La lumière froide me réveille. Je me sens poisseuse. J'ai envie de hurler. On est mardi. Cette semaine va-t-elle se finir un jour putain ? J'ai l'impression d'être coincée dans le jour le plus long.

Il est encore tôt, le couloir est vide. Je m'arrête devant la porte de ma sœur, j'entend les légers grognements qu'elle a toujours fait dans son sommeil. Au moins elle est vivante.

La porte du bureau de Carlisle est fermée. Celle de la chambre de ma mère ouverte. Elle n'est pas rentrée. Je le sens comme un automatisme. Un autre se met en route, celui de ma Haine. Tiens, ça faisait, quoi ? Un jour ? Deux jours ? Je l'accueille.

Carlisle. Pourquoi tu ne dis jamais rien ? Pourquoi tu ne réponds pas ? Où est-elle, Carlisle ? Qu'est-ce que tu as fait d'elle ? Qu'est-ce qu'elle t'as fait faire ?

La haine me caresse doucement les avant-bras. J'ai envie de hurler. J'ai envie de lui dégommer sa putain de porte de bureau. Jack, c'est moi, ce matin.

La douche me fait du bien. J'inhale et exhale lentement sous l'eau chaude. Je compte dans ma tête. Une. Où est-elle. Deux. Où est-elle. Trois. Où est-elle. Quatre. Qu'est-ce que je fais ?

Cinq. Je vais au lycée. C'est mardi.

Six. Je lui demande. C'est la putain de fin du monde.

Mon reflet dans le miroir me renvoie une image choquante. Qui est cette fille ? Elle est trop pâle, les yeux trop noirs, les veines trop bleues, sans expression.

Je me prépare dans ma chambre, je me sens glacée. L'idée d'aller au lycée, à la plage - pourquoi ai-je dis oui à ce truc déjà ? - me paraît tellement grossière maintenant.

Six.

Je sors dans le couloir. Sa porte est ouverte. Ses pas dans la cuisine. Oh, mais c'est qu'il va nous préparer un bon petit-déjeuner avec tout ça ?

Pratique dis-donc, ce Carlisle, taiseux, besogneux, secret, à notre service.

Alors que j'avance dans le couloir j'entend ses pas s'arrêter, son souffle se suspendre. Il m'entend arriver. C'est ça, prépares-toi.

Il est debout, au milieu du carrelage. Le café coule dans la machine. Il est tourné vers moi, ses yeux captent instantanément les miens, prêts. A quoi, Carlisle ? A te battre avec moi ?

Je lâche mon sac sur le sol, je rentre dans la cuisine. Ma sœur ne dort peut-être plus. En tout cas, le silence est assourdissant. Tout est figé, comme Lui.

Ses yeux ne me quittent pas alors que je m'avance. Mon visage est comme de la glace, je sens que je ne pourrai pas le bouger même si j'essayais. Les mots résonnent dans ma tête, ma bouche se prépare à les dire. A formuler des questions.

Il baisse d'un coup les yeux, soupire.

-Assieds-toi, il dit, d'un coup.

Je ne bouge pas.

-Tu as faim ?

Sa main me montre notre plan de travail, sur lequel trône un plateau regroupant tous nos ingrédients et ustensiles du matin. La bouteille de lait est même déjà ouverte.

Je ne réponds pas, ce n'est pas d'un putain de room service dont j'ai besoin, Carlisle. Arrête de jouer avec moi.

Où est-elle ?

Il s'assoit autour de la table, la tête baissée. Je me glisse en face de lui. Sa main vient prendre son front, j'attends.

Ma mâchoire crispée prononce enfin les mots qui tournent dans mon crâne.

Il ferme les yeux puis relève doucement la tête et me regarde. Mes yeux de métal sont fixés sur les siens.

-Ta mère est restée à l'hôpital hier. Je suis rentré lui prendre des affaires quand j'ai reçu le coup de téléphone du lycée, m'informant de ton malaise. Je suis venue te chercher et suis resté avec vous.

Il se tait. Est-ce qu'il ment ? Ses yeux dorés me disent que non. Mais il y a autre chose, il y toujours autre chose avec lui.

-Elle m'attend. Il ajoute, après quelques secondes à se contempler. Je la ramènerai cet après-midi. C'est ce qu'elle veut.

Le dernière partie de sa phrase se cogne contre ma poitrine, puis tombe.

Le masque de son visage est à nouveau en place, mais il ne me trompe plus. La détresse suinte par tous ses pores. J'entends dans ma tête, c'est bientôt fini.

Je ne bouge pas. J'essaie de le prévenir sans mots, avec mes yeux. Si quelque chose arrive, Carlisle, je ne sais pas de quoi je suis capable. J'ai peur de ça. Je vais vous démolir, et moi avec. C'est sûrement à ça que doit servir l'Autre. Kamikaze assez forte pour que la déflagration n'épargne personne.

Son bras, retombé sur la table lorsqu'il ne tenait plus son front las, s'avance imperceptiblement vers moi. Je me tends, je recule. Il se fige, soupire, et penche la tête sur le côté. Sa beauté a cessé de panser les éraflements de mon cœur. La plaie est toujours trop à vif, il faudrait, enfin, que tout arrive pour qu'elle puisse se refermer.

