Ann arrangea sa cravate nerveusement. Carmen avait réussi à s'infiltrer dans la base en se faisant passer, sous illusion, pour un des marines. Un moyen de plus pour assurer les arrières de Luffy qui devait faire tourner en bourrique les deux vice-amiraux Kadar et Strawberry. Ils avaient fait exprès de frapper au moment où le duo était sur la base. D'un moment à l'autre, Rouge arriverait. La journaliste resta assise à la table du café, surveillant la rue. Et enfin, elle les vit passer. Les deux officiers de Marina avaient appelé à l'aide étaient là.
- Tsuru est une bonne âme, tout se passera bien, confirma Bruno en les voyant passer. L'autre, je ne peux pas te dire.
La vice-amirale Tsuru était une vieille femme, avec la tête d'une grand-mère quelconque. Elle avait néanmoins un profil sec et autoritaire. C'était, dans l'opinion d'Ann, la mamie qui s'assurerait que ses petits-enfants soient propres et bien élevés en toute circonstance, plutôt que de leur faire des petits gâteaux.
Le second était grand, peut-être autant que Marco. Et la yôkai n'avait pas besoin de confrontation pour savoir que ce gars était l'homme que Kali craignait de rencontrer. Il avait la peau sombre comme le chocolat et de longs cheveux noirs. Si long que sa tresse, en dépit qu'elle fasse deux fois le tour de ses épaules comme une écharpe, avait son bout qui tombait quand même jusqu'à son poignet. Et à intervalle régulier sur la tresse, elle était décorée par des grosses bandes d'or véritable. Son visage sans âge était orné par deux yeux émeraude sans vie. Et de derrière l'oreille jusqu'au cou, des minuscules glyphes étaient tatoués. Là où Tsuru, sous son manteau d'officier, portait une chemise et un pantalon tout ce qu'il y a de plus classique, lui avait une tunique courte noire sans manches à col mao sur un pantalon bouffant. Et fait intéressant, il était pieds nus. Ce qui montrait que ses pieds étaient eux aussi tatoués par des glyphes occultes.
Autre point intéressant : si le manteau était blanc, le reste de ses vêtements étaient noirs, comme s'il portait un deuil.
Ann attrapa sa sacoche de travail pour arranger le denden caché (si elle montrait directement celui-ci, cela serait plus compliqué d'avoir des réactions honnêtes) afin qu'il puisse tout de même voir l'extérieur avant de se lever. Elle laissa l'argent pour son café dans le cendrier propre et marcha à grands pas vers les deux marines.
C'est l'homme qui s'arrêta en premier et se retourna pour lui faire face, percevant qu'ils étaient suivis. Tsuru continua un peu avant de réaliser que son compagnon de route s'était lui-même arrêté. Les quelques marines qui les accompagnaient suivirent le mouvement. Avec un sourire, Ann monta à leur niveau.
- Bonjour, je suis la journaliste Ace, du SEKEI !
- Je pense que si on ne le savait pas avant, après ce qu'il s'est passé avec Doberman, cela ne peut plus être le cas, dit froidement la vieille femme. Vice-amiral Tsuru et vice-amiral J'rem, de Marine Ford. Que pouvons-nous pour la presse ?
- Beaucoup de choses. J'ai eu vent que la Révolution avait lancé une grosse opération contre la Marine…
Les oreilles pointues de l'asperge chocolatée tiquèrent, mais son visage ne laissa passer aucune expression.
- … et qu'ils auraient ainsi démantelé des opérations de trafic d'êtres humains organisé par vos collègues, sous couvert d'arrestations abusives et d'orientations pour l'emploi.
- La Marine ne fera aucun commentaire, dit froidement Tsuru.
Ann plissa les yeux.
Elle était à bout de nerfs, elle se faisait du sang d'encre pour son frère, et pire que tout, elle avait ses règles, ce qui la rendait encore plus irascible entre les hormones et les douleurs menstruelles. Le simple fait d'être là, debout et marcher était en soit une torture. Ce n'était pas un bon jour pour refuser quoi que ce soit à la journaliste. Alors, quand les deux officiers se détournèrent pour reprendre leur route, Ann leur emboîta immédiatement le pas.
