lui est loyal. C'est son bataillon qui a agi à Liore, et c'est sans doute sur lui que le Grand Conseil comptera pour accomplir les sales besognes à venir. Avec votre position de Lieutenant, vous avez une situation idéale pour noter leurs prochains mouvements et saboter leur commandement.

—Et je suis censé faire ça comment? !

—En acceptant tous des congés demandés pour réduire la quantité de soldats présents à l'occasion de l'attaque du QG, pour commencer. Il y a aussi la possibilité de donner de fausses pistes, des ordres contradictoires… ou même d'enfermer vos collègues dans une pièce pour les empêcher d'agir le jour J. Vous êtes un grand garçon, à vous de faire preuve de créativité!

Je le regardai d'un air stupéfait. Lui qui avait été si méticuleux ces derniers temps, il semblait ne plus avoir le moindre scrupule à faire n'importe quoi depuis qu'il avait été découvert.

—C'est moi, ou Edward a déteint sur vous? demandai-je, lui arrachant un léger sursaut.

—C'est surtout que la situation a changé. Il faut agir avant qu'il ne soit trop tard. Notre seul avantage à l'heure actuelle, c'est l'effet de surprise, il faut en tirer le meilleur parti.

Il a rougi, pensai-je amusé.

La conversation continua un moment, s'axant surtout sur la meilleure manière possible de prendre possession de l'armurerie et de la défendre. Hawkeye étant très familière des lieux, elle avait commencé à tracer un plan de mémoire.

—Je connais bien Sullivan, commenta-t-elle. C'est un homme plutôt droit, c'est même pour ça qu'il a été mis à ce poste: il ne rigole pas avec les règles. À mon avis, quand il apprendra quelles monstruosités Bradley a ordonnées, il y a de bonnes chances pour qu'il s'allie à nous.

—Il vaudra mieux demander à Falman ou Shieska de nous dégotter les plans exacts, non? fis-je remarquer. Je ne doute pas de votre mémoire, mais la moindre approximation peut tout changer, et…

—Ce sera votre mission de demain, Havoc, annonça Mustang. Enfin, l'une d'elles.

—Sinon, vous savez que le repas est prêt? fit Roxane. Je vous suggère de lâcher vos paperasses et de venir manger un morceau. Ça vous redonnera un peu d'énergie pour la suite de la nuit.

—À manger! s'exclama joyeusement Fuery.

—Manger?

Le mot avait tiré Edward de son état de concentration et il se redressa comme un animal à l'affût, arrachant quelques rires. Tout le monde abandonna le début de plan de bataille sans hésiter pour venir se réunir autour de la table basse, sur laquelle trônait un grand plat rempli de tranches de polenta fumante. Seul Mustang resta là où il était, les bras ballants.

—Vous venez, Général?

—Techniquement, je ne suis plus Général, fit-il remarquer après un instant de flottement.

—Alors: venez manger, Mustang, fis-je d'une voix presque douce. Ça vous fera du bien.

J'avais eu l'occasion de le voir pendant l'enquête sur Harfang: quand il était concentré sur sa tâche, il avait tendance à oublier ses besoins vitaux. Et vu le poids qu'il avait perdu depuis l'assaut du Bigarré, cela me paraissait important de garder un œil sur lui.

Il m'a traité comme de la merde, et moi, je le materne… je dois être trop gentil, je suppose.

Nous étions une douzaine à nous réunir autour de la table basse pour le repas, certains sur le canapé ou les fauteuils, d'autres par terre, posés sur les coussins. Comme nous étions trop nombreux pour l'équipement de la maison, Roxane et les fillettes nous avaient déniché des verres et assiettes dépareillées. Je me retrouvai donc avec une choppe de bière remplie d'eau et une assiette à dessert ébréchée, mais bien garnie.

Aliénor alluma la radio qui diffusait de la musique en fond, ajoutant à l'ambiance festive du repas, Winry et Fuery discutaient avec animation, prêts à s'attaquer aux réglages du matériel radio, Rachel s'était assise entre Edward et Alphonse qu'elle arrosait de questions sur l'Alchimie, Riza et Hayles se partageaient un large fauteuil, mangeant en silence en s'échangeant des coups d'œil complices, Roxane s'était assise par terre en tailleur, sa cuisse contre la mienne… Enfin, Heather, élégante en toute circonstance, s'était assise sur ses mollets, entre Mustang et moi. C'était plutôt logique, puisqu'elle ne connaissait personne d'autre.

—Ché chuper bon! Merchi Rokchane! crachota Fuery, la bouche pleine.

—Ahaha, de rien! On a souvent cuisiné ça avec Edward quand on était en collocation.

—Il me faut la rechette!

Le voir ainsi m'arracha un sourire. Quand je l'avais quitté, il était fraîchement amputé, traumatisé par l'attaque du Bigarré, la perte de sa main et la culpabilité de ne pas avoir pu sauver Tallulah. Aujourd'hui, si sa main n'était pas réapparue, son regard brillait de nouveau de passion quand il parlait de son travail et il avait retrouvé la joie de vie candide qui était sienne.

Il faut croire que le temps guérit toutes les blessures…

Enfin… presque toutes.

Je jetai un coup d'œil à Mustang, qui parlait à mi-voix avec Heather. Il avait un sourire distant et dégageait une impression de tristesse. Maintenant qu'il n'était plus en train de travailler, il était plus difficile pour lui d'oublier les relations compliquées qu'il avait avec la plupart des personnes présentes. Leur place même, un peu excentrée au coin de la tablée, révélait cette distance avec les autres.

Et son assiette semblait ne jamais se vider.

Je jetai un coup d'œil à Edward, qui souriait largement, révélant une dent cassée. Il était resté habillé en femme, mais contrairement à Mustang, cela laissait tout le monde indifférent. Nous nous étions habitués à l'ambivalence de l'adolescent qui respirait la joie de vivre malgré toutes les difficultés. Il devait être très peiné par la relation de Mustang avec Robinson, mais il n'en montrait rien.

Je découvrais chez Winry une passion pour les calembours et Roxane la suivit, arrachant des rires nerveux à la tablée.

C'était l'aventure, les retrouvailles, et, sans doute, l'un des derniers bons moments que nous allions partager avant de risquer nos vies. Autant en profiter pleinement. Je me resservis à manger, faisant un petit détour pour embrasser le front de Roxane au passage, puis profitai du brouhaha ou je ne captais que des parties des conversations.

Puis je me rendis compte qu'Alphonse était blême. Quand il se leva pour quitter la pièce, personne ne sembla le remarquer: ni Winry, qui était en train de s'indigner sur un type bien particulier de vis, ni Edward qui racontait quelque chose aux deux petites qui l'écoutaient d'un air fasciné. J'échangeai un coup d'œil à Roxane qui révéla qu'elle avait remarqué aussi.

—Il a peut-être mal au ventre, fit-elle en haussant les épaules.

