Chers lecteurs, désolée pour la longue attente. La vraie vie a fait valoir ses droits dernièrement, m'empêchant d'écrire. Pas d'avertissement particulier, même si mon histoire implique toujours des évocations de violences en tous genres.

Concernant la plaidoirie de Regina, vous pouvez considérer qu'elle est mon porte-parole. L'actualité a malheureusement mis en lumière ces derniers temps la triste réalité de cette «culture de l'autorité» évoquée par mon avocate préférée. Non seulement, d'après moi, ces modes d'éducation sont inacceptables en soi, mais ils ne peuvent que déboucher sur les dérives dont parle justement mon histoire.

- Regina, tu sais qu'ils nous accuseront d'influence?

Eugène les avait rejointes, après le départ des deux gardiens. Emma, les mains serrées sur une tasse de café, regarda la juriste avec inquiétude. À son intention plutôt qu'à celle de son ancien patron, cette dernière répondit:

- Les avocats ne sont absolument pas tenus à l'impartialité. On peut même être défendu par un membre de sa famille!

Le vice-président haussa les épaules. Il semblait, tout au plus, vaguement ennuyé.

- Bien entendu! Mais on saura que ton témoin a bénéficié d'un poste.

- Il faut les devancer. J'ai enregistré toute la conversation. Pledge et Davis sont au courant. Ils n'ont pas très bien réagi quand je le leur ai dit, mais ils acceptent que cela soit utilisé. Rien ne nous empêche de rendre le tout publique. Cet argument peut être retourné contre eux. C'est l'institution carcérale, au contraire, qui a failli nous priver d'un témoin clé, en exerçant une pression implicite. Pledge ne s'est pas manifesté plus tôt par crainte de perdre son emploi. Notre échange est limpide, à ce sujet. Les accusations n'auront lieu qu'à un titre théorique. Rien ne m'empêche de défendre Emma. Rien n'empêche Pledge de témoigner. Rien ne m'empêche de lui proposer un poste et rien ne l'empêche de l'accepter. Le grand public comprendra la situation, si on la lui explique. Et les élections auront lieu dans moins d'un mois! J'obtiendrai une procédure accélérée. Les indécis basculeront de notre côté.

Eugène soupira, se prit la tête dans les mains.

- Ils diront que l'enregistrement est truqué.

«Voyons!» reprit Regina, «Ne peux-tu pas te réjouir, tout simplement, que ce témoignage soit finalement parvenu jusqu'à nous?»

- Bien sûr, Regina! Emma, je suis vraiment ravi que tu aies enfin une ligne de défense claire. Et je crois vraiment à la victoire. Mais entre les attaques des médias et le procès lui-même, ça va être très dur. Je m'inquiète pour vous, mesdames!

L'ancienne détenue donna un léger coup sur la table, faisant sursauter ses deux interlocuteurs.

- Je suis prête!

La figure emblématique du parti Humains, représentée par sa Présidente, porta donc une triple plainte en bonne et due forme, à l'égard de Booth, de Hunt, et de l'institution elle-même, visant implicitement George King.

Regina et Eugène organisèrent une conférence de presse, où ils révélèrent l'existence d'un témoin. Emma s'exprima longuement, dans un silence religieux, troublé seulement par les cliquetis des appareils photos. L'avocate, fidèle à sa promesse, confia à Pledge un poste de garde. Comme Eugène l'avait prévu, les médias se déchaînèrent. Mais la défense avait été élaborée en amont, et le parti contre-attaqua. Les apparitions télévisées, qui s'étaient un peu raréfiées, se multiplièrent.

Dans ce monde où la sévérité était une valeur en soi, la prédominance de l'institution judiciaire permettait en effet des procédures incroyablement rapides. Pour une fois, cet état de fait, contre lequel Maître Mills s'était battue toute sa carrière, se révéla avantageux. Ce fut donc dans un déchaînement médiatique, presque à la veille des élections, que s'ouvrit un procès qui devait durer deux semaines. Le scrutin, lui, aurait lieu dans dix jours. Comme l'avait prédit Regina, qui pour la première fois de sa carrière se trouvait du côté de l'accusation, le retentissement fut, dans l'ensemble, favorable au parti.

