La lune continuait de briller bravement dans son halo noir, malgré les nuages cotonneux s'amoncelant autour. Sa lumière se réfléchissait sur les flots calmes, le chuchotis du ressac se mêlait au bruit des mouettes au loin. Je m'assis sur le sable blanc, happée par ce spectacle. Mes larmes se remirent à couler, elles glissaient le long de mon corps pour arriver sur le sable puis continuer leurs longues route vers la mer. Elles partaient nager au loin et c'était comme si mes entrailles étaient parties avec. La lune s'élevait peu à peu dans le ciel à mesure que la nuit s'assombrissait, puis que la lumière revenait.

Je ne le sentis pas approcher, tant j'étais totalement concentrée sur le néant, occupée à ne rien ressentir, j'en avais tout oublié. Ses pas, le souffle du vent dans ses cheveux, dans ses vêtements. J'aurai été incapable de reconnaître ces bruits comme étant étrangers. Je n'étais plus rien, une coquille vide, où seuls résonnaient les bruits extérieurs. Vide d'existence interne, j'étais un roc, un galet, une feuille, morte et pleine de la vie du monde, traversée par elle. Translucide et pleine de vent, imprégnée de tout ce qui n'était pas moi, du bruit sans fin du ressac, des galets qui crissaient et m'écorchaient la peau, douleur que je ne sentais pas, le mugissement du vent dans les arbres et sur la mer, le cri lointain des oiseaux, le froid piquant de l'air, et la mer, la mer comme immensité qui s'imprégnait de moi. Je ne faisais que respirer et pleurer. Et je devenais mon souffle, et je devenais mes larmes.

Et je ne pensais pas, depuis que j'avais découvert le corps de ma mère, aucune pensée n'étaient venues éclairer ma tête. J'étais vide. Mon cœur comprimé dans ma poitrine était encore la seule chose que je pouvais sentir. Sinon rien, je me faisais l'effet d'un grand arbre planté là, en parfaite symbiose avec l'immensité sauvage de cette plage que j'aimais tant. Je voulais rester là, et suivre mes larmes jusqu'au fond de l'océan. Comme avant, quand j'étais un poison. Seule dans l'eau, loin du monde et de l'humanité entière. Comme avant, quand j'étais encore vivante. Quand elle était encore vivante.

Je restais là, respirant les minutes qui s'écoulent, regardant les heures de la nuit passer et leurs lumières particulières muter peu à peu. Je voyais l'éclat du ciel changé à mesure que la nuit s'écoulait, que le jour revenait. je ne voulais pas qu'il revienne. Ma mère ne reviendrait pas, moi non plus. Alors à quoi bon ? Je restais là. A attendre, à écouter, à mourir doucement.

Je ne l'entendis pas approcher, je ne pris conscience de sa présence que lorsqu'il entra dans mon champ de vision. Ses pas doux et légers comme des murmures qui faisaient doucement crisser les galets m'avaient paru naturels, un nouveau bruit venu enrichir l'harmonie vivante, tout comme les claquements de ses vêtements sur ses jambes, rien qu'un nouveau revirement du vent. Mais il était là, évidemment qu'il était là. Il était toujours là. Et mon paradis de nature n'en sembla que plus vrai. Le soleil, ami si absent ici, était venu briller ce matin froid, mais sa présence ne me surpris pas, j'étais trop occupé à le regarder.

Il brillait. Il brillait. Les rayons froids du soleil se posaient sur sa peau et celle-ci brillait, captant chaque microscopique étincelle chaude et la réfléchissant divinement comme un morceau de cristal, comme un diamant. Il était magnifique. Encore plus beau que d'habitude. Jamais je n'aurais pensé cela possible avant. Mais il était là, et il éclipsait le soleil. Il éclipsait tout. Il séchait mes larmes de sa lumière. Il asséchait mon cœur de sa lumière.

Il s'assit en face de moi, son visage éblouissant emplit ma vision, il semblait soucieux, tendu et intensément concentré. Il m'observa un instant, cherchant mon attention. Mais j'étais si vide que j'étais incapable de l'accorder à quoique soit. Alors il prit ma main, traçant mes veines de ses longs doigts froids, passant son pouce sur mon poignet, il semblait vouloir faire rebattre mon sang, faire repartir mon pouls, faire revenir la vie en moi. Mais rien ne venait, j'étais un cadavre, son cadavre. Le morceau sans vie qui s'était détaché du corps de ma mère et qu'on avait tué en même temps qu'elle.

Sa main passa devant mes yeux, hébétée, je suivis la trajectoire de ses doigts, fascinée par les éclats chatoyant sur sa peau. Il poussa un soupir. Ferma les yeux un court instant. Puis sa bouche s'ouvrit et sa voix m'atteint, je mis un certain temps à comprendre le sens des mots qu'il prononça, à comprendre même que j'étais sensée m'y intéresser.

- Ecoute Celia, murmura-t-il, je sais que ce n'est pas vraiment le moment, je sais que tu es sous le choc, mais il y a des choses qu'il faut que tu saches, et je n'ai pas le temps de faire ça autrement, j'aurais voulu mais là je n'ai pas le choix.»

