Ce fut seulement après avoir remonté sur le cerf blanc et parcouru plusieurs dizaines de mètres sous le couvert des arbres que Liam songea qu'il aurait peut-être mieux fait de se rhabiller, tant pis si les vêtements qu'il venait d'essorer n'étaient pas encore entièrement secs. Après tout, il avait été intégré à la Cour d'Hiver, ce n'était pas comme s'il pouvait encore contracter la pneumonie.

Et puis, rouler ses habits en tas pour les fourrer dans un sac véhiculait le risque de les voir se couvrir de moisissure, à moins qu'il ne les sorte ce soir pour les accrocher aux branches d'un arbre et leur permette de prendre l'air en abondance pour dessécher les champignons qui adoraient l'humide et les ténèbres. Et c'était s'il s'arrêtait pour dormir ce soir, évidemment.

Avec une meute de molosses rôdant trop près de lui à son goût, le changelin douloureusement conscient de sa vulnérabilité préférait mettre le maximum de distance possible entre les prédateurs et lui, quitte à sacrifier une nuit de repos pour cela. Ou le temps nécessaire pour enfiler ses habits avant de se hisser sur le dos de sa monture.

D'accord, personne n'était là pour reluquer sa nudité à l'exception des bêtes qui s'en fichaient éperdument vu qu'elles ne portaient que plumes et fourrure dans leur état naturel, mais néanmoins. Il ne faudrait pas que cela devienne une habitude, Liam comptait survivre jusqu'à la fin de cette maudite épreuve de survie imposée par un adversaire politique à qui il n'accorderait pas la satisfaction de crever, et survivre un an et un jour dans la forêt signifierait quitter la forêt afin de retourner à Caer Sidi, retourner à une société plus ou moins civilisée et assez sophistiquée pour accorder de l'importance aux codes vestimentaires.

Un code vestimentaire auquel Liam devrait se plier. Il était très certain que les courtisans aussi bien que les domestiques désapprouveraient puissamment un prince consort qui exhibait son intimité à tous les regards plutôt que de conférer ce privilège à sa Reine, et la Reine en question ne manquerait pas d'être humiliée et furieuse de se coltiner un barbare dépourvu des bonnes manières les plus simples en guise de mari.

Ce serait bien dommage de ruiner les bienfaits et avantages procurés par un an et un jour de survie en milieu hostile par sa propre conduite. Même si ladite conduite indiquait des signes de traumatisme – la Cour d'Hiver prêchait la force, et se laisser briser par une épreuve au point d'en avoir des cauchemars et de permettre un impact sur son comportement était une impardonnable marque de faiblesse, en vérité.

D'un autre côté, voir des ennemis partout constituait un atout dans une cour royale où chaque courtisan, chaque noble et chaque serviteur avide d'une miette supplémentaire de pouvoir et d'influence guettait un faux pas de votre part, pas une tare. Comme quoi, le contexte avait de l'importance.

Et pour le moment, le contexte dans lequel se trouvait Liam n'attachait aucune importance à son habillement, ou absence de. Il pouvait bien attendre la tombée de la nuit pour y remédier, rien ne pressait.

Le changelin se mouilla les lèvres. Il avait la certitude vague et mal définie mais indélébile que l'humain ayant été lui sous un autre nom aurait trouvé la situation nettement plus perturbante et humiliante que la créature qui s'était appariée avec la Reine de l'Air et des Ténèbres.

Était-ce un signe que sa nouvelle nature prenait le pas sur le passé qu'il ne pouvait plus se rappeler ? Ou bien la menace sous-jacente de sa nature émergente comme prince Consort, comme Roi, celui qui se tenait à côté de la Reine non en subordonné mais en égal, son influence certes exercée dans des domaines très différents mais absolument pas moindres ?

Non, non, il ne pouvait pas s'attarder sur ces pensées, autrement il allait sombrer dans l'attaque de panique et ne serait plus bon à rien qu'à se faire déchirer par les mâchoires affamées des molosses. En plus, la terreur ne réussissait qu'à exaspérer les chiens, c'était un principe essentiel pour qui travaillait dans un chenil ou avec les animaux en général, leur rappeler constamment que vous étiez le patron et saviez parfaitement ce que vous faisiez sous peine d'écoper d'une bête désobéissante qui vous gênerait au lieu de vous apporter un soutien.

En passant, le cerf avait-il remarqué le bref moment où son cavalier avait vacillé mentalement, failli emprunter un chemin dangereux ? Vu la concentration opiniâtre de la majestueuse créature sur son avancée entre les arbres, soit Liam jouait nettement mieux la comédie qu'il ne pensait, soit le cervidé le connaissait depuis un peu trop longtemps pour ne pas se résigner à une forme d'indulgence nonchalante envers son lamentable partenaire de courte durée, ce qui ne l'empêcherait pas de retourner à la vie sauvage quand les hommes verts escorteraient de nouveau le changelin à Caer Sidi.

Le cerf manquerait sans aucun doute à Liam. Impossible de ne pas éprouver d'attachement envers un objet, une bête ou une personne coincée avec vous plus de trois semaines, cet attachement fusse-t-il positif ou négatif, à moins d'être un sociopathe endurci ou un moine aux aspirations ferventes de se détacher des biens de ce monde matériel et souillé par le péché.

Mais c'était la vie, n'est-ce pas ? Un tissu chaotique et constant de rencontres, de séparations, de retrouvailles et de pertes définitives, et à l'occasion, quelqu'un suivait la même trajectoire que vous, cela dépendait de la longueur du chemin et de la vitesse de la démarche pour aboutir à une cohabitation aussi courte qu'une poignée de jours, ou aussi imposante qu'une soixantaine de décennies.

Parfois, c'était une cohabitation qui vous plaisait, parfois ça ne l'était pas. Liam n'était toujours pas entièrement certain du type auquel il reviendrait, quand sa chère et tendre épouse se souviendrait qu'elle était supposée être une femme mariée et enverrait un sbire ou un autre vérifier que ses os n'avaient pas terminé dans la panse d'un molosse, ne se décomposaient pas dans la mousse pour servir d'engrais aux champignons et aux arbres, et ne servaient pas de décoration à l'une ou l'autre des tribus barbares qui s'aventuraient parfois dans la contrée.

Il n'était pas non plus entièrement certain que ce serait plus reposant que la survie brute et simple sous les frondaisons. Au moins pouvait-il fuir une horde de limiers, mais il ne pouvait pas exactement se sauver devant une foule de courtisans, ce qui était bien dommage et regrettable.

Et il n'aurait pas le bénéfice d'une oreille attentive comme le cerf. Il ne pouvait pas exiger cela de son petit valet ni de sa blanchisseuse, pas alors qu'ils se trouvaient dans une position ouvertement inférieure à la sienne qui les plaçait illico dans une situation désavantagée. Et moins il toucherait le sujet de sa belle-famille, mieux cela vaudrait.

Peut-être qu'en fin de compte, il devrait se résigner à l'exil dans la forêt ? Mais non, ce n'était qu'un rêve absurde, il ne supportait son épreuve qu'en se rassurant de la fin inévitable de celle-ci. Endurer une année qui n'en finissait plus, ce serait bel et bien au-dessus de ses forces. Et puis, il n'était pas sûr que la Reine accepte sa décision.

Quand un évènement affectait une existence en couple, les deux participants devraient avoir leur mot à dire sur la question, ce n'était que justice.