La lumière du matin grisâtre se faufilait doucement par les interstices de mes volets jusque dans ma chambre. J'étais seule, Clémence s'était évanouie. Le livre était étalé à côté de moi, sur la couverture.
J'étais resté éveillé une grande partie de la nuit, mon esprit ne me laissant pas de répit. Malgré la parenthèse du livre. Seule la présence chaude de ma sœur avait fini par me calmer. Mais mes rêves m'avaient ramené à Elle, à Eux.
Je tentais de ranger leur escapade vers un lieu inconnu dans un coin de mon cerveau. Mais je n'y arrivais pas.
Ça tournait dans ma tête.
La haine, l'obsession. l'amour.
J'avais à nouveau cette envie d'arrêter le temps. Mais on ne peut stopper le temps. Le temps, la mort, ça ne se stoppe pas, ça passe. On reste là, on tente de s'y accrocher désespérément.
J'avais déjà pensé à cela. L'envie débile de stopper le temps. D'arrêter l'enfer de l'instant présent et de revenir, rembobiner, empêcher. J'avais 7 ans, je désespérais, je regardais le sapin de noël grossier qui trônait encore dans notre salon, indifférent au cataclysme qui se jouait dans ma petite vie. Tout décoré, tout joyeux.
Je regarde les boules de Noël transparentes qui pendent insolemment aux branches. Clémence les avait joyeusement placées là quelques jours plus tôt - avant. Je voulais que le monde soit cette même sphère insignifiante, que je puisse saisir, détacher, immobiliser entre mes doigts d'enfant puissant, et la faire tourner dans l'autre sens. Mais la mort est venue quand même, et il est parti avec elle. Papa.
C'est un désir stupide, l'immortalité.
Comme tous mes autres désirs, en fait.
Carlisle.
Il n'était pas à moi. Je savais qu'il se foutait bien de moi, qu'il baisait ma mère en riant de moi, riant de me voir vivre, vivre en le haïssant, en les haïssant tous. Il riait de moi, de moi et de mon Enfer, tapissé de haine, tapissé de Lui. S'il savait, s'il savait ce que je me mettais subitement et stupidement à ressentir pour lui, oh oui il rirait. Il ne fallait pas qu'il sache. Qu'il sache que malgré ma haine, que malgré ma mère, que malgré le sombre tour qu'avait prit ma vie par sa faute, et bien moi, pauvre petite folle, je l'attendais.
Il n'aurait jamais dû entrer dans ma vie. Oh comme tout aurait été simple alors. Ma mère serait restée ma mère, Fred serait resté heureux, Clémence serait restée innocente et je ne l'aurais pas aimé.
Je voulais revenir à ces temps faciles de ma vie, ces temps naïfs. Je voulais même revenir avant, quand j'étais enfant, quand tout était encore à ma portée, quand le monde avait encore ma vision enfantine des choses. Quand papa était vivant. Quand maman aimait papa. Quand ils étaient ma vie et que je ne demandais rien de plus
Papa. Je ne parle jamais de toi. Je n'aime pas parler de toi. Évoquer le souvenir de ta présence passée dans ma vie me rappelle beaucoup trop sa fin. Me rappelle ta mort. Et c'est trop dur. C'est plus facile de faire comme si tu n'avais jamais existé. Comme si tu n'étais jamais mort.
Mais aujourd'hui je veux te revoir, te ressentir, te faire vivre à nouveau, en moi. Et je sais comment.
Carlisle et ma mère n'étaient pas là.
Je n'osais pas dire plus là, ça faisait trop peur.
Je sortis de mon lit, de ma chambre, je sortis dans le couloir silencieux. Je ne voulais qu'une chose, me blottir dans les bras de mon père, mon père mort.
Je m'avançai jusqu'au salon. Personne. Je m'avançai au bout, m'assis sur le tabouret. Je laissais doucement mes doigts courir sur les touches noir et blanches. Je n'eus même pas à réfléchir mes mains se mirent seules à jouer. La mélodie s'élevait doucement dans l'air, emplissant la pièce, emplissant mes oreilles. Je fermais les yeux et je laissais la musique remplir mon cœur. Je ne voyais plus rien. Je n'avais pas joué ce morceau depuis des années mais je n'avais pu l'oublier, le morceau préféré de mon père. Le 27 de Chopin. Mes doigts accélérèrent doucement et je sentis mon cœur battre au rythme des notes de musique qui résonnaient dans ma tête. Je ne sentais plus rien à part l'écho de cette délicieuse mélodie dans ma tête. Et puis je sentais mon père. Je sentais son regard sur moi, son sourire fier de quand j'avais sept ans et que je jouais pour lui. Je sentais sa main sur mon épaule. Je me rendis compte que je pleurais que lorsqu'une larme salée vint s'écraser sur mes lèvres. La dernière note s'éleva dans l'air et j'entendis son écho dans le silence, je le sentis dans le sel de mes larmes.
C'est là que je le vis. Il était juste en face de moi. Immobile. Il me regardait. Son regard me transperçait. Carlisle. Mes larmes continuèrent leurs chemins sur mes joues rougies. Je me plongeais à nouveau dans l'éden chaud de ses prunelles et la noirceur sembla s'évaporer face à lui.
Mais je continuais à pleurer, il ne fallait pas qu'il le voit. Qu'il me voit comme ça.
Je vis ma mère, juste derrière lui. Et là je me levai, il fallait que je parte. Que je la fuis. Elle savait pourquoi j'avais fait ça. Pourquoi j'avais touché à ce piano que j'avais tenté d'ignorer depuis des mois. Pourquoi j'avais joué ce morceau là.
Je vis alors Carlisle s'avancer vers moi, tendre sa main. Brasser l'air. Comme pour me toucher. Je reculai. Il ne fallait pas qu'il me touche, je ne voulais pas, ça ferait mal.
Quand je voyais leurs visages je ne pouvais m'empêcher de penser à l'image qui m'avait hantée le soir précédent. La torture que je m'étais stupidement infligée seule. Leur baiser. Et les voir debout, côte à côte en face de moi était encore pire. Leur baiser n'avait été qu'une image, vraie certes, mais créer par mon esprit sadique, alors que là, leurs visages si proches étaient comme une grande claque, ce n'était pas inventé, c'était vrai, c'était en face de moi. Ils étaient ensemble. Il ne m'appartenait pas. Jamais.
Carlisle m'observait de plus en plus alarmé, ses yeux trahissaient une inquiétude qui me faisait presque plus mal que tout le reste. Il ne serait jamais à moi. Vérité qu'il me fallait accepter. Je n'étais rien pour lui. Alors qu'il arrête de me regarder comme ça. Je ne voulais pas de sa pitié.
Ma chambre me semblait le plus délicieux des refuges. J'avais cessé de pleurer. Je ne pleurais pas pour les causes perdues. J'étais une cause perdue.
Je ne pleurais pas en voyant mon corps se métamorphoser en un truc plus qu'étrange, même si ce changement devenait irrémédiable, je ne pleurais pas en voyant ma mère nous détruire tous, même si ce changement là aussi semblait définitif. Je ne pleurerai donc pas en voyant en Carlisle ce qui ne sera jamais possible. Même si ce sentiment ne devait jamais me quitter. Je voulais bien accepter d'être amoureuse, malgré tout le cortège de douleurs que cela supposait, mais pas question d'être pathétique. La douleur c'était ma spécialité. Autant continuer dans la dignité.
