Ma mère ne revint pas dans ma chambre. Et moi je n'osais pas en sortir.
De peur de la croiser dans le couloir. De peur de revoir ses yeux. Si je me retrouvais à nouveau en face de ses deux flammes macabres je risquais de sombrer dans la folie.
Je restai au lit pendant encore une heure. Faisant tout ce qui était en mon pouvoir pour ne pas penser à la scène, mais mon esprit semblait être resté bloqué dessus. Et la peur irrationnelle qui m'avait saisit lorsqu'elle m'avait regardée n'avait pas complètement disparue, elle restait là quelque part. Tapie au fond de mon cœur, sournoise. Ombre dans mes poumons. Et me laissait un arrière goût amer. Comme un mauvais pressentiment.
J'avais peur. Mais de quoi ? Aucune idée. Une nouvelle fois l'étrange conviction que quelque chose m'échappait s'imposa à moi. « tu pense connaître la situation mais tout t'échappe » avait-il dit.
Je secouai la tête, geste instinctif, nerveux, signe de mon agacement face à cette incompréhension. Je me retournais vers le mur, cherchant dans la neutralité de la peinture bleu pâle un quelconque apaisement. Mais rien. L'ombre de ma peur, l'inconfortable incompréhension, et l'agacement qu'entraînaient ces sentiments mêlés ne me laissait pas le répit nécessaire pour me glisser dans les bras de Morphée.
Je me relevai alors, résignée. Et m'habillai. Lorsque je sortis dans le couloir pour me rendre dans la salle de bain je fis bien attention que celui-ci soit totalement désert avant de m'y engouffrer.
Une fois prête j'envoyai un message à Jake pour le prévenir de mon arrivé imminente. Puis je m'arrêtai, hésitante.
Je regardai la porte, moyen le plus sûr, physiquement parlant, pour quitter la maison, mais je risquais de croiser ma mère. Ce qui était inenvisageable. Puis je regardai la fenêtre.
Bien sûr je l'avais déjà fait, mais dans des moments où je n'étais plus maîtresse de moi-même, dans des moments où je devenais l'Autre.
Là j'allais, pour ainsi dire, bien. Ni la haine, ni la peur, ni aucun autre sentiment assez extrême n'était là pour me changer en l'Autre. Résultat je me retrouvais banalement humaine, une humaine qui évidement, ne sautais pas d'une fenêtre, surtout si celle-ci se trouvait à trois mètres au-dessus du sol. J'étais coincée. Je m'approchai de la fenêtre, pour l'ouvrir et évaluer à nouveau la distance qui m'éloignait du sol. Je me penchais par dessus le rebord quand j'entendis ma porte s'ouvrir.
-Celia ? Murmura un ténor exquis que j'aurais reconnu entre mille.
Je me relevai brusquement, me cognant la tête sur le battant. Je m'écroulai par terre tant la douleur fut intense. Cela suffit à réveiller mon malaise d'hier et mon crâne se mit à me lancer horriblement. En un instant il fut prés de moi, me soulevant comme hier à l'hôpital et m'allongea sur le lit, me relevant la tête et passant ses doigts glacés sur mon front. La douleur soudaine disparue alors peu à peu, mais bien plus vite que la dernière fois et en quelques minutes je pus rouvrir les yeux sans que la lumière trop éclatante ne me fasse trop de mal.
Il me regardait, soucieux.
-Comment te sens-tu ? Ton crâne te fait mal ? Tu as pris une aspirine ce matin ?
Il parlait bas mais rapidement et mon cerveau encore endolori mit du temps avant d'enregistrer tout ce qu'il avait dit.
-Ça va, j'ai moins mal, ça se passe.
Je ne répondis pas pour l'aspirine.
-Tiens dit-il en me tendant un cachet, sortit de sa sacoche et en s'emparant de la petite bouteille d'eau que je gardait prés de mon lit.
Je ne protestai pas, désireuse de soulager mon mal de tête.
Je me relevai en position assise sur mon lit, échappant ainsi à sa poigne délicieusement glacée. Je pris la tête dans les mains car le mouvement m'avait légèrement lancé. Il resta accroupis face à moi, je pouvais sentir ses yeux sur moi.
-Puis-je savoir ce que tu faisais penchée sur cette fenêtre ? Me demanda-t-il, sa voix était rauque, soucieuse.
Je relevai les yeux vers lui pour le fixer, surprise par son ton grave. Ses yeux semblaient furieux, son visage impassible trahissait pourtant une colère mal contenue. Je ne comprenais pas. Je n'avais rien fais de mal, il m'avait juste vu penchée à ma fenêtre. Penchée... Oh!
Je me raidis comprenant ce qu'il pouvait bien imaginer.
-Ne vous inquiétez pas, je ne tentai pas de me suicider. Répondis-je, railleuse. De plus, si j'avais voulus le faire je me serais balancé du haut du toit. Autant jouer la sécurité pour pas se rater.
Ce fut à son tour de se raidir. Il me toisa durement.
-Ne parle pas comme ça Celia, je t'interdis de dire ce genre de chose.
Il est interdit d'interdire, connard.
-Pourquoi ? Vous croyez que ça risque de blesser ma mère ?
Ses yeux, d'un miel plus foncé qu'hier, étaient de glace.
Je me relevai, le contournai et m'apprêtai à sortir de ma chambre quand il me retint par le bras.
-Je vois que tu as ôté ton pansement, reviens que je t'en mette un autre.
Je le toisai.
-A quoi ça servirait ?
Il soupira.
-Ne pose pas de questions, viens c'est tout.
J'obéissais, j'en fus surprise moi-même. Je m'assis sur mon lit et le regardai fouiller sa sacoche pour en sortir les mêmes cotons et le même produit qu'hier. Je le laissais me soigner en silence. Toujours sans me plaindre de la brûlure du produit sur ma coupure.