Je ne répondis pas, me contentant de l'observer, déconnectée. A nouveau il soupira puis sembla se décider à se passer de mon aide et il reprit.

- Ce que je vais te dire est très important, Celia tu es en danger.»

Je relevais la tête. Si j'en avais eu la force je lui aurais sûrement ri au nez. Un danger ? Maintenant ? Le seul danger que je courais en cet instant, c'était sûrement celui de sortir de mon inertie pour aller toute seule me noyer dans la mer.

Il ne sembla pas noter l'absurdité de ce qu'il venait de dire et, ses yeux plongés dans les miens, il continua avec un sérieux qui aurait dû m'inquiéter, si j'avais alors été réellement capable de m'inquiéter pour quoique ce soit.

- Je suppose que tu as remarqué qu'il se passait des choses étranges, tu as dû en effet constater un certain nombre de changements qui se sont opérés en toi ces derniers temps.»

Tiens, je m'y attendais pas à celle-là. Il allait me parler de l'Autre ?

Il parût remarquer mon léger haussement de sourcil mais ne s'y arrêta pas.

- Je ne suis pas en mesure de te les expliquer, je suis désolé, mais le problème est qu'on ne sait pas vraiment ce que tu es en train de devenir. J'ai cherché, Ils ont cherchés mais il se trouve que ton ... espèce semble avoir disparue il y a bien longtemps et que l'on ne dispose que de très peu d'éléments te concernant. J'aimerais être à même de te rassurer, de t'expliquer ce qui t'arrive mais je ne peux pas. Ce que je peux t'expliquer en revanche c'est ce que tu peux faire maintenant.»

«Et pour cela il y a certaines choses que tu dois savoir. Il se trouve que l'humanité n'est pas seule sur terre, il existe d'autres créatures qui peuplent le monde depuis certainement autant de temps que les humains, j'en connais certaines et il y en a malheureusement vraisemblablement d'autres qui me sont inconnues, tu en es la preuve vivante.»

«Tout d'abord il faut que tu saches que je ne suis moi-même pas humain."

Il se tut un instant, me regarda le regarder.

-Je l'ai été il y a très longtemps, mais aujourd'hui c'est sous bien d'autres traits que tu me connais. Celia, je suis un vampire."

Il s'arrêta à nouveau, je vis ses yeux m'étudier avec attention. J'étais censé faire quoi là ? Etre surprise ? Je cherchais en moi un sentiment adéquat mais ne trouvais, à nouveau, rien. Carlisle n'était pas humain, ça je le savais. Que pouvait bien m'apporter de savoir ce qu'il était alors ? De toute façon, j'étais morte. Ou c'était tout comme. J'allais mourir, ce n'était pas possible autrement, je ne pouvais pas continuer comme ça.

Après une longue minute de silence, il se remit à parler.

"Il faut aussi que tu saches que je ne suis pas un vampire comme les autres, je ne me nourris pas – et ne me suis jamais nourri – de sang humain, mais de sang d'animaux. Il n'en va malheureusement pas de tous comme cela. La plupart des vampires existants se nourrissent eux en tuant tes semblables et il n'y a aucune loi pour les en empêcher. C'est, malheureusement, la nature, leur … notre nature."

Il fit une nouvelle pause, toujours la prudence, encore plus d'inquiétude. Sans savoir ce que je devais faire, j'hochai doucement la tête, ok, vampires, meurtres, sang. Je clignai des yeux lentement, clairement les choses n'allaient pas en s'améliorant.

Carlisle poursuivit après avoir encore une vaine fois scanné mon visage à la recherche d'une expression quelconque.

- En réalité il n'y a pas de lois chez les vampires, sauf une, qui n'en est pas vraiment une d'ailleurs, elle ne consiste en réalité qu'en une règle de conduite que tous doivent respecter et adopter, celle de la discrétion. Jamais aucun humain ne doit se rendre compte de notre existence. C'est la loi absolue.

Je restai silencieuse, incapable de parler ou de pointer l'évidence. La phrase « pourquoi est-ce tu me le dis alors ? » resta non dite entre nous, et s'il le sentit, il n'y répondit pas.

- Il existe un clan qui est chargé de la faire respecter, reprit-il, un clan qui fait office de famille royale en quelque sorte, cette famille ce sont les Volturi. Et c'est à partir de là que ça te concerne. Outre leur occupation à temps plein de gardiens des immortels, les Volturi sont aussi connus pour être les maîtres des Arts, c'est à dire qu'ils s'intéressent à toutes les sciences du monde, à toutes les découvertes, donc à tout ce que le monde a d'inconnu et d'unique, y compris toi. Je ne sais pas comment ils se sont rendu compte de ton existence, mais je sais que cela fait longtemps qu'ils attendent d'en trouver une... comme toi. Je suppose que d'autres ont bien dû exister avant mais ignorant leur vraie nature elles ont dû vivre sans comprendre puis disparaître dans l'oubli sans que personne n'ai jamais eu vent de leur existence. Mais toi ils t'ont remarqué. Et toi ils te veulent.»