Je n'avais plus que de deux ans à tirer dans cette atmosphère venimeuse, avant de pouvoir mettre les voiles. Je devais pouvoir tenir. J'allais devoir gérer la folie égoïste de ma mère, la dépression muette de mon beau-père, la disparition presque totale de tout ce qu'était ma petite sœur, et encore pire, pire que tout, j'allais devoir gérer la présence enivrante de Carlisle à mes cotés chaque jours. Chaque jour j'allais devoir voir ses traits, entendre sa voix, sentir son odeur. Chaque jour j'allais devoir résister, me battre contre la force écrasante de son pouvoir sur moi. Je savais ce que j'avais à faire. Il fallait que je m'éloigne de lui. Que je ne le laisse plus jamais m'approcher comme je l'ai trop souvent laissé faire depuis des jours. Je me suis trop laissée aller, je me suis trop abandonnée à lui. Je l'ai trop laissé étendre son emprise sur moi.
Je n'aurai jamais dû. Mais il existe des choses contre lesquelles on ne peut pas lutter. Je n'ai pas pu lutter contre Lui. Contre ses grands yeux dorés, contre sa voix de velours, contre tout ce qui, chez lui, s'est acharné à détruire toute ma vie, pour en faire son royaume. J'ai abattu mon armure, il n'a fallu qu'un seul instant pour que je m'arrête, éblouie par sa lumière. Et que je laisse tout tomber. Un seul instant. Une minuscule seconde sans Haine. Et alors je l'avais regardé en face, sans aucun voile d'hostilité pour m'aveugler, et depuis lors je ne pouvais détourner le regard.
Mais aujourd'hui il le fallait.
Deux ans.
Ça ressemblait à l'enfer. Vivre, juste vivre, sans me donner le droit de le regarder ne serait-ce qu'une seule fois. Vivre avec lui à côté mais vivre sans lui. Vivre sans le regarder, sans le toucher, sans lui parler, en l'ignorant. Ce sera un combat acharné qui trouvera une opposition tenace, car si Lui ne comptait pas se faire oublier, je ne peux pas non plus avoir une entière confiance en moi-même, car il était clair que je ne veux pas l'effacer de ma vie. Il semblait bien un putain de personnage principal à cet instant.
Deux ans.
Mais ce n'est rien à côté de ce qui m'attend après. Parce que ensuite, après deux ans à faire semblant qu'il n'est pas toute ma vie, au bout de deux ans à vivre comme si je ne passais pas à côté de mon existence même, quand je n'aurai plus à feindre la haine et l'indifférence, alors une autre guerre commencera. Celle de son absence. Et celle-là sera la pire.
Son absence. Le manque, le vide.
J'avais envie de me jeter dans mon lit, de m'enfouir dans les couvertures, d'y enrouler mon corps, ma tête, de m'y noyer et de ne plus jamais en sortir avant qu'on m'y retrouve morte.
Pourquoi avait-il fallu que je le rencontre ?
Je m'écroulai contre la porte, les genoux repliés. La pensée de la vie qui m'attendait. Celle dont il ne ferait pas partie. Celle qui allait être la mienne. Me faisait mal, trop mal. Son absence me devenait peu à peu une notion insupportable, comme si, sans m'en rendre compte, en quelques foutus jours, il s'était installé au centre. Ma propre lumière froide. J'existais à travers elle.
En cet instant je savais, je voyais tout ce qui allait se passer, je percevais cet avenir avec une acuité étrange.
Le jour où je quitterai la maison, où je me délivrerai enfin de ce foyer empoisonné, je mourrai.
Le jour où je quitterai ma maison, je me séparerai en deux. Il y aura alors deux Celia. Une qui restera ici à jamais. Dans cette chambre, à les haïr tous, Lui en particulier, une qui vivra toujours avec lui, en lui. Et puis il y en aura une autre. Une qui partira, pour mener une vie dont elle ne voudra pas. Une qui partira, une qui ne serait plus qu'une faible ombre de la première, une illusion, fade copie. Et je ne vivrai pas. Je ne vivrai plus. Bien sûr je me lèverai le matin, je parlerai, je sourirai, je me nourrirai, je me coucherai le soir. Et ainsi de suite. Je suivrai le canevas bien ordonné de mon existence. Je suis un acharnée de la survie, alors je survivrais. Mais mes sourires seront creux et faux, trompeurs, je ne serai plus qu'un fantôme. Un pantin, sans âme. Je serai morte, perdue quelque part dans son absence.
Je glissais sur le sol. Incapable de me tenir même assise. Je me ramassais autour de moi-même, enroulant mes bras autour de mes jambes. Assommée.
Voilà ce qu'allait être ma vie. La mort semblait plus adaptée. Dommage que je ne puisse même pas essayer. L'Autre n'apprécierait pas. Et puis, il n'y pas d'immeuble assez haut dont elle ne sauterait pas sans même un bleu.
Mon ouï trop fine pour être humaine détecta ses pas dans le couloir. Je me tus, cessant même de respirer. Ne faisant qu'écouter tous les bruits qui émanaient de lui. M'en nourrissant avec avidité.
Ses pas se rapprochèrent de ma chambre. Et s'arrêtèrent tout devant. Le plus silencieusement possible je m'approchai de ma porte, y passant ma main. Heureuse rien qu'à l'idée qu'il puisse être là, juste derrière.
Il resta immobile pendant au moins deux longues minutes. J'entendais son souffle contre le bois de ma porte. J'attendais, impatiente d'entendre sa voix.
Puis ses doigts tambourinèrent doucement de l'autre côté.
-Celia... Celia s'il te plaît ouvre moi.
Je ne bougeai pas. Il ne fallait pas que je le laisse entrer, je refusais sa pitié. Et même je ne pouvais pas le voir. Me régaler de sa voix était déjà beaucoup trop.
-Celia... Répéta-t-il plus fort, sa voix me caressait le cœur. Si .. si ça ne vas pas tu sais tu peux venir me parler, je...
Il se tut. J'avais envie de lui rire au nez. Pour te dire quoi Carlisle.
Pour te dire quoi hein ?
Pour te dire que je t'aime, et que c'est probablement ce qui me tuera ?
Je m'étais endormis ainsi, affalée par terre, la tête sur les genoux, comme un enfant qui à peur. J'avais dormis toute la journée. Puis j'avais senti des bras froids me soulever, je ne m'étais même pas débattu. Et Carlisle, mon Carlisle, m'avait allongé sur le lit délicatement, il avait remis sur moi les couvertures puis il était resté debout devant moi pendant très longtemps.
Je n'avais pas bougé. J'avais respiré lentement. J'étais resté immobile, inerte. Exercice qui me fut difficile tant j'avais envie de le regarder, tant j'avais envie de lui parler, de l'entendre me répondre, de le toucher. Tant j'avais envie de Lui. C'était un désir étrange. Auquel je n'étais pas habitué. Il me brûlait de la même manière que ses yeux me brûlaient lorsqu'il me regardait. Il consumait chaque microscopique parcelle de mon corps, il me piquait, comme une quantité incalculable d'épines qui se plantait dans ma peau, c'était puissant, violent, court et ça se répétait partout dans mon corps. Le désir que j'avais de lui m'électrocutait jusque dans le bout de mes doigts. Il rendait mon cerveau électrique. Et il me rendait plus parfaitement consciente de sa présence que jamais. De la présence de son corps près du mien.
