Cela faisait plus de cinq ans, presque six, depuis que Narcissa avait eu l'occasion de poser les yeux sur Reggie, et elle devait reconnaître que la Côte d'Azur l'avait transformé.
Non, peut-être était-ce son mariage. Il s'agissait certainement d'un chamboulement spectaculaire de votre existence, la benjamine blonde des filles de Cygnus Black le savait très personnellement pour l'avoir vécu. Ça et la maternité, si ceci ne parvenait pas à réaligner vos priorités, c'était que vous étiez réellement un caractère d'acier trempé.
Un caractère comme en avait détenu Bellatrix et la mort de Tatie Walburga ne lui avait pas fait verser la plus petite larme, à peine Narcissa avait-elle poussé un soupir en entendant la tragique nouvelle parce que ça valait mieux pour tout le monde qu'elle s'en aille maintenant, ses facultés mentales encore pas trop branlantes et sa vie quotidienne désespérément lugubre pour s'y raccrocher de ses dix ongles avec un sursaut de conviction acharnée, mais penser à Bella menaçait de la faire éclater en sanglots.
Après tout, Tatie en avait fini avec la souffrance, mais Bella n'en finissait pas de se décomposer vive, emprisonnée qu'elle était dans une cellule obscure entourée de couloirs grouillant de Détraqueurs. Par deux fois, Narcissa avait rassemblé suffisamment de courage et d'or pour soudoyer discrètement un garde et rendre à sa sœur une petite visite, juste pour la revoir, et aucune de ces opportunités n'avait été bien réconfortante.
Morgane et Circé, au train où les choses allaient, Bella prendrait trois décennies à mourir dans cet endroit horrible, et Narcissa en contractait des cauchemars la nuit. Des cauchemars qu'elle s'efforçait de chasser durant la journée, en s'occupant de Drago, en remplissant son agenda social de réceptions et de dîners entre connaissances utiles et amicales, en se consacrant à des expériences en potions et en herbologie.
Des cauchemars qui lui revenaient, lui donnaient envie de frémir, alors qu'elle observait la petite épouse de Reggie, cette blonde aux cheveux plus paille que platiné, tenir nonchalamment sur sa hanche un bambin aux frisettes juste aussi noires, aussi indomptables que la tignasse de Bella qui avait fameusement ruiné plus d'une quinzaine de peignes et de brosses. Ça arrivait parfois dans les anciennes lignées, personne ne savait s'il fallait rejeter la faute sur la famille Black ou sur la famille Potter, sauf si votre travail consistait à fabriquer des brosses à cheveux évidemment, là vous couvririez d'éloges la personne responsable de fournir une majeure partie de votre travail.
Elle savait qui était ce gamin, forcément. Elle se rappelait avoir écrit la lettre de félicitations pour la famille Lestrange quand leur Héritier était né, elle se souvenait du reniflement hautain de sa mère Druella, prélude à sa déclaration que peut-être Bellatrix avait enfin réalisé qu'un mariage impliquait des responsabilités qui ne pouvaient être contournées éternellement.
Narcissa se rappelait le malaise sous-jacent qui l'avait aiguillonnée chaque fois qu'elle avait appris les dernières frasques de Bella suite à son accouchement, chaque fois qu'elle avait vu sa sœur après la naissance, uniquement pour que l'aînée des filles de Cygnus Black se conduise comme si rien n'avait changé, comme si mettre au monde un enfant était aussi banal que de se moucher avant de se décharger de la corvée de jeter le mouchoir sur un autre – et d'accord, des dizaines de femmes accouchaient chaque jour, chaque minute, mais néanmoins…
Lorsque Drago avait émergé de son propre ventre, lorsqu'il avait cessé d'être une extension d'elle par la coupure du cordon ombilical reliant leurs deux organismes, cela avait été l'événement le plus intense, le plus déconcertant, le plus douloureusement merveilleux que Narcissa avait jamais traversé, qu'elle vivrait jamais. Un être humain entier, qui allait grandir et vieillir et accomplir des choses qu'elle ne parvenait pas à imaginer, en partie car elle était à demi assommée de fatigue.