«Fascinés par tout ce qui sort de l'ordinaire et effrayés par tout ce qui pourrait être plus fort qu'eux, ils ont bien évidemment décidé de ne pas te laisser leur filer entre les doigts et risquer un jour de te voir devenir une menace. Ils ont donc décidé que tu leur appartiendrais, que tu rejoindrais leurs troupes dès que ta transformation serait accomplie. Ils veulent te posséder, te contrôler, car il semblerait que tu sois une arme de choix Celia.»

«Voilà pourquoi je suis là aujourd'hui, ils m'ont chargé de te récupérer et de te ramener à la mort de ta mère. Car ta mère devait mourir Celia, ils le savaient, elle-même le savait. Ce qui est malheureusement l'explication à tout ce qui s'est passé dans ta vie depuis ces cinq derniers mois. Mais je n'ai rien le droit de te dire à propos de tout ça, tu le découvriras plus tard. Ce que tu dois faire maintenant c'est prendre une décision. Tu dois choisir car, Celia, tu as le choix.»

Ses mains qui serraient toujours les miennes semblèrent me tirer vers lui, son regard me transperçait.

-Il y a en toi une part d'humanité qui t'es propre et que tu ne perdras sûrement jamais totalement, et tu peux choisir de la garder, de le rester, de rester Toi dans Ta vie. Tu as le droit de choisir d'ignorer tout ça et de continuer à vivre. Les Volturi ne voulaient pas te laisser le choix mais moi je ne peux pas faire autrement, je ne peux pas te priver de cela. Au départ c'est ce que j'avais prévu mais je ne peux pas maintenant, je ne peux plus.»

«Mais tu peux également décider de partir. Et d'embrasser ce que tu sembles être. Tu peux choisir de devenir celle que tu es sur le point de devenir. Dans ce cas je t'accompagnerai, je t'aiderai du mieux que je peux. On fera des recherches, on ira chercher là où il faut chercher, on trouvera des réponses au mystère que tu es. Je serai avec toi tant que tu voudras bien de moi à tes côtés. Je ne t'abandonnerai pas si tu ne le désires pas. Je te le promets. On partira, on fuira, et je te garantis qu'ils ne nous trouveront jamais. Tu seras en sécurité avec moi... jusqu'à ce que tu souhaites que je m'en aille bien sûr."

«Je sais que cela fait beaucoup mais je n'ai pas le pouvoir de faire autrement, j'aimerais te ménager toi qui dois tant souffrir, mais nous n'avons pas le temps. Mais je te jure que je ne te laisserais pas seule pour affronter tout cela. Je t'accompagnerai aussi longtemps que tu me le permettras si tu décides de fuir. Et si tu choisis de rester humaine sache que tu ne seras pas en danger, car je serai là pour te protéger. Si tu décides de rester humaine je disparaîtrai bien évidemment de ta vie mais tu n'auras jamais à te soucier des Volturi, je m'en occuperai, ils ne t'atteindront jamais, je t'en fais le serment.»

Il se tut enfin. Au bout de quelques secondes je me rendis compte que j'avais arrêté de respirer. Asphyxiée, je l'observais.

Ce fût quelques instants encore après avoir parlé que je m'aperçus que je venais de poser une question.

Pourquoi ? Pourquoi m'accompagneriez-vous ?

Et tout à coup, il sourit. Il releva la tête, observa les étoiles un instant, avant de plonger à nouveau ses yeux dans les miens. Il ne cessait de bouger, observais-je avec détachement. Il semblait si tendu, dans ses yeux brillait un étrange mélange d'expressions, amertume, mélancolie, colère et une détermination féroce à laquelle se mêlait ce qui ressemblait à de la peur. Carlisle avait peur. Ça c'était flippant.

D'un geste lent et délicat, il se détacha de mes poignets et vint prendre ma main gauche dans la sienne. Les étincelles de sa paume m'aveuglèrent un instant.

- Je me doutais bien que tu allais finir par me poser cette question... Malgré... cela je n'ai pas réussi à préparer vraiment de réponse, alors je vais essayer de t'expliquer du mieux que je peux.»

Il soupira, doucement, délibérément.

- Je ne pensais pas ressentir cela un jour, mais je ne peux pas te laisser partir, je ne peux pas te laisser partir seule, tout d'abord parce que ce serait trop dangereux pour toi et qu'il est de ma responsabilité de t'aider, de t'accompagner dans ce pétrin que j'ai contribué à construire pour toi.»

«Quand j'ai accepté la mission que m'avait confiée les Volturi je n'ai pas vraiment réalisé alors dans quoi je m'embarquais. En fait je ne sais pas à quoi je pensais, j'ai été d'un aveuglement sans nom. Je pensais juste à partir, à me délivrer de leur présence plus qu'envahissante, je pensais à mon voyage, à mon retour en Angleterre peut-être, je ne voyais tout ça que comme une banale corvée qui une fois accomplie me permettrait de repartir, de recouvrer ma liberté et de pouvoir à nouveau exister comme je l'entendais, sans leurs leçons de morale et leurs tentatives aussi incessantes que vaines pour me faire épouser leur mode de vie.»