Le repas suivait son cours, la polenta s'évaporant d'autant plus vite qu'Edward était assis juste en face du plateau, mais Alphonse ne revenait pas. Au bout de quelques minutes, je cédai à l'inquiétude.

—Je vais quand même aller voir si ça va, soufflai-je.

Roxane me serra la main un instant avant de la laisser filer, comme pour me remercier d'agir, et je partis dans le couloir. Il ne me fallut que quelques pas pour découvrir Alphonse assis sur les premières marches de l'escalier trop raide qui menait vers l'étage, recroquevillé.

—Ça va, Alphonse? soufflai-je.

L'adolescent leva vers moi des yeux brouillés.

—Tu as pas l'air bien. C'est parce qu'il y a trop de monde? demandai-je en m'asseyant à côté de lui. Ou tu as peur?

—Ed avait raison… Vous êtes vraiment gentil, souffla-t-il avec un sourire doux.

—Ahaha, j'essaie, fis-je en me grattant la tête, aussi touché qu'embarrassé. Alors, qu'est-ce qui ne va pas?

—C'est difficile d'être à proximité de Mustang.

—À cause des parents de Winry? Ou de son histoire avec Edward?

—Un peu des deux… mais pas seulement.

—Il y a autre chose?

—… Si je suis honnête, vous direz rien?

—Je serai muet comme une tombe.

—Et vous ne me traiterez pas de fou?

—Pourquoi je te traiterais de fou?

—Parce que je perçois la présence et les émotions des gens.

—Tu… OK? fis-je d'un ton hésitant. J'avoue, c'est bizarre.

—Vous n'êtes pas obligé de me croire.

—Oh, ne t'inquiète pas pour moi, j'ai l'habitude d'être dépassé par les événements! fis-je en riant. Avec des machines de guerre comme Mustang ou ton frère, j'ai l'habitude de voir des trucs a priori impossibles.

Je me sentais très maladroit à essayer de réconforter l'adolescent, mais Alphonse esquissa tout de même un sourire.

—Ça doit être crevant quand il y a du monde, comme ça.

—Un peu… C'est aussi pour ça que je me suis isolé. Je voulais vérifier que je ne sentais pas d'autres présences à proximité de nous. Je suis le seul ici à pouvoir faire ça, alors je ne dois pas trop me relâcher.

—Tu es notre protecteur, alors. Merci!

—De rien.

—Sérieusement, insistai-je. Merci, Alphonse. Tu as beaucoup de responsabilités sur les épaules pour ton âge, et moi-même, je dois m'en remettre à toi pour être protégé. J'aimerais pouvoir prendre ma part pour que tu aies moins de soucis à te faire, malheureusement, je n'en suis pas capable. La moindre des choses est de te remercier.

Alphonse rougit un peu, détourna les yeux.

—Je fais ce qui est mon devoir, c'est tout. Il n'y a pas le choix. Mais c'est gentil de prendre le temps de le relever.

—Si je peux faire quelque chose pour toi, tu me le dis, hein.

—Vous… Vous pourrez veiller sur Winry?

Il était cramoisi à ces mots, et cela m'amena un sourire affectueux pour l'adolescent.

Il doit être sacrément amoureux.

—Autant que je pourrai. Pendant la bataille, j'ose espérer qu'elle sera dans un endroit moins dangereux que le QG, donc je ne peux pas te promettre de la protéger ce jour-là… Mais autant que possible, oui.

—J'aurai déjà beaucoup à faire pour protéger mon frère, murmura-t-il.

—Et te protéger toi-même, n'oublie pas ça.

—Oui monsieur.

—Rhah, m'appelle pas monsieur! Je me sens tout vieux après.

Alphonse eut un petit rire, puis reprit son sérieux.

—Ça doit être difficile pour toi de les voir tous les deux, fis-je.

—Edward et Mustang?

Il hocha la tête, puis reprit d'une voix lente.

—Je n'ai jamais compris pourquoi Edward tenait autant à Mustang. Avant, ça m'agaçait. Mais maintenant que je sens sa présence… comment dire?

—Tu perçois ses émotions, c'est ça?

—Oui. Et c'est dur.

—C'est quoi que tu ressens chez lui? demandai-je à voix très basse. De la colère?

—De la douleur.

Je restai pétrifié par la réponse.

—De la douleur, de la peine, de la colère. De… de l'amour aussi, articula-t-il péniblement. Tout mélangé. C'est un peu comme s'il hurlait en permanence. Rien que le percevoir, c'est douloureux, alors je n'ose pas imaginer comment il doit se sentir… Je ne sais pas comment il fait pour avoir l'air aussi… normal.

Je me massai l'arête du nez, mal à l'aise. Poser ces questions revenait à fouiller dans l'intimité de mon supérieur sans son consentement et je savais que c'était mal, mais son comportement de ces derniers mois me poussait à vouloir comprendre. Et la réponse d'Alphonse ne me rassurait pas vraiment.

—Je ne suis pas surpris, avouai-je. Tout ce qui s'est passé ces derniers mois… ça nous a tous secoués.

—Mais lui… c'est… pas normal, articula-t-il.

—Je sais. On le sait tous. Et tu sais le pire?

—Non.

—Il a l'air plutôt bien, comparé aux dernières fois où je l'ai vu.

—Sérieux?!

—Ouais, répondis-je en entrecroisant machinalement mes doigts. Je pense que la présence d'Edward lui fait du bien.

—… Il l'aime, vous croyez?

Je ne répondis rien. Même si la réponse me paraissait évidente, je ne me sentais pas le droit de la dire à haute voix. Ça aurait été le trahir, donner à Alphonse la tentation de le dire à Edward et donner à Edward de faux espoirs qui risquaient de ne faire du bien à personne.

—J'ai peur pour mon frère, murmura Alphonse. Maintenant que je vois Mustang comme il est, je ne suis plus vraiment en colère contre lui, mais… j'ai peur qu'Edward se retrouve au bord du gouffre, qu'il se fasse dévorer par… par tout ça.

—Je comprends ce que tu veux dire.

—Je ne sais pas quoi faire, avoua-t-il d'une voix désemparée.

—Ce n'est pas à nous d'intervenir dans leur relation. Ces choix leur appartiennent… On peut juste donner des conseils et rester à leurs côtés pour les soutenir de notre mieux.

—Est-ce que ça suffira?

—Il faudra bien que ça suffise,

Un éclat de rire particulièrement sonore se fit entendre dans le séjour, me faisant réaliser que la radio était bien plus forte que tout à l'heure, et le visage d'Alphonse se détendit.

—Tu veux que je te laisse souffler un peu? Je peux t'apporter à manger ou à boire ici, si tu préfères.

—C'est gentil, mais ça ira. Je pense que je vais bientôt revenir avec les autres.

—Ça marche, fis-je avec un sourire rassurant.