Je le regarde et il me fait l'effet d'un pantin. Posé là, impuissant, à se débattre avec cette merde. Presque comme moi. Sauf que tu n'es pas comme moi, Carlisle. Tu n'es pas prisonnier, tu n'es pas sa fille.

Mes yeux de métal le quittent, je me lève avec raideur, roidie par la haine. Moi aussi je suis un pantin, j'espère pouvoir les étrangler tous avec mes fils bientôt.

Ses yeux me suivent, on dirait qu'il est sur le point de se lever. Je pars sans le regarder.

J'entend sa voix dans mon dos, avec les picotements de ses yeux sur ma peau.

-Celia… J'aimerais pouvoir t'en dire davantage. Mais je… je veux simplement que tu saches que … tu n'es pas seule.

Je claque la porte derrière moi, pensant trop tard au choc que cela causera à Clémence, toujours terrée dans sa chambre. Je m'excuserai plus tard.

Je marche dans la rue, elle est vide. Le ciel est clair ce matin, Theresa a vu juste, il fera si beau sur la plage, pour cette belle après-midi de cette putain de journée que je n'ai pas envie de vivre. Mes jambes se balancent et mes pas se suivent, mais je ne suis pas vraiment là. Je vois le visage de Carlisle hier soir, hanté et seul, comme moi. Je vois la porte de la chambre de ma mère ouverte sur du vide, comme un grand trou qui devrait m'avaler.

Mon visage est toujours ce masque de fer, je passe devant les maisons voisines, devant celle de Benjamin, sans même penser à changer de trottoir pour ne pas qu'il me voit, comme je le fais tous les matins depuis que je suis arrivée ici. J'en ai marre de le fuir. Qu'il vienne tient, l'Autre a des envies de saccage, ça la calmerait un peu. Je regarde le ciel dont le bleu, continu et serein, m'agresse en cet instant. Ca va être une putain de belle journée.

Je marche à reculons, à l'envers, le ressort cassé, je m'épuise à tenter de partir vers le lycée, vers les amis, vers autre chose. Je veux partir de chez moi, je veux suivre un trajet inverse, mais ma peur, ma tête de fer, mon angoisse serrée dans ma poitrine, me disent de rester près, de ne pas m'éloigner, au cas où, ça arrive. Je marche sur la tête, les jambes au-dessus du vide.

Je suis si engluée dans ma propre perte que je ne vois plus le ciel, plus les rues, je marche dans du sable qui s'enlise, dans la boue grise de mes pensées, jusqu'à ce que je vois le parking du lycée apparaître d'un coup devant moi, comme par magie. Je reste un peu perdue devant ce paysage familier qui a chassé mes rêveries angoissées. Désorientée, je regarde les élèves quitter leurs voitures, j'entends les claquements des portes et les "bonjours", je vois les sourires et les tapes dans le dos. J'assiste à cette ambiance comme derrière une vitre. Soudain, au milieu de tout ça, je vois Jacob.

Il n'a plus de béquilles, plus de carcasse bleu sur la jambe, juste un bandage et une chaussure bizarroïde, rigide et qui englobe sa basket. Je me demande si je n'ai pas marché pendant trois mois dans ce brouillard gris. Hier encore il était à mobilité réduite, et là je le vois marcher avec sa sandale de plastique, sans efforts. Il fait quelques pas hésitants vers moi, cherche mon regard, semble inquiet.

Je désigne sa jambe du doigts, sans arriver à desserrer ma mâchoire.

Il baisse les yeux, distrait, comprend ma question et hausse les épaules.

-Eh ouais, il dit, j'ai toujours guéris vite. Après ton vomito d'hier j'ai été à l'hôpital, ils étaient étonnés aussi. Apparemment je devrais éviter de courir pendant quelque temps, mais bon, qui s'en fout ?

Wow, quatre jours depuis l'accident, en voilà de la guérison rapide. Peut-être que lui aussi il a un Autre, qui résiste en lui. Peut-être qu'en fait je ne suis pas la seule ? Où peut-être que c'est cet endroit en fait, qui est maudit, qui nous remodèle tous, peut-être qu'il y a un nid.

Il relève la tête, me regarde attentivement, ses sourcils se froncent. "Ça va ?" il dit.

Je ne peux pas lui répondre, je cherche en moi mais je n'y arrive pas. Mon masque est toujours là, ma carapace de glace ne s'est pas effritée sur le trajet. Elle me maintient toujours dans son linceul de haine. Je le regarde, je sens ma détresse augmenter. Aide-moi, Jake, s'il te plaît, je ne veux pas être seule.

Ses yeux noirs et chauds scrutent les miens. Il semble se crisper un peu.

-Meuf …" il dit. "T'as l'air bizarre…" il dit.

Ses yeux s'agrandissent encore.

-Meuf, franchement, on dirait que tu viens de faire l'expérience flippante là, de mort imminente, le truc de l'hypothermie profonde. Tu verrais ta tête, c'est pas possible.

Je le regarde, je cherche dans ses yeux chocolat un peu de miel pour dérouiller la machine.

-T'as vraiment une sale tête, c'est chaud.