«Ma mission était simple je devais me faire embaucher dans un hôpital là où tu vivais, afin de pouvoir accueillir une femme qui apparaitrait dans les jours qui devaient suivre et m'en occuper jusqu'à la fin, je devais devenir proche d'elle pour pouvoir t'approcher et ensuite être, à sa mort, en mesure de t'expliquer ce que tu étais, enjoliver la vérité pour pouvoir t'amener à eux sans que tu te doute réellement de ce qui se passe.»

«Cette façon de te manipuler ne me plaisait guère je dois l'avouer mais je décidais que je n'avais pas le choix, pas de questions à me poser, que c'était même sûrement mieux pour toi, qu'il fallait que je le fasse, que tout cela ne me regardait pas... Que d'excuses je ne mettais pas trouver pour justifier mon inaction prévue dans toute cette affaire. Pour me permettre de ne rien faire, de renier tout ce que j'étais, refusant de m'indigner, de te laisser ton libre arbitre. Que d'excuses je ne m'étais pas trouvées pour accepter toutes leurs conditions dans cette mission. J'acceptais de détruire presque toute ta vie sans rien faire et te jeter en pâture aux Volturi quand tout serait terminé, juste pour pouvoir m'enfuir après. J'ai été si égoïste et je ne me le pardonnerais jamais. »

Son expression en cet instant était si sombre, le dégoût jaillissait de ses yeux d'or, un frisson me parcouru. Après un instant de silence, il reprit plus doucement, le mépris dans sa voix s'était partiellement estompé, il parlait beaucoup plus bas et ses yeux brûlants ne quittaient plus les miens. Mon cœur battait dans mes tempes.

« Mais il y a une chose qu'ils n'avaient pas prévu, une chose que personne ne pouvait prévoir Celia. Leur plan était parfait il faut le reconnaître, ils connaissaient mon désir de partir, ils savaient que je n'oserais pas renoncer ouvertement à une mission, ils savaient que j'allais l'accepter et que je n'allais pas m'impliquer plus que nécessaire cette fois, si pressé que j'étais d'en finir, cracha-t-il presque. Ils savaient j'étais le seul capable d'obtenir la confiance de ta mère sans éveiller de soupçon, le seul capable de t'approcher, ma nature était bien moins effrayante que celle des autres, étant le seul qui ne se nourrissait pas de façon si barbare j'étais plus humain que tous les autres, j'étais l'homme rêvé pour cette mission, tout était parfaitement réglé.»

«Ton côté ...» il sourit, cherchant les mots, «un peu spécial dirons-nous, ne devait commencer de se manifester que sous l'effet d'un grand bouleversement, la mort imminente de ta mère leur sembla être le déclencheur parfait pour ta transformation. Mais, malheureusement, il en fut autrement. Ta mère en décidant d'agir comme elle a agi – et ne me demande pas je ne te dirais rien là dessus, je suis désolé, vraiment, mais ce n'est pas à moi de t'expliquer cela – ta mère a provoqué chez toi une réaction si violente qu'elle a lancé la transformation et a réveillé la créature en toi qui a alors cherché à prendre ses droits. Tout s'est passé très vite, ta transformation était bien en avance sur le petit programme de ta vie qu'ils avaient établi, voilà le premier dysfonctionnement qu'ils n'ont pas su prévoir, la réaction de ta mère.»

«C'est une nouvelle fois leur ignorance et leur mépris des mortels qui fut la cause de leur échec, il n'ont pas pris en compte ses réactions, la façon qu'elle a eu de gérer tout cela, la décision qu'elle a prise, personne n'aurait pu prévoir cela bien évidemment mais leur négligence et leur certitude de la médiocrité humaine les ont trompés encore une fois. Et je me suis évidemment bien gardé de leur dire ce qui se passait.»

Un sourire étrange passa sur son visage, féroce, fier. Que je ne compris pas, mais, sans savoir pourquoi, je sentis qu'il avait à voir avec ma mère. Le sentiment me fut une certitude et, l'espace d'un instant, je sentis moi aussi une joie sauvage et inexplicable m'étreindre. La seconde passa et son sourire se fit changé, si doucement chaud qu'il sembla couler dans ma poitrine, venant partiellement dégeler mes blessures.

«Leur seconde erreur, murmura-t-il alors avec un éclat étrange et inconnu dans les yeux, leur plus grande erreur certainement, fut de te sous-estimer. Au lieu de l'idiote petite humaine perdue et apeurée qu'ils m'avaient assuré que j'allais rencontrer, celle auprès de qui il m'aurait été facile de prendre place, c'est toi que j'ai trouvé.»