Je me concentrai sur lui pour oublier les picotements inconfortables. Carlisle me semblait souvent incompréhensible, il m'inspirait quelque chose ...d'accablant, dans sa beauté lasse, dans la grâce mâle de ses mouvements. Ses cheveux d'or brillait à la lumière, j'avais tendance à négliger la beauté de ses cheveux, et de n'importe qu'elle autre partie de son corps d'ailleurs, au profit de celle de son visage. Ses mèches dorées étaient lumineuses et si claires qu'elles semblaient briller comme un soleil. Y avait-il une seule chose chez lui qui ne fut pas beau ?
Inutile de poser la question. Tous nous connaissions la réponse. Non. Évidement.
Lorsqu'il eut fini il se releva et me tendis la main pour m'aider à me relever aussi. Il avait toujours ce genre de petits réflexes de gentleman d'une autre époque, cela lui semblait naturel. Je ne pris pas sa main et me relevai seule. Agrippai mon sac et m'éloignai de lui, pour partir. Enfin.
A nouveau il m'attrapa le bras.
-Où vas-tu exactement ?
Je me retournai et le toisai férocement.
-En quoi ça vous regarde exactement ?
Ok, là franchement c'était pas très poli, genre gamine en pleine crise mais je souhaitais à tout prix sortir de cette baraque, m'éloigner d'Elle, de Lui, de tout. Le plus vite possible. D'ailleurs c'est ce que j'étais, une gamine en pleine crise. C'était eux ma crise, ils étaient mon cancer.
-Celia répond moi. Il avait parlé d'une voix lasse mais ferme.
Je soupirai.
-Je vais chez Jacob, il a la jambe cassée, il ne va pas au lycée non plus.
-Où réside-t-il ?
Holà il me faisait quoi là, le coup du beau-père attentionné ?
Sauf qu'il n'était pas mon beau-père. Il n'était rien. Rien de plus que l'amant de ma mère.
Super, je pouvais sauté par la fenêtre maintenant. On remercie Carlisle qui arrive mieux que personne à me faire péter les plombs.
-Dans la réserve sur Green Beach, répondis-je rapidement, pour qu'il parte, que je puisse enfin fuir cette maison.
-Je t'emmène. Asséna-t-il, sans réplique.
-Quoi ? Mais...
Il était déjà parti.
Je soupirais, frustrée, envisageai un instant de me barrer quand même par la fenêtre, le laisser m'attendre seul sur le seuil, mais quelque chose dans ma poitrine m'en empêcha.
Je pris mon manteau, mon sac et allai refermer la fenêtre à contre cœur.
Il m'attendait déjà devant la porte d'entrée. Je m'avançai vers lui. Je tentais de ne pas trop le regarder. Il portait, sous sa blouse blanche, un pull bleu qui le moulait légèrement, ce qu'il ne semblait pas remarquer. Le tissu, tendu sur sa poitrine, dessinait les contours des muscles de son torse. C'est à cause de l'insultante beauté de son visage que je ne passais pas mon temps à reluquer son corps divin. A nouveau la phrase résonna en moi, le miracle accompli et la catastrophe qui s'annonce. Le XIXe siècle regorgeait de petites phrases qui lui allaient comme un gant. L'une des choses qui m'avait le plus agacée depuis son entrée plutôt théâtrale dans nos vies, c'était bien mon incapacité à lire sans le voir dans chaque figure littéraire masculine un tant soit peu charismatique. C'était des coups à tout vous ruiner. Clairement Carlisle se prêtait à toutes les métaphores littéraires. Il y avait quelque chose de romanesque chez lui, d'intemporel, quelque chose d'éminemment … irréel.
D'un coup je me tendis. Je sentis ma mère arriver derrière moi dans le couloir. Je sentis ses yeux me traverser. Me transpercer. Son regard me brûler le dos. Mais je ne me retournai pas. Ne la regardai pas. Je ne voulais pas créer de connexion, de lien, quel qu'il soit, entre elle et moi, après la scène de ce matin. Même après sa main sur ma joue, même après sa larme. Une larme. Une seule larme ce n'était pas assez pour diluer toute ma haine.
Carlisle m'ouvrit la porte et me la tînt, encore un de ses réflexes trop prévenants. Je sortis en grommelant un remerciement inaudible.
Le trajet fut silencieux. J'eu tout le loisir de ruminer mes idées noires. Je n'avais pas réussi à échapper à ma famille aujourd'hui encore. Malgré mes efforts pour rester discrète et me lever aussi tard que possible. D'ailleurs comment cela se faisait-il que Carlisle ne soit pas parti à l'hôpital à cette heure ?
Sans réellement réfléchir à ce que j'étais en train de faire, je me retournai vers lui.
-Oui ? Me demanda-t-il en sentant mon regard.
Trop tard pour reculer maintenant. Je cherchais des excuses pour lui parler, n'est-ce pas ?
L'éclat de ciel découpait son visage à travers la vitre. La lumière le taillait si finement que j'aurai pu voir chaque grain neigeux briller sur sa peau. Peut-être que je voyais mieux, depuis que l'Autre avait foutu le bordel. Elle entendait déjà mieux. Ou peut-être qu'il brillait aussi, que sa peau brillait vraiment. Ou peut-être que j'étais folle tout simplement. La lumière trancha le creux de sa joue lorsqu'il se retourna vers moi, attendant que je parle. Elle trancha jusque dans mon cœur.
-Pourquoi n'êtes-vous pas déjà parti travailler ?
Ma voix était sortie rapidement, dans un souffle, celui que la lumière avait arraché à mes poumons.