- Est-il vrai que la précédente enquête sur ce potentiel réseau n'était que de la poussière aux yeux pour masquer la culpabilité de hauts-officiers ?
- Sans commentaire et cessez de nous suivre.
- Je suis moi aussi attendue à la base, donc, je peux marcher avec vous !
Tsuru tira une tête de huit kilomètres à cette annonce.
- Je suis celle qui a écrit la première sur ce réseau, et cela remonte à plus de deux ans. Pourquoi la Marine n'a-t-elle pas agit pour y mettre un terme, si aucun haut-officier n'est impliqué ?
- Sans commentaire.
- Comment justifiez-vous votre présence ici si ce n'est pas pour cette affaire ? Ou alors, déclarez-vous votre décision de vous opposer à la Révolution…
- J'ai dit sans commentaire !
Tsuru semblait sur le point de perdre patience. Son camarade, bien qu'il eût jeté un bref regard à la sacoche de la D. sans faire de commentaire, gardait son même visage sans expression.
Les soldats de garde dans la base se mirent au garde-à-vous pour laisser passer les deux officiers, mais avant qu'on ne puisse demander de s'assurer qu'Ann reste dehors, elle avait réussi à se faufiler à l'avant du cortège, continuant avec ses questions, son calepin en main et son appareil photo au cou pour se donner contenance et cacher qu'elle avait un denden qui enregistrer tout dans sa sacoche. Elle n'arrêtait pas pour autant ses questions, ignorant l'agacement montant de Tsuru. Et à côté, son camarade restait d'un calme et d'une patience olympienne.
Jusqu'à ce qu'ils arrivent au niveau de l'escalier. Entendre la voix furieuse de sa mère faisait presque sourire Ann, mais elle garda sa façade de journaliste. C'est là que le vice-amiral J'rem la surprit. Il ne la toucha pas, mais presque. Il arrêta volontairement son geste à quelques centimètres de son épaule.
- Reste sur le côté, cela serait bête que tu te fasses prendre dans le combat, jeune chatte.
Comment savait-il pour son zoan ? Elle avait pourtant ses queues bien cachées dans son pantalon et ses oreilles dans sa casquette gavroche.
Cependant, elle laissa passer les deux vice-amiraux et se calla derrière eux pour descendre dans les cellules. Comme prévu, Luffy était derrière les barreaux, faisant tourner en bourrique les vice-amiraux Kadar et Strawberry qui affrontaient Rouge en costume professionnel qui commençait sérieusement à s'énerver. Dans un coin des geôles, Carmen se tenait dans un parfait garde à vous, toujours sous son déguisement de cadet de la Marine et avec l'illusion en plus.
- Ah ! Señorita Ace, merci d'avoir fait le déplacement ! salua Rouge à sa fille avec un ton professionnel.
- Señora Roja, comment se porte votre oncle Bruno ? J'ai cru comprendre qu'en dépit de la maladie, il continuait de lutter pour le petit peuple. Un homme honorable.
- Tellement honorable qu'il n'a demandé aucun dédommagement à la Marine auquel il aurait pu prétendre après avoir été blessé dans l'exercice de ses fonctions de vice-amiral, au point d'être décoré pour acte de courage et dévouement. Ce qui me fait penser…
Rouge sortit de sa serviette une lettre qu'elle remit à Tsuru.
- Je suis plus qu'heureuse de vous rencontrer, vice-amiral Tsuru, parce que cela m'épargne de devoir envoyer ce courrier jusqu'à Marine Ford. Pourriez-vous transmettre ceci à l'amiral Sakazuki ? C'est au sujet d'une cliente de l'avocat Bruno.
- Que se passe-t-il ici ? demanda d'un ton sans émotion J'rem en ignorant l'enveloppe marron dans les mains de sa collègue.
- Je tiens déjà à remercier la journaliste Ace du SEKEI de servir de témoin dans cette affaire, commença Rouge avec un visage froid et des yeux assassin. Ensuite, au nom de mon client Monkey D. Luffy, injustement emprisonné, je souhaite porter plainte pour arrestation abusive, abus de pouvoir, refus du droit de défense, et tout ceci aggravé par le fait que mon client est mineur. Et bien entendu, nous sommes face à un vice de procédure donc il va être nécessaire de le relâcher. Je suis certaine que cela fera bien rire Genkotsu quand il apprendra comment vous traitez son petit-fils. Mais ce n'est pas tout.