J'essaye de respirer, de me couler en lui, en notre amitié drôle et facile. Enfantine, puérile, douce, salvatrice.

- J'sais pas meuf, pose un congé, fait quelque chose.

Il a l'air catastrophé. Je reste devant lui, dans l'attente. J'attends que mon corps réagisse, que mon cerveau me propose un truc, n'importe quoi. Pour le rassurer ? Pour revenir à la vie un chouilla au moins, juste histoire de pas tout perdre - genre la douceur, la raison - le même jour.

Ses bras ballants se soulèvent autour de lui. Il me regarde toujours les yeux ronds.

-On va à la plage meuf, t'es au courant hein ? Franchement j'ai peur, avec cette tête la… tu vas te noyer toute seule, là. C'est dangereux en fait. Je te désinvite là en fait.

Ça monte doucement en moi, comme des petites bulles. De quoi ? Je ne sais pas. c'est si bizarre. Je vais pleurer, c'est ça ?

Ces yeux ronds et grands et si comiques me regardent ne rien lui répondre.

-Franchement cette gueule Celia, c'est pas possible là. J'sais pas, il y a pas une association quelque part qui pourrait t'aider ? Il y a la Mission Handicap au lycée tu sais." Il agite la tête l'air affolé. "Je suis à ça (il colle son pouce et son majeur devant mes yeux) de les appeler là. La Présidente c'est la mère de Marylin Fisher, Maryline Fischer steuplait, vois un peu jusqu'où j'irai ! Mais là … là pas possible. Trouble du spectre de … l'angoisse, là meuf. Vas y mais parle putain !

Et d'un coup, comme ça, les bulles atteignent ma gorge, et je ris. Ça fait trembler tout mon corps. D'un coup je ris, ris, ris, tellement que j'en pleure.

Il me regarde, effaré, ne sachant pas quoi faire de ma réaction.

-Tu t'fous de ma gueule c'est ça ? Son visage ahuri, pivote de droite à gauche, l'air toujours aussi inquiet. Tu t' fous de ma gueule ouais. T'es sérieuse meuf ? Tu t'es regardé dans le miroir ce matin ?

Je ris tellement fort que je suis courbée en deux. J'essaye de parler entre deux respirations.

-Oui, oui j'ai vu …

- Nan mais arrêtes de rire putain ! C'est pas drôle du tout là !

Il m'attrape par les épaules.

-Célia, il crie, qu'est-ce que je dois faire là ?

Je le regarde, je n'arrive pas à m'arrêter de glousser. C'est juste … putain mais il rend ça si drôle. J'y peux rien. Il doit lire la gratitude dans mes yeux et il semble d'autant plus alarmé.

-Rien, rien, t'inquiète." je tente, entre deux gloussements?

Ses mains sur mes épaules semblent se crisper d'autant plus et ses traits inquiets se crispent dans une grimace d'irritation faisant s'agrandir encore ses yeux. La fumée va sortir de ses oreilles dans deux minutes. Il ouvre la bouche, il va gueuler c'est sûr, faut que je l'arrête vite là.

Je lève les bras autant que possible avec sa poigne de fer énervée et je tente de me calmer.

-Okay, okay, mec j'arrête pardon. Désolée. Ça va aller. Je me calme. pardon.

Je souffle doucement, ça tressaute à cause des gloussements que je n'arrive pas à taire complètement. Il se met alors à souffler aussi par mimétisme comme pour se calmer aussi. Ses yeux ronds plein de panique saisissent comme une planche de salut mes propres tentatives pour me replanter dans le sol. Sa crise de panique à dépasser ma situation, là. Oh Jacob, tu me butes, sans déconner. Allez mec, calme toi aussi, ça va aller, on se détend. Sans pouvoir m'en empêcher, je me remets à glousser, ses yeux s'agrandissent à nouveau, Non Pardon ! Allé, je respire en ressortant bien la bouche, exagérant, l'enjoignant des yeux à me suivre, il m'imite à nouveau automatiquement. J'attrape ses avants bras pour l'aider. Allez mon Jake, ça va aller.

Nous restons là, sur le parking, agrippés l'un à l'autre, à respirer doucement, comme deux grands malades. Il finit par fermer les yeux doucement. Il tremble.

-Meuf, il articule péniblement, je te jure va falloir faire quelque chose…

Je frotte doucement son épaule.

-Oui, t'inquiète, je sais, pas de panique. On gère, on fera ça, t'inquiète. mais d'abords allons en cours, ok ?

Je le regarde dans les yeux. je sens que mon regard est clair. Je sens que ça va mieux, il a repoussé l'angoisse et les nuées noires. Merci mec.

Il me regarde avec ses yeux noirs, tout chauds, son front est plissé, il veut me dire quelque chose.

Je le coupe

-Je sais", je souffle, "t'inquiètes pas, ça va mieux. merci. Allez viens, la biologie nous attend."

Il gonfle les joues en une grimace d'exaspération, lève les yeux au ciel. On se lâche mutuellement. Il respire et attrape son sac.

-Allez viens, Calamity Jane, on a une nouvelle journée à foutre en l'air ensemble.