Il ne me répondit pas. Le regard de nouveau fixé sur la route, mais beaucoup trop fixe pour qu'il soit véritablement concentré sur sa conduite. Il ne semblait même pas voir la route. Peut-être qu'on allait avoir un accident. Albert Camus est mort en voiture avec Gallimard. Moi j'allais juste crever avec Carlisle Cullen.
J'attendis que la réponse vienne, mais rien. Il y a avait un tiraillement dans sa mâchoire, une raideur qui m'interpellait, un secret.
-Carlisle, répondez moi. Ordonnais-je. Il n'était pas le seul à pouvoir exiger les réponses.
Il baissa la tête et se tourna vers moi, plongeant la lave de ses yeux dans les miens.
-Ta mère ne se sentait pas bien ce matin, je suis resté auprès d'elle.
Ses yeux ne cessèrent de me fixer. Comme s'il souhaitait me dire autre chose, de mille fois plus important. Quelque chose de vital. Mais je ne saisissais pas. Et il se retourna bientôt vers la route devant lui, se murant à nouveau dans le silence le plus complet.
J'attendis un instant encore avant de parler à nouveau.
-Carlisle?
Il ne réagit pas tout de suite. Puis il acquiesça en silence. La lumière vînt jouer avec l'arrête de son nez.
-Pourquoi... soufflais-je encore, pourquoi vous me parlez maintenant... je veux dire, après tous ces mois de silence. Pourquoi... maintenant ?
Et c'était vrai. Cinq mois sans adresser la parole à personne et il a suffit d'un accident pour qu'il se mette à s'intéresser momentanément à ma misérable petite vie, à mes fréquentations, mon état de santé, à moi. Et la raison m'échappait. Je me disais que peut-être lorsque j'aurai une réponse l'inconfortable sentiment d'incompréhension disparaitrait.
Ça c'était la raison avouable de ma question. La seconde m'énervait. La seconde m'agaçait. La seconde me faisait honte et horreur. La seconde c'était que je ne comprenais pas pourquoi une créature aussi parfaite que lui se mettait tout à coup à m'accorder de l'importance à Moi. Et le pire c'était le plaisir indicible que m'apportait cette constatation. Il était stupide, nul. Pire, il était malsain. Mais il était présent.
Je ne devais pas penser ça. Je devais m'en foutre. Le haïr et m'en foutre. Mais je n'y arrivais pas. Alors je le regardais avec un intérêt intense, intérêt que je tentais de cacher au fond de moi.
Tout d'abord il ne répondit pas. Puis il sembla se détendre. Et un sourire apparu sur ses lèvres. Un magnifique sourire. Mais derrière la lumière, il y avait de l'amertume.
J'attendis.
-Je ne sais pas. Peut-être que j'en ai assez d'essayer de te fuir. De faire semblant de ne pas te voir. Et d'essayer de vivre à tes côtés en feignant de ne pas prêter attention à ton existence. J'en ai assez de lutter.
Je le regardai. Incrédule. Je ne comprenais pas du tout ce qu'il disait.
Il eut un rire aussi amer que son sourire.
-L'ennui quand je suis avec toi Celia, c'est que je parle trop.
Je me tus, troublée moi aussi. Et il en profita pour se murer dans un silence lointain, et je ne tenais pas à l'en sortir, de peur de m'avouer une nouvelle faiblesse.
Je détestais l'effet qu'il avait sur moi. Cette emprise était malsaine. Il était l'amant de ma mère, celui qui ruinait ma famille à grand renfort de haine et moi je suppliais le ciel qu'il s'intéresse à moi. C'était nul, et c'était pitoyable. Qu'est-ce qui m'arrivait ? Je l'avais haïs sans problème pendant des mois et des mois et maintenant qu'il daignait m'adresser la parole et lever assez les yeux pour se rendre compte que j'étais autre chose que l'engeance insignifiante de sa maîtresse, il fallait que je devienne tributaire de son intérêt à mon égard ? Mais qu'est-ce qui m'arrivait ? Était-ce encore de la faute à sa beauté ? Il me semblait que je m'étais trop longtemps cachée derrière cette excuse. Mais alors pourquoi ? Était-ce parce qu'il était aussi étrange et inhumain que moi, enfin l'Autre moi ?
Je n'aimais pas ça. Je n'aimais pas dépendre de quelque chose, encore moins de quelqu'un. Or j'avais l'impression de devenir dépendante d'une chose. De Lui. Et ça ne me plaisait pas. Pas du tout. Je n'étais pas comme ça. Remarque, je n'étais pas l'Autre non plus. Je ne l'avais jamais été avant. Et pourtant c'était bien moi dans se corps différent, ce corps plus qu'humain.
Même. Non, il n'était pas question que je laisse l'amant de ma mère entrer dans Ma vie. Il n'y avait pas sa place. Je ne vois même pas pourquoi je pensais à ça. Ça n'avait aucun sens. Il n'était rien. Je le savais.
Nous arrivâmes dans la réserve de Jacob en peu de temps, et nous nous garâmes devant son porche.
Sa maison était toute en brique rouge et ne comportait pas d'étages, elle s'étalait sur la longueur, rognant la forêt.
Mary Helene Black nous attendait devant la porte, elle semblait surprise que je fusse accompagnée. Mais son expression passa de la surprise au pur et simple choc lorsque Carlisle sortit de la voiture. J'observais très souvent cette réaction chez les femmes la première fois qu'elles voyaient Carlisle.
Le temps que je démêle de ma ceinture et sorte mon sac de sous le siège, Carlisle était passé de l'autre coté de la voiture pour m'ouvrir la portière. Encore et toujours gentleman.
Je sorti de la voiture sans le regarde et m'avançais vers Mary qui semblait perdue dans la contemplation de Carlisle. Mme Black était une petite femme replète, aux cheveux châtains, à la peau cuivrée comme son fils et aux grands yeux noirs identiques à ceux de Jacob. Nous nous approchâmes d'elle doucement, Carlisle restait derrière moi.
