Je sortis le plus silencieusement possible. Dès l'instant où je fus dehors, je sentis tout mon corps se détendre doucement. Comme chaque matin je m'étais fais aussi discrète que possible, espérant ne réveiller personne, pas par gentillesse, cela faisait tellement longtemps que j'avais presque oublié comment être gentille avec ma famille, non surtout pour ne pas avoir à les rencontrer de si bon matin, ce qui aurait, à coup sûr, ruiné ma journée.

Il faisait encore nuit, j'aime cette nuit-là, la nuit de l'aube n'a jamais le côté glauque de celle du crépuscule. C'est peut être le seul moment de la journée où j'aime cette ville. Quand je suis seule avec elle, quand elle n'est que sommairement éclairée et que personne ne vient fouler ses trottoirs encore purs. Quand on n'entend pas de bruit, seulement celui de la mer qui se jette par vagues sur la plage, inlassablement, et le doux chuchotis du vent dans les arbres. Oui c'est bien le seul moment où j'aime cette ville. Quand elle n'est pas encore souillée par ses habitants.

Comme chaque nuit depuis quelque temps j'avais passé ma nuit à rêver. Mes songes étaient étranges, flous et mouvants, ils démarraient dès que je fermais les yeux et ne me laissaient pas de répit jusqu'à mon réveil.

Au milieu de la nuit, comme très souvent depuis notre arrivée, Clémence était venue me voir, tremblante. Elle s'était glissée dans mon lit, sans rien dire et elle s'était rendormie. Clémence vivait tout cela aussi mal que moi, sauf qu'elle ne savait pas comment gérer sa souffrance, elle ne disait presque rien de ce qu'elle pensait vraiment, alors qu'avant on n'arrivait pas à la faire taire ma petite sœur, mais voilà maintenant elle se tait et elle souffre. Ma douleur s'est transformée en haine, et la haine est l'exutoire de ma souffrance. La douleur de Clémence est restée sa douleur, et cette douleur la ronge, cette douleur s'intensifie. Ma sœur est sûrement le meilleur exemple que j'ai du mal qui règne à présent dans notre famille.

Le lycée se trouve à 25 minutes à pied de la maison, ce trajet est ma transition à moi, entre mon foyer empoisonné et le reste du monde. Bien qu'étant toujours considérée comme une bête de foire par le reste des élèves, je commençais à nouveau a passé inaperçue, mon arrivé avait cessé d'être le grand événement de l'année et je pouvais à présent passer mes journées calmement, sans être sans cesse harcelée par quelques bonnes âmes qui se sentiraient obligées de m'aider moi la nouvelle venue du Nord. Je m'étais même fait quelques amis, Oliver, un garçon brun et sympathique mais presque muet, Theresa sa petite copine, qui parlait bien pour deux et surtout Jake. Un grand indien à la silhouette dégingandée, ce type est un rayon de soleil. Et ça fait du bien un rayon de soleil, parce que le reste de ma vie ne ressemble qu'à une foutue nuit arctique. Jake a été le premier à me parler à peu près normalement. Je sortais de l'administration et je lui suis rentré dedans. Il m'a même pas fait un seul reproche, il a juste rigolé en disant qu'en sortant des bureaux du proviseur pas étonnant qu'on veuille tout foutre en l'air. Il s'est assis à côté de moi au cours suivant et puis voilà.

Je n'ai parlé à aucun de mes « amis » de ce qu'il se passe chez moi.

Le seul à être au courant c'est Benjamin. Ce type comme il habite à deux rues de chez moi il s'est sentit obligé de me raccompagner chaque soir pendant deux semaines (jusqu'à ce que Jake, rendu fou par Benjamin et ses attitudes beaucoup trop chevaleresque à mon encontre, finisse par accepter de me ramener en moto). La petite sœur de Benjamin se voulait ma grande amie et insistait toujours pour m'emmener à la plage tous les week-end. Et évidemment Benjamin insistait pour venir. Ce type est insupportable. Heureusement qu'il n'est pas dans notre classe sinon je crois bien que Jake l'aurait déjà étripé. Et franchement il se peut que dans ce cas je ne fasse absolument rien pour l'en empêcher.