Je ne faisais pourtant pas le fier en traversant le couloir dans l'autre sens. Ce qu'Alphonse m'avait confié risquait de me hanter. Il était arrivé au même genre de conclusions que moi: Mustang allait mal, vraiment mal. Il semblait impossible qu'il s'en sorte sans Edward. Seulement, on ne pouvait pas faire peser ça sur un adolescent qui avait déjà tellement à porter par ailleurs. Et de toute façon, il n'était pas dit que Mustang accepte son aide.

Ces pensées s'évanouirent quand je découvris Edward et Roxane perchées sur la table, en train d'improviser un numéro de claquettes tout en claquant des mains. Je restai figé quelques instants sur le seuil. À leurs pieds, Aliénor entraînait Rachel dans une danse endiablée, ce qui n'avait pas l'air de réjouir la petite rousse.

—Il s'est passé quoi, là? balbutiai-je.

—Elles nous font une démonstration, répondit Winry tout en claquant des mains.

Mon regard balaya la pièce. Tout le monde profitait de la fête improvisée, y compris Mustang et Heather qui s'étaient installée sur le canapé, lui en train de finir son assiette avec un fin sourire, elle penchée en avant pour contempler la danse, le coude calé sur ses genoux croisés dans une pose à l'élégance calculée. Je l'entrevis se tourner vers lui pour lui dire quelque chose avant que Roxane saute de la table pour m'attraper par la main et m'entraîner dans un nouveau morceau. Je fus suivi par Fuery et Winry qui entrèrent dans la danse, puis Hayles tira Hawkeye dans son sillage. Je ne pensais pas revoir mon ancienne supérieure sur la piste de danse un jour, mais elle se prêta pourtant au jeu.

Je fis tourner Roxane qui virevolta dans sa veste trop longue, puis manquai ma passe en découvrant qu'Edward était parti voir Mustang. Celui-ci se fit tirer sur la piste sans demander son avis, abandonnant Heather et son assiette vide sur le canapé.

Le morceau, trop entraînant, avait provoqué un coup de folie sorti de nulle part, un moment suffisamment absurde et joyeux pour que tout le monde se mette à danser et qu'Edward tente de mener Mustang, ce qui se solda par une passe ou le grand brun se prit le bras d'Edward en plein visage, m'arrachant un rire.

Mon regard allait du visage pétillant de Roxane à la scène improbable qui se déroulait derrière elle et m'apparaissant par à-coups. Edward qui s'excusait pendant que Mustang se tenait le visage. Mustang lui lançant finalement un sourire rassurant. Leurs silhouettes s'évadant dans une série de passes, menées par Mustang cette fois. Les cheveux et la jupe d'Angie virevoltant alors qu'il la menait du bout des doigts. Et, par instants, un sourire comme je n'en avais pas vu depuis des mois sur le visage de mon supérieur.

Pas besoin de lire dans les pensées pour comprendre qu'il l'aime, hein?

—Hé, tu me regardes? s'exclama Roxane d'un ton faussement scandalisé. Qu'est-ce qui se passe de si intéressant pour que tu négliges ta fiancée à ce point?

En guise de réponse, je fis une passe de rock qui nous fit échanger nos places, et elle lâcha juste un «Oh» éloquent en découvrant le duo en train de danser.

Ce n'était sans doute pas raisonnable, nous avions une guerre à mener et la relation entre Edward et Mustang était un bordel sans nom… pourtant, les voir virevolter ensemble me faisait chaud au cœur. Peut-être parce que cela me rappelait les meilleurs moments du Bigarré.

Des moments qui auraient dû ne jamais connaître de fin.

Le morceau se termina pourtant, ponctué de rires, laissant les plus habiles sur un porté final, avant que Mustang se redresse et écarte Edward pour abattre une main sérieuse sur la radio.

—La pause a duré assez longtemps. On se remet au boulot.

—Ooooh! fit Aliénor d'un ton déçu. Vous êtes pas drôle.

—Je ne suis pas payé pour être drôle, répondit Mustang qui avait quand même du mal à lâcher son sourire.

—Vous n'êtes plus payé du tout, maintenant que vous avez planté l'Armé et cramé votre appart! claironna Edward.

—Dit celui qui est recherché depuis l'automne dernier. Au moins, je n'en suis pas réduit à faire de la fausse monnaie, moi.

—C'était qu'une fois.

—Une fois de trop, rappela Roxane.

—C'est quoi cette histoire? demandai-je.

Ed haussa les épaules avec un sourire en coin et s'affala à côté des feuilles pour se repencher sur son déchiffrage, encore essoufflé, les cheveux épars, le sourire jusqu'aux oreilles. Puis la concentration le happa et il reprit une expression sérieuse au bout de quelques secondes, comme si nous n'étions plus là.

Prenant exemple sur lui, tout le monde revint à son poste, conscient que, même si nous aurions aimé continuer à fêter nos retrouvailles, il y avait plus important à faire. En tout cas, la pause avait été efficace, je me sentais ragaillardi et plus réveillé que tout à l'heure. Je revins à la table, me retrouvant à côté de Robinson. La journaliste était la seule avec Alphonse — qui était resté sur le seuil — à ne pas être entrée sur la piste. Pourtant, elle ne semblait pas s'en offusquer, gardant le sourire en finissant de boire son verre d'eau.

Elle ne devrait pas être jalouse qu'Edward et Mustang aient dansé ensemble? Ou alors, j'y comprends rien…

Roxane missionna les deux fillettes pour faire la vaisselle, puis s'accouda à côté de moi pour suivre la conversation, et, après avoir posé une main sur son dos, je plongeai complètement dans le sujet.

Nous étions en train de nous préparer à risquer nos vies, et les jours à venir promettaient d'être sombres, peut-être même d'être les derniers que nous vivions. Mais, justement à cause de ça, la joie de cette danse volée restait dans un coin de mon esprit, me réchauffant la poitrine sans vouloir s'éteindre.


Après avoir fait des plans sur la manière d'embraser l'opinion publique et l'assaut que nous comptions mener contre le QG, la nuit était déjà bien entamée. Roxane, Robinson et moi avions quitté le QG improvisé, laissant les frères Elrics pour aller prêter main-forte à l'imprimerie. Comme l'avait expliqué la journaliste, pour avoir l'équipe de confiance nécessaire à son plan, le chef d'atelier avait donné des congés à une partie de son équipe de nuit pour garder les plus fiables et impliqués. Mustang m'avait ordonné d'assurer la protection de Robinson. Roxane s'était proposée pour pouvoir m'accompagner, prétextant une expérience dans l'imprimerie, et nous étions montés tous les trois dans la voiture bleu d'encre de la journaliste.

À part les instructions de Roxane qui la guidait, aucun bruit ne troublait l'habitacle alors que nous roulions en direction de l'Imprimerie du Soleil. C'était dans ces locaux aux sud-ouest de la ville qu'étaient tirés les exemplaires de l'Aube, pour lequel travaillait Robinson. Quand j'avais compris que c'était dans un des journaux les plus lus d'Amestris que son dossier d'investigation allait paraître, j'avais été estomaqué.

