Liam se réjouissait furieusement d'être perché en haut d'un flanc de colline abrupt, suffisamment loin des truffes sensibles d'une meute de molosses à présent trop familiarisée avec son odeur pour sa paix intérieure, puisque cela voulait dire qu'aucune de ces bêtes aux crocs pointus ne pouvait renifler le relent de panique qui devait s'accrocher à son épiderme, sans habits pour lui barrer la route de l'atmosphère dans laquelle s'épandre librement. Ça, ou leurs oreilles risquaient de capter les battement frénétiques de son cœur, qui semblait en bon chemin pour lui pulvériser la cage thoracique de l'intérieur.
Du calme. Du calme ou il se retrouverait à écraser la pêche qu'il tenait dans sa main sous le coup d'un excès d'émotion, et il n'en avait déjà pas une infinité à disposition.
Les pêches étaient une idée un peu folle, mais vraiment, vu la situation actuelle, il était temps de recourir à des initiatives désespérées. Le plan avait germé dans la matière grise du changelin quand il s'était souvenu des notes glissées dans son linge par Owyn, sur les soins qu'il prodiguait aux chiens de la cour en sa qualité de maître piqueux, les méthodes pour les corriger en cas d'insolence mais plus crucialement, les récompenses fournies aux bêtes quand celles-ci se montraient dociles.
Il pouvait s'agir d'un jouet ou d'une caresse, certainement, mais généralement la récompense tenait en friandises, un lambeau de viande fraîche prélevée sur du gibier abattu le jour même, ou des fruits. Les fruits semblaient être un choix surprenant pour une espèce carnivore qui chassait son dîner, mais les molosses blancs issus de la contrée d'Annwn s'avéraient très amateurs de mûres, de poires et autres, sans doute par opportunisme puisque la région était connue pour la fertilité de ses arbres.
Une fertilité qui avait été écrite dans les annales de la Cour à Caer Sidi, qui avait excité la convoitise du Tylwyth Teg et encouragé l'avidité de la Reine de l'Air et des Ténèbres bien décidée à ne pas laisser pareille aubaine lui filer entre les doigts à la manière de l'eau de la rivière quand on ne conservait pas les mains en coupe parfaitement étanche. Une fertilité fréquemment associée à un symbole particulier, celui des pommes d'or.
Évidemment, Liam se doutait que les fameuses pommes n'étaient pas taillées dans le métal, que l'or était davantage une référence à la couleur du fruit ou à ses bénéfices pour la santé – l'or en alchimie était après tout l'incarnation même de l'incorruptibilité, la métamorphose vers la perfection achevée et fignolée jusqu'au moindre détail. Un symbole de vie, de la force du vivant, quoi de mieux pour décrire une contrée aisément capable de nourrir les trois quarts d'un royaume de taille non négligeable à elle seule ?
Et puis, à peine deux heures plus tôt, alors qu'il se souvenait de cette bribe d'information, il s'était rappelé la présence d'un vieux pêcher perché sur le flanc abrupt de colline où lui et le cerf avaient grimpé, et sous un certain angle, d'un certain point de vue, on pouvait se dire qu'une pêche ressemblait vaguement à une pomme en or, n'est-ce pas ?
Bien sûr, cela dépendait de la variété, les pêches tendaient à être plus rose et orange que doré, mais l'idée continuait à titiller la cervelle de Liam, ne voulait plus déloger de son crâne, et qu'avait-il à perdre si ce n'était la vie ? D'autant plus que, malgré sa révulsion et sa rancœur envers ses ravisseurs et la transformation qu'il n'avait pas souhaité, il était changelin dorénavant, il était un Sidhe et cela signifiait que la réalité était ce en quoi il croyait, ce dont il était absolument persuadé.
En d'autres termes, s'il croyait qu'une demi-douzaine de pêches convaincrait une meute sanguinaires de molosses assez larges pour lui arracher facilement bras et jambes dans un accès de brusquerie de ne pas le dévorer mais de le prendre en affection, de remuer la queue affectueusement à sa vue au lieu de lui dévorer le visage – cela arriverait.
Il devait simplement se raccrocher à cette conviction, ce qui s'avérait plus facile à dire qu'à exécuter lorsqu'on se trouvait sous pression et douloureusement conscient de l'issue fatale en cas d'échec. Mais le désir de ne pas mourir constituait un fantastique ingrédient pour encourager les ailes à vous jaillir des épaules et vous empêcher de vous aplatir par terre à la manière d'une galette.
Liam était parvenu à retracer le chemin menant jusqu'à l'endroit où poussait le pêcher, ses branches ondoyant paresseusement dans le vide alors que le tronc noueux penchait intangiblement au-dessus du dénivelé en haut duquel il s'enracinait, il avait encouragé le cerf à grimper en zigzag le flanc de colline – et en passant, un bon obstacle à garder entre la meute et lui pendant qu'il se livrerait à sa tentative hardie pour amadouer les molosses – et une fois à la hauteur de l'arbre avait entrepris de cueillir les fruits qu'il jugeait assez mûrs pour son entreprise, non sans en offrir un à sa monture histoire de remercier le majestueux cervidé pour ses efforts.
Le cerf avait semblé touché par l'attention. Du moins, c'était l'interprétation que le changelin avait attribuée à la façon dont l'animal blanc avait frémi de l'oreille gauche avant de croquer délicatement dans la pêche juteuse, offerte à plat sur la paume de son cavalier pour éviter de se retrouver affublé de doigts mordus.
Puis la meute avait surgi, et les tripes de Liam avaient virevolté et menacé de se tricoter en nœuds impossibles à défaire alors qu'il évaluait à la louche le nombre des bêtes, plutôt difficile vu que plusieurs d'entre elles couraient dans tous les sens, mais au strict minimum elles devaient se monter à une bonne trentaine.
Et la quantité de pêches dont disposait le changelin ne dépassait que de très peu un tiers de ce chiffre. Enfin, pas moyen de reculer maintenant, il fallait prier comme jamais il n'avait prié auparavant, prier le pouvoir qui s'agitait sourdement dans ses veines de ne pas lui faire défaut, tu viens à peine de te loger en moi, tu ne veux tout de même pas t'embêter à rejouer le cirque du mariage avec un autre zozo, non ? Alors obéis-moi !
Un grondement rauque dans les oreilles de Liam, mais peut-être ne s'agissait-il que d'un bourdonnement causé par la montée du stress. Le changelin avait avalé sa salive en dépit d'avoir la bouche fermement sèche et saisi une pêche dans la main droite, celle qui lui servait à écrire et à lancer ses affaires quand il cédait à la mauvaise humeur, et avait balayé du regard la masse grouillante de fourrure blanche et de gueules rouges à la recherche de l'animal auquel se pliait le reste de la meute.
Le concept de la hiérarchie ne valait pas uniquement parmi les humains ou les Sidhes, après tout. Soumettez le dominant, ou gagnez ses faveurs, et le reste de la troupe suivra docilement dans les traces du meneur. Si Liam pouvait amadouer l'alpha de la meute, y ajoutant un ou deux lieutenants pour faire bonne mesure et peaufiner sa présentation comme fournisseur de provende et non souper potentiel, ce serait juste parfait.
Un murmure soufflant sur sa nuque, là où poussaient des cheveux fins comme de la toile d'araignée, presque inaudible, une simple suggestion de tourner les yeux de ce côté-ci, voilà, le gros avec une cicatrice sur le museau qui lui avait ouvert une narine en deux, tu le vois ? Tu ne penses pas que ce pourrait être lui ?
Tu seras à moi.
Liam avait respiré profondément, et lancé le fruit aux pattes du molosse.