La nuit s'estompe. Le ciel perd son exquis noir d'encre pour reprendre cette grisaille âpre d'une matinée ici. Heureusement que je suis bientôt arrivé, je sens comme de la pluie dans l'air.

Jake m'attend en plein milieu du parking bondé, adossé négligemment à sa moto, les yeux dans le vague. Un bouquin de maths dans les mains.

-Essayes pas de me faire croire que tu travail l'indien ! Lui lançais-je sans pouvoir m'empêcher de sourire en le voyant. Un rayon de soleil, je vous dis.

-C'est vrai, j'oublie toujours que je suis illettré. Bonne soirée hier ? Je sentais comme des ondes négatives émanées de ta maison, me demanda t-il en frissonnant.

Si tu savais comme tu as raison.

-Dispute parentale. Et toi ? Au faite Marilyn Fischer te cherche d'après Oliver, elle voudrait t'inviter au bal. Après Alison Stewart et Rebecca Harris, ça fait déjà trois ! Quel étalon !

Il grimaça.

-Tu parles ! Marilyn pue la soupe, et chez elle c'est encore pire ! Elle m'avait invité à un anniversaire en primaire, mon odorat garde encore des séquelles.

-Je te l'accorde elle est devant moi en cours d'Hygiène et sécurité - arrête de rire à chaque fois que je mentionne ce cours, c'est pas moi qui m'y suis inscrite ! – et Wouah elle empeste. Mais les deux autres ne sont pas si mal, enfin en tout cas leur odeur corporelle ne s'apparente à aucune denrée alimentaire connue.

-Arrêtes de parler comme ça, je suis indien moi, je comprends pas tout. Et puis sérieux Hygiène et sécurité ? Mais qu'est-ce que tu fais dans ce cours ? Et Alison elle est super conne ! Tout le monde le sait ! Tu connais pas son surnom : Alicon.

- Ce que les gens sont cruels. La pauvre elle est très gentille pourtant…

-Comment tu peux savoir ça toi ? Elle aussi elle fait hygiène et sécurité ?

-Bon tu te tais avec ça oui ! C'était ça ou Étude dirigée ! Et franchement être enfermé avec des génies accros à l'informatique trois heures par semaines, plutôt mourir. Et on apprend plein de choses en Hygiène et Sécurité, mon partenaire c'est Kenny Hartwick, il m'a appris plein de mots pièges au pendu, et puis son ex copine elle sait cloner des drosophiles. Et Alison elle mange à la même heure que moi le lundi.

-Oh merde la voire manger ça, ça doit être affreux.

-Crétin. Et Rebecca ? Elle est super, mignonne, intelligente, elle sent pas la soupe, n'a pas de surnom désobligeant et en plus elle et pom-pom-girl ! Le rêve de tous les mecs nan ?

-Le cerveau masculin est insondable. J'ai refusé.

-Mais pourquoi ? T'auras jamais mieux !

-Merci, on se sent soutenu avec toi.

-Désolé de te dire la vérité mon vieux mais c'est vrai.

Il haussa les épaules en signe de désespoir.

La compagnie de Jacob m'est rapidement devenue indispensable. Auprès de lui, je me sentais presque entière, comme avant. Ma voix redevenait railleuse, mes yeux rieurs et mes lèvres souriaient d'elles-mêmes. J'arrivais à être l'adolescente heureuse d'avant. Enfin presque.