Bien sûr, elle n'était pas rédactrice en chef et avait dû faire pas mal de manœuvres tout à fait illégales pour parvenir à imprimer son dossier à la une du journal, mais même avec toutes les capacités de séduction du monde, il fallait déjà avoir une bonne place pour organiser une chose pareille. Comme toujours en sa présence, je me sentais insignifiant et très intimidé.

J'avais de l'admiration pour cette femme qui avait si bien réussi à se tracer un chemin dans le milieu plutôt hostile du journalisme, mais pour rien au monde je n'aurais voulu en être trop proche: quand bien même je n'aurais pas rencontré Roxane et elle se serait intéressée par un bougre comme moi, si j'étais sorti avec une personne comme elle, j'aurais vécu dans la peur permanente de me faire rouler.

C'est un peu Mustang au féminin, en fait… me fis-je la réflexion depuis l'arrière de la voiture ou je piquais sérieusement du nez. Séduisante, intelligente, ambitieuse et un brin manipulatrice… pas étonnant qu'ils s'entendent bien.

Cette pensée donnait un éclairage presque effrayant à l'idée qu'ils finissent ensemble.

—Tu prendras la deuxième à gauche.

La voix de Roxane était douce, comme pour éviter de troubler ce silence nocturne. Une fois coincé à un feu rouge, elle se retourna vers moi et je pus la regarder dans les yeux et y retrouver tout le pétillant qui nous avait poussés à nous éclipser dans une chambre quand nous nous étions sentis inutiles dans la discussion. Son sourire complice me fit rougir de nouveau en me rappelant son corps chaud contre le mien, à moitié déshabillé seulement, sa poitrine débordant contre mon torse, sa peau brûlante et ses gémissements contre mon oreille…

J'avais déjà envie de remettre ça et si j'en croyais son expression, je n'étais pas le seul à y penser.

J'avais tellement de chance de l'avoir.

Notre relation était d'autant plus appréciable que je pouvais faire la comparaison avec ce qui tournait autour de Mustang, Edward et Robinson.

Sa relation avec Mustang n'était pas un secret: j'avais entendu des bruits de couloirs disant qu'il avait été vu à plusieurs reprises avec une très belle femme, bien avant qu'il nous mette en contact pour travailler sur Liore. Et en entendant l'intonation avec laquelle elle l'appelait Roy au cours de la soirée, j'avais compris qu'ils ne se contentaient pas de prendre le thé quand ils se voyaient.

En vérité, on aurait pu s'attendre à ce que la situation soit beaucoup plus gênante qu'elle ne l'avait été, quand Mustang s'était retrouvé coincé en présence de la personne dont il avait été fou amoureux et celle avec qui il sortait dernièrement.

Bien sûr, je le jugeais pour ça: je m'attendais un peu à ce qu'il ait d'autres conquêtes, coureur de jupons comme il était, mais je m'attendais à ce qu'il s'agisse d'histoires sans lendemain, pas une femme qu'il voyait régulièrement, encore moins une personne à qui il accorderait assez confiance pour lui partager nos plans. Mais Mustang lui faisait confiance, et, si j'en croyais les regards qu'il avait échangés avec elle, Alphonse aussi. Cette pensée me rassurait un peu: si Alphonse avait cette perception des émotions et qu'il lui faisait confiance, alors je pouvais en faire autant.

Je ne comprenais pas comment ils avaient pu, tous les trois, prendre les choses avec un tel détachement. Même si j'avais senti le malaise d'Edward, ça ne l'avait pas empêché d'être aussi joyeux qu'à son habitude, ni d'inviter Mustang à danser plus tard dans la soirée ou de le héler en lui ordonnant de venir «traduire des trucs», interrompant sa réunion stratégique.

Et Robinson n'avait pas cillé en le voyant faire.

Je n'arrivais pas à savoir si son sourire en coin était une manière de donner le change ou quelque chose de plus sincère, et tout ça me titillait d'autant plus qu'il y avait peu de chance pour que les concernés daignent m'expliquer se qui se passait. Ce n'était pas dit qu'ils le sachent eux-mêmes.

Je n'y comprenais rien et leur histoire me paraissait d'autant plus absurde et complexe que ma relation avec Roxane coulait de source.

Heureusement qu'elle est là.

Il suffisait qu'elle me décoche un de ses coups d'œil malicieux ou un nouveau sourire et je redevenais prêt à tout affronter. Robinson se gara près de l'imprimerie, dont les fenêtres des sheds laissaient échapper l'éclat puissant d'un éclairage d'usine. Nous étions peut-être au cœur de la nuit, mais c'était justement à cette heure-là que les rotatives tournaient à plein régime pour permettre aux citoyens de lire leur journal au petit déjeuner. Roxane sortit de la voiture, vissant son gavroche sur sa tête pour dissimuler l'éclat roux de ses cheveux domptés par une paire de tresses plaquées. Je fermai la veste de ma tenue de civile et renfonçai ma propre casquette et enfilai des lunettes pour dissimuler une coupe de cheveux un peu trop notable. Nous étions ici incognito: une paire de bras sans nom et sans visage, dont l'équipe de nuit était censée oublier l'existence une fois le tirage terminé.

Quand j'entrai dans la pièce, je fus surpris par l'animation, le claquement des machines, l'odeur écœurante de métal chaud, d'encre et de graisse. Robinson nous ouvrit la voie, saluant les travailleurs qui l'accueillirent avec un sourire jusqu'aux oreilles.

—Salut patronne!

—Rob' est là!

—Le patron est devant la plieuse, annonça un homme aux bras larges et au visage constellé de taches de rousseur. Vous voulez voir le tirage?

—Avec plaisir! répondit la belle brune.

Elle se retrouva aussitôt avec un exemplaire de l'Aube entre les mains, qui titrait «King Bradley: l'autorité des charniers». En dessous, une photo en noir et blanc affichait une fenêtre donnant sur l'extérieur ou une mer d'uniforme faisait joue vers le photographe. Au premier plan, un homme touché par un tir était en train de tomber en arrière parmi des dizaines de civils terrés à même le sol, dans l'ombre du bâtiment. Le cliché était aussi beau que glaçant.

—Wow… commentai-je.

—C'est une image qui va marquer… commenta Roxane.

—Je l'espère… C'est l'une des dernières photos que Henry aura réussi à prendre… La rendre la plus visible possible est le meilleur hommage que nous puissions lui rendre. Ils ont l'air d'avoir fait du bon boulot, ajouta-t-elle en feuilletant les pages suivantes.

—Ils ont remplacé quelles pages, du coup?

—Les sept premières.

—Votre rédacteur en chef va être fou quand il va découvrir que vous avez fomenté un coup pareil, non? fit remarquer Roxane.