J'aurai pu en délimiter les contours exact, de la silhouette musclée de ses épaules, à la finesse de ses longs doigts glacés. Je sentais avec une acuité hors du commun son corps près de moi. Et cette sensation m'écrasait. Elle m'oppressait. Je sentais son souffle mesuré, son haleine chaude dont l'odeur délicieuse m'atteignait et qui m'emplissait le cerveau, me l'embrumait comme les émanations d'une drogue.
Et je restais parfaitement immobile. Malgré mon corps tout entier qui me suppliait de satisfaire ce désir intense, cette soif incommensurable que j'avais de Lui. Jamais je n'avais ressenti pareil sensation, et mon esprit s'acharnait à y résister avec une détermination que je ne me reconnaissais pas. Enfin, après de longues minutes il se retourna et sortit de ma chambre. Et je me détendis.
J'étais choquée. Et honteuse. J'avais eu envie de lui. Comme jamais je n'en avais eu envie avant. J'avais envie de toucher sa peau. Avec mes doigts, avec ma langue. De la marquer comme mienne. Rien qu'à cette pensée je cru que mon esprit avait pris feu. Tiens, et mon corps aussi. C'était étrange, dérangeant, désagréable. Je me découvrais autrement. Ça ne me plaisait pas. Je n'étais plus maîtresse de moi-même.
Ce n'était pas bien. Il ne fallait plus qu'il se permette de me toucher comme ça, j'avais beaucoup trop aimé être à nouveau dans ses bras. Il fallait que je mette à nouveau des limites. Sinon il ne cessera jamais de trop s'approcher de moi. Et mon corps ne cessera jamais de trop aimer ça. Je ne permettrai pas de nouveaux dérapages, je ne serai pas de taille à y résister une nouvelle fois. Je me retournais sur le côté. Mais je n'arrivais pas à dormir. Cette singulière connaissance que j'avais eu de lui-même continuait de me tarauder, et je ne pouvais presque pas supporter d'être dans ma chambre sachant qu'il se trouvait quelque part dans la maison. Qu'il soit si proche sans que je ne puisse m'abreuver de sa présence m'était presque intolérable. Je me levai, sautais et courus jusqu'à la plage.
Je m'y endormis, allongé sur la grève, m'enlisant dans le sable froid. J'aimais ce froid qui m'entourait, me caressait, m'écorchait la peau. Même si je refusais de m'en avouer la raison.
Je me réveillai affolée, me rendant compte que nous étions lundi. Et que vue la gueule de la lune il était peut être vachement temps que j'aille en cours. Je courus, frissonnante dans la nuit vers ma maison, sauta à nouveau par la fenêtre et jetai un coup d'œil à mon réveil qui annonçait 5h37. Je fonçai sous la douche, que je pris brûlante.
Je revins dans ma chambre à temps pour ne croiser personne. M'accordant quelques secondes de répit, allongé dans la chaleur de mes draps, je réfléchis. Loin de sa présence plus qu'enivrante mes pensées étaient plus claires. Il fallait que j'arrête. Que j'arrête de le regarder, de lui parler, de le laisser m'emmener chez Jacob, de le laisser soigner ma blessure débile ou n'importe quelle autre excuses que je m'étais inventées pour justifier sa présence injustifiable à mes côtés. Il ne devait pas être près de moi. Je ne devais pas vouloir qu'il le soit. Je devais éviter à tout prix des situations comme celle d'hier soir, quand mon corps tout entier avait dérapé juste en sentant la présence du sien, ou encore comme chez Jacob, quand emprisonné dans un demi-sommeil je m'étais mis à divaguer, perdant toute raison, toute dignité, tout contrôle sur moi, jusque parce qu'il m'avait soulevé dans ses bras glacés et bercé au son de sa voix.
Cela ne devait plus jamais se reproduire. C'était bien trop dur à supporter. C'était bien trop dur d'y résister. Il ne fallait pas que je le laisse s'approcher. C'était trop dangereux.
Tandis que je formulais ce vœux dans ma tête je sentais tout mon être qui se révulsait, se révoltait. Alors que, stoïquement, mon esprit calculait les chances que j'avais de pouvoir l'éviter ce matin et ce soir, puis demain matin et demain soir, ainsi que tous les autres jours, mon corps se mettait presque à me brûler. Mes poumons semblèrent se vider, ils m'obligèrent à avaler l'air par grande bouffés, mon ventre se tordit, j'avais envie de vomir alors que je n'avais rien mangé depuis les muffins de Mary Helene Black un jour plus tôt, c'était mes organes que j'aurais vomis. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Mon sang pulsait dans mes veines et dans ma tête avec une violence qui me donnait presque le tournis. Mon corps se soulevait devant l'idée insupportable de l'existence sans lui.
Hier j'avais eu droit à la mort de mon esprit face à cette idée, aujourd'hui c'était mon corps qui se battait contre elle. Bientôt mon être entier l'aurait accepté. Je ne savais pas vraiment ce que ça allait donner. De toute façon je n'avais pas le choix. Même si cela finissait par faire de moi un être mort un peu plus tôt que prévu, je n'avais pas le choix.
L'idée de me lever pour aller en cours me fit du bien, j'étais heureuse de retrouver un environnement aussi incroyablement banal que le lycée, que les élèves normaux issue de familles normales qui le peuplaient et mes quelques connaissances, dont mon seul ami qui devait retourner en cours justement aujourd'hui.
Ce retour à la vie normale, loin de mon nouveau moi (car il me semblait que depuis l'arrivé de Carlisle dans ma vie et notre emménagement ici, je n'avais cessé de me transformer), si torturé, si amoureux, si douloureux, ne pouvait que me faire du bien.
Je m'habillai en vitesse, jetai mes livres du lundi dans mon sac et me précipitai dans le couloir, passant devant son bureau le plus silencieusement possible, repoussant loin dans mon cerveau l'idée que s'il m'entendait il m'emmènerait en voiture, me fit violence pour ne pas ralentir l'allure, et sortis avec un soupir de soulagement et un tiraillement déçu dans le cœur. Cet espèce de dédoublement bizarre entre mon esprit et mon corps était déroutant, ma tête restait froide, déterminée à survivre à ce qu'il me faisait subir par sa simple présence, mon corps en revanche se trouvait entièrement soumis à ses faits et gestes. Il ne supportait pas son absence, il se réjouissait follement à sa vue et me torturait dès que je tentais d'opposer une vague résistance à toutes ses armes déloyales -ses yeux, sa voix, son corps, Lui.
C'était comme s'il ne m'appartenait plus, régit par une volonté propre, mon corps se décidait à être entièrement gouverné par Carlisle. Mais mon esprit était là, gardien de mon salut mental, il défiait mon organisme, l'empêchant de s'exposer à cette amour débile et suicidaire, bien qu'il se serait volontiers lui aussi jeté dans ses bras en oubliant tout le reste. Mon corps n'en faisait qu'à sa tête, mon esprit le combattait avec amertume. Je n'étais plus mon corps, je n'étais plus ma tête. Merci Carlisle.
Je ne me sentais pas comme d'habitude, je fis un rapide bilan de mon corps désormais étranger à moi-même, j'avais étrangement froid et mon ventre était en chantier, et mon cœur était tout comprimé dans ma poitrine. Je ne m'interrogeai même pas sur le pourquoi du comment, rien à foutre, de toute façon il faudrait bien que je m'habitue à ces douleurs, si elles étaient apparues c'était à cause de Lui, si elles ne s'apprêtaient pas à disparaître c'était à cause de Lui, voilà tout ce que je devais savoir. Autant y penser le moins possible.