Il transportait une telle joie de vivre, c'était difficile de ne pas la partager. Il était comme un enfant découvrant le monde avec émerveillement. Il est bon d'être avec un esprit si pur et plein de soleil quand on passe sa vie avec des adultes aux paroles pleines de venins et au cœurs pleins de haine. La vie près de Jacob avait un goût de vacances. Le retrouver chaque matin, c'était ma récompense après une nuit dans l'enfer familier de mon foyer. Et chaque soir en le quittant, laissant derrière moi, lui, sa moto et le soleil de ses yeux, je m'en allais subir mon retour de karma personnel. Car j'ai bien dû tuer quelqu'un dans une autre vie nan ? Ou alors c'est une de ces histoires de tragédie grecque de l'enfer, on me fait payer l'ubris d'avoir voulu vivre normalement ? Les parques se sont éclatées à détricoter les mailles de l'amour familiale, comme ça juste pour voir ? Ou alors c'est une télé-réalité ? Les filles aux foyers désespérés ? J'allais avoir un gros chèque à la fin peut-être…

Je n'étais certainement pas la plus à plaindre il est vrai, certains avaient perdu leurs parents dans de tragiques accidents bien avant que l'insensibilité emporte ma mère. Je devais peut-être cesser de m'apitoyer sur mon sort qui n'était rien par rapport au leur, mais le malheur rend égoïste. Quand on a mal, la douleur des autres on s'en fout. C'est triste mais c'est comme ça. De plus, il m'arrivait, dans les heures noires de ma Haine, de souhaiter sa mort. Dans ce genre de moments, pas les plus beaux à voir, mais horriblement vrais, le malheur de ces enfants orphelins me semblait une bénédiction.

C'est moche la haine, hein ?

La pluie avait commencé à tomber, le temps était en harmonie avec mes idées noires. Jacob se taisait, respectant mon silence, ou inquiet à cause de l'expression que je devais avoir. Penser à ma famille devait rendre mon visage légèrement agressif.

Il n'avait jamais demandé d'explication à mon étrange comportement, ni à mes réponses évasives dès que la discussion s'orientait un peu trop vers mon étrange situation parentale, ou sur la présence mystérieuse du, non moins mystérieux, Dr Carlisle Cullen. Il changeait de sujet dès qu'il sentait mes réticences. Je lui en étais reconnaissante. Jacob était attentif et toujours très prévenant sous ses airs brutaux.

Je me retournai vers lui, prête à engager à nouveau la conversation, pour me faire pardonner mon étrange comportement. Mais je n'eu le temps de rien faire. Tout se passa en un instant. J'entendis tout d'abord les crissements de pneus, ils semblaient venir de derrière moi mais je n'eu pas le temps de m'en assurer car des bras forts m'avaient attrapés et jetés par terre à deux mètres de là où je me trouvais auparavant, je m'écroulai sur le sol et senti ma tête cogner avec un bruit sourd sur le bitume.

Je fus tout à coup écrasée par un poids énorme qui s'effondra sur moi. Je n'entendais alors presque plus rien, dans mon crâne résonnaient des bruits indistincts et inconnus qui semblaient provenir des voix des élèves qui s'étaient rassemblés autour de nous. Je voyais leurs lèvres bouger mais je n'entendais rien. Je vis Jacob se relever difficilement en se tenant la jambe. Son pantalon était en sang. Je poussais un hurlement horrifié, que je n'entendis pas. Jake se retourna vers moi et m'attrapa les épaules et me secoua, les ballottements se répercutèrent lourdement dans ma tête. Je me pris la tête dans les mains. Je sentis Jake me hurler quelque chose.

Et soudain l'ouïe revint, j'entendis tout le monde à la fois, d'un coup, les cris de Jake, couvert par ceux de la foule qui s'était rassemblée devant nous, les pas rapides sur le bitume qui semblaient se jouer en échos dans mon crâne, des hurlements plus lointains, des portes qui semblaient se claquer juste contre mes oreilles. Mon crâne me lançait terriblement, je dû m'asseoir pour ne pas tomber dans les pommes. Jacob se pencha vers moi, terrifié, sa jambe toujours en sang.

-Celia ! Celia, ça va ?

Ses yeux étaient exorbités.