—Oh, probablement! fit Robinson d'un ton malicieux. Mais je ne suis pas assez stupide pour me présenter au bureau demain. On rentra toutes les deux.

—Oh, mais c'est Heather! s'exclama l'homme vers qui nous nous dirigions. Comment va la journaliste du chaos?

—J'ai vu le tirage, répondit-elle en levant le journal qu'elle tenait à la main. Vous avez fait un super travail sur l'insolation de la photo de la une. Merci pour ça, Henry serait fier de vous… Sinon, j'amène des bras. J'ai cru comprendre que vous étiez justes. Où en est le tirage du matin?

—On a dépassé les deux tiers, les petits ont déjà commencé les livraisons. On aurait bien besoin d'un coup de main côté livraison en fin de nuit si on veut tenir les délais. Le patron va sûrement nous pourrir quand il verra ce qu'on a fait, mais j'en prendrai la responsabilité pour protéger le reste de mon équipe.

—C'est courageux de ta part, tu le sais? fit Robinson d'une voix forte pour couvrir le son des machines.

Le dénommé Laurent lui répondit en rajustant sa casquette avec un large sourire qui laissa entrevoir quelques chicots noircis.

—Qu'est-ce que je ferais pas pour tes beaux yeux, hein?

—Et pour changer la face du pays, ajouta-t-elle avec un sourire aussi séduisant que lointain.

—Ça fait un moment qu'on les voit, les injustices, Mam'zelle Robinson, fit un des imprimeurs après avoir remis en branle la machine dont il s'occupait avec un claquement. On n'est pas dupes, on a tous vu que ce qui était dit dans le journal n'était parfois que de gros mensonges, que le rédacteur en chef couvre les agissements de l'Armée…

—Tout de même, c'est courageux de votre part.

—C'est pas du courage patronne. J'ai une fille. Je veux pas qu'elle grandisse dans un pays où il se passe ce genre de choses. Je peux pas rien faire en me disant qu'un jour, ça pourrait lui arriver à elle aussi.

Robison posa une main sur l'épaule de l'homme, sa poigne fine contrastant sur le bleu de travail noirci d'encre. Ils appartenaient à deux mondes différents, cela se sentait à travers leurs tenues, leur manière de parler, leur manière d'être, même. Mais il était évident que Robinson avait du respect pour l'exécutant à qui elle s'adressait. C'était même plus que du respect: c'était de l'estime.

—Tu n'as pas intérêt à revenir au bureau demain: Gavin m'a dit qu'il y a des mecs de l'armée qui sont passés avec un mandat pour fouiller ton bureau. Je ne sais pas ce que tu as laissé là-bas, mais ils risquent de te tomber dessus.

—Mince… je pensais avoir plus de temps… ça doit être parce que je connais le Général Mustang.

—Ah, le grand malade qui a cramé son appartement pour échapper à l'Armée? Il va falloir que tu changes de fréquentations Heather, ou tu feras pas de vieux os!

—Ahaha, il gagne à être connu, tu sais?

—Je n'en doute pas. Je n'ai pas oublié ce qu'il a fait au passage Floriane et le jour de la fête de la Fondation. Il a pas bonne réputation dans l'Armée, à ce qu'il paraît, mais concrètement, il a sauvé la vie d'un paquet de gens. Enfin, assez bavassé. Les renforts, vous savez faire quoi, au juste?

—J'ai travaillé en imprimerie comme apprentie, je peux faire des petites besognes comme aider à composer, surveiller les machines et gérer le niveau d'encre annonça Roxane en se tenant bien droite, les manches déjà retroussées.

—Je… peux conduire et porter des trucs lourds, bafouillai-je, pris au dépourvu.

Laurent, le chef d'atelier, lâcha un rire franc avant de répondre.

—Ce n'est plus le moment de composer miss. Est-ce que tu connais l'offset par voie humide?

—Oui, j'ai vu ça là où j'ai travaillé.

—Tu te sentirais de garder un œil sur les niveaux d'encre et de solution de mouillage?

—Oui!

—Va voir Eliott, il va te mettre au parfum. Si tu vois le moindre truc suspect, tu préviens les autres, on va éviter de te faire manipuler des machines que tu connais pas.

—Oui chef! s'exclama Roxane avec un sourire combatif avant d'aller voir l'homme que Laurent lui avait désigné.

—Toi, le grand gaillard, tu nous seras utile pour charger les rouleaux et déplacer les chariots. Demande à Christian, là-bas, il te dira quoi faire.

Et c'est ainsi que je me mis au travail en suivant les instructions des autres, regardant à regret Roxane qui travaillait dans une autre partie du hangar, tandis que Robinson déambulait entre les machines pour parler à chacun, répondre aux questions, coordonner et encourager. Tandis que je hissais un nouveau rouleau de papier ou que je rapportais des brassées de journaux à attacher par lots, il m'apparaissait clairement que Robinson connaissait parfaitement les lieux, et que c'était une anomalie de la part d'une simple journaliste de si bien connaître ceux que ses collègues considéraient sans doute avec mépris. Cela se sentait dans la déférence des ouvriers, qui se considéraient comme de simples exécutants au service des vrais créateurs du journal: les rédacteurs.

Pour ma part, j'étais impressionné par leur savoir-faire et même s'ils semblaient contents d'avoir un peu de force brute supplémentaire, je me sentais très ignorant et maladroit au milieu de ces machines complexes et du jargon que ceux qui m'entouraient se lançaient en quelques cris. Il y avait quelque chose de grisant à être dans cette imprimerie, entre les hommes en bras de chemise, le bruit des rotatives, l'odeur d'encre et de solvant qui agressait mes sens. J'avais l'impression de n'être qu'un petit rouage dans une vaste machine, mais de participer à quelque chose de grandiose, loin du danger et de l'horreur des champs de bataille.

Une fois la dernière série d'impressions lancée, la priorité passa sur les livraisons. Robinson nous confia les clés de sa voiture pour que nous la chargions. Nous étions chargés de livrer les kiosques et buralistes tout le long de la rive gauche, ce qui allait sans doute nous occuper jusqu'au matin. Si besoin, elle pouvait toujours me lâcher en route pour que j'aille au Quartier Général. Mon uniforme de l'Armée était toujours dans mon sac, je pouvais bien me charger à l'arrière de la large voiture de Robinson.

—Roxane! Enfin, on se retrouve, fis-je en arrivant à la voiture, une large pile de journaux calés sous le menton.

—Ça y est, tu ne peux plus te passer de moi, c'est ça? fit Roxane d'un ton amusé en calant ses propres journaux sous le coude pour se libérer une main et ouvrir le coffre de la voiture.

—Je ne t'ai pas demandé en mariage sans raison.

—Tu sais qu'il va falloir attendre un peu avant d'avoir une cérémonie officielle?

—Je sais, soupirai-je d'un ton las. La révolution, puis le mariage.

—Chaque chose en son temps!