La grande bâtisse blanche du lycée apparue au détour d'une rue et je me souvins que je n'avais pas fait mes devoirs de littérature. Génial.
J'aperçus la haute silhouette dégingandée de Jacob adossée au portant de la cantine entourée d'une paire de béquilles bleues assorties à l'armature de guerre qui enserrait sa jambe, il me souriait. Mes lèvres s'étirèrent, puis s'affaissèrent, c'était bizarre de défiger tous les petits muscles du sourire qui n'avaient pas énormément travaillés ces jours-ci, mon sourire n'avait pas le goût sucré et chaud d'avant, il restait froid, toutes les petites émotions censées amener au sourire, le bonheur, la joie, le plaisir, ou même la simple politesse, semblaient si éloignées du chaos qu'était devenu mon corps que ce sourire me parut presque déplacé, j'étais rouillée.
Lorsque je fus assez proche pour qu'il puisse voir clairement mon visage, son expression changea subitement, du contentement matinal qui l'habitait presque chaque jour à cette heure là, il passa au pur et simple choc, et c'est les yeux très inquiets qu'il murmura :
-Ça va ?
Il m'observait avec une intensité inhabituelle, ses sourcils sombres froncés sur ses yeux alarmés il me fixait plein d'une sorte de peur indéchiffrable. Ok. J'avais la tête tant que ça accordée à mes pensées ?
J'essayai tant bien que mal de me composer un visage normal, avec une expression normale, genre oui, tout va bien, c'est juste le matin.
-Oui, et toi ? Répondis-je d'une voix que je voulais pleine d'entrain.
Ses traits passèrent de l'inquiétude à la suspicion, mon expression ne devait pas être une grande réussite. Tant pis, il s'en contentera, je n'avais pas vraiment mieux en réserve.
-Tu es sûre ?
-Oui, ne t'inquiètes pas, à pars le fait que j'ai complètement zappé le devoir de Coop tout va bien. Assénais-je, sûre de moi.
Il était étrange de voir comment la nécessité de faire croire que j'allais bien m'aidait. Seule dans ma chambre, seule avec ma vie, sans aucun public à rassurer j'étais anéantie, devant Jacob inquiet je me sentais presque calme, comme avant, c'était peut-être son aura enfantine et protectrice qui faisait des miracles, ou alors la nécessité de faire semblant aidait vraiment énormément.
Ses yeux noirs scrutaient mon visage, je savais à son expression qu'il continuait de soupçonner mon mal-être, son regard me signifiait clairement que je ne m'en sortirais pas comme ça. Mais il abandonna la partie, j'étais coriace, il le savait.
-T'inquiète pas pour ça t'es pas toute seule, je me souviens même plus du sujet.
Il avait attrapé ses béquilles et ouvrit habilement la porte avec l'une d'elle, me la tenant pour me laisser passer, je sentais son regard me suivre lorsque je passais devant lui, heureusement que nous ne commencions pas par les mêmes cours.
-L'évolution de la littérature fantastique anglaise du Seigneur des anneaux de J.R.R Tolkien au Harry Potter de J.K Rowling. Que des noms composés, ces auteurs fantastiques, ça a peut être un lien, je lui dirais s'il a le malheur de m'interroger. C'est dommage quand même c'est vachement intéressant comme sujet.
Son pas claudiquant et son rire me suivaient dans le couloir bondé et bruyant.
-Intéressant ouais, c'est le mot que je cherchais. Pfff Qu'est-ce que c'est chiant ce cours.
-Ouais mais quel cours n'est pas chiant pour toi ? Le sport ?
-Te fous pas de moi, le sport est une matière, c'est même un examen!
-Pour mon plus grand malheur oui, peut être qu'avec ce malheureux accident j'y couperais enfin cette année !
-Moi c'est sûr, le lycée perd de plus en plus de son attrait, entre toi qui fait la gueule et mon sale plâtre bleu, c'est l'Enfer.
Une chance, on était arrivé à ma salle d'Histoire, je lui passait devant tout en lui souriant et murmurai avant de refermer la porte :
- Au moins, pour ta jambe, ce ne sera pas permanent, ciao Jake.
Je me retournai, cherchant une place des yeux. J'avisai Theresa au fond de la salle qui me faisait signe me désignant une place libre près d'elle, Oliver, son copain, assit devant elle me sourit. J'avançais pour les rejoindre quand je me rendis compte que toute la classe ou presque me regardait du coin de l'œil. Ok, ça se voyait vraiment tant que ça que j'étais au fond du trou là ?
Puis mon merveilleux pansement blanc se rappela à mon bon souvenir et je fus soulagée de me rappeler que pour eux j'étais restée la fille qui avait faillit mourir écrabouillée sous les roues d'une voiture vendredi dernier, rien à voir avec mes inclinations débiles et mon début de dépression. Cool.
- Salut ! Chantonna Theresa, joviale comme toujours. Ca va ?
- Oui, et toi ? Répondis-je machinalement en m'asseyant prés d'elle.
- Je veux dire ta tête, ça ne te fait pas trop mal ? Ajouta-t-elle l'air inquiet en pointant mon pansement du doigt.
- J'ai connu pire, murmurais-je. Oui, c'était le cas de le dire, pensais-je tandis qu'un sourire sombre étirait mes lèvres.
-Tu as fais quelque chose de spécial ce week-end ? Poursuivit-elle, sans se départir de son sourire.
Spécial... Il fallait reconnaitre que c'était plutôt un adjectif qui convenait dans ma situation.
-Euh ... Commençais-je.
Mais heureusement Mr Young, notre vénéré prof d'Histoire choisit pile ce moment pour pénétrer dans la salle, imposant par sa seule présence un silence de mort et m'évitant ainsi de m'empêtrer dans le mensonge. Mr Young, Scott de son prénom, n'étais en effet pas de ceux que l'on ignorait, c'était même un professeur à qui l'on accordait son attention pleine et entière. Non pas qu'il soit remarquablement doué ou incroyablement sévère, non rien de tout cela, Mr Young était juste particulièrement beau-gosse.
Brun, barbu juste ce qu'il faut, la clope sensuellement accrochée au lèvres et un air de poète maudit tombé du lit on fait de lui l'idole des lycéennes, tous parcours confondus, qui l'ont élevées au rang de quasi-dieu dans l'enceinte du lycée. Il faut dire que dans cette micro-ville il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent, ce qui explique les silences chargés d'œstrogènes et les tonnes de soupirs que Young égrenait sur son passage. Pour ma part je lui reconnaissais un certain charme, sans plus, mais quand on voyait Qui me plaisait vraiment je devais sûrement être un peu exigeante en matière de beauté.
Theresa à côté de moi se tut instantanément. Pratique, ce Young tout compte fait.
Sans se départir de son air de beau-gosse qui s'ignore il s'avança dans la salle avec cette démarche reconnaissable entre toutes de ceux qui font semblant de ne pas avoir remarqué que Mère Nature avait été plutôt généreuse avec eux question physique. C'est certainement cela qui ne me plaisait pas chez Young, il faisait semblant, comme s'il ne savait pas pertinemment quel effet il faisait aux jeunes filles en plein boum hormonale qu'il côtoyait chaque jour.
Parfaitement dans son rôle il acheva de mettre en émois la gente féminine de la classe avec un «bonjour» rauque et grave qu'il pensait très certainement tout ce qu'il y a de plus sexy. Dommage, mon pote, côté voix envoûtante, un autre est déjà passé par là, et celui-là il te coiffe gravement au poteau.