-Oui, oui je crois, murmurais-je, dit-leur de se taire, j'ai mal ! Ma tête allait exploser sous leurs hurlements. Et ta jambe ? marmottais-je, peu sûre d'être jamais entendue.

Sous les battements sourds de mon crâne, j'obervais avec effroi son jean ensanglanté qui me faisait face, incapable que j'étais de relever la tête vers la lumière.

-Belps à appelé l'hôpital, t'inquiète ils arrivent bientôt ! Me cria t-il, ignorant ma question.

-Quoi ?

Mon cœur se serra d'un coup. Mon crâne endolori en tempêta d'autant plus. L'hôpital. Non! Pas Carlisle ! Il ne fallait pas qu'il sache. Il ne fallait pas que ma mère sache!

Je tentais de me relever.

-Non ne t'inquiète pas, ça va ! Je titubais à moitié sur mes jambes, en panique, Tout va bien, j'ai presque rien !

Mensonge éhonté, mon crâne était si douloureux que je crus qu'il avait pris feu. Jacob attrapa mon coude, me forçant à me rasseoir. Je mis un instant à réaliser qu'il m'avait, en fait, rattrapé alors que je tombais doucement en arrière.

-Celia, ne dis pas n'importe quoi, et reste assise !

J'obtempérai, incapable de tenir debout de toute façon. Je restais assise sur le bitume, bouche bée, horrifiée à l'idée de le revoir. La panique ne m'avait pas quitté, malgré mon engourdissement, elle accélérait les battements frénétiques de mon cœur, qui se répercutaient d'autant plus dans mon crâne, scandant un même cri, Carlisle, Carlisle, Carlisle, mon ennemi. J'avais cru m'en être débarrassé pour aujourd'hui. Mais non, il avait décidé de ne jamais me laisser en paix. Pourquoi cette fichue voiture était arrivée maintenant hein ? Elle voulait foutre en l'air mes quelques seuls instants de sérénité, mes seuls instants dans la vie réelle ?

Et pourquoi Jacob m'avait-il tiré de ses roues d'ailleurs, s'explosant la jambe au passage ? Jamais je n'aurais pensé à mettre fin à mes jours, mais une mort accidentelle, pourquoi pas ? Ce n'est pas comme si j'allais regretter la vie.

Jacob resta près de moi, plus soucieux de mon état que de sa jambe, malgré mes questions angoissées. Au loin, noyée dans une mare d'autres visages inconnus, j'aperçus alors l'expression horrifiée de Benjamin.

-Oh non... Murmurais-je.

-Quoi ? Quoi ? S'écria Jacob affolé, qu'est-ce qui se passe ? T'as mal quelque part ?

-Mais non, idiot, v'la Benjamin.

Il se retourna furieux.

-S'il rapplique celui-là je te jure je le démonte, il ramène sa sale gueule de beau gosse et c'est fini, je le défigure à vie!

-Prépare toi au combat alors, il arrive.

Il grogna tandis que Benjamin accourait vers nous. Il s'accroupit souplement près de moi et posa sa main sur mon front.

-Holà si tu tiens à ta main je te conseille de la garder dans ta poche! Sifflais-je, mais ma menace n'eut pas grand effet vu que ma voix n'était plus qu'un souffle.

-Oh ma Lili (lui il commençait à me courir avec ses surnoms à la con) t'as pris un sacré coup, je te jure que quand j'aurais le conducteur sous la main il va passer un sale quart d'heure.

-Oh la ferme le nain, s'écria Jacob, faudrait déjà que t'en ai assez dans le froc pour oser t'approcher de lui, parce que jusqu'ici on peut pas dire que t'ai fait tes preuves question baston !

-C'est pas de ma faute si je suis pas une racaille comme toi, répliqua froidement Benjamin.

-Pardon ? Hurla Jacob qui se relava d'un coup, tu veux répéter ?

Benjamin sembla se ramollir. Quoi qu'on en dise, Jacob était immense et Benjamin et son mètre 75 ne faisaient absolument pas le poids face à la bête de muscles qu'était mon ami.