—On peut pas demander à Mustang de nous marier? insistai-je en blaguant à moitié tandis que Roxane empilait les journaux que j'avais apportés dans la voiture. Après tout, Général, c'est un grade assez élevé, peut-être que ça compte?

—Ça n'a rien à voir, fit-elle en éclatant de rire. Et puis Mustang a d'autres chats à fouetter, déjà qu'il s'est mis dans la mouise avec Ed et Heather, on va éviter de retourner le couteau dans la plaie.

—Il l'a cherché, aussi! fis-je remarquer en mettant la fin de ma pile dans le coffre.

Il y avait encore pas mal de place dans la voiture. Je m'apprêtai à traverser la rue pour retourner me charger à l'imprimerie, quand l'éclat bleu d'un gyrophare sur la façade au coin de la rue attira mon regard.

Tiens, l'Armée?

Il n'y avait pas de sirène. Ce détail étrange me poussa à reculer de deux pas pour repasser derrière les portes de la camionnette de livraison largement ouverte sur des palettes de journaux avant de regarder plus attentivement. Quand je vis une demi-douzaine de fourgons de l'armée tourner vers nous, je sentis une panique instinctive m'étreindre.

Je n'avais aucune preuve, mais mes tripes me le disaient: c'était une descente de l'Armée, et nous étions leur cible.

—L'Armée est là! hurlai-je à la cantonade. Ils viennent pour nous! Prévenez les autres! Robinson! réalisai-je avec un sursaut de panique. Il faut qu'elle sorte de là!

L'homme qui se trouvait à côté de moi jeta son paquet dans le fourgon et couru vers l'imprimerie.

—Chris, démarre! Il faut réussir à diffuser ces foutus journaux! cria-t-il avant de passer la porte en courant. Sinon, Henry sera mort pour rien!

Le dénommé Chris fit claquer les portes et courut pour démarrer le moteur. Pendant que les fourgons bleu nuit de l'armée remontaient la rue. Réalisant que j'allais très vite être à découvert, je reculai pour happer Roxane.

—Verrouille le coffre, monte à l'avant et planque-toi, ordonnai-je en attrapant mon sac. Ils vont saisir les camionnettes, mais ils ne penseront peut-être pas aux voitures civiles. S'ils te repèrent, mets le contact et force le passage.

—Et toi?

—Je dois aller chercher Robinson.

—Jean, fais attention.

Je l'embrassai aussi passionnément que je pouvais le faire en deux secondes et la jetai dans la voiture, courant pour traverser l'imprimerie dans l'ombre de la camionnette et me soustraire à la vue des militaires. Avant de me ruer dans le bâtiment, je croisai le regard du conducteur et y vis un mélange de panique et de détermination qui me serra le cœur.

Tous ceux qui avaient participé à ce numéro de l'Aube savaient ce qu'ils risquaient à s'opposer à l'Armée. Il suffisait de lire les articles qu'ils avaient imprimés pour craindre le pire.

Robinson.

Je soufflai un grand coup en entrant dans le hangar, fouillant des yeux pour repérer la journaliste au milieu du chaos qu'avait provoqué mon annonce. Certains décrochaient les stéréotypes dans l'espoir de fuir avec, d'autres prenaient les armes.

—ROBINSON! appelai-je.

—ICI! Elle est ici!

Je courus vers la voix qui m'avait signalé sa présence. Combien de secondes restait-il avant qu'ils ne bloquent toutes les sorties? Il était déjà trop tard pour rejoindre Roxane sans se faire prendre, les fourgons devaient être aux portes de l'imprimerie, que les ouvriers avaient refermées derrière moi, condamnant l'entrée principale avec tout ce qui leur tombait sous la main.

—Au nom de la loi, ouvrez cette porte! Nous avons un mandat pour diffamation et outrage à l'armée.

Je connais cette voix, réalisai-je.

—… C'est Carpenter, lâchai-je, blême.

—Un collègue? De l'unité de Mingus? devina Robinson.

Je hochai la tête, sous le choc. Ce n'était pas juste l'Armée; c'était mes collègues. Je me sentis me glacer en prenant conscience de tout ce que ça signifiait.

—Ils ont sûrement été envoyés par Mingus, lança Robinson à ses voisins. Ils ont tout à perdre si les journaux sont diffusés. Ils ne feront pas de quartier, alors préparez-vous au pire!

Je restai silencieux, faisant défiler dans ma tête mes collèges et subordonnés. Qui était derrière la porte? Qui, parmi les collègues avec qui j'avais ri, râlé, partagé des repas et bu à l'excès, allait braquer son arme sur moi? Allaient-ils m'épargner s'ils me trouvaient?

Je devais absolument leur échapper. Robinson aussi, bien sûr, mais si j'étais arrêté, j'allais aussi mettre en danger Hayles, Falman, Kramer, les membres du Bigarré et tous ceux qui étaient complices de notre rébellion.

Ils ne devaient pas me voir. Ils ne devaient pas savoir.

—Je suis tellement désolée, ajouta Robinson en se tournant vers Laurent d'un air désespéré.

—On savait ce qu'on risquait, Heather fit-il avant d'ordonner à la cantonade. Coupez les lumières! Ça nous donnera un avantage, ils ne connaissent pas les lieux. Nous, si.

Pas moi.

Quelques secondes plus tard, les néons s'éteignirent les uns après les autres en grésillant, ne laissant plus que l'éclat orange sale des réverbères qui rentraient par les vitres des sheds. Je clignai des yeux, perdu dans le vacarme des machines que personne n'avait pris la peine d'éteindre, peinant à m'habituer à l'obscurité, serrant la main de Robinson comme si ma vie en dépendait. Et quelque part, c'était effectivement le cas.

—Vous devez sortir de là, fit Laurent en nous happant l'épaule pour parler près de nos oreilles et couvrir le bruit des rotatives. Dans l'extension derrière moi, il y a un accès aux égouts à droite de la sortie de secours. Ils ont sûrement encerclé le bâtiment ou s'apprêtent à le faire, nous ne vous en sortirez pas autrement.

—OK.

La porte céda, arrachant une partie de mon âme au passage, alors que nous fuyions comme des lapins, Robinson nous guidant entre les machines, les chariots et les rouleaux. J'entendais les sons d'un combat derrière moi, les cris, des coups de feu. Un hurlement d'agonie me glaça le sang, puis, encore des coups de feu. Je ne savais pas ce qui se passait derrière moi, mais j'avais passé assez de temps sur les champs de bataille pour pouvoir me l'imaginer.

Et je fuyais, lâchement protégé par ces civils qui risquaient leur vie pour faire ce que les militaires n'avaient jamais eu le courage d'accomplir.

Ce que je n'avais pas eu le courage d'accomplir.

Pendant tous ces mois, j'étais resté dans l'entre-deux, dans l'éternel compromis de celui qui voulait voir Bradley être renversé, mais obéissait tout de même à ses ordres. Cet équilibre fragile était rompu, et ceux avec qui je mangeais ce midi pourraient aussi bien me tirer une balle dans la tête ce soir.