«Toi, perdue peut-être mais certainement pas idiote ni apeurée. Toi, si obtuse et fermée, et dure. Toi qui ne laissais jamais rien montrer de ta souffrance, qui supportais, refusant de te plier face à tout ça, d'accepter ce que tu considérais comme l'inacceptable, toi qui nous a rendu la vie bien dure. Toi que j'ai vu te transformer peu à peu, devenir cette créature qui n'a pas encore de nom mais que les Volturi désire ardemment. Je t'ai vu changer de jour en jour, à mesure que la haine grandissait dans tes yeux, je t'ai vu faire des choses incroyables et pas vraiment à la portée d'une humaine de dix-sept ans. Et je t'ai vu découvrir tout ça, l'inconnu, ce corps que tu ne reconnaissais plus, je t'ai vu supporter tout cela dans le silence. Même si tu ne comprenais pas, tu étais digne et tu voulais rester fière. Alors tu t'es protégée, de tout, tu t'es claquemurée en toi-même et tu es restée lointaine, parfaitement inaccessible. Alors comment t'approcher, comment te parler, t'expliquer, te rassurer ?»

«Tu ne me laissais pas venir à toi, tu me barrais la route de toute tes forces, ce que je comprenais bien sûr, je comprenais que tu me haïsses, je comprenais à quelle point le petit scénario que ta mère avait mit sur pied devait t'être insupportable. Cela m'en a fait du mal, tu ne peux imaginer à quel point, mais je comprenais. Et cela aussi je leur ai caché, toi, je leur ai caché qui tu étais. Il était préférable qu'il garde l'image qu'ils avaient déjà de toi, qu'ils ne s'inquiètent pas, qu'il ne leur prenne pas l'envie de venir fouiner.»

«Mais si seulement la longue liste de leurs erreurs s'était arrêtée là, peut-être que le plan aurait pu se terminer tel qu'ils l'avaient voulu, mais non, il y a eu pire. Il y a eu moi.»

Ses yeux me quittèrent un instant, une brume lointaine luisait dans ses prunelles dorées. Il inspira longuement et l'ombre d'un sourire effleura ses lèvres. Mes yeux suivaient inconsciemment le délicat ballet de ses mouvements, fascinés par chacun de ses gestes, par le spectacle éclatant de sa beauté. Je sursautai presque quand son regard se replongea dans le vide du mien.

-Tu te souviens de la première fois que tu es venu chercher ta mère à l'hôpital ? Tu t'inquiétais parce qu'elle ne rentrait toujours pas au bout de plusieurs heures, tu te souviens ? Tu as pris l'ascenseur, je crois que tu ne m'as pas vu ce jour-là, tu avais tes écouteurs et tu t'es mise de dos juste devant les portes, moi j'étais au fond. Quand tu es rentrée dans cet ascenseur Celia, tu as tout changé."

Il m'observait intensément, guettant le moindre signe de vie qui parviendrait à percer mon inertie. Mais rien, que dalle. Mon cerveau était aux abonnés absents, je le regardais stupidement, planté là, ébahie, fascinée, perdue, les yeux écarquillés embrouillés de larmes.

-Là tu ne comprends pas n'est-ce pas ? Oh moi non plus je n'ai pas compris grand chose à ce qui m'arrivait au début. » Il rit, dans un souffle amer. « Je me souviens de ce moment, cela n'a duré qu'une poignée de minute, si vite, tu es entrée si vite dans ma tête, deux, trois minutes tout au plus, et voilà.»

«Tu étais de dos, je ne voyais que ta nuque. Tu te souviens, tu avais relevé tes cheveux, ce que tu fais rarement, tu as tort, quand tu fais ça on peut voir ton visage. Moi, ce jour-là, j'ai vu ton visage. Pendant un quart de seconde avant que tu ne te retournes. Et je ne m'en suis pas remis, toujours pas aujourd'hui. Je n'avais vue ensuite que sur ta nuque et un peu sur ta mâchoire quand tu t'es tournée légèrement avant de sortir. Il y avait une bonne dizaine de personne entre toi et moi dans cet ascenseur, mais pour moi ils n'étaient pas là. Ils te cachaient à ma vue, mais je n'avais pas besoin de te voir, même dans le noir complet, même les yeux fermés, je te vois. A ce moment-là, j'étais dans le noir. Deux, trois minutes, si vite, si vite pour tomber. Car je suis tombé ce jour-là, mon amour, je suis tombé...»

Je respirais un grand coup. Mes yeux s'écarquillèrent encore plus. Il avait fermé les paupières, une minuscule et magnifique ride venait d'apparaître sur son front, je ne savais pas que sa peau pouvait faire ça. Il était tendu, il souffrait, ça le rendait tellement beau, j'en avais presque la nausée.

-Je sais que je dois te le dire mais ... c'est ... difficile.»

Il n'arrivait pas à parler, sa peau semblait briller comme parsemée d'étoiles, je ne respirais plus, mon cœur martelait mon cerveau.

-Ce jour-là Celia ...tu as ... pris possession de moi et je … je t'aime. Je...» il sourit, l'air amer, rouvrant ses yeux qu'il fit se perdre sur les flots argentés.