Leurs hurlements dansaient dans ma tête, ricochant sur les parois de mon crâne, attisant le feu de mon cerveau.

-Oh la ferme vous deux, marmonnais-je faiblement, endolorie et lassée de leurs combats de coqs.

Jacob, que la colère semblait faire enfler, regardait Benjamin d'un œil fou et quelques élèves de l'assemblée qui nous entouraient commençaient à tenter de l'éloigner de son ennemi, qu'il aurait à coup sûr réduit en pièce en quelques minutes, quand le long hurlement de l'ambulance me parvint et détruit ce qui me restait de cerveau valide.

On me ficela à un brancard et je ne pus même pas protester tant ma tête me faisait mal. Jacob subit le même sort lorsque les infirmiers parvinrent à le tirer hors de portée de la belle gueule d'un Benjamin qui n'en menait pas large. Pourtant ce dernier reprit vite confiance vu qu'il s'imposa comme mon petit ami et grimpa sans autorisation à ma suite dans l'ambulance, malgré les cris indignés de Jake et mes vagissements vaguement protestataires.

Le trajet fut rapide et ni mon esprit ni mon cœur ne semblèrent noter le fait que chaque seconde me rapprochait de Carlisle, tant j'étais occupée à repousser les élans protecteurs de Benjamin et à calmer Jacob qui semblait trembler de colère et fixait mon soit disant « petit ami » avec un regard meurtrier. Mais c'est lorsque mon brancard fut conduit sans ménagement hors de l'ambulance et qu'on poussa les portes des Urgences que mon pouls commença à s'accélérer. Jamais mes camarades n'avaient été témoins de mes relations - plutôt difficiles - avec celui avec qui je cohabitais. Et comme je ne comptais pas être celle qui souhaiterait préserver les apparences, mes « amis » ne risquaient pas d'être déçus.

Je n'avais plus qu'à prier pour tomber sur un autre médecin.

On nous posta dans une salle non loin de l'accueil, Jacob et moi, accompagnés de la moitié du lycée, qui en avait évidemment profité pour louper le plus de cours possibles, de mon fidèle cabot Benjamin et de quelques infirmiers qui nous auscultèrent rapidement avant de disparaître, non sans nous avoir prévenu qu'il nous faudrait voire quelqu'un avant de pouvoir partir. L'infirmière qui m'avait ausculté rapidement avait été gentille, douce, presque maternelle, j'avais détesté ça. Je n'aimais pas, plus, qu'on soit comme cela avec moi, c'était plutôt douloureux en fait, d'une façon sourde mais cuisante. J'avais tenté d'être polie tout de même, et j'espérais qu'elle avait mis mon attitude acariâtre sur le compte de mon malaise. Elle me sourit en partant, et déclara qu'elle allait prévenir le médecin.

Je priais toujours pour que ce ne soit pas Lui.

On m'avait diagnostiqué une légère commotion qui devrait bientôt se résorber. Et effectivement mon crâne cessait peu à peu de me lancer atrocement, les échos dans ma tête s'estompaient. La chaleur sur mon front semblait avoir disparu, restait un élancement sourd qui me grattait presque.

Jacob quant à lui leur avait donné plus de fil à retordre. On avait découpé son jean au-dessus du genoux et les infirmiers l'auscultaient d'un sale œil. L'inquiétude et la culpabilité s'ajoutaient par vague à mon malaise grandissant, d'être-là, d'avoir causé ça, d'attendre indéfiniment en espérant ne pas Le voir.

Ils furent à peine partis que Benjamin se jeta sur moi pour laisser éclater ses penchants chevaleresques. Repoussant ses mains loin de mon visage avec agacement, je fermais les yeux pour échapper à sa présence envahissante à souhait. Je tentais d'occulter du mieux que je pouvais ses attentions incessantes et les soupirs plus qu'exaspérés que lançait un Jacob à la limite de la perte de contrôle, quand j'entendis les portes battantes s'ouvrirent pour laisser passer le médecin que nous attendions.