Il m'attrape à nouveau sous les bras et nous marchons, comme deux volailles, disait ma mère, avant, vers le lycée.

La matinée passe en douceur, je reste collée à lui, je rigole tellement que je manque de me pisser dessus entre 10h et 11h, bloquée dans la salle de math. On se prend une retenue tous les deux pour ça, ce qui est une putain de joyeuse perspective. Je m'accroche à ses larges épaules joyeuses et tente d'ignorer le fond alarmé de ses regards sur moi.

Theresa nous choppe sur le chemin de la cantine, nous engueule parce qu'on a pas compris le programme. Elle a fait des sandwichs pour l'amour de dieu, c'est marqué sur la conversation. On s'excuse très sérieusement et la suivons sagement jusqu'à sa voiture. Oliver est là, adossé à la portière rouge, souriant. Nous prenons le temps de remercier l'intersyndical pour cette grève subite du personnel enseignant de l'après-midi et réaffirmer notre engagement à leurs côtés dans la lutte, avant de se jeter les uns sur les autres avec une grande violence pour s'octroyer la primeur de la place de devant. Je clame que Jacob et sa jambe bleue aurait bien plus de place à l'arrière, c'est un besoin. Je me prends un coup de paquet de chips. Oliver gagne. On s'entasse ensuite dans la voiture en s'insultant copieusement et se partageant le paquet de chips. Olivier prend les commandes de la musique. Je vois Benjamin au loin qui court vers nous en m'appelant.

-Démarre putain!" Je crie pendant que Jake baisse la vitre pour lui hurler le refrain d'I don't want you back, très bon choix d'Oliver qui a toujours le bon timing.

Je m'étourdis de sucres, de sels et de conneries pendant le chemin, j'avale avidement la camaraderie et la normalité qu'on me propose par miracle sur un plateau. Je gueule, je chambre, j'écris à ma sœur pour lui dire où nous allons, pour l'asseoir à côté de Jacob et la regarder rire. Il fait beau, le ciel est bleu, les oiseaux chantent et Oliver à ramener de l'alcool.

On passe près de chez moi, je suspends mon souffle et ma pensée. Jake renverse alors sa bière sur moi et je lui écrase le paquet de chips au visage en retour. Theresa, au volant, nous intime de nous calmer pendant qu'Oliver à ses côtés, nous encourage à grands cris. "Du sang! Du sang! Du sang!". La musique change et nous nous arrêtons tous pour hurler sur du Sum41 à l'ancienne. La voiture se gare et Jake s'élance, le dernier à sortir est un gros bouffon puant qui portera tout l'alcool. Je me rue dehors en faisant claquer la ceinture, mais la dernière debout est Theresa, alors nous revenons tous, penauds, porter chacun notre dû sous son regard réprobateur.

La moitié du lycée a eu la même idée, mais la plage est grande à nous tendre les bras et on s'installe sur les couvertures tachées qu'elle traîne toujours dans son coffre. Jimmy, en dernière année, est installé plus loin avec son groupe, ils jouent de leurs guitares en remettant leurs cheveux en arrière, la même playlist ridicule qui les a fait connaître. Mais on s'en fout on déconne et on chante, que c'est vrai, après tout, il est notre mur de merveilles.

Ma sœur arrive, ses copines restent en arrière pour la regarder s'asseoir près de moi et de Jake. Elle est toute rouge, je l'entreprends sur sa matinée pour la déconcentrer et la détendre, elle rigole doucement, son corps s'adoucit, elle prend un Coca et se met même à répondre sans bégayer aux questions douces de Jacob. Je respire? je n'ai pas envie d'être sous l'eau aujourd'hui. Le sable est chaud, les adolescents sont bruyants, les clopes passent de bouches en bouches, certaines finissent par se coller les unes aux autres et nous, bande de demeurés échauffés, on les acclame.

Oliver nous apprend le poker, je découvre avec surprise que je suis excellente, le bluff me vient si naturellement que je leur arrache sans peine des pleines poignées victorieuses de bonbons, avec lesquels on joue. Jake est transparent avec ses sourires de fennec carnassiers et ses râles rageurs à chaque carte tirée, Theresa n'a jamais su se retenir de parler et Clémence a tellement peur de notre intensité rageuse qu'elle se couche à chaque coup.

Je finis seule contre Oliver, Jake à mes côtés, qui m'embarrasse avec ses soupirs tendus incontrôlables et Theresa, qui murmure à chaque coups à l'oreille d'un Oliver qui n'a jamais su lui dire de se taire. Clémence donne les cartes et retrouve son assurance en engueulant Jake à chaque tentative de tricherie, très institutrice de primaire avec des valeurs chevillées au corps.

J'arrache une victoire durement gagnée au bout de 20 minutes de tension générale. Jacob crie et me soulève dans ses bras pour que j'exulte avec une satisfaction rageuse que je ne crois jamais avoir ressenti dans ma vie. On se serre et se tape si fort avant que je ne croise le regard perdu de Clémence et que je m'éloigne de mon gars sûr pour préserver son petit cœur.

On y retourne, Clemence garde sa position qui semble la rassurer, elle fait un très bon job à réfréner nos ardeurs mauvaises, je perds et nous crions. Jacob perd et nous crions. Theresa gagne et nous crions. On finit par uniquement crier, et se courir après.

