Quelque chose de nouveau se promenait dans la forêt.

À proprement parler, la meute ne disposait pas de mots pour décrire le passage du temps, du moins plus élaboré que avant, plus tard et maintenant, mais c'était bien assez pour leur existence sous la protection indifférente des arbres et des grottes, entre les bagarres avec des meutes rivales, avec des proies qui ne voulaient pas se laisser attraper, avec les bipèdes.

Cette chose nouvelle était un bipède, mais pas un bipède comme la meute avait eu l'occasion d'en voir et d'en déchirer de leurs longues dents affamées, la viande restait la viande peu importe la provenance. D'habitude, les bipèdes portaient de curieuses marques aux odeurs de feuilles et d'herbes sur leur peau parfois nue, parfois confortablement poilue, d'habitude ils se promenaient avec des cailloux et des bâtons pointus pour en menacer la meute et l'obliger à battre en retraite.

Cette chose nouvelle, ce bipède nouveau, avait la peau lisse et blanche, aussi lisse et blanche que la neige lorsque le froid tombe du ciel et que les proies s'endorment dans leurs tanières au lieu de sortir s'ébattre et s'offrir en pâture aux prédateurs, ses mains vides de cailloux et de bâtons qui lui auraient permis de menacer le membre de la meute venu boire à la rivière.

Ce membre de la meute était l'un des plus vieux et des plus sagaces, ayant survécu là où le restant de sa portée avait crevé de faim ou de maladie ou d'une blessure qui avait refusé de guérir, ayant combattu et survécu à beaucoup de choses, nouvelles et habituelles, et ce drôle de bipède l'avait intrigué.

Le bipède à la peau nue couleur de neige sentait le cerf, un peu, et c'était normal puisqu'un cerf se tenait près de lui sur la berge de la rivière. Drôle d'assemblage, mais les bipèdes aimaient se percher sur le dos des quadrupèdes, comme le lierre se colle au tronc des arbres, et c'était ainsi, autant que la formation d'une meute.

Mais le bipède nu et couleur de neige ne sentait pas juste le cerf. Il sentait l'herbe mouillée quand le soleil n'est pas encore tout à fait au-dessus des arbres, il sentait la poussière sous l'écorce des arbres, il sentait la feuille gavée de soleil pendant longtemps, si longtemps que le noir ne suffisait pas à noyer la chaleur incrustée dans ses fibres, il sentait tout cela et encore beaucoup d'autres choses qui se trouvaient dans la forêt.

Les bipèdes ne sentaient pas comme cela, d'habitude. Ils portaient sur leur peau, leur fourrure raréfiée, l'odeur du feu et de la fumée, l'odeur de l'argile cuite et des herbes mélangées dans leur nourriture et teignant leur peau. Ils faisaient de leur mieux pour raconter qu'ils étaient à leur place dans la forêt, mais c'était évident qu'ils n'étaient que de passage, comme les oies quittant la rivière quand le froid tombait vraiment beaucoup du ciel.

Ce curieux bipède sans poil cachant la neige de sa peau vulnérable n'était pas comme cela. Il sentait comme si sa place se trouvait dans la forêt, à chercher de quoi manger en compagnie de sa piètre meute d'un cerf et de lui, à se demander ce qui surgirait de l'ombre pendant qu'il se reposait.

Si cela s'était cantonné à ce simple constat, passe encore. La meute l'aurait acceptée à la manière de la pluie ou d'un arbre qui s'effondre sans prévenir, un évènement inattendu auquel il fallait se faire, ni un bien ni un mal en soi. Mais le membre de la meute à avoir posé les yeux sur ce curieux bipède couleur de neige était un peu trop agité par la rencontre pour que ce soit un incident anodin à oublier après une bousculade entre chiots ou une poursuite sous le couvert des feuilles.

Ce membre de la meute n'était pas un peureux, si tant est qu'il fusse possible for un né de la meute d'éprouver un sentiment ressemblant à du courage ou de la couardise, des émotions qui avaient commencé à exister seulement car les bipèdes croyaient que c'était le cas alors que la vie dans la forêt ne se souciait que de l'instinct de survie, qui parfois criait de fuir et se recroqueviller, parfois de dénuder les crocs et de sauter à la gorge de l'adversaire. Il avait survécu trop longtemps, à trop de choses nouvelles aussi bien que connues, pour éprouver le besoin de détaler queue entre les jambes plus que de temps en temps.

Cet étrange bipède qui n'avait ni caillou ni bâton pointu à brandir dans sa main, qui n'avait pas de poil épais pour gêner de longues dents cherchant à se planter dans sa chair, qui n'avait même pas poussé de cri intimidant lors de la rencontre sur les berges de la rivière, n'avait certainement pas démontré le degré de menace pour que le membre de la meute ayant posé les yeux sur lui s'abaisse à cette conduite craintive et soumise. Mais quelque chose en lui hérissait le poil sous les coussinets, le poil garnissant le ventre mou et fragile.

Quelque chose de vieux, peut-être plus vieux que les arbres, certainement moins que le vent, si vieux que même la compréhension limitée que la meute avait du temps qui passe pouvait déclarer ancien sans hésitation, si vieux que même la compréhension sophistiquée que les bipèdes avaient du temps qui s'écoulait cafouillerait et lutterait afin d'exprimer à quel point, exactement.

Quelque chose de vieux, potentiellement quelque chose de dangereux, et surtout quelque chose d'intéressant. Et si les préoccupations de la meute tournaient principalement autour de la survie, une place non négligeable n'en était pas moins réservée à s'amuser, que ce soit en terrifiant un écureuil ou un moineau, en reniflant un galet à la couleur bizarre ou en mâchouillant les oreilles du membre de la meute couché à côté sur l'herbe.

S'en aller observer un drôle de bipède était une sorte d'amusement différent, mais ça restait de l'amusement, et la meute trouvait l'idée plaisante. Surtout parce que ça commençait par une poursuite à travers les bois, qui s'annonçait compliquée puisque l'étrange bipède avec sa peau de neige sentait le cerf et la forêt au lieu des odeurs habituelles pour les bipèdes, et un bipède juché sur un quadrupède pouvait se déplacer vraiment très vite, parfois encore plus vite qu'une meute qui se retrouvait alors suante et bavante et affamée sans pouvoir se remplir l'estomac.

Et puis, qui savait comment réagirait ce curieux bipède d'être ainsi traqué ? Il était déjà si différent des autres qui marchaient sur deux pattes, et cela rendait curieux, et quand la curiosité taraudait le ventre au point de donner envie de faire pipi, elle exigeait d'être satisfait peu importe le prix, ou les conséquences.

La meute se mit en chasse, le membre ayant vu leur proie menant la procession de corps poilus et blancs à travers les arbres, dressant fièrement les oreilles alors qu'il humait l'air de sa gueule largement béante pour capter la moindre brise vagabonde chargée d'un indice odorant, derrière lui le chef de la meute et sa compagne suivi de leurs rejetons les plus concentrés, et après traînaient les vieux, les jeunes, ceux qui se laissaient distraire par une fleur sur une branche à hauteur de leurs narines et ceux qui auraient voulu faire la sieste à la place de se remuer.

Ils cherchaient, et ils trouveraient le curieux bipède.