Je n'eus pas besoin d'attendre d'avoir ouvert les yeux pour le reconnaître. Je l'avais senti.

Je les rouvris quand même, sans pouvoir m'en empêcher.

Il s'avançait vers nous, l'air préoccupé. Toutes les personnes présentes dans la salle le fixèrent bouche bée, hommes comme femmes, une beauté comme celle-ci n'est plus l'affaire d'un seul sexe. Même Benjamin se détourna pour le voir s'avancer. Toute la pièce s'était comme figée, le personnel de l'hôpital s'était même détourné momentanément de ses tâches pour le voir s'avancer. Certains ne semblaient même pas se rendre compte qu'ils le faisaient, c'était comme instinctif, le silence s'était fait autour de nous.

Il se dirigea droit vers nous, toute son attention semblait concentrée sur nous, malgré les dizaines de lycéennes écervelées et autres infirmi(è)r(e)s qui nous entouraient et qui le regardaient comme si Dieu lui-même nous honorait de sa présence. Cela m'énerva et je m'astreins à détourner les yeux, je me mis à fixer mes mains, butée. Brûlée par ses yeux noirs. J'étais troublée par son regard, par la sensation enivrante d'être l'unique récepteur de son attention considérable, mais refusant de lui accorder le plaisir de la lui rendre. Comme toujours je maudis sa beauté qui me faisait tant d'effet. Je vis la nouvelle infirmière qui m'avait rejoint sans que je m'en rende compte, reprendre à peu près ses esprits quand il fut près de nous.

-Mais doc…docteur, dit-elle alors d'une voix tremblante, vous n'êtes pas censé vous occuper d'elle, elle n'a qu'une légère commotion, pas de traumatisme alors que son ami… Balbutia-t-elle en désignant vaguement un Jacob à demi-nu du doigt.

-Le docteur Oldman s'en occupera très bien, la coupa t-il, avec des accents si onctueux et exquis pourtant qu'elle fut réduite au silence. Il fit un geste vague de la main, très Qui Gon Jin. Et ça suffit. L'infirmière rougit et se détourna vers Jacob, obéissante.

Je rageais que tout lui soit si facile à lui.

-Je vais m'occuper de cette jeune fille, Celia si tu veux bien …

Il me tendis la main et les centaines de gémissements rageurs qui retentirent dans la salle me parvinrent très clairement.

Il ne m'avait pas lâché des yeux pendant tout l'échange, il n'avait pas une seule fois regarder l'infirmière, qui en semblait confuse. Là, ma sœur, je te rejoins.

J'hésitais à le suivre, tout mon corps se crispait à l'idée de le laisser faire. Mais je ne pouvais pas lui échapper dans cette salle, avec autant de monde autour de nous. Je le toisais durement pendant quelques secondes, hésitante. Son regard doré soutenait le mien, impassible, la main toujours tendue. Il savait que je ne pouvais rien faire, ce qui m'énerva encore plus, quelque chose durcit dans ma poitrine. Un soupir m'échappa lorsque je me relevai enfin.

Je ne pris pas sa main (renonçant à l'affolante envie de toucher sa peau) et me mis sur mes jambes, mais à peine fus-je debout que le monde entier se mit à tanguer, ma vue se brouilla des nuages gris qui bourdonnaient dans ma tête. L'infirmière voulue me rattraper mais à en juger par la fraîcheur des bras qui m'entourèrent je compris que Carlisle avait une nouvelle fois prouvé sa vivacité bien au-dessus de la moyenne. Ses bras froids s'enroulèrent autour de mes épaules, son visage tendu penché vers moi, mes articulations se gelèrent d'un coup du fait de sa proximité. J'avais la sensation d'être une proie, tout mon corps hurlait attention danger.

Evidemment, j'étais incapable de marcher. Je le sentis alors bientôt me soulever complètement. Tendue à l'extrême, je croisais tant bien que mal mes bras autour de moi, pour ne pas le toucher, et essayais de ne pas trop penser au fait que j'étais tout contre lui.