Essayant de ne pas dériver du côté du propriétaire de la voix en question et des multiples effets que ce dernier avait sur moi je me concentrais plutôt sur l'étrange sensation de froid qui m'étreignait depuis peu.
Je vérifiai d'un coup d'œil les fenêtres et remarquai avec surprise qu'elles étaient bel et bien fermées, je n'eus pas besoin de vérifier les radiateurs non plus car étant donné que la quasi-totalité de la classe avait fait tombé le haut je devais bien me rendre à l'évidence, la température ne devait pas descendre en dessus d'une vingtaine de degrés. Pourtant j'avais horriblement froid. Bizarre.
Young nous ordonna d'ouvrir notre livre et envoya Elen Marshall au tableau pour résumer le cours de la dernière fois. C'est là que je me rendis compte qu'en plus de mon devoir de littérature je n'avais pas non plus commenté la carte représentant la mégalopole allant de Boston à Washington qu'il nous avait sommé de travailler pour le cours d'aujourd'hui. Un étrange frisson me parcouru alors.
Tiens, depuis quand étais-je si studieuse, moi ?
Ellen était en train de s'humilier devant toute la classe en essayant d'expliquer un cours qu'elle n'avait manifestement pas appris quand un second frisson, plus violent que le premier, me secoua de part en part. Le froid commençait à envahir tout mon corps et je sentis ma peau se hérisser brutalement. Ok, ça c'était pas normal.
-Ça va ? me questionna Theresa alarmée par mon agitation.
-Oui... je ... j'ai juste super froid là... Répondis-je en grelottant, faute de mieux.
En essayant de me focaliser sur son visage je m'aperçus que ma vision se troublait doucement. Je m'accrochai à la table.
-T'as vraiment pas l'air bien... Murmura-t-elle en touchant mon bras, apparemment inquiète.
Non, en effet je n'étais pas bien. Une brusque nausée me saisit.
Avant même que j'ai eu le temps de répondre pour la rassurer, Young, à qui notre bavardage n'avait pas échappé, se jeta sur nous.
-Mademoiselle Burcken, un commentaire peut-être ?
Je relevais la tête, ma vision se parsema de petits points blancs qui cachèrent Young à ma vue. Un étonnant vertige me surpris alors.
-Non, murmurais-je, forçant ma voix à sortir, non, désolé.
-Mais si, faites nous donc partager ce que vous étiez en train de raconter à mademoiselle Stars, si ça pouvait si peu attendre c'est donc que cela devait être d'une importance capitale pour le reste du cours ne croyez-vous pas ?
-Non, marmottais-je dans un souffle, ce n'était rien.
-Mais si mademoiselle Burcken ! Tiens j'ai une idée, venez donc remplacer mademoiselle Marshall au tableau afin de nous éclairer de vos opinions qui ne semblent pas vouloir rester secrètes sur le sujet.
Connard, tu te crois drôle ?
Je me tins à la table en me levant, l'engourdissement m'envahit peu à peu tandis que je m'écartais. Mes jambes, glacées elles aussi, me soutinrent durant quelques pas mal assurés. Mes oreilles se mirent à bourdonner et ma vue se brouilla presque complètement. Je me sentis partir vers l'avant. Des bras que je ne reconnu pas m'attrapèrent, je m'y vautrai sans réfléchir. Sentant mes jambes m'abandonner je m'accrochai à des épaules inconnues. La voix alarmée de Theresa me parvint à travers le brouillard de mon esprit. Je basculai vers l'avant, me cognant la hanche au coin du bureau de Young. Ce dernier, les yeux écarquillés, me rattrapa avant que je touche le sol. Je voyais ses lèvres bouger mais je n'entendais pas ce qu'il me disait. Une vague nauséeuse monta alors en moi, j'eu à peine le temps de le repousser avant de me pencher en avant, visant la poubelle et je crachais une gerbe de sang.
La vue et l'ouïe me revinrent alors, mon étourdissement disparu, me laissant haletante, en sueur et secouée de tremblements. En me relevant j'essayai de me soutenir à la table la plus proche mais des bras m'en empêchèrent et je me retrouvai à nouveau soutenue par l'inconnu de toute à l'heure, relevant la tête je vis le visage soucieux d'Oliver me dévisager.
-Et bah dis donc c'est pas ta semaine ...
Sa voix douce me parvint par-dessus le brouhaha que ma chute avait provoqué.
Un petit rire me secoua. Ca on pouvait le dire. Et bien voilà qui n'allait pas arranger la jolie petite réputation que je m'étais forgée depuis trois jours.
Derrière lui, tous les visages de mes camarades me reluquaient, les yeux ronds. Je sentis alors une main se poser sur mon front, d'instinct je reculai. C'était Young.
-Celia ! S'écria-t-il l'air complètement affolé. Comment vous sentez-vous ? Mais mon dieu Celia il fallait me dire que vous n'étiez pas bien !
Il aurait déjà fallu que je sois au courant pour ça.
Incapable de parler je le fixais bêtement, les yeux à demi-fermés.
-Ohlala mais vous êtes pas bien du tout, il vaudrait mieux que je vous emmène à l'infirmerie.
Sa phrase à peine finie, il tendit les bras vers moi, près à m'arracher à ceux d'Oliver. Oh bas les pattes le tombeur ! Ça commence à me courir sérieusement là d'être baladée de mains en mains sans qu'on me demande mon avis.
Heureusement Oliver raffermit sa prise et me fit me relever.
-Je m'en occupe. asséna-t-il fermement.
Young lui jeta un regard incrédule mais Oliver se détourna de lui, Theresa et lui échangèrent un long regard -c'était là leur façon de communiquer, elle parlait trop, lui jamais, mais tout les deux n'avaient pas besoin de mots pour se comprendre- puis, enserrant ma taille, il me fit tituber jusqu'à la porte. Je vis Young s'avancer, comme pour nous arrêter mais ni Oliver ni moi ne lui prêtâmes attention.
J'entendis sa voix nous ordonner d'attendre mais la porte se referma sur lui, coupant court à son bredouillage.
-Merci, soufflais-je à Oliver lorsque nous fument sortis.
Il sourit sans rien répondre. Je ne m'étais jamais rendue compte qu'il avait autant de force, mais il me porta sans efforts apparents tout le long du couloir. Les escaliers furent une autre affaire, mais il se contenta de me soulever à presque chaque marche sans se départir de sa patience ni de son mutisme. Je ne m'en formalisai pas, Oliver avait toujours été comme ça, de plus cela me laissait le temps de m'apitoyer sur mon pauvre sort. Alors comme ça maintenant j'avais des malaises, des vagues glacées qui me secouaient le corps entier et des geysers de sang qui se déversaient de ma bouche, comme ça, sans crier gare ? Nan mais ça allait pas s'arrêter tout ça au bout d'un moment ?
En plus l'Autre était sensé faire de moi un truc super résistant, quasi inhumain, pas m'affaiblir à ce point. C'était peut-être une séquelle de l'accident, mais Il m'aurait sûrement prévenu si tel avait été le cas. A moins qu'il ne l'ait pas fait, par pur sadisme.
Non là j'étais injuste, ce n'était pas son genre.
Non mais sérieusement c'était quoi la prochaine étape ? Le coma ?
-Mais qu'est-ce qui t'arrive exactement ? Murmura alors Oliver, m'arrachant à mes réflexions amères.
Je relevai la tête, il m'observait intensément, les sourcils froncés.
Je décidais de lui servir l'excuse bateau qui ne m'avait pas paru cohérente à moi non plus.
