Évidemment, avec une meute de molosses excités et vite ennuyés bien décidée à ne pas perdre de vue sa nouvelle source de divertissement, survivre en pleine forêt devient nettement plus complexe que ça ne l'était déjà.

Liam regrettait profondément les jours de calme et de silence, quand ce n'était que le cerf blanc qui partageait sa compagnie – et en parlant du quadrupède cornu, celui-ci s'était résigné à descendre du haut de la colline, mais gardait ses distances d'avec la meute, visiblement sur ses gardes et pas du tout impressionné par le choix de son cavalier d'en faire des alliés. Un choix que le changelin lui enviait, lui qui désormais ne pouvait pas s'éloigner de plus d'une quinzaine de pas sans qu'un chien vienne se jeter dans ses jambes et manque le faire trébucher.

Quand il se retrouverait fatalement à aplatir une de ces satanées bestioles qui n'arrivaient pas à comprendre qu'il ne souhaitait pas jouer, il n'allait certainement pas se lamenter sur leur sort. Tant pis si leurs oreilles duveteuses étaient si faciles à grattouiller – les chiots raffolaient des caresses, ils en réclamaient encore plus qu'ils ne réclamaient de lait ou de viande prémâchée à leur mère, comment espéraient-ils survivre dans l'environnement hostile de la forêt, dans laquelle un membre de votre propre meute pouvait aisément se retourner contre vous ?

Alors que le changelin ruminait cette cynique constatation, il se demanda si c'était l'Hiver qui empiétait sur ses convictions, la saison de la rude lutte pour la survie, quand s'imposait l'ignoble arithmétique de la nécessité calculant le chiffre minimal de bouches à sacrifier pour que le plus grand nombre puisse en réchapper dans l'espoir de prospérer à l'arrivée du printemps. Ou bien s'agissait-il de sa lassitude amère, née de ses errances sous le couvert des arbres ? Il pouvait très bien s'agir encore d'un mélange de ces deux options, la vie optait rarement pour la simplicité du binaire quand elle était en mesure de vous infliger une palette entière de nuances pour chaque couleur de l'arc-en-ciel.

Quand ce n'était pas les chiots qui l'importunaient, le chef de la meute venait prendre ses aises, posant sa tête sur ses cuisses et l'empêchant de se relever sous peine de recevoir un grondement agacé, si bien qu'il fallait s'habituer au poids velu tâchant d'aplatir les muscles nerveux de ses jambes au point de les faire ressembler à des galettes de viande écrasées sous un rouleau à pâtisserie. Ces visites spécifiques, Liam les tolérait mieux puisqu'elles remplissaient à peu près la fonction essentielle de rester dans les bonnes grâces du molosse, et puisque le reste de la masse grouillante, bavante et poilue épiait la conduite de leur meneur jour et nuit afin de s'y tenir religieusement, cela les incitait à ne pas le réduire en charpie pour quelque temps encore.

Ne pas se retrouver à contempler l'intérieur d'un estomac, c'était une bonne motivation pour grimper aux arbres quand il discernait des fruits pendant aux branches et de les faire tomber par terre. Les molosses ne manquaient jamais de se jeter sur la manne ainsi offerte, avec une trentaine de ventres à combler chaque jour, ça ne prêtait guère à conséquence si l'un des chiens boudait la gâterie végétarienne, il s'en trouverait inévitablement trois autres pour croquer dans l'offrande et se la disputer avec des claquements de dents et des feulements exaspérés.

La meute ne rendait pas la pareille à Liam quand ils chassaient et parvenaient à abattre une proie, mais le changelin ne se plaignait pas. Il se contenterait d'un régime fruitier, tant pis pour les crampes à l'estomac et la diarrhée occasionnelle, il préférait encore cela à se rendre carrément malade en avalant de la viande contaminée par la salive des chiens.

Et puis un jour, un juvénile était revenu en remuant énergiquement la queue, serrant entre ses mâchoires un membre incontestablement humanoïde, et Liam s'était fermement quoique silencieusement réjoui de son vœu de s'abstenir de goûter à la chair, rien que cette vision lui aurait coupé la chique de toute façon.

Intellectuellement, il savait que des tribus de fae peuplaient la contrée d'Annwn, mais n'en ayant vu pas l'ombre ni aucune autre trace depuis son arrivée, le changelin avait relégué ce point de détail dans les tréfonds de sa mémoire, ces tiroirs qui n'étaient consultés et fouillés que très rarement. Après tant de journées à ne fréquenter que des quadrupèdes et à n'entendre que les oiseaux jacasser dans leurs nids, il éprouvait un certain choc en face de ce rappel incontestable et assez brutal qu'il n'était pas l'unique forme de vie à user de la locomotion sur deux jambes comme moyen principal de déplacer sa carcasse.

Ce qui posait un nouveau souci, dans le cadre des interactions à venir – si des chasseurs venaient pour attaquer la meute, et les chances que cet évènement se produise étaient non négligeables vu qu'un membre humanoïde avait été emporté, il faudrait être irresponsable pour ne pas déclarer une battue afin d'éradiquer la menace d'un prédateur chipant les bébés mal surveillés ou les membres du groupe cherchant un coin tranquille pour pisser ou faire passer la migraine, si donc des chasseurs se lançaient sur les traces de la meute et réalisaient que parmi les molosses figurait un bonhomme qui devait offrir bien piètre figure après plusieurs mois loin de la moindre forme de civilisation, et bien… qu'est-ce que cela donnerait ?

Vu l'hostilité du Tylwyth Teg envers la Cour d'Hiver et Caer Sidi, ce ne serait sans doute pas une brillante idée de se déclarer le nouveau prince consort de sa Majesté, la Reine de l'Air et des Ténèbres, en train de passer l'épreuve qui le verrait reconnu sans ambages comme méritant sa place sur le trône. Les tribus se douteraient-elles néanmoins de son identité ? Si Gwyn ap Nudd entretenait de bonnes relations avec elles, et s'était empressé de claironner à tout venant les résultats de sa visite à la citadelle de verre une fois retourné à ses pénates, cela augurait mal pour le changelin…

Ces tribus pratiquaient-elles la mutilation des ces malheureux intrus regardant dans la direction de leurs lieux de vie, ou bien se satisfaisaient-elles de les tuer à coup de lance ou de trique ? Liam aurait-il l'opportunité de s'échapper, pendant que la meute et les chasseurs s'écharpaient mutuellement ? D'accord, c'était plus qu'un peu cruel de songer à utiliser les animaux comme un simple moyen de diversion, mais ce n'était pas comme si Liam leur vouait une affection irréversible après ce qui ne pouvait pas être plus long qu'une semaine à endurer leur présence inlassable.

Et de toute façon, au bout d'un an et d'un jour, Liam quitterait la contrée d'Annwn, et s'il n'y remettait jamais les pieds, ce serait bien trop tôt, alors il lui faudrait se séparer de la horde bavante et trop enthousiaste, si désireuse de l'enquiquiner alors qu'il n'était absolument pas d'humeur.

Combien de jours, de mois, devaient encore s'écouler avant que la date limite ne fusse atteinte ? Liam se rendrait-il seulement compte que celle-ci était venue, ou bien le comité envoyé pour le récupérer serait-il contraint de s'enfoncer dans la forêt à sa recherche ? Le comité prendrait-il la peine de le chercher avant de baisser les bras et de le décréter mort ?

Rien qu'à y penser, sa chair se couvrait de sueur froide et il se retrouvait à déglutir pour apaiser le feu incandescent dans sa gorge sèche. Non, on n'en viendrait pas à cela. On ne pouvait pas.