"Je n'arrive même plus à parler, tu te rends compte ? J'ai quatre cents ans de langage derrière moi et j'ai lu, tu ne peux pas savoir tout ce que j'ai lu … et en face de toi, je ne trouve plus mes mots. Ce que j'ai ressentis ce jour-là... ce que je ressens aujourd'hui j'ai l'impression qu'il n'y a pas de mots pour l'exprimer. Pourtant je les connais ces mots, je les ai vu, entendu, lu même, toute ma vie et je croyais même les avoir déjà ressentis ! " À nouveau il rit, amer, souffrant, sublime. "Oh comme je me trompais alors..."

"Cela ne peut pas être ça, c'est impossible, ils ne préviennent pas que ça fait ça. C'est impossible. Y-a-t-il plusieurs sortes d'amour ? Ou un seul que tous ressentent et qui leur paraît à tous démesuré et trop fort ? ... non, non, toi, moi, ça ne peut pas être ça, ce n'est pas possible que tous les humains le ressentent, ils en mourraient, c'est trop dur, trop puissant. C'est destructeur. Je n'ai jamais ressenti ça, cette impression d'être trop faible, trop fragile pour abriter un sentiment aussi grand, aussi fort, pour t'abriter toi toute entière. Alors que tu es si grande pour moi, et que je suis minuscule, écrasé dans ta main. Il n'y a pas de mots pour l'exprimer, enfin si, il paraît, mais ça ne peut être les bons, ils paraissent tellement vides. » Il souffla, exaspéré, serrant ses poings si forts que les jointures en étaient blanches.

«Je ne t'aime pas... je brûle… pour toi, tous les jours, toutes les nuits. Oui... c'est ça, je brûle. Je brûle seul, je souris et je parle, je travaille, je vis et à l'intérieur de mon corps, je brûle. Avant tout était mort en moi, il n'y avait rien que la soif et le savoir. Maintenant tous mes débris flambent. Comme si on avait allumé une lumière dans ma tête. Tout ce que je ne te dis pas me brûle, tout ce que tu me dis me brûle, tes yeux me brûlent, ta voix, tes gestes, ton odeur, ta peau, même ta haine me brûle. J'ai l'impression de me noyer quand je te vois. Je réagis à tous tes gestes, c'est comme si mon corps tout entier tendait vers toi dès que tu apparais, mes yeux se voilent dès que j'entends ta voix. Tu règnes sur moi », il sourit à nouveau, l'amertume suintait de son sourire.

J'avais envie de lui hurler de se taire.

«Regarde ce que tu as fait de moi... tu as fait de ma vie un enfer. Mais je chéris cet enfer, mon cœur mort s'y plait, parce que cet enfer c'est toi. Ca va me tuer. A chaque seconde dans tes yeux je meurs et j'aime ça apparemment, cette faucheuse qui a ton visage. »

Son sourire d'une infinie douceur brillait si fort alors qu'il parlait, je ne pouvais plus respirer, cela faisait un bon bout de temps que je pouvais plus respirer, peut-être qu'il avait raison, que c'était bientôt fini ?

« Le plan des Volturi était parfait mais il y a une chose qu'il n'ont pas pris en compte, une chose que personne ne pouvait prévoir, eux encore moins, c'est l'emprise que tu allais avoir sur moi. Alors oui je vais te protéger, oui je suis prêt à t'offrir tout le temps dont je dispose, quoique tu décides, je serai là. Visible ou invisible si tu ne veux pas de moi. Mais je ne te laisserai pas, je ne peux pas, je te suivrais, je ne peux faire autrement. Il suffit que tu me le demande et je resterai à tes côtés, ou … je te suivrai de loin, je te protégerai autant que je le pourrai jusqu'à ce que tu sois hors de danger, je te promets que… si c'est ce que tu souhaites, tu m'oublieras, ce sera comme si je n'avais jamais existé, je te promets que jamais je n'interférerais dans ton existence. Je disparaîtrai de ta vue, un mot de toi me réduira au silence."

"Je te connais Celia, je me doute que ce je te dis là ne te plait pas, je me doute que je t'en demande beaucoup. Non, d'ailleurs je ne te demande rien, reprit-il ses yeux défiant les miens, tu n'as pas ton mot à dire. Je serai là.» Il se radoucit légèrement en croisant mon regard dérouté. «Comprends-tu Celia ? Murmura-t-il, je me fous que tu sois solitaire, je te suivrais comme ton ombre.» Il sourit. «Et pas seulement parce que te quitter me paraît inenvisageable, promis.»

Alors là je restai coite. Il plaisantait. Il arrivait à plaisanter de sa situation, de la mienne, de cette vaste et irréelle blague.

Du plus profond de mon inertie, un mince filet de voix atteint mes lèvres.

-Ce sont mes seules options alors ? Fuir avec ou sans votre aide ?»

Son expression changea, son douloureux sourire et l'air de souffrance ironique qui animaient son visage à la perfection cruelle disparurent. Et le Carlisle qui se tint devant moi me fit soudain très peur, tendu, les prunelles noires et froides il me fixa.