Jimmy nous propose un action ou vérité, évidemment on ne fait que des actions. Je termine la tête sous l'eau avec Jacob - qui soulève maladroitement sa sandale bleue au-dessus des vagues - pendant qu'Olivier nous maintient, le regard sur sa montre. Je gagne et Jacob me poursuit avec rage, oubliant sa sandale qui prend chère, jusqu'à ce que je tombe dans le sable, finissant de réduire mon jean, qui en a vu d'autres, à un amas de sable coagulé.

Clemence discute avec Theresa qui ne nous regarde même pas, elle finit par raconter nos jeux d'enfants à Jimmy - ce n'est pas une femme d'action - devant un auditoir bienveillant de vieux adolescents qui l'écoutent, enchantés. Jacob me promet de ne jamais me laisser oublier mes imitations de Barbie au bal des 12 princesses, je lui envoie du sable dans la gueule. Le soleil descend sur nos jeux d'enfants.

Evidemment, Benjamin débarque, s'installe à côté de moi, s'enquiert de pourquoi je suis mouillée, et si je n'ai pas froid, et Oh mon dieu j'ai perdu au poker, semble vouloir me venger auprès de Jacob. Il est à deux doigts de me proposer sa veste, et je suis à deux doigts de les lui enfoncer dans les yeux quand sa petite sœur déboule pour s'installer à côté de Clémence et l'entreprendre joyeusement. Sarah est chou, Sarah tombe mal, j'aurai bien montrer à son frère de quel bois on se chauffe, l'Autre et moi, en matière de flirt.

Jacob est de bonne humeur, mais pas trop quand même. Il chambre Benjamin, assure de le battre de toute façon, ils terminent en bras de fer, installés sur la guitare de Jimmy qui pousse des vagissements horrifiés, et on crie "Du sang ! Du sang ! Du sang !". Benjamin perd, vert de rage.

Je l'affronte à mon tour et ça dure longtemps, il m'aurait ménagé s'il n'avait pas perdu juste avant. Mais là il s'escrime, court, à bout de souffle, derrière sa fierté en lambeaux et je le regarde se fatiguer. Je sens dans mon bras les picotements de l'Autre, réveillée par sa présence agaçante, je sens son énergie s'amuser de le voir rougir, se boursouffler, Jacob se régale.

Je le sens faiblir et j'appuie alors, il tente de me retenir. Mais mes yeux, adoucis par la chaleur familière de cet après-midi, captent quelque chose dans mon horizon. Une forme blanche, froide, debout, qui m'épie. L'Autre disparaît et je me glace d'un coup, décontenancée. Benjamin gagne, surpris par mon écart soudain. Mon cœur cogne dans ma poitrine.

J'ai vu quelque chose, quelqu'un. Mon esprit se fige, danger. C'était froid, comme Lui. Était-ce lui ?

Je cherche Clémence des yeux, me rassure de sa présence. Je me demande l'heure qu'il est. Je me demande, ma mère, ma maison, je me fige. L'angoisse revient. Je me tais et observe les bords de la plage. La forme a disparu, mais je l'ai vu. Juste là, derrière la ligne de voiture, devant les vitres de la galerie marchande, qui reflètent le soleil, assez pour m'aveugler un instant. Elle était là, cette forme inconnue, qui me regardait. Je suis raidie, aux aguets? L'Autre aussi, ombre derrière-moi. Où tu es, putain. Je ne suis plus sûr d'avoir vu Carlisle. Je ne suis plus sûre de rien. Je veux me rapprocher de Clémence.

Jacob sent le changement en moi et m'observe, les sourcils froncés. Je n'arrive plus à suivre ce qui se passe. Mes yeux sont fixés sur les vitres. Benjamin me parle, je m'en fous. Il fait plus sombre maintenant.

Clémence me parle, j'essaye de me concentrer. Elle me dit que Sarah va rentrer, elle propose qu'on rentre tous ensemble. J'essaye de me détendre, de me reconnecter à l'instant. La plage est à moitié déserte, les gens sont rentrés, il est tard. Je me lève, je veux partir maintenant, je sens plus que je ne vois vraiment le soleil couchant se refléter sur cette vitre, l'éclat bouge et remonte avec le niveau de mes yeux alors que je me redresse.

Jacob m'appelle, je baisse la tête et croise ses yeux chauds. Mon cœur se serre alors que je lui dis au revoir, ma main sur son épaule, je la presse avec toute l'affection qui reste dans mon corps gelé. Il me dit "à demain", je tape dans sa main. Je réponds aux revoirs de tout le monde, je souris comme je peux à Theresa et Oliver, après un dernier regard vers la vitre, je repars, Clémence à ma droite. Je remonte cette belle plage où je n'avais jamais mis les pieds, je remonte cet après-midi de rire et de chaleur, pour retourner à la vraie histoire.