Emma témoigna courageusement, ne tenant rien secret, n'atténuant aucun des aspects sordides de ses multiples détentions, et encore moins en ce qui concernait l'agression dont elle avait été victime. Les accusés se défendirent de leur mieux, mais la vulgarité innée de Booth et Hunt, le caractère fielleux de George King, étant donné l'ambiance générale, leur nuisirent. Le témoignage de Pledge fut le pinacle du procès. Regina, en réponse aux accusations de la défense, qui parla, comme elle l'avait anticipé, de coup monté, diffusa l'enregistrement de l'échange entre Pledge, Davis, Emma et elle-même. Bien que, comme l'avait deviné Eugène, la plaidoirie évoqua un faux, la conviction intime des membres du jury fut définitivement faite. Davis parut à la barre, évoquant les divers incidents qui avaient ponctué l'incarcération d'Emma, la cruauté avec laquelle elle avait été traitée, la façon dont il avait rencontré Pledge et dont il l'avait convaincu.

Archie aussi témoigna, attestant des innombrables séquelles psychologiques, indues par la façon dont la société l'avait traitée depuis sa naissance, contre lesquelles se battait la plaignante. Catherine s'exprima également, expliquant les blessures d'Emma, et surtout les ecchymoses qu'elle avait, le jour-même de sa relaxe, constatées sur sa vulve, ainsi que les lésions présentes sur les parois de son vagin. Les photos religieusement conservées par Regina furent projetées. Il s'agissait aussi bien des clichés pris à l'intérieur de la prison, prouvant la dégradation catastrophique de l'état général de son ancienne cliente, due au manque de soins et d'hygiène, à la malnutrition et aux brutalités ordinaires qu'elle subissait, que de ceux qui suivaient les exécutions. Emma, tremblante, se cachait le visage pour ne pas voir ces terribles souvenirs et échapper à l'exposition de son propre corps. Son amie, désolée pour elle, percevait sa souffrance morale. Mais elle la savait consciente de la nécessité de montrer ces images.

Personne ne rit, dans le tribunal, ni à la vue des photos, ni à l'évocation de mots tels que «fessée», «correction», ou encore «raclée», utilisés par la défense. La juriste en conçut un puissant espoir, car c'était la première fois de sa carrière qu'elle sentait une telle disposition de la part du public, dans un tribunal.

La belle brune n'hésita pas, lors des interrogatoires, à attaquer verbalement les orphelinats, ainsi que les institutions scolaires. Bien entendu, les avocats de la défense objectèrent, arguant que Maître Mills persistait à être hors-sujet. En temps normal, la requête aurait certainement été retenue. Mais l'ambiance générale, l'opinion publique, amenèrent le juge à marteler «Objection rejetée». En tant que grande professionnelle du droit, l'avocate devait reconnaître en son for intérieur que ce procès n'avait rien d'orthodoxe.

Lors de sa plaidoirie, Regina en profita pour accuser la société dans son ensemble. Elle mentionna notamment la culture de l'autorité. Sans oser ressusciter les termes d'éducation positive et d'infantisme, qui, elle le savait, avaient dès leur invention, suscité des millions de réactions négatives, elle développa un raisonnement révolutionnaire. Tant que les enfants seraient vus uniquement comme des sujets à éduquer, comme des êtres nés tordus, qu'il fallait redresser coûte que coûte, tant que la discipline serait perçue comme le souverain bien, et de ce fait, toujours insuffisante, alors, des établissements où l'on promettait d'astreindre les enfants, de les soumettre, auraient pignon sur rue et demeureraient des paradis pour abuseurs, pervers et violeurs de tout poil. Elle revint longuement sur les preuves écrasantes de l'agression perpétrée par Booth et Hunt.

Enfin, il ne resta plus qu'à attendre le verdict.

Il était déjà tard. Emma, seule dans le bel appartement, se tordait nerveusement les mains. Le livre d'art, posé sur la table basse du salon, restait fermé. Elle se sentait incapable de faire quoi que ce soit, et était même tentée d'aller chercher son doudou, soigneusement plié sur son lit. Elle résistait depuis près d'une heure, afin de ne pas céder à cette tactique hautement régressive, dont elle était parvenue à se détacher depuis plus de trois mois.

Elle avait demandé à son amie de lui révéler le verdict de vive-voix, à son retour du tribunal. La télévision restait éteinte, car le jugement ne manquerait pas d'être annoncé en grande pompe et longuement commenté par les médias. Enfin, elle entendit le bruit de la clef, qu'on tournait dans la serrure.

Regina vint doucement s'asseoir à côté d'elle et lui posa un bras réconfortant sur l'épaule. Son demi-sourire annonçait ce qu'elle avait à dire.

- Coupables de tous les chefs d'accusation. Je te l'avais dit.

Emma hocha la tête, l'air pensif.

- Et la sentence?

La juriste se racla la gorge.