-Bonjour Mary Helene, dit-je lentement. Elle sursauta, semblant tout à coup se rendre compte de ma présence, insignifiante à coté de l'être divin qui m'accompagnait.
-Oh B...Bonjour Celia, co...comment vas-tu ? Tu en as mis du temps pour venir. Me répondit-elle, sans raison apparente elle rougit et détourna les yeux. Elle évitait le regard de Carlisle, très certainement troublée par ses yeux d'or.
-Carlisle a tenu à m'accompagner.
Elle rougit de plus belle en entendant son prénom, et Carlisle s'avança alors vers elle pour se présenter. Elle écarquilla les yeux et ouvrit grand la bouche en le voyant s'approcher, comme éblouie, j'eus envie de sourire.
-Bonjour madame, je suis le Dr Carlisle Cullen, je vis avec Celia et je tenais à venir voir votre fils pour pouvoir ausculter sa blessure. Sa voix avait des accents onctueux, c'était du miel chaud qui sortait tout droit de sa bouche. Son timbre de velours me donna la chair de poule, comme à chaque fois.
Mme Black resta bouche bée en l'écoutant. Il attendit poliment qu'elle réponde quelque chose. Voyant qu'elle ne le faisait pas, je repris la parole avant que Carlisle ne se fasse de fausses idées sur son état mental.
-Comment va Jacob ? Il à trop tendance à jouer les braves avec moi pour que je le crois en parfaite santé.
Sautant sur l'occasion pour cacher son éblouissement soudain, et très compréhensible, Mme Black baissa les yeux vers moi en me souriant.
-Ça ne m'étonne pas! Il passe sa vie à chercher à t'impressionner ce garçon. Mais ne t'inquiète pas c'est un dur à cuire mon fils, il a toujours guéri plus vite que la moyenne.
C'est à ce moment là que son regard plein de fierté maternelle remarqua le gros pansement blanc qui dépassait de mes cheveux (que j'avais pourtant coiffé de telle manière à ce qu'ils le cachent). Elle s'approcha vivement de moi et pris ma tête entre ses mains.
-Oh mon dieu mais je ne savais pas que toi aussi tu avais été touché ! Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Comment ça va ma petite chérie, tu as mal ?
Elle semblait horrifiée et je lui fis un grand sourire pour la rassurer, mais Carlisle avait parlé avant moi.
-Ne vous inquiétez pas Mme Black je me suis occupé de Celia. Elle va bien. Elle s'est juste coupée quand sa tête a heurté le bitume et a eu une légère commotion mais ça va mieux, n'est-ce pas Celia?
-Oui, ne vous inquiétez pas tout va bien.
Oubliant son étourdissement elle regarda Carlisle apeurée.
-Vous êtes sûr, rien de grave ?
-Certain, madame. Répondit-il en souriant devant ses élans maternels.
-Parce que toi aussi tu as trop tendance à jouer les braves tu sais ça !
Je piquai un fard et Carlisle rit. Un son merveilleux auquel je n'étais pas encore habituée. J'eu l'impression d'entendre ses échos dans mon ventre.
Tout ce qu'il faisait se répercutait avec une telle intensité en moi ces derniers temps. Je ne comprenais pas. J'avais envie de me claquemurer, loin de lui, de me refermer sur moi-même, de l'empêcher de m'atteindre sans cesse comme ça.
-Bon venez, rentrez, dit-elle en nous souriant, accueillante, vous mangerez bien quelque chose ! J'ai fait des muffins à la myrtille, je suis sûr que tu n'as rien avalé ce matin Celia!
-Pas du tout, mentis-je.
-Si, elle n'est pas sortie de sa chambre, je suis sûr qu'un muffin lui ferait beaucoup de bien. Assura Carlisle avant que la mère de Jacob ait le temps de gober mon mensonge.
-Ça ne m'étonne pas de toi, regarde comment tu es maigre, tu ne mange jamais ou quoi ?
Je fulminais. Carlisle, quant à lui, me dépassa l'air extrêmement satisfait.
-Où se trouve la chambre de Jacob ? Demanda Carlisle.
-Au fond du couloir à droite, répondis Mme Black, je vais vous y conduire.
Au même instant la porte noire de Jake s'ouvrit et la tête échevelée de mon ami apparue.
-Ce que j'adore chez toi Celia c'est ton sens de la ponctualité, carrément une heure que tu m'as envoyé le message!
Je ne pus m'empêcher de sourire, rayonnante en le voyant.
-Oh la ferme l'indien je t'amène un médecin pour soigner ta blessure de guerre et c'est comme ça que tu me remercies?
Il se releva, du haut de son mètre 87 il regarda Carlisle, ils devaient avoir à peu prés la même taille. Ses yeux étaient froid et ses sourcils froncés lorsqu'il rencontra le regard de l'adonis qui m'accompagnait. Il m'attrapa de son bras qui ne tenait pas de béquille et me souleva dans les airs, me serrant contre lui, sans lâcher Carlisle des yeux.
-Mais repose-moi ! tu as une jambe endommagée ne me porte pas!
-J'ai aussi une force surhumaine. Qu'est-ce que vous faites ici ? Aboya-t-il à l'adresse de Carlisle, son bras était toujours enroulé autour de ma taille, et ce malgré mes efforts pour m'échapper.
-Jacob ! Voyons on ne parle pas comme ça aux gens ! S'écria sa mère choquée.
Mais pourtant les yeux de Carlisle semblaient exprimer à son égard une animosité qui faisait écho à celle de mon ami. Ses yeux splendides étaient froids et ils naviguaient entre l'expression revêche de mon ami, mon visage intrigué et le bras de Jacob qui entourait ma taille.