—Là! m'interpella Robinson en désignant la porte à double battant qui nous séparaient de l'extension. J'accélérai le pas, sentant sa main se crisper au point d'enfoncer ses ongles dans ma peau. Tendue, tremblante.

Elle était terrifiée.

Je devais la protéger. Je courais de toutes mes forces dans la direction qu'elle m'avait indiquée. J'étais terrifié, bien sûr, mais j'avais l'habitude de risquer ma vie. Pas elle.

La porte dans ma main. Je la passai, l'attirant dans mon sillage. Nous y étions pres —

—EH, TOI, LA!

La voix de Carpenter, familière et étrangère à la fois, me fissura un peu plus. Comment ce gars sympa avec qui je partageais des bières pouvait-il être aussi le monstre qui avait violé sur commande, et qui, à cet instant, mettait en joue Robinson? C'était ce que je me demandais, caché à sa vue par la porte à double battant, le cœur au bord des lèvres.

—Pas un geste!

Merde.

Il a vu Robinson.

Merde.

—Les gars, je l'ai trouvée!

Même si on fuit et qu'on échappe à un tir, ils vont fouiller, découvrir le passage par les égouts. La voiture est trop près des fourgons pour qu'on puisse la rejoindre sans se faire prendre.

La réalité était là, limpide et brutale: je n'allais pas pouvoir sauver la journaliste.

Je ne pouvais sauver que ma propre peau — si j'avais assez de chance.

Robinson l'avait déjà compris et me lâcha la main dans un geste brutal, maladroit.

—Fuis, souffla-t-elle.

J'avais déjà échoué, et alors que nous étions là, figés tous les deux, je me rendais compte que je n'avais plus le choix. Si j'en réchappais, Mustang allait me tuer pour avoir échoué à la mission, mais dans l'immédiat c'était la meilleure issue que je pouvais espérer. Je me voûtai pour ne pas trahir ma présence en passant devant les vitres de la porte, et me dirigeai vers le fond de la salle.

—Toi, là? C'est Robinson, c'est ça?

—Oui.

—Tourne-toi. Lentement!

—Vous allez faire quoi? Me tuer? Me violer?

J'entendais la peur dans sa voix, et n'en admirais que plus sa détermination à lui faire face.

—N'en rajoute pas, salope, fit une voix déformée par un mélange de haine et de peur. C'est toi qui nous obliges à faire ça.

—C'est moi qui vous ai donné l'ordre de violer des civiles à Lacosta?

Le son d'une gifle. Un cliquetis de menottes.

Je fouillai dans mon sac pour tirer ma lampe torche et repérer la bouche d'égout, dont le reflet luisant attira mon regard. J'avais la gorge nouée, les larmes aux yeux face à l'échec et l'injustice écrasante de la situation. C'était moi qui aurais dû rendre compte de mes actes. C'était moi le soldat, c'est moi qui devais la protéger.

Et pourtant, c'était exactement l'inverse qui se passait.

Je refusai de penser davantage alors que je soulevai la plaque pour la pousser. Un relent de merde fermentée me monta aussitôt aux narines. Je bloquai ma respiration en descendant l'échelle. La dernière chose que je vis avant de reposer la trappe au-dessus de ma tête fut les chaussures à talons de Robinson retournant dans la partie principale de l'imprimerie à pas lents, se livrant à l'ennemi.

Même ses pieds tremblaient.

Et je ne pouvais rien faire.

Merde, merde, merde! pensai-je en courant de long des égouts, étouffant de rage et de frustration dans la puanteur innommable de la boue qui se trouvait à côté de moi

Au bout de quelques dizaines de mètres, je ne pus retenir un coup de poing contre le mur, qui avait la même sensation poisseuse et sale que l'air ambiant. J'avais envie de vomir. J'avais envie de mourir.

Il faut que je retourne à l'air libre. Il faut que je retrouve Roxane.

Oh bon sang, j'espère qu'au moins qu'elle, elle s'en est sortie.

Je me raccrochai à ce fragile espoir, refusant de penser à ce que j'allais faire si elle aussi, elle s'était fait arrêter. Je ne survivrais pas à une perte pareille.

Je regrettais déjà de ne pas avoir sorti mon arme, de ne pas m'être battu… mais je savais bien, pourtant, que c'était un combat perdu d'avance. Je n'étais pas un Alchimiste surpuissant comme Mustang ou Edward. Je n'étais qu'un couillon de soldat incapable de tirer sur les membres de sa propre équipe, même en sachant quelles atrocités ils avaient commises.

Une autre pensée, terrible, m'assaillit.

Si je n'avais pas embrassé Roxane avant de partir, j'aurais pu sauver Robinson.

—MERDE!

Cette fois, le cri m'était échappé, et se répercuta dans les boyaux des égouts, me faisant écho. Mes yeux et ma bouche me brûlaient, je ne savais plus si c'était les larmes, la rage ou l'air vicié des égouts. Un peu des trois sans doute.

Je trouvai une sortie, levai ma lampe vers elle, le cœur battant, et me forçai à ralentir pour que la pulsation dans mes oreilles s'estompe et que je puisse entendre du bruit à l'extérieur.

Si je repoussais la plaque pour rejaillir aux pieds de militaires, tout cela aurait été vain.

Mais aucun bruit ne résonnait. Je finis par monter l'échelle, la lampe entre les dents, puis soulever délicatement la plaque. Au même instant, je sentis une vibration faire gronder la terre et entrevis les roues d'un fourgon passer, avec un éclat de gyrophare et la sirène qui se fondit en une autre, puis une autre, puis une autre encore. Je restai immobile, priant pour ne pas attirer l'attention.

Ils doivent être partis arrêter les livreurs et intercepter les journaux déjà partis.

Je pensai à cet inconnu au visage blême dont j'avais croisé le regard, au rire franc de Laurent, aux ordres concis de Christian, et serrai un peu plus les mâchoires pour réprimer un sanglot.

J'étais un crétin.

Je n'avais rien pu empêcher. Comme d'habitude, je n'avais fait aucune différence.

Robinson savait tout. J'aurais dû la protéger au péril de ma vie, et tout ce que je pouvais espérer à présent, c'était qu'elle soit assez forte pour garder le silence, même sous la torture.

J'en étais réduit à ça.

Pourquoi j'ai merdé à ce point? ne pus-je m'empêcher de me demander, après être sorti et avoir remis la bouche d'égout en place.

Je me collai au mur avant de jeter un coup d'œil à l'angle. Les fourgons de l'armée avaient disparu, à l'exception d'un seul. L'aube rougeoyait, rose orangé sous un ciel noir.

À moins que ça soit des flammes de l'incendie qu'ils avaient allumé dans l'imprimerie, comme l'odeur âcre qui m'arrivait à chaque coup de vent le laissait penser.