Son torse à la dureté de pierre semblait se mouler contre mon flanc. Je sentais sa respiration se faire plus rapide, son torse contre moi s'élevait trop, comme s'il abritait un trop plein d'air qu'il tentait de contraindre, c'était bizarre, mais il ne montra aucun autre signe apparent d'inconfort. Son odeur m'étourdit encore une fois, emplissant mon crâne. Ma faiblesse face à lui m'enrageait à nouveau, je sentis les regards de haine de toute l'assemblée lorsque qu'il me souleva dans ses bras et m'emporta dans le couloir. L'idée que tout cela n'était pas très protocolaire me vint à l'esprit. J'envisageais la chaise roulante, aussi humiliante soit-elle, pour me sortir de ce mauvais pas.

Me sentant revenir peu à peu, sans toujours savoir la cause de ce malaise soudain, je lui ordonnai donc, presque à contrecœur, de me lâcher maintenant, mais il ne fit rien, juste me serrait encore plus contre lui.

-Lâchez-moi j'ai dis ! Répétais-je énervée.

-Je ne te poserai qu'une fois arrivé dans mon bureau, rétorqua t-il, inflexible.

- Je peux marcher.

-J'ai vu ça, répondit-il avec un sourire noir, sans humour.

Je ne répondis rien, fulminant toute seule dans mon coin. Arrivé à son bureau il me déposa doucement sur la table d'auscultation et ses doigts de glace commencèrent à aller et venir sur mon crâne douloureux. Je tentais vainement d'échapper à sa poigne de fer.

-Reste en place, m'ordonna t-il sur un ton sans réplique.

Désireuse d'en finir vite, je demeurai alors immobile, furieuse, tentant de ne pas le regarder. Je détournais la tête, mimant un meilleur accès à ma blessure, pour le cacher à ma vue. Je sentais pourtant encore, comme d'autant plus, son souffle sur ma joue, ça me brûlait presque, je fermais les yeux, cessant de respirer.

Lorsqu'il eut terminé, ses yeux tentèrent de croiser les miens, sans succès. Il soupira et prononça mon nom. Je rouvris les yeux, fixant un point au-dessus de son visage.

-Tu devrais t'en sortir sans trop souffrir, prend de l'aspirine au moindre étourdissement, mais je vais te garder quelque temps ici.

Lorsqu'il se fut, enfin, éloigné d'un pas, je me permis de rencontrer à nouveau son regard.

Me garder ? Mais bien sûr.

-Pas question, répondis-je, je rentre.

Il arqua un sourcil.

-Ah oui ? Et comment exactement ?

-Jacob me raccompagnera. (Pur mensonge, celui-ci était certainement en plein examen pour sa jambe blessée, mais Carlisle n'était pas censé le savoir.)

Il m'observa un instant, son visage s'était obscurci mystérieusement lorsque j'avais prononcé le nom de mon ami.

-Je te ramène.

-Non !

Je me remis debout, ignorai mon déséquilibre soudain, et je le toisais d'un regard mauvais.

-Je rentre seule j'ai dis.

-Veux-tu que je prévienne ta mère ? Dit-il tout à coup.

Je reculais, choquée.

-Non, bien sur que non ! M'écriai-je horrifiée.

-Alors laisse moi te ramener.

J'étais coincée. Il n'attendit même pas que je réponde, il se détourna vivement, empoigna sa sacoche, me prit par l'épaule, et avant même que j'ai eu le temps de protester nous étions dans le parking de l'hôpital devant sa Mercedes noire. J'avais sentis la haine, la jalousie et la curiosité malsaine nous poursuivre dans tout l'hôpital, Carlisle déchaînait les passions.

Je montais, silencieuse, prête à être la pire compagnie au monde. Il me rejoignit presque instantanément, démarra la voiture et quitta le parking avec la conduite fluide et rapide que je lui connaissais.