La voiture de Benjamin est garée près de la nôtre. Je scrute encore la vitre, le coin de mur, plus proche ici, idéal pour observer, sous l'ombre des arbres, idéal pour n'être pas vu. Combien de temps ? Qu'as-t-il vu ? qu'était-il venu voir ? Je réalise que Benjamin me tient la porte, m'observant les sourcils froncés en m'attendant. Je me détourne de mon obsession et grommelle un merci en passant devant lui, j'évite de le regarder. Il sourit et fait le tour de la voiture pour prendre le volant. Je m'assois à côté de lui, puisque Clémence et Sarah occupent l'arrière. Elles parlent vivement, elles rigolent. Je guette encore la vitre. Benjamin démarre, il me jette des coups d'œil bizarres. Il finit par allumer la radio et augmenté le son de l'arrière. Ça sent pas bon. Je me rétracte vers la vitre, lui tournant la tête, jambes croisées. Il fredonne l'air de la chanson, tapotant le volant de ses doigts graciles. Il me sourit de temps en temps. Il a l'air détendu, heureux. Qu'est-ce qui peut bien lui passer par la tête ? Ce type me dépasse.

On passe devant un glacier, trop heureux d'avoir pu ouvrir avec ce soleil inattendu et cette foule d'élèves en liberté.

Il se retourne vers moi sourcil relevé, sourire en coin, l'air presque coquin. Comme s'il allait me proposer une escapade crapuleuse. Mon dieu.

-Ça te tente ?

Je tourne la tête, le regarde droit dans les yeux.

-Non.

-Comme tu veux! Il hausse les épaules, sans le moindre souci.

Mais qu'est-ce que ça doit être d'être lui, pour au moins une journée. Persuadé de sa valeur, persuadé de son bon droit. Il y a qu'à tendre les bras, pourquoi le monde le refuserait ? Sa maman ne lui a -t-elle pas bien appris ? Qu'il était précieux, désiré, voué à faire de grandes choses. Ou même pas, et ce serait pas grave, voyons, il faut bien ce qu'il veut mon Gaston, il a toujours raison. Au concours de crachats, personne crache comme Gaston.

-Tu as reçu ma rose hier ?

Il a dit ça comme ça, l'air désinvolte, prêt à recevoir son merci, ses battements de cils qu'il mérite, sa jolie récompense.

-Ouais. Je réponds, je ne résiste pas.

"A l'heure qu'il est, elle doit attendre la benne de la rue, si Carlisle a eu l'amabilité de sortir les poubelles. Et il n'est qu'amabilité."

Il me regarde, surpris, lève les sourcils, puis rigole doucement.

-T'es coriace quand même.

T'as pas idée.

-Je ne comprends pas ce que tu veux. Il dit, les yeux fixés sur la route.

Je le regarde.

-Ce n'est pas ce que je veux que tu dois comprendre Benjamin, ça, ça ne te regarde pas, c'est ce que je ne veux pas que tu serais sympa d'imprimer rapidement.

-On gagne jamais avec toi. Il continue

-C'est pas un jeu Benjamin.

Il se détourne de moi, regarde la route.

-T'es avec Jacob c'est ça ?

Il a dit ça rapidement, les épaules compressées. Je souffle.

-Non, je ne suis avec personne, et ça me convient très bien. Ça s'appelle un choix, on peut faire ça nous, les filles, aussi tu sais. On est pas ou Occupées ou Vacantes comme des chiottes publiques".

Il attend un instant avant de répondre. J'ai envie d'appuyer sur le voyant airbag pour étouffer ses tentatives gênantes.

Il soupire, s'arrête au feu rouge à quelques rues de la notre. Il me regarde de ses yeux clairs et verts.

-Pardon, c'est pas ce que je voulais dire."

Je me tais, troublée par ses excuses. C'est plus facile de rester sur l'hostilité avec lui.

Derrière nous, les filles regardent une vidéo sur le téléphone de Sarah. j'apprécie le surplus de sons ambiants, ça m'empêche de devoir entendre son souffle de plus en plus court.

-C'est juste…tu t'es jamais dit que juste, peut-être, je t'aimais bien simplement ?"

Sur ces yeux, d'autres se superposent, dorés. Sur sa voix, une autre résonne, grave et chaude, profonde à en dégeler mes entrailles d'une façon sourde et douloureuse. Je détourne la tête.

-Pas ta meilleure idée ça." Je réponds simplement.

Il rit doucement, baisse également les yeux.

-Peut-être, personnellement je l'aime bien. Je m'y suis habitué, il dit doucement, après un temps de silence.

-Ca te passera.

Il soupire, redémarre.

-Il y a plus qu'à espérer.

Je ne réponds pas.

Sur les murs des maisons, sur les fenêtres et les haies, sur le pelage du chien des voisins, le visage de Carlisle s'imprime toujours.

Je ferme les yeux, essaye de me concentrer sur la voie de Clémence pour sortir l'homme de ma tête. Je sens le roulement de la voiture qui me ramène à la maison. Est-ce que l'homme l'a ramené, elle aussi ? C'est ce qu'elle veut, il a dit.

La peur revient doucement, sans faire de bruit.

Je sens la voiture ralentir, je rouvre les yeux d'un coup. Ma rue, la même que ce matin. Mais pas tout à fait la même en fait. Mon cerveau enregistre plusieurs éléments en même temps. Notre grille d'entrée, ouverte, la porte de chez Benjamin, presque en face, ouverte, la voisine de droite dehors, des poubelles à la main, qui nous regarde passer, les yeux fixes et intenses, la lumière du soir, trouée par les lampadaires, blafarde.