Rouge avait à présent posé sa serviette sur le bureau du soldat en charge de la surveillance qu'elle avait chassé de son poste avec un geste presque dédaigneux de la main. Là, elle l'ouvrit et en sortit un épais rouleau de papier. Elle commença à lire à voix haute quelques noms, avant de finalement, se raviser et de le laisser se dérouler devant elle. Le bout tomba sur le sol et une bonne partie se retrouva entassée à ses pieds.
- Voici toutes les personnes que je représente. Et ces personnes attaquent les vice-amiraux Kadar et Strawberry pour arrestation abusive, arnaque, abus de faiblesse, abus de pouvoir, traite d'êtres humains, violences physiques, verbales et sexuelles, exploitation de personnes démunies, extorsion de fonds, menaces… La liste est longue, mais je serais ravie de laisser une copie de la plainte à des autorités compétentes.
- Quelques mots pour le SEKEI ? minauda Ann avec un ton innocent vers les deux accusés.
Tsuru s'était penchée sur les feuilles qu'avaient apportées Rouge pour les regarder attentivement. Et J'rem soupira, attrapant alors l'un des classeurs du bureau. Il se tourna vers Luffy.
- Quand as-tu été arrêté ?
- Ce matin ! Il y a deux heures !
Le grand vice-amiral passa à la cellule suivante, posant la même question. Pour l'instant, de tous, un seul avait été inscrit alors que plusieurs étaient là depuis deux jours dans les cellules. Et cela n'était pas du goût des deux accusés.
- Vous n'allez pas croire…
- Eh bien, je crains que si, coupa Tsuru. J'ai déjà eu des échos de plusieurs sources. Et des membres de la révolution n'ont pas hésité à publier leurs preuves.
Ann dégaina sa hache en voyant Kadar sur le point de tirer sa lame, mais le vice-amiral J'rem et Carmen furent plus rapide. Le classeur était par terre alors qu'avec une force étonnante, le vice-amiral tenait Kadar par la gorge, à quelques centimètres du sol. Juste sous la carotide, il le menaçait avec une aiguille sortant d'un très long dé à coudre que l'elfe portait au bout du doigt. Non seulement l'étrange arme était recouverte de poison de ce que son œil félin voyait, mais en plus, il y avait du Haki. Au moindre mouvement et on aurait un cadavre sur le sol. Et l'expression toujours aussi morte de J'rem disait que ça ne lui ferait ni chaud ni froid.
De son côté, Carmen était derrière Strawberry, l'épée de Kadar entre les mains, menaçant le nez de l'officier. Tsuru croisa les bras, donnant l'air d'une grand-mère terrifiante prête à réprimer le comportement des jeunes en face d'elle.
- Je crains que vous ne deviez répondre devant la cour martiale. Et qu'une enquête que je mènerais personnellement, va être ouverte.
- Ce n'est pas… commença Strawberry.
- Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Et je vous conseille de faire appel à un avocat, coupa Tsuru.
Si un regard pouvait tuer, les deux seraient morts sur place.
- Pouvons-nous donc conclure que le semblant d'enquête d'il y a deux ans n'était donc que de la poudre aux yeux pour couvrir leurs exactions ? demanda Ann. D'ailleurs, la señora Roja l'a dit, on a des accusations d'abus sexuels. Sauf s'ils jouent pour l'autre équipe, chose dont je doute, vu les échos que j'ai eu à leur sujet… Je vous recommanderai bien d'interroger les soldates qu'ils ont eues sous leurs ordres.
- J'rem, relâche ta prise, tu vas le tuer avant qu'il ne passe devant la cour martiale, réclama Tsuru.
Sa demande tomba dans l'oreille d'un sourd, parce que son collègue avait enfin une expression. C'était une rage dévastatrice qui se lisait sur ce visage sans âge. Dans sa poigne noircie, sa proie agonisait sans air alors que son arme tremblait devant la lutte interne pour ne pas s'enfoncer dans la carotide.