-Je suis médecin, répondit-il et malgré son regard dur sa voix restait polie, quoique quelque peu lointaine, et je suis venu ausculter votre jambe, je n'ai pas pu vous voir hier à l'hôpital.
-Vous étiez occupé avec Celia, je ne vous en veux pas.
Pourtant sa voix était glaciale. Visiblement il lui reprochait de s'être occupé de moi. Mais pourquoi? Cela ne lui ressemblait pas d'être si impoli et surtout d'en vouloir à quelqu'un de ne pas s'être occupé de lui, de ce coté là Jake et moi nous nous ressemblions, plus on nous foutait la paix, mieux c'était.
Carlisle ne répondit pas et alla se poster prés de son lit.
-Pourriez-vous vous allonger s'il vous plait.
Jacob accepta avec réticence, il enleva son bras mais pris ma main, tout en regardant Carlisle dans les yeux, qui ne semblait pas éprouver le moindre sentiment. Mais à quoi jouaient-ils ?
La main chaude de Jacob dans la mienne ne me dérangeait pas, il l'avait souvent fait auparavant et ce geste ne m'évoquait rien de plus que celui qu'un frère aurait pour sa petite sœur, pourtant je sentis pour la première fois qu'il voulait lui donner une autre signification et que les regards froids qu'il lançait à Carlisle y était associés.
Sans rien comprendre je suivis Jacob, enchainée à sa main, jusqu'à son lit où il s'affala, toujours de mauvaise humeur. Il tendit sa jambe vers Carlisle. Il ne portait pas de plâtre blanc mais sa jambe était enserrée dans une armature bleuâtre rigide qui lui en mangeait presque la moitié, du genou jusqu'aux orteils.
Carlisle commença à fouiller le truc pour essayer de l'ouvrir. Ses mains étaient habiles et il trouva la fermeture en peu de temps, il le détacha et l'ôta, le posant prés de lui. Il passa ses doigts le long de la jambe de Jacob qui frissonna à son contact, pas étonnant. Jacob était toujours très chaud et Carlisle lui, un vrai glaçon. Totalement incompatibles.
Je ne voyais pas la blessure de Jake de là où j'étais mais je remarquais sans grand effort que son mollet avait triplé de volume et que son genou formait un angle étrange. Carlisle passa une pommade le long du plâtre de Jacob et commença à masser sa jambe, la tournant dans différentes positions qui faisaient s'afficher sur le visage de Jake des expressions décrivant différents degrés de souffrance. Puis il replaça l'armature bleue sur sa jambe, mais en changeant quelque peu l'angle.
Il fit mettre Jacob debout, qui en profita pour s'appuyer sur moi, et l'interrogea du regard. Après quelques secondes de silence revêche Jake dû bien admettre qu'il avait « un peu » moins mal ainsi.
Carlisle donna quelques instructions à Jacob et à sa mère concernant des exercices sensés l'aider à recouvrir sa mobilité, et la prise de médicaments dont je ne compris même pas le nom, puis il rangea ses affaires dans son sac et se leva pour partir. Ce qui n'aurait pas dû me décevoir autant. Mais la situation m'était très inconfortable, en plus du comportement étrange de Jake et Carlisle l'un envers l'autre, j'avais l'impression d'être coupée en deux, d'un coté la Celia de Jacob, celle qui riait, qui plaisantait, qui était heureuse, et de l'autre coté la mauvaise Celia, celle qui ne parlait pas, celle qui ne faisait que détester, la Celia haineuse et nerveuse. Je ne voulais pas que Jacob sache qui j'étais lorsque je me retrouvais dans l'intimité de mon foyer empoisonné, tout comme je ne voulais pas que Carlisle me voit heureuse. Mon bonheur ne lui appartenait pas. Je n'étais pas là pour le tranquilliser, mais pour le faire souffrir.
Mme black semblait chercher tous les moyens possibles pour le faire rester. Elle lui proposa de rester pour gouter ses muffins, évidement il refusa poliment vue qu'il ne mangeait jamais, ou pour visiter la réserve, il refusa aussi prétextant être en retard pour l'hôpital. Mary Helene sembla extrêmement déçue.
Mme Black s'étonna que je ne veuille pas le raccompagner jusqu'à sa voiture. Je fus donc obligée de suivre Mary Helene et Carlisle dehors. Nan mais vraiment ! Le raccompagner à sa voiture quoi ! J'étais plutôt estomaquée de voir qu'on pouvait vraiment croire à cette mascarade familiale qu'on jouait tous. Quel joyeux petit duo comique nous formions, Carlisle et moi. Parangons de normalité, appendices détachés du chaleureux tableau que formait la famille Burcken-Cullen.
Carlisle ne prononça pas un mot durant le trajet et la mère de Jacob se mit à jacasser comme une pie pour cacher le trouble que lui causait la proximité d'un être aussi divin que Carlisle.
Moi je restais toute aussi silencieuse, plus consciente que jamais de la présence du dieu à ma droite. Son corps froid ne se trouvait qu'à quelques millimètres du mien, étonnant alors que d'habitude il se tenait aussi loin que possible de moi. Mais là il était très proche, trop proche. Plusieurs fois sa main de glace frôla la mienne.
A chaque fois, je sentais comme une décharge électrique me traverser. La tension qui régnait entre nous deux était palpable. L'électricité agissait entre nos deux corps comme une entité propre qui s'acharnait à nous rapprocher encore et encore. Son aura glacée me brûlait encore plus que les flammes que ses yeux faisaient naître en moi. La conscience que j'avais de sa présence me réchauffait presque jusqu'à me consumer. Je fus soulagée lorsque nous arrivâmes prés de sa voiture. Que ce délicieux supplice prenne fin. Il salua Mme Black sans se rendre compte que celle-ci devenait pivoine en croisant son regard. Elle bafouilla un vague « au revoir » et se détourna.