-Sûrement à cause de l'accident, je me suis pas mal endommagé la tête il paraît.
Il me fit un moue du genre «Ouais, super convaincant». Puis il sourit doucement.
-Un jour peut-être que tu nous expliqueras vraiment ce qui se passe chez toi.
Effarée je restais incapable de lui répondre. Comment il savait ça ?
-Ferme la bouche, ça te donne pas un air des plus intelligent. Et fais pas la surprise, tu croyais vraiment être assez discrète pour qu'on remarque rien de rien ? Désolée de t'apprendre que personne ne tire une tronche pareille h24 sans qu'il y ait un petit souci derrière, et vue la bizarrerie des rumeurs concernant ta situation familiale, faut pas être Sherlock pour deviner d'où en vient la raison.
Je balbutiais pitoyablement pendant plusieurs misérables secondes avant qu'il ne me sauve d'un geste.
-T'inquiète, tu veux rien nous dire et je le comprends, c'est juste que là ça devient vraiment bizarre tout ça et on veut que tu saches que si tu veux en parler ... ou t'enfuir de chez toi, tu peux venir crécher chez Tess ou chez moi.
Et il toqua à la porte de l'infirmerie, coupant court à toute discussion. Je n'eu même pas le temps d'être touchée par sa proposition. J'étais plutôt sur le cul en fait. Ils avaient remarqué. Enfin en même temps c'est vrai que c'était plutôt stupide de penser que personne ne se posait de questions. La nana elle faisait quand même violemment la gueule toute la sainte journée, il y a un moment où les autres commencent quand même à se douter que ça n'allait pas quelque part. Pour la première fois je me mis à me demander ce que les autres pouvaient bien penser de tout ça. Les petites écervelées fanas de Carlisle devaient certainement me croire hautaine, ce qui était plutôt pratique, je préférerais nettement qu'elles me fuient celles-là. Du Carlisle j'en bouffe bien assez toute la journée, pas besoin dans rajouter une couche avec ces tarées. Une fois elles m'avaient même demandé ce qu'il prenait au petit-déjeuner. Je leur avais conseillé de fouiller nos poubelles pour trouver des indices, je crois que c'est ce jour là que toutes relations prirent fin entre nous.
Mes élucubrations mentales s'arrêtèrent là puisque la porte s'ouvrit enfin sur le visage rond et aimable de Stella Barnes, notre infirmière scolaire.
-Oh Mademoiselle Burcken ! Mais que ce passe-t-il ? C'est votre blessure à la tête ? Un malaise ? Oh la la ma pauvre chérie, entrez, entrez donc !
Oliver me traina à l'intérieur et la lumière crue du néon m'obligea à plisser les yeux, il m'assit doucement sur un des fauteuils de la pièce et commença à raconter à l'infirmière l'épisode sanglant du cours d'histoire. Plus il parlait plus la bouche de l'infirmière s'ouvrait dans une expression de choc qui donnait aux rondeurs préexistantes de son visage un air si comique que j'eu envie de rire. Oula, rire c'était pas une bonne idée en fin de compte. Mon ventre sembla se retourner et j'émis un gémissement étrange. Je vais revomir du sang ou ça se passe comment ?
Une bassine apparut instantanément à mes pieds. Réactive cette infirmière dit-donc. Je sentis une main me caresser les cheveux et en relevant la tête je croisai le regard soucieux d'Oliver. J'essayai tant bien que mal de le rassurer du regard, échec total au vue de ses sourcils qui se froncèrent encore plus. Ok, je ne devais pas avoir l'air très frais. L'infirmière qui continuait de me caresser les cheveux semblait me murmurer des paroles rassurantes. Paroles que je n'entendais pas, d'ailleurs je n'entendais plus rien du tout, juste une espèce de bourdonnement bizarre. Cool. Ca va mieux moi, ça fait plaisir.
Oliver ouvrit la bouche et parla alors à l'infirmière, elle acquiesça avec empressement. Il se retourna vers moi et me questionna du regard cherchant certainement mon assentiment. Hey je t'entends pas mon coco. Il sembla comprendre, devant mon air hébété, qu'il allait devoir se passer de mon aide et après un dernier hochement de tête vers l'infirmière il me souleva à nouveau. Suivant Barnes qui se dandinant aussi vite qu'elle pouvait vers la porte au fond de son bureau. Oliver me traina jusqu'à la pièce du fond où je pu enfin m'étaler sur le lit dans un soupir de soulagement. Soupir que je n'entendis toujours pas. L'infirmière s'agenouilla à coté de moi et me mit un truc froid dans la bouche que j'arrachai aussitôt d'un geste brusque qui me value un élancement plus que douloureux à la tête. Je me sentis bien stupide en découvrant que le truc en question n'était en fait rien d'autre qu'un thermomètre que je remis bien docilement dans ma bouche. Sans savoir pourquoi cela me donna envie de rire. Ah oui, non c'est vrai, pas bon le rire.
Oliver et l'infirmière me regardèrent comme si j'étais folle à lier. Puis après un instant d'apparent silence Barnes sembla le prier de retourner en cours tout en faisant un vague geste vers moi qui devait certainement signifier qu'elle prenait le relai. Il sembla hésiter un court instant les yeux posés sur moi, je lui fit le sourire le plus encourageant que j'avais en réserve, je devais pas avoir l'air hyper convaincante étalée comme j'étais l'air à moitié groggy et le thermomètre pendant de la bouche vu qu'il se mit à se marrer franchement. Je tentais tant bien que mal de le fusiller du regard mais la fatigue semblait avoir eu raison de moi et j'avais de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts. La lumière sembla s'éteindre d'elle même quelques secondes plus tard mais je n'avais même plus la force de rouvrir les yeux pour vérifier si j'étais belle et bien seule. L'inconscience m'accueillit et je ne fus pas mécontente de la retrouver.
Des cris me sortirent du sommeil, un réveil brutal mais qui eut au moins le mérite de me renseigner sur mon état, j'avais retrouvé l'ouï. J'ouvris péniblement les yeux en tentant de reconnaître le propriétaire de cette voix. Mais à peine avais-je eu le temps de me réveiller pleinement que la porte s'ouvrit à la volée, inondant la pièce de lumière. Young se tenait à l'entrée suivi de près par Barnes qui semblait essayer de le retenir par tous les moyens possibles, sa petites mains dodues presque accrochée à sa chemise.
-Celia ! S'écria Young d'une voix qui respirait l'affolement. Mais il fallait me dire que vous vous sentiez mal ! Je n'avais pas compris ! Jamais je ne vous aurais forcé à vous levez sinon !
Il s'avança vite et en trois enjambées il était penché sur moi à côté de ma tête. Je me relevai aussitôt, peu désireuse de me retrouver nez-à-nez avec lui quelques secondes de plus. Il ne sembla même pas noter mon geste et continua sur sa lancée.
-Oh mademoiselle Burcken je suis vraiment désolé pour tout ça ! Pourquoi ne pas m'avoir prévenu de votre état ?
Au prix d'un effort surhumain je parvins à faire sortir un mince filet de voix.
-J'ai été aussi surprise que vous.
-Oh vraiment si j'avais su, jamais je n'aurais... Oh Celia je suis vraiment désolé !