- Pas que je m'opposerai à la mort d'un salaud, je pense que ça ne réparera pas les erreurs passées et les victimes, et la famille de celles et ceux ne pouvant plus s'exprimer, ont le droit à décider elles-mêmes le genre de justice qu'elles veulent, dit doucement Rouge.
- En parlant de victimes, j'aimerais parler pour l'une d'elles qui ne peut plus s'exprimer, intervint Ann. Le vice-amiral Rhyddid Aarch, dit Aux Griffes Pourpres, qui était attaché aux affaires internes. J'ai retrouvé des documents disant qu'il enquêtait sur les vice-amiraux Kadar et Strawberry. Deux officiers qui, comme par hasard, ont découvert l'implication de Rhyddid dans un trafic d'esclaves auquel je les ai reliés dans la presse, il y a deux ans. Les citoyens du monde, et surtout de South Blue, veulent savoir. Leurs défenseurs, leurs héros, leurs justiciers, sont-ils en fait des saligauds qui s'enrichissent et se font plaisir en brisant des vies et des familles ?
- J'rem, ça suffit, insista Tsuru.
Avec un feulement de rage, l'elfe relâcha sa prise, la respiration haletante, un air assassin sur le visage. Carmen tira les menottes du bureau, gardant la lame sous le cou de Strawberry. Elle avait le pouvoir de le tuer, mais elle résista. Elle était un marine lambda à cet instant et un geste pareil ne pourrait que lui attirer des ennuis. De toute façon, les soldats de l'escorte des deux visiteurs de Marine Ford débarquèrent et procédèrent à l'arrestation. Puis Tsuru ordonna alors la libération après vérification des identités ainsi que les chefs d'accusation, des différentes personnes présentes dans les cellules. Même si Luffy vint se tenir sagement à côté de Rouge, il n'en avait pas fini puisqu'il demanda du pop-corn et pourquoi on n'avait pas botté plus le cul des deux coupables. L'expression de la vieille Tsuru disait qu'elle voyait clairement la parenté avec Garp.
Ann vit Carmen amorcer un mouvement dans sa direction, mais l'homme si semblable à leur amie se tourna vers la fausse marine avec un papier.
- Soldate. Montez poser ceci sur le bureau de l'officier en charge de la base. Il aura aussi des questions à répondre. Exécution.
Carmen se mit au garde-à-vous et s'exécuta. La yôkai aurait mis sa main à couper que l'homme savait qui elle était. Sans compter qu'il avait jeté brièvement un regard vers l'une des fenêtres comme s'il savait que Marina était embusquée derrière comme sniper.
- Bien. Je vous ramène chez vous, jeune homme, dit Rouge à Luffy
- Oui m'dame.
- Mon bon souvenir à Bruno, salua Tsuru.
- Il aura le message, promit Rouge.
- Je l'ai déjà, répondit le susnommé.
- Quant à nous, nous allons contacter votre grand-père, dit Rouge à Luffy.
La grimace du jeune homme voulait tout dire. De son côté, Ann distribua une carte de visite à chacun des prisonniers.
- Si vous souhaitez témoigner auprès de la presse, n'hésitez pas.
Du coin de l'œil, elle nota J'rem se pencher sur Tsuru qui se tenait devant la fenêtre.
- Marina est en embuscade sur le toit d'en face, souffla tout bas l'elfe en pianotant étrangement sur sa tresse.
Ann l'entendit seulement grâce à son audition de chat, tout comme elle reconnut le message en morse qu'il pianotait sur sa tresse. Elle vit juste une lueur semblable à un reflet apparaître sur l'uniforme noir avant que des cris ne l'alertent.
En se retournant, elle vit que Strawberry s'était libéré et avait réussi à récupérer son arme. Ann tira sa hache, le voyant foncer vers elle. Un coup de feu résonna, brisant une vitre, mais il n'y eut aucun blessé. Une force inconnue avait arrêté l'homme dans sa lancée. Certainement J'rem vu qu'il avait deux doigts pointés sur l'individu. Puis, il retourna sa main et l'officier coupé dans son élan fut envoyé percuter avec violence un mur. À pas lents, J'rem passa à côté d'Ann en ignorant les marines qui filaient pour voir l'origine du coup de feu. Un simple geste des doigts et Strawberry fut tiré vers le haut, toujours coller au mur.