- Mise à mort par le fouet, en place publique, pour les deux. Ils seront exécutés en même temps. La défense, comme tu le sais, a bien essayé d'arguer que, l'agression ayant eu lieu deux jours avant ta majorité, il ne s'agissait pas d'un viol d'enfant, mais, étant donné les débats publics de ces derniers mois, ça n'avait aucune chance de passer.

Ella avait annoncé la condamnation sans joie, l'air sérieux et même un peu amer. L'orpheline se cacha le visage dans les mains.

- Ce n'est pas ce que je cherchais. C'est justement contre ça qu'on se bat, Regina! Je me sentirai pas mieux quand ils seront morts dans d'atroces souffrances!

L'avocate resserra son étreinte, autour des épaules redevenues robustes.

- Je sais, Emma! Je suis désolée. Notre combat ne pouvait pas faire l'économie d'une sentence inhumaine. Malheureusement, nous n'avons pas encore réformé la société. Nous y travaillons.

Emma renifla, s'essuya les yeux, mais fit un effort visible sur elle-même pour se reprendre. Après avoir hésité, la belle brune reprit, d'une voix douce.

- Tu te souviens de ce que Booth t'a dit, après avoir procédé à la fouille de sortie?

L'ancienne enfant des rues hocha la tête:

- «La prochaine fois, je serai aux premières loges, en train de bouffer du pop-corn, et toi à poil sur l'échafaud!» C'est difficile à oublier.

Regina ne répondit rien mais elle plongea ses yeux roussâtres dans les prunelles vertes de son amie. Cette dernière ne mit que quelques instants à comprendre, et secoua la tête, l'air horrifié.

- Non, Regina! Non! Je n'irai pas. Je ne suis pas comme eux!

La femme de loi lui serra doucement le bras.

- Je comprends! Je m'en doutais. Mais il faut néanmoins que tu réalises que sa menace s'est retournée contre lui. Justice a été rendue, même si ce n'est pas la justice dont nous rêvons. Tu n'es pas du tout obligée d'y aller. Moi, en revanche, je dois faire une apparition, ne serait-ce que pour représenter le parti et le cabinet. C'est un devoir pénible mais je m'y plierai.

Un silence d'une minute entière s'installa, qu'Emma finit par briser.

- Et…King?

- L'enquête démontre qu'il n'était pas au courant de l'agression…cependant, il a été condamné à une amende pour négligence coupable, du fait de son manque de surveillance à l'égard de la façon dont les gardes traitent les détenus. Et aussi concernant le matériel, puisque la caméra était en panne, quand ces deux ordures ont…tu sais bien.

Emma hocha la tête.

- J'ai fait un signalement, le lendemain de ta relaxe. Une simple demande de réparation. Mais cela suffit à prouver la panne, puisque l'intervention a été acceptée…L'amende ne lui fera ni chaud ni froid. Il est riche. Mais, d'après mes informations, le Ministère de l'Éducation et de la Correction lui a signifié son congé dès le lendemain de la condamnation.

«Un autre le remplacera» dit sombrement l'orpheline.

- Bien sûr…mais nous avons changé l'ambiance générale. C'est un fait! Et nous devons nous en réjouir. Le ministère nommera quelqu'un de plus souple, crois-moi. C'est une victoire. Ou en tout cas un pas en avant.

L'ancienne détenue lui adressa un sourire à la fois sincère et un peu forcé.

- Qu'est-ce que tu fais demain?

- Je dois me rendre au parlement. C'est la première séance depuis les élections. Le combat ne fait que commencer, en quelque sorte.

En effet, les résultats du scrutin avaient plus que comblé les attentes de Regina. Le parti Humain était désormais très bien représenté au gouvernement et ses adversaires politiques devraient compter avec lui.

- Quant à toi, tu devrais te reposer, Emma. Ta présence n'est pas nécessaire. On te demandera certainement des interviews, dans les jours à venir, pour commenter le verdict et le procès lui-même, et…

«Regina…je crois que je voudrais laisser tomber la politique» l'interrompit-elle.

La juriste ne parut pas surprise.

- Je comprends. Le parti te doit tout. Si tu veux bien rester notre porte-parole officieux…

Les sourcils couleur sable se froncèrent. L'avocate comprit aussitôt. Sa protégée avait fait des progrès fulgurants mais il fallait parfois lui expliquer certaines notions.

- Cela veut dire que tu continuerais à nous représenter de temps en temps dans les médias, pour commenter un fait politique ou d'actualité. Mais tu peux quitter ton poste de conseillère, bien sûr…

Elle secoua légèrement la tête.

- Je ne veux pas vivre à tes crochets!

- Eh bien, prends un congé! Tu y as droit. Et nous réfléchirons à ton avenir à tête reposée.