-Non, murmura-t-il dans un souffle rauque, il t'en reste une, si tu le désire Celia tu peux les rejoindre. Si tu le désires tu peux te mettre à leur service. Ce choix est le tien je n'ai aucun droit sur tes décisions. Et si tu le souhaites réellement alors je t'y amènerai, je t'accompagnerai aussi loin que tu me le permettras et si tu veux que je reste, je resterai. Mais Celia, je sais que tu ne me portes pas dans ton cœur, mais si j'ai un soupçon de poids quelque part dans ton jugement, si tu accorde un quelconque, même minime, crédit à ce que je pense, alors écoute-moi. Je ne veux pas que tu y ailles. »

Ses mains semblèrent se serrer encore plus fort, ses yeux me fixaient avec une intensité désespérée et féroce.

« Je ne veux pas que tu y ailles. Les Volturi sont des êtres extraordinaires. Leur érudition, leur raffinement, leur amour de l'art et de la beauté du monde, leur millénaire de règne, ils impressionnent mais … tout cela... ce n'est qu'un écran de fumée. Je … Je les ai côtoyé pendant assez longtemps pour le savoir, ils sont extraordinaires mais Celia, ils ne sont pas bons. Ils ne sont pas bons. Ils ne connaissent rien de la compassion, de l'amour, et ils n'ont que du mépris pour les humains. Ils ne sont pas comme moi, eux se nourrissent de sang humain, ils ne voient en tes semblables qu'un ramassis de chair, de sang frais créé uniquement pour leur usage personnel et leur bon plaisir, ils n'ont que faire de vos vies. En réalité, boire du sang humain nous rend, nous autres vampires, plus sauvages. Et les Volturi… Le raffinement des Volturi cache peut-être cela aux yeux de ceux qui ne les connaissent pas vraiment mais … »

«Tu sais mon régime particulier, ils n'ont jamais pu l'accepter, ils n'avaient qu'une seule idée en tête, me faire revenir sur le droit chemin. Plusieurs fois Aro me sachant seul dans une pièce a essayé de m'y enfermer avec un humain blessé. L'idée qu'il se fait d'une blague sûrement. Je … je n'ai jamais pu les sauver, j'ai essayé mais … il me manquait des choses, mes maigres moyens … je ne pouvais rien faire, Aro ne l'aurait jamais permis. »

La haine coulait si fort de ses yeux qu'elle aurait presque pu me toucher si je n'avais pas été morte moi aussi. Mais je sentis le fantôme de quelque chose me caresser le cœur doucement. Quelque chose de chaud et de doux, je fus surprise que l'amour n'ait pas disparu. Tout avait disparu de moi, mais mon amour de lui était encore là. Est-ce qu'il se lisait dans mes yeux alors que je contemplais celui qui en cet instant s'en voulait de ne pas avoir sauver les innocents qu'on lui avait sacrifié ? Sa bonté était presque déplacée.

- Voilà ce qu'ils sont Celia, ils sont pervers, ils sont infiniment plus néfastes car infiniment plus intelligents. Personne ne le sait, mais moi je le sais et je te le dis Celia, ils manipulent le monde entier depuis des millénaires. Et Celia, je ne veux pas qu'ils t'aient toi. Tu es trop ... Tu ne peux pas.»

Ses yeux, qu'ils avait un temps fixé sur la mer, se tournèrent à nouveau vers moi et je fus encore frappée par l'intensité que cette teinte d'un noir brillant donnait à son regard d'habitude si chaud, c'était un ciel étoilé qui s'étalait dans ses prunelles. Ses paupières à demi fermées, ses sourcils froncés sur son visage lisse, il était la douleur même. Une dernière supplique passa ses lèvres, dans un murmure, « Je te supplie de ne pas le faire ».

Puis, enfin, il se tut.

Ma conscience fatiguée essayait de prendre la mesure de tout ce qu'il venait de me dire, d'appréhender ce terrifiant monde, cette réalité nouvelle qui refusait de pénétrer les barrières de mon esprit. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas. J'étais si fatiguée. Ma mère était morte. Je ne comprenais pas. Foutez-moi la paix. Pourquoi je ne tombais pas dans les pommes, là, maintenant, tout de suite ?

Mon cerveau épuisé refusait de traiter l'information. Il y avait trop là. Trop. Ma mère, la mort, Carlisle, l'Autre … L'esprit embrumé de ce nouveau monde, je contemplais ma mer, ma mère sombre et immense, qui me tendait les bras, m'invitant à tout oublier.

Mais il y avait quelque chose qui me maintenait immobile. Quelque chose de nouveau, de bizarre. Un point si complexe, si extraordinaire, si ardu que tout le reste semblait tourner inlassablement autour de lui, sans jamais faire sens, comme un trou noir. Une donnée inconnue qui semblait faire barrage à toutes les autres.

Mon corps immobile se redressa tout à coup, comme si la vie venait tout juste de transpercer mon inertie, un souffle immense me secoua de part en part faisant se regonfler ma poitrine, insinuant dans mes poumons, jusqu'alors insupportablement compressés, un espoir vibrant, un espoir fou. Donnée inconnue. Mes yeux s'ouvrirent alors, le souffle immense mourût sur mes lèvres et cette donnée, cet incompréhensible message s'échappa de mon être trop minuscule pour l'abriter, pour le concevoir pleinement.