Benjamin se gare. "Ma mère est là." Il me dit, comme si c'était important, à noter. Il sort de la voiture et avance sur le trottoir. Je me détache après lui, je sors aussi. j'entends les portes de derrière claquer et ma sœur et Sarah me devancent, elles rentrent chez Benjamin, toujours sur concentrées sur leur écran.

Je comprends que cette maison puisse représenter un dernier échappatoire à ma sœur, mais pas pour moi, encore moins après notre conversation.

J'hésite à la suivre, je regarde notre grille d'entrée ouverte. La plage n'est pas loin. Clémence ne sera pas rentrée d'ici une heure, je n'ai pas envie de les voir, les autres, l'oubli de la mer me tend les bras.

Mais il y a quelque chose qui me maintient là où je suis, je mets quelques secondes à le réaliser. C'est le silence, qui émane de chez Benjamin et Sarah. Tout le monde est rentré pourtant je n'entend personne. Je n'entend rien, un sifflement s'élève dans mes oreilles. Je m'avance comme une automate devant la porte de chez eux, elle est encore entrouverte, l'intérieur est sombre. J'appelle Clémence mais elle ne répond pas, personne ne me répond.

J'avance doucement, passe leur allée de verdure, de balançoires et de nains de jardins, mon cœur bat dans mes tempes. C'est la voix de Benjamin qui m'appelle alors, je ne le reconnais pas, elle est blanche.

La porte d'entrée en face de moi s'ouvre complètement pour révéler son visage, blanc aussi, sa bouche entrouverte, ses yeux qui me contemple d'un air impossible. Je le dépasse rapidement.

Je traverse la pièce, leur hall d'entrée, aussi silencieux ici que dehors, et pourtant ils sont beaucoup. Je sens tous leurs regards tournés vers moi, Benjamin, Sarah, leur mère, leur père et puis je le vois, planté là, comme une erreur, Carlisle.

Qu'est-ce qu'il fait là ? Qu'est-ce qu'ils font tous là à me regarder ? Qu'est-ce qui se passe ? J'ai envie de rentrer dans mon ombre, mais l'Autre occupe déjà la place, glacée, comme moi.

Lui m'observe avec intensité contre le mur, son regard me perce les tympans alors que je passe devant lui, tête baissée pour l'éviter. Mon malaise grandit dans ce silence, j'ai peur. Je sens une lame froide me remonter l'échine. Quelque chose ne va pas. La tiédeur de l'après-midi à la plage, des rires de mes amis, s'évanouissent doucement et mon corps se raidit.

Nerveuse, je relève enfin les yeux vers Lui, pour prendre la mesure de son étrange regard. Ses yeux, je ne les avais jamais vu comme ça, et pourtant Dieu sait combien je les ai regardés. Instantanément je me fige, alarmée, aux aguets. Ses yeux me hurlent quelque chose, une urgence, baignée dans une humeur inconnue de lui jusqu'à lors. Il y a du désarroi, et de la souffrance. Cette chose qui se crispait à l'intérieur de moi semble vouloir se décrocher. La peur est glacée. Benjamin s'avance vers moi à nouveau. Il me tend la main, mais je ne bouge pas, on dirait qu'il veut parler.

-Qu'est-ce qui se passe ? Murmurais-je, la peur faisait trembler ma voix. Je sens les frémissements de l'Autre réverbérer les miens, brouillant notre ombre sur le mur.

Personne ne me répond. La pièce semble figée dans une sorte de gêne affreuse. Je me retourne vers Carlisle et ses yeux insupportables et crache dans un murmure furieux, "Qu'est-ce qui se passe bordel ?"

Il ne dit rien, mais ses yeux me répondent pour lui, rendant l'énigme traduisible. J'y lis avec une facilité intolérable les larmes qu'il ne verse pas.

Alors, c'était arrivé ?

Mes veines s'étaient solidifiées dans un bloc d'angoisse. Soudain, la porte qui donne sur le salon semble s'ouvrir d'elle-même et j'aperçois, assise sur le canapé de Benjamin, Clémence. Elle pleure. C'est comme si mes entrailles avaient crié à ma place. Mon ombre sur le mur tremble tant qu'elle semble s'être effacée, remplacée par une tâche. Avec la même impression que ce matin, de marcher dans du vide absolu, je rentrai alors dans la pièce.

Je la vis tout de suite, il n'y avait plus que ça à voir.

Ma mère était étendue par terre, les yeux grands ouverts. Immobile, inanimée, morte.

Je voyais son regard, vide, son corps, son cadavre, vide. Je sentais autour de moi, partout, la présence de quelque chose de poisseux, de froid, lourd de silence. C'était donc ça, le sifflement que j'avais entendu, ça, leur gêne affreuse, qui les figeait tous, la mort de ma mère. Écrasée, étouffée, je ne bouge plus. Ma mère est morte.