- On ne touche pas aux innocents. On n'attaque pas pour rien quelqu'un. Me suis-je bien fait comprendre ?
Il écarta les doigts. Les veines se firent plus saillantes sur le visage de l'officier coupable et son visage rougi méchamment. Il avait tout l'air en proie à une immense douleur.
- Je suis tout à fait apte à extraire un akuma no mi de quelqu'un, que penses-tu que je cache d'autres dans mes manches ? continua J'rem.
Un gargouillis lui répondit alors que Tsuru se pinçait le nez d'exaspération.
- Demande pardon. Maintenant.
Avec difficulté, Strawberry présenta ses excuses avant que le vice-amiral J'rem ne relâche pas son emprise.
- Si vous voulez bien évacuer, nous avons à faire ici, demanda Tsuru. Nous vous tiendrons au courant des plaintes, maître Roja.
C'était le signal pour partir. Tout plutôt que de perdre le denden et ce qu'il avait enregistré.
.
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- Tu sais que je suis apte à me défendre, non, Marina ? demanda Ann en rejoignant le Calypso.
C'est là qu'elle remarqua que le trimaran n'était amarré pas très loin du navire de la Marine. Et avec Kali qui était dans un tel état d'agitation qu'elle avait cherché du réconfort dans quelques peluches qu'elle avait ramené sur le pont pendant qu'elle faisait la surveillance.
- Je suis désolée… C'était un réflexe, marmonna la tireuse.
- Allons-nous-en avant que les vice-amiraux ne débarquent avec… Je n'ai rien dit, trop tard.
En effet, Tsuru et J'rem revenaient vers leur navire avec leur escorte de soldats et deux prisonniers de plus avec les vice-amiraux Strawberry et Kadar. Strawberry avait clairement du mal à marcher, voir même respirer. Carmen serra les dents, mais resta calme.
Et faisant fi de toute logique, Marina leur fit signe qu'elle allait leur dire bonjour.
- …quand on fugue, on n'est pas censé rester discret ? demanda entre ses dents Ann alors que Kali se cachait de son mieux derrière Carmen en dépit de sa longue queue de serpent qui trahissait sa présence.
- Si elle les a appelés, c'est parce qu'elle leur fait confiance, non ?
Un peu difficile de finir la préparation du navire avec Kali qui s'accrochait à elles pour rester autant que possible cachée.
La yôkai posa une main sur la nuque de leur amie pour lui offrir un peu de réconfort et la rassurer, parce qu'elle tremblait.
Et de son côté, Marina était là, papotant avec les deux officiers. Si Tsuru faisait la conversation, l'autre avait juste dit un mot et sans plus, clignant très lentement des yeux comme si cet acte naturel lui demandait à cet instant précis une volonté et une énergie hors norme. Quoique raconte Marina tira un sourire à Tsuru. C'est là que le grand-officier remarqua les deux femmes sur le trimaran. Et il ne fallut qu'un instant. Un simple instant où Carmen due s'étirer et se tordre pour s'occuper d'un cordage, dévoila en partie Kali.
Alors, J'rem contourna lentement Marina sans la toucher, sans même que le manteau sur ses épaules ne puisse l'effleurer. Et il s'avança. Lentement, les mains bien en vue pour montrer qu'il n'avait aucune intention hostile.
Après ce qu'Ann l'avait vu faire, cela ne voulait pas dire grand-chose. Elle se mit sur la route en grognant. Iro montra les crocs de son poste à côté de l'elfe effrayée qui cherchait à présent à se cacher dans la fourrure de Strike qui s'était positionnée pour la protégée.
Finalement, ce n'était pas un clebs si stupide.
- Je vous déconseille, Marine, de monter à bord sans invitation ni bonne raison, avertie Carmen.
Elle indiqua par sa position qu'elle n'hésiterait pas à frapper si c'était nécessaire.
L'officier s'arrêta au bord du trimaran.
- J'rem ? appela Tsuru depuis sa position avec Marina.
L'homme leva la main pour lui demander un instant, avant de revenir aux femmes devant lui.
- Je n'ai pas l'intention de monter à bord sans invitation. Je veux juste… confirmer quelque chose.