Il se tourna vers moi et l'électricité que j'avais ressentie entre nous quelques secondes auparavant semblait à présent briller dans ses yeux. Des vers oubliés me vinrent à l'esprit, dont l'encre noire semblait couler des prunelles ocre qui me contemplaient. Que tes yeux soient bénis car ils sont homicides. Les oraisons étaient clairement mauvaises.
-Je viens te chercher ce soir. Dit-il, avec cette façon douce et coupante comme une lame qu'il avait parfois de me parler. Souvent sa voix tranchait ma peau, laissant une petite goute rouge s'épanouir comme une fleur à l'endroit où il s'était finalement tu.
-Je ne suis plus une enfant, je peux rentrer seule. Répondis-je, distante.
-Oui, mais je n'y tiens pas, je viens te chercher ce soir.
Il n'attendit pas que je proteste à nouveau, il se retourna, ouvrit la portière, salua d'un dernier sourire ravageur Mme Black et démarra. Il disparut rapidement derrière la maison.
-Il est toujours … comme Ça ? Balbutia Mary Helene.
-Toujours, répondis-je.
Je fus à nouveau heureuse pendant une journée, entre rires et disputes puériles. J'avais à nouveau seize ans.
Jacob était mon frère et Mme Black une nourrice un peu trop maternelle. Elle nous gava de muffins jusqu'à ce que l'appétit sans limite de mon ami arrive à saturation et que je déboutonne les boutons de mon jean tant mon estomac était gonflé. Nous passâmes la journée allongés sur le canapé à voter pour le programme le plus dénué d'intérêt qui pouvait bien passer sur les quelque 143 chaînes de Jake, une occupation passionnante qui prit une après-midi complète. Lorsque nous tombâmes d'accords pour couronner Qui est la plus sexy ?, une émission qui consistait en réunir un jury de trois mecs pas trop mal qui devaient classer sept filles en fonctions des différentes parties de leurs corps jusqu'à élire la plus sexy. Passionnant donc. L'avis de Jacob divergeait du mien sur l'hypothétique gagnante. Alors que je préférais la blonde très pâle, lui avait choisi une petite brune aux cheveux plus noirs encore que les siens. Nous nous disputâmes tout au long de l'émission avant que les trois benêts du jury n'élisent une rousse plantureuse. Nous nous mîmes alors d'accord pour téléphoner à la production pour dénoncer les goûts douteux de leurs participants et afficher la bassesse masculiniste avilissante d'un tel programme.
La journée était déjà bien avancée quand nous nous accordâmes une petite sieste pour nous récompenser de notre après-midi si intense, et je m'allongeai à moitié sur lui et fermai les yeux en espérant glisser peu à peu dans les bras de Morphée.
Plus le temps passait, plus je me sentais nerveuse, Carlisle allait arriver d'un moment à l'autre, m'offrant à nouveau un moment seule en sa compagnie. Compagnie que je me mettais à espérer de plus en plus. Compagnie qui me ravissait. Nulle, j'étais nulle. J'étais pressée de finir l'après-midi à cause de Carlisle Cullen. Et c'était très très bête.
Je m'exhortai à faire sortir l'éblouissant Carlisle de mes pensées, cherchant le sommeil comme un paradis d'inconscience où me réfugier.
-Celia...murmura alors Jacob au bout d'un long silence qui m'avait presque endormi.
-Hum...grognais-je en guise de réponse.
-Ce type là … le médecin c'est qui ? Ton beau-père ?
OK. Là je sortis tout de suite du sommeil. Qu'est-ce qu'il lui prenait ? Il ne m'avait jamais questionné sur ma famille, évitant à tout prix le sujet de peur de me froisser. Il le savait, c'était un terrain dangereux. Alors qu'est-ce qui lui prenait tout à coup ? Je me rappelais son étrange comportement de ce matin lorsque Carlisle était venu le soigner.
Je me raidis.
-Non, répondis-je sans rien ajouter, espérant qu'il abandonne le sujet.
Il ne dit rien pendant un court instant et je crus que j'avais gagné.
-Ce serait ton père ? Demanda-t-il alors, sincèrement surpris.
-Non plus. Mon père est mort, ajoutais-je après un instant de silence.
-Mais merde c'est qui alors ? S'écria-t-il, perdant patience.
-Le médecin de ma mère.
-Oh. Pardon. Qu'est-ce qu'elle a ? Murmura-t-il, sa voix était pleine d'excuses et je me refusais à lui en vouloir.
-Elle est malade c'est tout.
Il se tut alors. Je sentis ses doigts venir caresser mes cheveux. Je n'aimais pas ça. Je les remis donc derrière mon oreille, signe qu'il fallait mieux pour lui qu'il n'y touche pas.
-De quoi est mort ton père ? Demanda-t-il alors d'une voix douce.
-D'un accident de voiture, quand j'avais huit ans, il avait trop bu un soir, pour « fêter » son divorce d'avec ma mère. Il a percuté un camion.
Je ne dis rien plus rien. Lui non plus. Je n'aimais pas en parler.
-Et toi, ajoutais-je quelques secondes après, il est où ton père ?
Il eut un rire amer.
-Il avait pas vraiment la fibre paternelle. Il s'est cassé à ma naissance, avec une fille de la réserve Mawa à 30 kilomètre d'ici, je l'ai jamais revu. Et tant mieux, il me manque pas.
-C'est triste pour ta mère.
-Elle était très amoureuse de lui, mais c'était qu'un sale con. On peut rien contre les cons.
Il se tut.
-Moi, j'abandonnerai jamais ma famille. Murmura-t-il dans un souffle.
Je pris sa main dans la mienne et la serra.