Je m'avance doucement vers elle, je m'agenouille près de son corps, et, comme un automate, je lui prends les mains. Pour vérifier. Elles sont lourdes dans ma main, rigides, elles sont écœurantes. C'est insupportable. Mes yeux sont mouillés et les larmes qui coulent d'eux viennent s'écraser sur sa robe. Elle a le regard vague, elle ne me voit pas, elle n'entend pas, elle n'entend pas tout ce que j'ai à lui crier. Elle reste là, inconsciente de ma présence, de celle de Clémence, morte à nous. Étrangère à tout ce qui l'entoure, comme elle l'a été depuis des mois. Enfin, la forme était accomplie.

Ma mère, réifiée, inerte, trône au milieu de nous. Je devrais avoir un sentiment de déjà-vu, mon père aussi est mort, mais la déflagration actuelle qui se joue dans mon corps, est inédite.

Je reste là, des heures. Regardant fixement la mort dans ses yeux.

Je suis bercée par les pleurs de ma sœur et par les miens. Il n'y a plus rien à voir dans ses yeux, pourtant je regarde.

Les personnes présentes partent peu à peu, chassées par le malaise, par le calme, par le cadavre entre ses deux filles immobiles et mutiques.

Le seul qui resta là fut Carlisle. Immobile devant la porte il nous fixait, durant des heures et des heures il ne dit rien, ne bougea pas, il ne semblait éprouver aucune gêne à rester debout ainsi, dans le silence. Mes larmes coulaient continuellement. Je me demandais, à un moment, si cela s'arrêterait un jour où si j'allais finir par verser chaque goutte d'eau de mon corps, puis finir par mourir, déshydratée.

Ma mère ne bougea pas. Je ne sais pas ce que j'attends comme ça. La torpeur de son corps s'est étendue jusqu'au mien, par ses mains de statue jusqu'à mes veines bleuies par l'Autre. Cette torpeur me protège. Tant que je restais là sans bouger, près du corps de ma mère, je n'avais pas mal. Anesthésiée, comme ces nuits d'apnée que j'avais passé sous l'eau. A ce moment-là, je suis sous l'eau, là où il y a ma mer. A la surface, loin au-dessus de moi, il y a le mouvement et la réalité. A la surface il y a l'orpheline, cette nouvelle Autre qui m'attend. Alors je reste immobile, entièrement occupée à ne rien ressentir.

La nuit était tombée et nous ne bougions toujours pas. Clémence avait cessé de pleurer et elle restait assise sur le canapé à contempler le même vide que moi, le même trou originel qui s'efface, corps sans vie de maman.

Carlisle attendait toujours, toujours devant la porte, interdit, muet.

Seul le son de nos respirations venait troubler le calme plat de la mort.

C'est la mère de Benjamin qui, vers 3h du matin, nous réveilla tous les trois. Ses yeux étaient rouges et je ne comprenais pas pourquoi elle n'avait jamais aimé ma mère. Elle l'aurait sans doute aimé avant, quand elle était encore ma mère, mais l'étrange personne qu'elle était devenue depuis notre arrivée n'était pas quelqu'un qu'on puisse apprécier.

Elle arriva doucement, peut-être avait-elle peur de nous ? Elle nous dit simplement que l'ambulance arrivait. Elle ne nous toucha pas, au début. Ensuite elle posa sa main sur l'épaule de Clémence.

Elle nous fit sortir de la pièce. C'est là que je me demandai où était Fred, elle me répondit qu'il était en déplacement et qu'il rentrait demain. Je compris au son de sa voix qu'elle n'avait pas eu le courage de l'appeler.

Alors qu'elle me soulevait pour m'éloigner de maman, je jetai un dernier regard sur ma mère. Je savais que je ne la reverrais plus que derrière un cercueil, puis sous une tombe, où elle se transformerait en ossements, poussières d'être humain. Je ne voulais pas, je voulais qu'elle reste ma mère. Je voulais le dire à la mère de Benjamin. Mais je ne trouvais plus ma voix, et les larmes qui coulaient de mes yeux m'avaient ôté toute énergie. Je me laissais entraîner hors de la pièce avec Clémence. Alors qu'on m'éloignait du corps de ma mère, j'eu l'impression d'y être encore, prostrée, seule, à lui tenir la main.

Je sentis le fantôme du regard de benjamin sur ma nuque, alors que je sortais.

Nous sortîmes de la maison. Carlisle restait là pour s'occuper de son corps. Alors que je marchais dans la rue, je me sentais vide. Je n'avais pas sommeil mais j'étais fatiguée, chaque pas était lourd. Le martèlement de mes jambes sur l'asphalte se réverbérait dans mon corps vide vacant. Le calme de la nuit me traversait. Clémence à côté de moi avait l'air d'un fantôme, elle était pâle, figée, ses yeux n'étaient plus que deux cavités noires, je devais sûrement ressembler à ça moi aussi. Deux spectres qui marchaient dans les rues en pleine nuit.

Arrivée devant la maison, Clémence entra sans bruit, je ne la suivi pas. Elle se retourna vers moi, et je fis non de la tête. Soit elle comprit tout de suite, soit, comme moi, elle n'avait plus la force de me poser vraiment les questions. Je refermai la porte et je partis en marchant vers la plage.

C'était arrivé.