- Et l'on peut savoir quoi ? se renseigna Carmen.
- Que j'ai ma confirmation ou non, dans aucun des cas, je ne serai pas violent ou ne mettrai un pied sur ce navire.
Il avait un calme olympien, mais une étrange lueur brillait dans son regard. Ann le fixa un instant, sa langue jouant sur un de ses crocs. C'était du pile ou face. Elle tourna la tête et regarda Kali, lui demandant silencieusement ce qu'elle pensait. Parce que ses tripes lui disaient qu'il n'y avait pas de danger, mais ce n'était pas elle la concernait. Comprenant ce qu'Ann lui demandait, l'elfette hésita, puis tendit une main vers son amie journaliste pour avoir un soutien en plus. C'est ce qu'Ann fit. Elle se dégagea du champ de vision du vice-amiral et alla donner sa main à la demoiselle qui se cachait à moitié derrière Carmen.
En voyant la jeunette sur le pont, derrière Strike et Carmen, le vice-amiral renversa sa tête vers l'arrière en laissant s'échapper un lourd soupir de soulagement, avant de poser un genou au bord du quai, sans jamais toucher le trimaran.
- Je suis… très… très, très heureux et soulagé de te revoir.
Kali ne bougea pas.
Ann lui serra doucement la main pour la rassurer.
- Tu te souviens de moi ? continua le vice-amiral avec douceur.
La même douceur qu'on pouvait avoir pour s'adresser à un enfant blessé et effrayé.
Kali déglutit difficilement.
- N'oublie pas de qui tu portes le nom, chuchota Ann à l'adresse de son amie sans quitter l'homme du regard. Tu es une divinité du temps et de la destruction. Une femme forte. Tu soumets, tu domines, alors, tu peux dominer cette épreuve. Tu es Kâlî la Noire. Et on est avec toi.
Cela fut juste ce dont elle avait besoin. S'accrochant autant à Ann qu'à Carmen, avec une voix légèrement tremblante, la jeune zoan parla :
- Je… J'ai toujours ce livre que tu m'as fait.
Une toute petite ride apparut au coin de la bouche sur le visage sans âge et lisse du Marine.
- Il t'a été utile ? se renseigna-t-il.
- … Il m'a aidé à tenir.
Elle inspira profondément avant de s'appuyer autant sur Carmen qu'Ann pour se dresser sur sa queue. Elle ne les lâcha pas, mais elle se dressa. Elle était sa propre personne. Elle n'était plus une arme défectueuse bonne pour la lobotomie. Elle était Kali. Elle pouvait aider les autres. Elle était chez elle sur ce trimaran. Elle était apaisée sur les océans. Elle se sentait en paix avec la voix du dieu dans son esprit.
- Je suis Kali. Et je ne retournerai pas là-bas.
Elle l'avait dit. Elle avait réussi à le dire, à mettre des mots sur sa crainte, sur ses terreurs, ses cauchemars. L'officier haussa juste un sourcil.
- Kali… C'est un bon prénom. Et il te va très bien.
Un vrai sourire apparut sur son visage, avec toujours cette nuance triste.
- Je n'ai pas été le meilleur des frères. J'ai échoué plus d'une fois pour te protéger. Mais si je t'ai fait partir, ce n'est pas pour changer d'avis et te ramener.
Souplement, il se remit sur ses pieds.
- De toute façon, il n'y a plus de là-bas. Si là-bas existait encore, nous n'aurions pas cette conversation ici, sur ce port. Je me suis personnellement assuré que tout parte en cendre.
Ann sentit sa gorge s'assécher. Il avait vendu, sacrifié, trahi… peu importe le terme, il venait d'avouer qu'il avait causé la destruction et la mort de ce qu'elle devinait comme les habitants de son île d'origine.
- Exact, jeune chatte, confirma J'rem comme s'il lisait ses pensées. Kali et moi sommes les deux derniers. Les autres ont péri sous un Buster Call et le monde se porte bien mieux, je suis certain que ton père doit penser la même chose.
Son père ? Qu'est-ce qu'il avait à voir dans cette histoire ? Qu'est-ce que son vieux ne lui avait pas dit ? Est-ce que ça faisait partie de ces choses qu'il voulait absolument qu'elle découvre ? Non, plus important… il parlait de Roger ou la confondait-il avec quelqu'un d'autre ?