Il m'attrapa la main. Je m'arrachais instantanément à sa poigne. Je savais ce qu'il était en train de faire, et ça m'énervait royalement. Il avait merdé, lui, le grand, le beau, l'irréprochable sexy professeur Young avait merdé. En me forçant à me lever alors que j'étais à l'article de la mort il s'était montré arrogant, borné et stupide. Et ça risquait d'entacher sa petite réputation. Car malgré l'indifférence qu'il semblait afficher, Young savait pertinemment quel effet il déclenchait quand il passait dans les couloirs bondés du lycée, et il adorait ça. Young était le genre de gars qui avait construit sa vie sur sa belle gueule, il l'aimait, l'entretenait, la chérissait au-delà de tout, juste pour le plaisir narcissique de se savoir adulé de toutes. Et aujourd'hui sa réputation en avait pris un coup, il s'était ridiculisé, et il paniquait. Venir prendre de mes nouvelles et s'occuper un peu de moi devait certainement lui paraître la solution idéale pour redorer son blason, dans sa logique tordue des choses.
-Mr Young ! S'écria l'infirmière toujours à la porte, vous devez sortir, je suis désolé ! Mademoiselle Burcken se repose elle en a besoin et vous n'êtes pas autorisé à être ici !
Elle semblait furieuse, ses joues rondes étaient toute roses et les petites mèches blondes qui s'échappaient de son chignon dansaient autour de son visage tandis qu'elle parlait. Je fus prise d'un soudain élan d'affection pour elle, elle ne l'aimait pas ! Elle devait bien être la seule fille dans tous les cinq bâtiments qui composent le lycée Richmond à ne pas craquer pour les beaux yeux bleus du professeur d'Histoire de la salle 124. Stella Barnes est donc un être génial. Vire-le Stella, allé vire-le !
Young, sa main cherchant toujours la mienne, se retourna alors vers elle et son expression changea du tout au tout, en un instant il passa de l'effroi affecté au mépris et la suffisance qui suinta alors de sa voix suffit à me faire hérisser le poil pour de bon.
-Ecoutez mademoiselle cette jeune fille est mon élève, elle est par conséquent sous ma responsabilité, je me dois donc de veiller à son bien-être, surtout après la peur qu'elle vient de me faire.
La rage semblait faire enfler encore plus le corps rondouillet de Stella, elle se matérialisait autour d'elle, floutant les contours du mur derrière elle, comme la chaleur émanant d'une flamme. Je me mis à espérer qu'ils en viennent aux mains, elle serait sûrement à même d'écraser ce pauvre crétin.
-Mademoiselle Burcken à surtout besoin de repos ! Et je vous rappelle que votre cours s'est terminé il y a de ça cinq minutes, elle n'est donc plus du tout sous votre responsabilité !
Sa voix déjà aigüe semblait piailler un ton plus haut que d'habitude. Young, toujours accroupi, rattrapa ma main et releva le menton d'un air digne.
-Ce n'est pas une question d'horaire mademoiselle, mon inquiétude ne s'arrête pas lorsque retentit une sonnerie, je suis professeur voyez-vous, ma responsabilité sur mes élèves dépassent ces considérations triviales.
De la condescendance à l'état pur. J'avais envie de lui planter mes ongles dans la peau de sa putain de main, au moins il arrêterait de me la serrer. Enfin si j'en avais seulement eu la force vu que je me sentais partir à nouveau, une vague de chaleur s'abattît sur moi et je me sentis m'affaisser légèrement sur le lit. La poigne de Young se raffermit sur moi comme s'il s'apprêtait à me rattraper dans ses bras. Non mais pour qui il se prend lui ?
Barnes semblait sur le point d'exploser, ses yeux se froncèrent et sa bouche s'ouvrit tellement grand que je crains pour mon ouïe nouvellement retrouvée, mais la voix qui retentit à cet instant ne fut pas la sienne. Loin des mugissements aigus de Stella Barnes, c'est un ténor grave et délicieux qui s'éleva dans les airs, un ténor dont la froideur était telle qu'elle sembla glacer la pièce tout entière. Tous s'immobilisèrent, figés dans leurs mouvements, presque effrayés.
-Éloignez-vous d'elle, immédiatement.
Sa silhouette se découpa dans l'embrasure de la porte, elle semblait encore plus grande dans la pénombre de la pièce. Barnes s'écarta vivement, les yeux grands ouverts fixés sur lui, la bouche béante figée dans la tentative de résistance que son arrivée avait faite avorter. Carlisle, il manquait plus que ça.
Young ne lâcha pas tout de suite ma main mais sembla se redresser légèrement. Tiens, Young aurait donc un minimum de jugeote. Son expression de défi mêlé de dédain ne disparut pas mais ses traits semblèrent se crisper quelque peu alors qu'il regardait Carlisle s'avancer vers lui.
Je ne l'avais jamais vu comme ça. Il n'y avait plus rien de doux dans son regard, la noirceur de ses prunelles fixait Young avec une telle force que je m'étonnais presque que la peau de ce dernier ne se transforme pas en glace sous mes doigts. Son visage éblouissant était sans expression, rien ne transparaissait qu'un calme à la dureté de pierre. Mais sa mâchoire et ses poings se crispaient de plus en plus à mesure qu'il avançait vers nous comme s'il tentait de retenir quelque chose, quelque chose qui flottait sous ce calme apparent, qui flottait dangereusement près de la surface. Il était absolument terrifiant.
Et sous la chaleur de mon malaise, sous l'engourdissement de l'inconscience, sous la poigne raide de Young, moi, j'étais fascinée.
Young fut un instant secoué de tremblement alors que Carlisle se trouvait à mi-parcours, il semblait alors évident qu'il avait pour ferme intention de me rejoindre et que l'obstacle que formait Young ne risquait pas de rester obstacle bien longtemps. Pourtant il ne bougea pas d'un poil. L'instinct de survie il connaît pas celui-là.
-Qui êtes-vous ? Demanda-t-il d'une voix à laquelle il tenta vainement de donner de la contenance.
Les yeux glacés de Carlisle se posèrent un instant sur sa main qui retenait toujours la mienne, avant de revenir sur le visage de Young, pendant une seconde ils semblèrent avoir viré au rouge. Sa voix s'éleva à nouveau, sèche, acide.
-Je vous ai dit de vous écarter.
Alors, enfin, Young se releva, lâchant précipitamment ma main, ce qui semblait être la chose la plus intelligente qu'il ait faite depuis son entrée dans la pièce.
Luttant contre l'évanouissement je me forçais à rester assise, observant Young s'éloigner de moi.
A l'instant même où Young lâcha ma main, les éclairs écarlates des yeux de Carlisle cessèrent de le prendre pour cible. La tension baissa d'un cran dans les épaules de Carlisle et je put presque sentir le soulagement irradié de l'autre crétin.
Carlisle passa devant Young, se mettant entre lui et moi.
Il ne me sembla pas qu'il l'eut touché, ou alors à peine, pourtant Young fut comme projeté loin de moi. Il fit brusquement trois pas en arrière, l'air profondément choqué.
Je n'eu même pas le temps de m'interroger plus avant car la chaleur sembla m'engloutir d'un coup et je m'effondrais presque en arrière. Je m'accrochais à la réalité du mieux que je pouvais, peu désireuse de m'évanouir en plein milieu de l'infirmerie entre Barnes, Young et Carlisle.
Je sentis des bras froids me rattraper avant que ma tête ne heurte le mur. Carlisle. Evidemment.
Je me rendis alors compte qu'à chaque fois que j'essayais d'éviter sa présence je me retrouvais affalée contre lui, vendredi je fuis au lycée, percute une bagnole et termine commotionnée à l'hôpital sous les yeux de toute l'école, samedi je me tire de chez moi pour me terrer chez Jacob et je finis en train de divaguer pendue à son cou à moitié endormie et aujourd'hui après mon insomnie à la plage j'ai presque réussi à le faire me rejoindre au pieu.