Nous ne dîmes plus rien pendant si longtemps que je tombais endormie, ma main toujours dans la sienne.
Je sentais la poitrine chaude de Jacob se soulever à rythme régulier tandis que son souffle me berçait.
J'eus l'impression d'avoir dormi des jours quand j'entendis la voix de Mme Black tout prés de moi.
-Ils se sont endormis il y a environ une heure, je les ai entendus chuchoter puis juste après plus rien.
-Ne la réveillez pas. Murmura alors une voix exquise, une mélodie de velours que j'aurais reconnue entre milles bruits. Carlisle. Je voulus lui répondre mais je me rendis compte que j'en étais incapable. Ma bouche refusait de s'ouvrir. Je pris conscience qu'un poids lourd m'entravait. Voilà qui aurait du m'alarmer si j'avais encore pu trouver en moi une once d'énergie pour cela. Mais une léthargie profonde me tenait immobile, une drôle de brume comateuse m'écrasait le crâne, m'empêchant de me réveiller complètement et m'engluait dans une étrange sensation de sommeil qui n'en était pas un.
Je sentis alors des bras délicieusement froids me soulever et me ramener tout contre un torse tout aussi glacial. Je m'empressais de lâcher la main de Jacob pour venir m'accrocher autour du coup de Carlisle, y enfouissant mon nez, pour respirer son odeur indescriptible. Mélange de miel et de soleil. De lilas et de sucre. Capiteuse. Enivrante. Je me blottis contre elle, me prélassai en elle, elle m'entourait et m'emplissait tout entière. J'aurais voulu que toute ma vie sente comme ça.
-Carlisle... ne pus-je m'empêcher de murmurer.
Je voulais ouvrir les yeux pour observer son visage magnifique, l'arête fine de sa mâchoire, la silhouette pure de ses lèvres, ses yeux. Mais je n'arrivais toujours pas à me sortir du sommeil. Mon Léthé mystère me retenait toujours prisonnière. Je me serrai encore plus contre lui.
Je n'étais plus maîtresse de moi-même. Je n'arrivais plus à m'empêcher de faire ce que je voulais. Et je voulais le sentir lui, tout autour de moi.
-Carlisle... soupirai-je à nouveau. Resserrant mon étreinte autour de son cou.
-Je suis là, répondit alors sa voix de velours. Ce n'était guère plus qu'un murmure mais il emplit mon crâne à la manière d'un hurlement. Il était là. Prés de moi, tout contre moi. Et je ne voulais pas le laisser partir, plutôt mourir.
Je sentis l'air frais sur ma joue, seul indice qui me permis de me rendre compte que nous avions bougé. Il me tenait tellement serré contre lui et son allure, ses mouvements, étaient si souples et gracieux que je ne sentais même pas le ballotement de sa démarche. Ou alors j'étais beaucoup trop endormie.
Je me retrouvai assise sur le siège passager sans savoir comment j'étais arrivée là. Je ne pouvais toujours pas ouvrir les yeux, tout mon corps était épuisé, mais je me savais dans une voiture à l'écoute du doux ronronnement du moteur, ici quasi silencieux. Je voulais ouvrir les yeux, encore, pour pouvoir regarder Carlisle. Mais que m'arrivait-il ?
Ma léthargie ne m'empêchait pas de réfléchir, et n'atténua pas mon choc lorsque je calculai qu'en moins d'une semaine j'étais passé de la haine la plus totale à son égard à un besoin, une nécessité, presque maladive de l'avoir auprès de moi. J'étais devenue mystérieusement accroc à lui. En une semaine. Tout était allé si vite. Après cinq longs mois de stagnation et d'enracinement, en une semaine tout semblait avoir changé. Cela me faisait peur. Ce n'était pas seulement mes sentiments (quoique je doutai que ces termes soit vraiment appropriés) à son égard qui avaient changés, les siens aussi. Puisqu'il était là. Je sentais presque la caresse de sa main sur mon bras, douce et rassurante. Que nous arrivait-il ?
De la haine à l'obsession. Tout s'accélérait. Vers quoi courions-nous avec tant d'imprudence ?
La scène de ce matin me revint en mémoire. Les adieux de ma mère. Car il me semblait que cette scène ne pouvait signifier autre chose. Les adieux.
J'avais envie de tendre la main et d'attraper le temps avec mes ongles, de m'y agripper, de le lacérer, de l'empêcher de continuer sa course folle vers une fin qui commençait à me faire peur.
Les adieux de ma mère. Le velours de la voix de Carlisle qui commençait à tout chambouler dans mon cœur. Mais merde. Qu'allait-il se passer maintenant ?
Lorsque je me réveillai enfin, parfaitement alerte après avoir dormi toute l'après-midi d'un sommeil réparateur, la nuit était tombée, et la maison était sombre et silencieuse. Mon radio réveil annonçait 23h32.
Je sortis prudemment dans le couloir et fus étonnée de n'entendre aucun bruit. J'allumai la lumière et m'avançai. Je trouvai la porte du bureau de Carlisle ouverte et le bureau vide. La force de ma déception me paralysa. Je me serai frappé.
Je poursuivis mon chemin silencieusement. Dans le salon je trouvai Fred allongé en travers du canapé, endormi. Ce qui me fit m'interroger sur là où pouvait bien se trouver ma mère. Habituellement j'aurais bien évidement pensé qu'elle devait être avec Carlisle, dans son bureau, mais ayant trouvé ledit bureau vide, cela m'inquiéta. Je m'avançai, étalai une couverture en polaire sur mon beau-père et repartis dans le couloir jusqu'à la chambre qu'ils partageaient. Porte ouverte. Chambre vide. Carlisle et ma mère avaient disparu tous les deux.