- Si tu souhaites me joindre, petite-sœur, ton amie Marina sait comment me contacter. En attendant, profite de cette vie qui s'offre à toi. Et soit heureuse.
Il eut un vague geste du bras et se détourna pour rejoindre Tsuru qui attendait toujours.
Marina mordilla ses lèvres à côté, triturant ses tresses en revenant vers elles.
- Suis désolée pour…
- Marina. Pourquoi tu t'excuses ? demanda Carmen.
- Je suis allée… leur dire bonjour ?
Carmen donna un regard plat à la jeune avant de se tourner vers Kali.
- On rentre, Kali ? La mer nous appelle.
Kali inspira profondément et essuya son début de larmes avec une respiration tremblante.
- Oui. Oui, allons-nous-en. On a un denden à envoyer au SEKEI.
Elle ramassa ses peluches, et les regarda avec un sourire tremblant.
- Oui. On devrait y aller. Iro ? Strike ? Vous m'aidez à ranger tout ça ?
Et avec les deux animaux qui ramassèrent chacun une peluche dans leur gueule, l'elfe rentra dans le trimaran pour ranger ses doudous.
- Une fois à Baterilla, je vais aller voir le prêtre pour l'user en menace contre mon vieux. Il me doit des réponses, et s'il parle pas, il va se retrouver avec un exorcisme sur le coin de la figure, grommela avec agacement la yôkai.
- Solution parmi tant d'autres, commenta Carmen.
Et c'est ainsi qu'elles levèrent l'ancre. Luffy et Rouge étaient parties de l'autre côté de l'île, avec Marco à la barre qui les attendait pour intervenir si les choses avaient mal tourné.
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« Je sais pourquoi elle a posé la question. »
Ann cessa de jouer avec le cordon du combiné du denden et se redressa pour mieux écouter Nojiko à l'autre bout du fil. Et elle sentit la frustration lui monter au nez à la réponse :
« Mais vous ne pouvez rien faire. Si Nami veut vous impliquer, cela sera son choix, mais j'ai des doutes sur ce que vous pourriez faire, vous, même en usant de la presse. »
- J'ai plus de ressources que vous ne le pensez. Mais je ne vais pas vous forcer, accepta amèrement la journaliste. Mais si vous changez d'avis, je suis disponible.
« Je lui dirai que vous avez appelé. »
- Merci, Nojiko-san. Bonne soirée.
Et Ann raccrocha avec un lourd soupir.
- C'est pour elle que tu m'as demandé ce que je savais de Jimbe ? se renseigna Rouge en entrant dans le bureau.
Elle vint s'asseoir sur le bord de la table de travail alors que sa fille était avachie dans le siège de bureau. Iro sauta d'ailleurs sur les genoux de celle-ci et s'y lova comme un chat en dépit de sa taille supérieur à un chat domestique classique.
- Tu as demandé à ton petit-ami ? Il est mieux placé pour répondre sur le sujet.
- Il ne m'a rien dit que je ne savais pas déjà, outre que Jimbe était un gars très honorable et un bon ami à lui. Il m'a proposé de pouvoir lui poser directement question en m'accompagnant à l'île Gyojin. Mais… d'un côté, l'affaire Rhyddid commence à peine à faire du bruit et de l'autre, je me fais du souci pour 'Melia. Je me dis que si je suis sous la Red Line, je ne serai pas apte à l'aider si elle a des ennuis.
- Je n'ai pas de nouvelles d'elle. C'est une Portgas. Elle sait comment utiliser les réseaux pour avoir ce qu'elle veut, mais aussi comment disparaître d'eux. On ne saura rien avant qu'elle ne passe à l'attaque ou qu'elle ne fasse pas une erreur.
- Je m'en veux. Je n'aurais pas dû l'avertir.
Rouge soupira et caressa le haut du crâne de sa fille avant de lui faire un semblant de massage de ses oreilles de chat, l'une après l'autre, chassant rapidement la tension de la brunette.
- Elle l'aurait su, tôt ou tard, Ann. Tu voulais éviter qu'elle fasse une erreur, la raisonner. Tu as cherché à lui faire garder la tête froide. Tu n'es pas coupable, mon bébé.