-Vous... vous m'aimez ?»

Son expression se mua alors en une que je n'avais jamais vu sur lui, quelque chose de si doux qu'il n'eut plus vraiment besoin de répondre à cette question. Le souffle dans mes poumons s'embrasa et c'est une flamme qui élut domicile dans mon cœur, me réchauffant jusqu'à me faire brûler. Cette flamme m'ensevelit complètement. En cet instant je devais briller au moins autant que lui. Ses doigts s'élevèrent jusqu'à moi, brisant l'immobilité statuaire de son corps, pour se poser sur ma joue. Je me sentis me presser contre cette main glacée, l'incendie de mon corps se déplaça pour venir se concentrer au bout de ses doigts, comme un serpent de feu venu se lover contre son maître. Ses yeux semblèrent refléter le brasier qui m'agitait.

- Bien-sûr que oui.»

Sa voix n'était que chuchotement mais ce fût un cri dans mon cœur, dans ma tête, ce fût un hymne.

Son haleine balaya mon visage, m'embrouillant encore plus.

-Je ne comprends pas.»

Il rit, et le souffle brûlant qui m'était revenue sembla une bourrasque qui allait et venait en moi au rythme de cette envoûtante mélodie.

-Ça se voit, murmura-t-il.

Son expression changea à nouveau, il semblait se faire violence, ses yeux se détournèrent un instant et, lorsqu'il les reposa sur moi, toute trace de douceur avait disparu, seul l'urgence habitait ses traits. Je me raidis.

-Ecoute, je sais que je t'en demande beaucoup en très peu de temps mais je n'ai pas le choix. Celia il faut que tu décides, que tu tranches, aujourd'hui. Tu as jusqu'à demain matin, quand tes grands-parents que Fred a prévenus viendront vous chercher, Clémence et toi. Je t'attendrais dans le bois au bout de notre rue, si tu décides de m'y rejoindre nous partirons tous les deux.»

«Et, s'il te plaît, n'ai pas peur de ce que je t'ai avoué, tu peux avoir peur de tout le reste mais pas de moi, mes sentiments ne pèseront jamais sur toi, je te le promets. Jamais je ne ferais quoique ce soit contre ta volonté. Tu n'en entendras plus jamais parler. Mais Celia il faut que tu choisisses. Partir ou rester, l'humanité, l'immortalité, je sais que se sont d'étranges concepts pour toi et je suis désolé Celia, tout cela va très vite mais il n'y a pas d'autre solution. Tu as jusqu'à demain. Maintenant je te donne ça, il se retourna, plongeant sa main dans la poche de sa blouse et en sortit une enveloppe, c'est de la part de ta mère elle t'y explique tout, voilà.»

Ses deux mains vinrent se poser sur mes joues, y ramassant les larmes qui n'avaient pas cessé de couler sans que je m'en rende vraiment compte.

-Maintenant, continua-t-il, je vais partir. Je t'attendrai demain dans la forêt. Si tu viens on partira, j'ai déjà pensé à tout ne t'inquiète pas.»

Il s'arrêta de parler quelque seconde, son souffle devînt difficile, il ferma un instant les yeux, puis les rouvrit, il semblait presque impassible, mais il y avait dans ses yeux quelque chose de désespéré, une détresse si grande que mon cœur se serra. Je sentis dans ma main le désir fantôme de venir serrer la sienne.

-Et si tu ... si tu ne viens pas je comprendrai, les traits de son visage se crispèrent légèrement, et je te promets que tu ne me reverras plus jamais.»

Il retint mon visage entre ses mains encore une longue minute, ses yeux contemplant mon visage lentement avec cette même douleur que j'avais entraperçu auparavant, cette fois-ci plus forte encore comme s'il avait cessé de la restreindre. Elle me noyait sous la lave brûlante de l'ocre, elle m'inondait de lumière. Il plongea enfin son regard dans le mien et sa détresse se fît infinie, mon cœur en saignait mais j'étais incapable de parler. Il sembla se pencher presque imperceptiblement vers moi, la bouche entrouverte et son haleine comme son odeur me frappèrent de plein fouet, mon cœur battait très fort dans mes tempes.

Puis en une seconde à peine c'était fini, il était debout, me tournant le dos, s'éloignant. Je le vis une dernière fois se retourner vers moi lorsqu'il fut arrivé en haut de la plage. Même à cette distance je savais qu'il pouvait encore voir les larmes sur mes joues. Lorsque celles-ci obstruèrent presque totalement ma vision je clignais des yeux pour m'en débarrasser, quand je les rouvris, il avait disparu.

Je baissais la tête, observant mes mains, crispées autour d'une enveloppe rectangulaire blanche. Une larme vînt s'écraser sur le papier, diluant en une longue trace blanchie le minuscule Celia inscrit à l'encre bleue.