Et Bellatrix… Bella ne comprenait pas cette expérience, ce miracle. Elle grimaçait de dégoût chaque fois que Narcissa tentait d'aborder le sujet de son fils, elle frémissait de révulsion à peine contrôlée, si bien que la cadette blonde avait renoncé à explorer le sujet.
Certaines femmes n'étaient pas conçues pour la maternité, d'accord, Narcissa le savait au moins sur le plan intellectuel et abstrait, mais en recevoir la preuve en pleine figure, de sa propre sœur ? Dire que c'était douloureux ne réussissait qu'à érafler la surface de l'horreur.
Une horreur qui n'était pas adoucie par le fait que sa première occasion d'admirer son petit neveu se produise à un enterrement, alors que le bambin somnolait en parfaite confiance dans les bras de la petite femme de Reggie.
Narcissa avait su que le fils de Bellatrix avait mystérieusement disparu du Manoir Lestrange, le vieux Romulus avait fait montre d'un spectaculaire déplaisir rapport au crime – déplaisir couplé à l'intense déception de se retrouver dépouillé de ses rejetons suite à l'attaque contre les Londubat – et elle s'était affolée, évidemment, son neveu se trouvait elle ne savait où, entre des mains potentiellement hostiles, vu la kyrielle d'ennemis que Bellatrix s'était amusée à disséminer dans son sillage au cours de la guerre provoquée par le Seigneur des Ténèbres, et ajoutez-y les rivaux de la famille Lestrange, tout de suite la liste vous prenait trois rouleaux entiers de parchemin.
Elle avait fait de son mieux pour chercher, une tâche qui était loin d'être simple. Lucius avait eu beau être acquitté des charges de terrorisme lui pendant aux basques, il avait eu beau graisser diverses pattes pour redorer sa réputation, l'étiquette de Mangemort persistait à lui coller à la peau, et parce qu'elle était son épouse Narcissa n'était guère vue d'un bon œil par les Aurors spécialisés dans les cas de disparition et dans les crimes concernant des mineurs, elle n'avait pas besoin qu'ils ouvrent la bouche pour entendre voler leurs accusations, et si elle cherchait à embrigader le gamin, avec une famille pareille qui avait besoin d'ennemis, vraiment, et tant d'autres cruautés qui lui piétinaient sans merci le cœur, lui coupaient la respiration.
Et cette anxiété, cette douleur, tout cela avait été pour rien, puisque bébé Rigel se trouvait depuis le début sous le toit de tante Lulu, élevé par Reggie et sa petite femme avec leurs propres rejetons, respirant la santé et parfaitement satisfait de son sort.
Narcissa aurait étranglé tante Cassie quand la vieille dame costumée en veuve malgré son célibat endurci avait joyeusement dévoilé cette pépite d'information, cela plus sa responsabilité dans l'affaire, qui avait été de tenir le rôle du kidnappeur escamotant le poupon de l'autre côte de la Manche pour ne pas avoir à en passer par le juge des tutelles. Un double enterrement, ça pouvait très bien se faire, n'est-ce pas ? Et le vieil Arcturus n'en voudrait probablement pas tant que cela à sa petite-nièce pour l'avoir débarrassé sans plus de gêne de son exaspérante cousine, Cassiopeia tirait un plaisir pervers à collectionner les tentatives de meurtre, un jour ou l'autre l'une d'entre elles finirait bien par aboutir, c'était inévitable.
Narcissa s'était abstenue, parce que cet enterrement était pour Tante Walburga et elle n'allait pas manquer de respect à la pauvre défunte en forçant les invités à se concentrer sur le scandale du meurtre sanguinaire et brutal de tante Cassie. Druella Rosier l'avait nettement mieux élevée que cela.
La blonde des filles de Cygnus se demandait ce que sa mère aurait recommandé comme la meilleure manière d'approcher votre cousine par alliance, tutrice de votre unique neveu, quand celle-ci abominait votre simple existence et votre affiliation même superficielle à une idéologie politique férocement combattue par sa propre famille.
Et oui, plusieurs de ces tactiques figuraient dans les manuels d'étiquettes. Les vendettas politiques, ça tournait fréquemment au tragique.