- Si tu le dis.
Elle soupira à nouveau en regardant le ciel étoilé par la fenêtre.
- J'ai demandé un micro service au maire de Water Seven, quand je suis allée le voir pour payer les dégâts de la fenêtre cassée. Je lui ai demandé de retenir au maximum Amelia en ville, si elle venait à Water Seven. Et de m'avertir à ce moment-là.
- Tu crois qu'il le fera ?
Ann haussa des épaules.
- Cela ne coûte rien de demander. Et… et je ne sais pas trop quoi faire d'autres. Je ne peux pas demander à Morgans de manipuler les informations pour envoyer Amelia sur une fausse piste, elle le saura qu'on cherche à la tromper, elle sait que je bosse pour le SEKEI et donc de prendre avec des pincettes les informations sur l'amiral dans le journal. Elle doit avoir d'autres sources d'informations.
Avec un long soupir, la yôkai se leva et s'emmitoufla dans son châle.
- Je vais jouer un peu sur la falaise.
- Tu ne veux pas rester pour ton anniversaire ? Ce n'est que deux semaines de plus, ce n'est pas la mort, tenta avec espoir Rouge.
Ann hésita, puis secoua la tête.
- Bien, accepta la mère devant le refus.
Avec une légère tristesse sur le visage, Rouge embrassa sa fille sur le front.
- Buenas noches, cariño.
Et sans un mot de plus, dans le léger frottement de ses chaussons, Rouge s'en alla. Ann soupira et quitta le bureau. Elle alla rejoindre sa chambre pour prendre sa guitare et remarqua au passage que Marco n'était pas là. Sans s'y intéresser plus, elle chargea la caisse de l'instrument sur son dos et quitta la demeure pour rejoindre la falaise. Là, elle s'assit au bord, ouvrit l'étui et tira son instrument. Elle s'assura qu'il était bien accordé avant de se mettre à jouer. Une lueur froide finie par l'envelopper et avec un son doux, Marco se posa à côté d'elle au bord de la falaise.
- Quand tu disais que tu avais appris à jouer, je ne pensais pas que c'était au point de pouvoir joindre un orchestre, yoi.
- La guitare est un instrument important dans notre coin de South Blue. On est pas loin de la capitale du flamenco.
- Et moi qui pensais que c'était Dressrosa.
- Cela a été exporté là-bas y a six cents ans.
Et elle rapporta sa concentration sur les cordes de son instrument avant de s'interrompre quand une rose apparut dans son champ de vision. Elle cessa de jouer pour prendre la fleur avec une certaine hésitation, avant de regarder Marco qui lui souriait doucement.
- Tu as l'air d'avoir beaucoup à l'esprit. Je veux juste que tu saches que si tu as besoin d'aide, je suis là, yoi. D'accord ?
Ann regarda la fleur, puis Marco.
- En fait, t'es un gros charmeur.
- Je compense au mieux mon manque de beauté physique.
- Moi, je te trouve très beau.
Elle l'embrassa furtivement sur les lèvres, tirant un sourire au pirate.
- Et au moins, si personne d'autre ne s'intéresse à tes charmes, je peux être certaine que je ne serai pas si facilement remplacée.
- Peu de chance, rassura Marco avant de lui rendre le bisou.
Le baiser dura un poil plus longtemps avant qu'Ann ne regarde à nouveau la fleur.
- Merci.
- C'est normal. Un couple, ce n'est pas que la guimauve ou le sexe, c'est aussi savoir qu'on peut s'appuyer sur l'autre quand on a besoin de soutien, yoi. Savoir que son partenaire nous aime et est disponible pour nous aider.
- Beau-parleur.
Ann lui attrapa le menton et le lui tira avec une grimace joueuse, avant de lui caresser du pouce le contour de la mâchoire.
- T'as déjà essayé de te laisser pousser la barbe ? Je suis certaine que ça t'irait merveilleusement bien.
- Je peux essayer, yoi. Mais ne viens pas râler si je pique pendant qu'on s'embrasse.
- Je te donne ma parole.
Et ils échangèrent un dernier baiser avant de finalement aller se coucher.