Nan mais sans déconner, je le fais exprès c'est pas possible ?
Je ne peux m'empêcher de grogner contre son cou. Sans en comprendre la raison, je le sens alors se tendre contre moi. Curieuse, et au prix d'un effort surhumain, je parvins à rouvrir les yeux. Je croise alors son regard, si j'en étais encore capable la surprise me ferait suffoquer. Il a l'air … blessé.
La souffrance qui coule de ses yeux noirs me transperce la poitrine. Sans réfléchir je referme les yeux et resserre mon étreinte autour de son cou. Je le serre très fort, comme pour stopper une hémorragie. C'est instinctif, incontrôlable, plus fort que moi. J'ai mal qu'il ait mal. Je refuse. Tout mon corps refuse. Tout à coup mon engourdissement semble disparaître, et avec lui Barnes et Young, et l'infirmerie et tout le reste. Le monde entier n'existe plus. Carlisle souffre. C'est intolérable.
Je me presse contre lui sans réfléchir. Ma voix n'est plus qu'un murmure. Non. Je ne sais même pas s'il m'entend, je ne sais pas même pas pourquoi il est comme ça. Juste non. Pas ça. Arrête.
Je ressens alors ses bras me rendre mon étreinte, très fort, sa main gauche bouge du haut de mon dos jusqu'à ma taille et il me serre, à m'en étouffer. Je m'accroche à lui désespérément et alors, s'en même m'en rendre compte, sans même savoir vraiment pourquoi, je me mets à pleurer. Mon sanglot nous fait vibrer tous les deux. Il s'écarte doucement de moi pour me regarder, ses prunelles noires me fixent et la souffrance qui s'en dégage, sans avoir perdu de sa force, semble avoir changé de teneur. Puis doucement, presque tendrement, ses doigts froids viennent caresser le coin de ma paupière, essuyer mes larmes.
Je ferme les yeux. Ce n'est pas à toi de me consoler Carlisle. J'en ai trop désespérément envie. Un murmure à nouveau, le mien. Non. Sans pouvoir supporter davantage la vision de ses yeux souffrant je referme à nouveau les miens, il me serre encore, fort. Je sens sa respiration avoir des ratés. Et c'est sa voix que j'entends alors, un souffle glacé qui traverse ses lèvres et vient incendier mon cou. « Ne pleure pas. S'il te plait. Ça va aller. Ne pleure pas.». Sa voix rauque me réchauffe de l'intérieur.
J'ai envie de mourir, là, dans ses bras froids, serrée contre son corps dur avec la chaleur de sa voix dans le cœur et son odeur dans la tête. Je soupire.
«Je peux pas Carlisle. Je peux plus...». Les mots résonnent et je n'ai même pas réalisé avoir parlé. Ils sont comme sortis d'eux-mêmes. Je ne sais même pas ce que je veux dire. Il y a tellement de choses qui me paraissent insupportables, tellement de choses qui me fatiguent, toute cette vie me fatigue. Est-ce encore sa souffrance, la mienne, ma mère, l'Autre ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais c'est que j'en ai assez. J'en ai assez. Je sens son souffle froid me répondre qu'il sait, qu'il comprend, qu'il est là. Ai-je encore parlé sans m'en rendre compte ? De toute façon je ne me rends plus compte de grand chose à ce niveau là.
Je sens la fraîcheur de ses doigts passer entre mes boucles et me caresser doucement. Une nouvelle larme coule le long de ma joue, elle n'a pas très longtemps à attendre avant de s'écraser contre la peau glacée de sa nuque. J'aimerai qu'elle laisse une marque là, au creux de son cou. Une marque de moi, toujours sur lui. Pour qu'on sache que j'ai été là, moi, une fois, à pleurer contre lui, avant de disparaître. Car c'est ce que je suis entrain de faire n'est-ce pas ? Disparaître. Il n'y a pas d'autre explication à tout ça, à toute cette merde.
Mon soupir résonne bizarrement, tout haché par les sanglots, et ses doigts remontent encore, caressent ma joue. Il murmure. Ne t'inquiète pas, ne pleure pas. C'est bientôt fini. Je ne réagis pas. J'ai arrêté. Je sens la chaleur revenir, l'engourdissement refaire surface. Je suis fatiguée.
Derrière nous un bruit survient et je me rappelle alors que le monde existe. Et pas seulement lui, mais aussi Barnes et Young qui ne doivent vraiment rien comprendre à ce qui est en train de se passer. Sans avoir la force d'ouvrir les yeux je m'éloigne un peu de Carlisle, juste histoire que notre étreinte ait l'air un peu plus normal. J'ai l'impression de m'arracher un membre. Carlisle met une seconde à comprendre ce que je fais et ses bras finissent par accepter de me relâcher légèrement, mais il me garde pourtant contre lui. Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir qu'il s'est tourné vers eux.
-Je vais la ramener chez elle.
Son ton est plus doux, sans réplique mais respectueux. Je devine qu'il ne s'adresse qu'à Barnes qui a manifestement compris que fournir une quelconque objection n'était clairement pas une bonne idée.
Apparemment elle était bien la seule.
-Non mais vous êtes qui enfin ? Si vous n'êtes pas de sa famille vous n'avez absolument pas le droit de la faire sortir de l'école !
Young semblait outré. Si j'en avais eu la force je me serais marré. Il était évident qu'après l'humiliation qu'il venait de subir il allait en faire une affaire personnelle. Une pensée me vint et j'entendis une voix me dire dans ma tête «les cons ça osent tout, c'est même à ça qu'on les reconnait.», un faible gloussement s'échappa de mes lèvres, je n'arrivais pas à me rappeler de qui ça venait mais c'était sacrément avisée comme opinion. Mon gloussement semblait être passé inaperçu, normal avec le peu de souffle qu'il me restait personne ne devait l'avoir entendu, à part Carlisle qui, de toute façon, entendait absolument tout. Mais il n'avait pas l'air de partager mon hilarité au vu du ton encore plus glacial que prit sa voix lorsqu'il daigna enfin lui répondre.
-Je suis le Dr Carlisle Cullen et je vis avec elle.
Voilà qui sonnait comme un magnifique 'allez vous faire foutre'. Je n'avais plus la force de glousser mais mes lèvres elles se plissèrent dans le dernier piteux sourire que je pu tirer de mes maigres forces. Je sentis alors la couverture être arrachée au bas de mon corps et l'idée qu'on ait pu peut-être me déshabiller me vint stupidement à l'esprit. Mais cela ne me tarauda pas longtemps, les réactions peu choquées de l'assemblé et l'assurance avec laquelle Carlisle me prit dans ses bras pour me porter me rassurèrent sur la présence effective de mon pantalon. En quelques pas j'estimai que nous devions être arrivés dans l'autre pièce et j'ouvris alors les yeux pour ne pas rater la dernière expression de Young, quelque chose me disait que ce genre de situations ne se reproduirait pas de sitôt. Je ne fus pas déçu. Pauvre con.
C'est bizarre comment les murs de la pièce bougent tout à coup. J'ai beau cligner des yeux douze fois ça s'arrête pas. Ca n'a vraiment l'air de choquer personne cette histoire. Mon dieu ce qu'il fait chaud ici. Mais pourquoi ça tourne comme ça...
Oh merde.