Tous ces journaux, tous ces efforts réduits en fumée.

Je me laissai tomber le long du mur, horrifié, écrasé.

Et maintenant?

Sauver ce qui peut l'être.

Roxane… Est-ce qu'elle, au moins…?

Un nouveau coup d'œil me permit d'entrevoir la voiture de Robison au bout de la rue. D'ici, elle semblait intacte, même si ça ne voulait rien dire.

J'entendis la rumeur de la sirène des pompiers et poussai un soupir. De nouvelles fenêtres s'allumaient, des badauds sortaient même voir ce qui se passait. À ce moment-là, je décrétais que je pouvais tenter de m'approcher sans craindre de me faire arrêter. Je me relevai, m'époussetai et renfonçai ma casquette sur mes yeux et rajustai mes lunettes pour dissimuler le haut de mon visage. Puis, les mains dans les poches, j'avançais vers les lieux, le cœur battant, les yeux allant de la fumée noire qui s'échappait des fissures des fenêtres à la voiture de Robinson.

—Qu'est-ce qu'il s'est passé? demandai-je autour de moi.

—Un incendie dans l'imprimerie. Les militaires ont évacué les lieux, apparemment, ils pratiquaient des activités illégales, répondit l'homme à côté de moi, le plus proche des barrières qu'ils étaient en train de dérouler autour de la scène de crime.

Le cœur au bord des lèvres, je les vis s'approcher de la voiture de Robison, toujours là, toujours intacte, et poussai un soupir de soulagement en voyant qu'il la laissait à l'intérieur du cordon de sécurité. J'étais assez sûr de n'avoir jamais croisé le soldat qui balisait le terrain, aussi je tentai ma chance sans attendre davantage.

—Excusez-moi. C'est ma voiture. Est-ce que je peux la prendre? demandai-je d'une voix volontairement rauque, le col de ma veste replié sur mes joues.

—Vous avez vu quelque chose? demanda le militaire.

Je secouai négativement la tête.

—Je viens d'arriver. J'habite au bout de la rue, je me gare comme je peux. Est-ce que je peux y aller? Je vais être en retard à mon travail et mon patron est pas commode.

—Donnez-moi vos coordonnées au cas où, et je vous laisse partir, soupira l'homme.

Je lui dictai une fausse identité, puis le soldat fut interpellé par quelqu'un d'autre et s'éloigna. J'attendis quelques secondes et toquai à la porte. La tête rousse de Roxane se redressa lentement, et elle leva vers moi ses yeux bleus baignés de larmes. Je tentai de lui sourire, mais n'y parvins pas. Elle m'entrouvrit la porte avant de se faufiler péniblement vers le siège passager en restant le plus possible à l'abri de regards pendant que je tirai la portière pour m'asseoir sur le siège et régler les rétroviseurs. Puis, elle me passa la clé et je démarrai après avoir bouclé ma ceinture.

Reculer le long des cordons de sécurité. Voir les pompiers dégainer leurs lances à eau. Tourner, lentement. Attendre que les badauds s'écartent. Jeter des coups d'œil à la silhouette recroquevillée au pied du siège passager en regrettant de ne pas pouvoir la serrer dans ses bras.

Avancer, s'échapper, et se sentir se disloquer tandis que s'éloignaient le danger, les sirènes et la fumée sinistre.

—Robison?

—Je n'ai rien pu faire… Ils l'ont repérée juste avant qu'on s'échappe, mais ne m'ont pas vu. Si on avait fui ensemble, ils nous auraient arrêtés en moins de deux. C'était elle… ou nous deux.

Roxane poussa un long soupir.

—Je pense qu'on est assez loin, maintenant. Assieds-toi et aide-moi à vérifier que personne ne nous suit.

Elle obéit dans un grincement endolori, s'assit bien droit malgré les sillons de larmes sur ces joues et ses cernes profonds. Moi aussi, je devais avoir une tête à faire peur.

—J'ai cru que tu ne reviendrais jamais, murmura-t-elle.

—Je suis désolé. J'ai échoué.

—Non… tu as fait tout ce que tu as pu.

—Ce n'était pas assez, marmonnai-je.

Si je ne l'avais pas embrassée, peut-être que j'aurais pu sauver Heather.

Cette idée allait me hanter.

—Ils ont mis le feu à l'imprimerie… murmura-t-elle.

—Je suis désolé.

Elle m'avait raconté ses jours comme apprentie, et la manière dont l'imprimerie où elle travaillait avait brûlé, emportant avec elle le rédacteur en chef dans un incendie d'origine criminelle. Cette scène terrible faisait écho à son propre passé.

—J'ai… commença-t-elle d'une voix nouée. J'ai vu Laurent se faire arrêter. Il s'est débattu, et… les soldats l'ont jeté à terre. Il y en a un qui s'est laissé tomber sur lui pour le menotter, et… ils l'ont porté après… il… il était inconscient. Quand j'ai vu Heather arriver aussi, et que toi, tu n'étais pas là… J'ai cru que… j'ai cru que…

—Je suis là, murmurai-je en posant ma main droite sur elle, sans quitter la route des yeux. Je suis désolé de t'avoir fait aussi peur.

—Il y a eu un hurlement, pendant l'assaut…

—Oui. Je pense que quelqu'un est mort là-dedans, avouai-je de but en blanc.

Ce n'était sans doute pas ce qu'elle avait envie d'entendre, mais il valait mieux ne pas se voiler la face.

—Tous ces gens… qu'est-ce qu'il va leur arriver?

—Je ne sais pas, murmurai-je.

—Qu'est-ce qu'on va faire? Est-ce qu'on peut les sauver?

—Je ne sais pas.

Un silence.

—Il faut prévenir les autres. Maintenant qu'ils ont Robinson, la planque chez Knox est compromise. Je pense qu'elle fera de son mieux pour gagner du temps et nous protéger, mais on ne peut pas se reposer sur elle. J'espère que Mustang nous sortira un de ses éclairs de génie, parce que là, on aurait bien besoin d'un miracle. Ils ont mis le feu au stock, sûrement détruit les stéréotypes là, ils doivent récupérer ceux qui étaient déjà distribués, de gré ou de force. Tous ces efforts… pour rien.

—… on a encore des journaux dans le coffre, murmura Roxane.

—Tu parles… il nous reste quoi, deux cents exemplaires? m'agaçai-je. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse de ça?

—C'est la braise, murmura Roxane.

—Quoi?

—Tu peux tout faire pour éteindre un feu, s'il reste ne serait-ce qu'une braise, il peut encore repartir.

—Tu es bien optimiste, sur ce coup-là…

—Est-ce qu'on a le choix? fit Roxane en me lançant un pauvre sourire.

Je tâchai de lui sourire en retour, puis redémarrai au feu vert, fixant mon regard sur la route, ruminant ma rage pour tâcher d'en faire une de ces braises.

Elle avait raison: nous n'avions pas le choix.