-Tu ne vas pas desserrer les dents de tout le voyage n'est-ce pas ? Me demanda t-il, tout à coup très sérieux.

Je ne répondis pas. Il rit, d'un rire sans joie.

-Alors dans ce cas tu vas pouvoir m'écouter. Je ne suis pas l'ennemi Celia, je suis loin de l'être, tu penses connaître la situation mais … tout t'échappe. Crois-moi Celia, je ne veux pas être ton ennemi, j'aimerais pouvoir tout t'expliquer mais cela m'est interdit, je sais que tu ne m'apprécie pas Celia. » Il arqua un temps, inspira comme difficilement. « Moi j'ai beaucoup de… respect pour toi et… »

Je me figeai, la colère s'était infiltrée en moi d'un coup, me gelant dans la fureur.

"Silence", sifflai-je, à vif.

La haine m'enflammait. Je sentis son filtre puissant s'infiltrer dans chacune de mes veines, et mon mal de tête lancinant cessa immédiatement. Elle brûlait en moi comme un carburant, enflammant mes veines une à une, écartant les faiblesses humaines pour laisser place à l'Autre. Celui que ma Haine appelait quand je n'étais plus capable de répondre. Le rouge s'infiltra dans ma vision, enflammant les bords de mes rétines.

Oh, j'allais répondre. Je craignais presque pour le châssis de la voiture. Contemple Carlisle, je t'écraserais si je le pouvais.

- Écoutez, le coupai-je dans le souffle sûr et glacé que l'Autre avait trouvé pour moi, arrêtez de mentir, je ne veux pas vous entendre, je ne veux pas vous écouter, je ne veux pas vous voir. Je vous méprise, je vous hais, vous n'avez même pas idée à quel point je vous hais. Êtes-vous si aveugle ? Vous êtes le mal, un venin, un poison qui est entré dans ma famille avec l'ambition de tout foutre en l'air, et vous y arrivez très bien d'ailleurs. Félicitations Carlisle. Alors ne venez pas me dire que vous n'êtes pas mon ennemi, parce que ce sont des conneries, ou que vous me respectez, j'emmerde votre respect. Vous êtes celui qui couche avec ma mère, celui qui brise son couple, qui brise mes parents, ma famille, vous me faites haïr ma propre mère, alors ne venez pas me dire que vous n'êtes pas l'ennemi ! »

Je sentis le picotement salé des larmes me caresser les yeux alors je m'arrêtai.

Il ne dit rien. Son visage était insondable, ses mains s'étaient crispées fortement sur le volant. Mais ses yeux posés sur moi étaient noirs. En faite, c'est peut-être cela qui m'avait fait arrêter, ce noir.

Le noir n'était pas le rouge de ma colère, et le noir de Carlisle l'avala toute entière. Comme un trou, si gigantesque qu'il sembla absorber tous mes mots, tout mon souffle vicié. Quelque chose en moi fondit devant ce spectacle terrifiant, ma haine s'envola. Son expression n'avait pas bougé, rien en lui ne s'était modifié, il était toujours aussi parfaitement composé, mais … mais il y avait quelque chose d'incroyablement, d'insupportablement douloureux là, devant moi. Quelque chose qui menaçait un instant de me déchirer.

Ses yeux, ses yeux mortels, se baissèrent enfin, et il exhala doucement.

-Celia …

Il se détourna de moi. J'ouvris la portière de la voiture et je sortis. Je me rendis compte qu'après que la voiture était arrêtée, encore heureux d'ailleurs. Je partis en courant.

Mon cœur battant la chamade, la panique troublant ma vision. Devant mes yeux l'image de sa souffrance, devant mes yeux ses yeux s'imprimaient sans que je puisse les chasser, l'image comme tatouée sur ma rétine. Pourquoi cette douleur ?

Lui l'homme froid que je haïssais plus que tout, lui, le mal ultime, l'ennemi infâme, ce pourrait-il qu'il puisse souffrir lui aussi de cette situation ?