Ok. Ne pas céder à la panique. Les adieux de ma mère ne voulaient pas dire ça. Ils ne pouvaient pas s'être enfuis tous les deux. Ce n'était pas possible. Mais alors pourquoi ces adieux ?
Refusant de céder à la panique (et surtout au désespoir à l'idée de perdre ma mère et, je me dégoutais de penser ça, de le perdre Lui) je me rendis dans son bureau. Son odeur saturait l'air. J'inspirais de grande bouffée d'air, pressée de la sentir encore emplir mes narines, emplir mon cerveau, m'intoxiquer comme elle l'avait fait lorsqu'il m'avait soulevé dans ses bras chez Jacob. Réaction bizarre et franchement nulle. Je détestais son emprise sur moi. Elle me rendait faible, stupide, dépendante. Trois traits de caractère que la solitaire que j'étais avait toujours exécrés chez qui que ce soit.
La pièce n'indiquait aucun comportement inhabituel. Du genre de trucs qu'on s'imagine ou qu'on a vu à la télévision en cas de « fuite des amants ». Aucun de ses tiroirs n'étais vides ou renversés à la hâte, ses papiers étaient parfaitement rangés sur son bureau et un gros bouquin trainait sur le sol à coté du divan noir qui lui servait de lit (quoique je doute qu'il passait réellement ses nuits à dormir vu les grosses cernes qu'il se trimballaient sous les yeux. Cernes qui disparaissaient elles aussi lorsqu'il revenait de ses mystérieuses escapades nocturnes qu'il croyait toujours secrètes).
Rien n'indiquait une fuite, qu'elle ait été préparée ou pas.
Bizarre.
Je retournai dans le couloir, non sans avoir au préalable inspiré une autre bouffée d'air saturée de sa délicieuse odeur - à ce stade j'en avais plus rien à foutre, que me restait-il d'autre à faire que de m'étouffer dans son odeur, dans les séquelles de sa présence, dans son absence. Je me rendis jusque devant ma porte, sans avoir trouvé de réponse. Je me rendis jusqu'à mon lit. Et m'y allongeais à nouveau. Étrangement à nouveau fatiguée.
Allongée en chien de fusil sur mon lit, j'essayai de dormir. Mais à chaque fois que je réussissais presque à sombrer dans l'inconscience, chaude et accueillante, le visage de ma mère et Carlisle revenait insidieusement danser devant mes yeux. Je les voyais enlacés, au volant d'une décapotable rouge, filant vers le soleil couchant en riant, heureux, amoureux. Vision stupide et puérile, dictée par des centaines de films romantico-pathétiques dont raffolait Clémence. Ni ma mère ni Carlisle n'étaient de ce genre là. Remarque je me rendis compte à contrecœur que je le connaissais bien mal en fait, quant à ma mère, elle avait tant changée que je ne la reconnaissais plus.
Mais non. Pas possible. Je le savais. C'était stupide de se torturer comme ça.
En plus, Carlisle avait une Mercedes, même pas décapotable. Tout ça c'étaient des conneries.
Mais voilà. Il y avait une vision, une image, que je ne pouvais balayer comme ça. Une image que je savais vraie. Une image qui me brûlait avec acharnement. Je voyais le visage de ma mère et celui de Carlisle étroitement soudés, collés l'un à l'autre, s'embrassant. Et celle-là je n'arrivais pas à la chasser. Car celle-là était forcément vraie. Et elle me déchirait de l'intérieur. Non seulement parce que c'était ma mère, mais aussi, surtout, parce que c'était Carlisle. Et je me dégoutais de penser ça. Je haïssais cette foutue vision. Je haïssais ma mère. Et par dessus tout je haïssais Carlisle. Et je me détestais moi même. Car je savais que ma haine avait changée. Qu'elle ne voulait plus dire la même chose. De la haine que je lui vouais pour détruire ainsi ma famille j'en étais arrivée à la haine que je lui vouais aujourd'hui pour détruire ainsi mon cœur. Mon cœur. Avec ses yeux brûlants sur moi. Ses doigts glacés sur moi. Ses lèvres glacées sur moi. Ses lèvres glacées sur celle de ma mère.
Mon cœur.
Carlisle. Carlisle mon amour. Carlisle je te hais.
Au milieu de la nuit, j'entendis le son étouffé de mon nom derrière ma porte. Clémence. Me retournant dans mon insomnie, je lui dis d'entrer. Elle se glissa dans mon lit, dans le noir, entre le mur et ma chaleur, en silence. Qui peut dormir encore dans cette maison, vide même quand elle est pleine. D'autant plus vide quand la présence fantomatique de ma mère est si désespérément absente.
Le silence est assourdissant.
J'allume la lumière de ma lampe, Clémence est dos à moi. J'attrape le livre défraîchi qui traîne sur ma table de nuit depuis toujours, comme un doudou, un talisman de l'enfance, un attrape rêve. Je l'ouvre et il s'étale souplement dans mes mains, avec la force de l'habitude. Je lis doucement, pour remplir la nuit de nos mots d'enfance. Elle soupire doucement. "Chapitre 1, Le Survivant".
Je lis, lis, lis, j'imite les voix, devance les phrases que je connais par cœur, je donne plus de vie que j'ai l'impression d'en avoir.
Elle s'est retournée sur le dos, Clémence, ses yeux verts - comme Elle - fixent le plafond alors qu'elle m'écoute. Elle finit par les fermer, son souffle cadencé par ma lecture m'indique qu'elle ne dort pas, je continue, continue, continue. Il lui faudra 3 chapitres pour s'endormir.
J'éteins la lumière, je laisse son souffle me bercer. L'angoisse s'est calmée le temps de la lecture. Mais la question reste, comme dans la chanson.
Combien de temps, combien de temps encore ?
Quand j'y pense, mon cœur bat si fort… Je l'aime tant le temps qui reste.
