Ses yeux verts me regardent et j'essaye de respirer. Ses mains pâles me tiennent les épaules et j'essaye de respirer. Les longues traînées blanches de ses larmes sur ses joues reflètent les miennes et j'essaye de respirer. Son corps frêle et pâle tremble comme le mien et j'essaye de respirer.

J'ai crié et elle m'a entendu. Elle est entrée dans ma chambre pendant que je me morcelais, que je me déversais de toutes parts en lambeaux de chair, de sang et de larmes au-dessous des mots de ma mère. La lettre est sur le sol maintenant, broyée par mes mains, à présent crispées autour de la couverture. Elle a vu l'a vu et elle m'a dit, "je sais", "j'en ai eu une aussi".

Je regarde le visage de ma sœur et j'essaye de respirer.

Tes deux amours sont là, maman, regarde ça. Elles sont là à se tenir les mains, terrassées par toi.

Je sens mon cœur cogner dans ma poitrine, trop fort. Je sens l'Autre dans mon ombre contre le mur, attentive. Je sens le gouffre en moi et je regarde ma sœur.

On ne se parle pas, qu'est-ce qu'on aurait bien à se dire ? Quels mots peuvent prendre le relais de ça ?

J'essaye de me calmer, j'essaye de revenir, de repousser au loin la boule noir qui a toujours été ma mère coincée dans ma gorge.

J'essaye de me reconnecter à l'instant, à ma sœur qui a reçu une lettre aussi, mais sûrement pas la même que la mienne.

Je regarde son visage, doux, rose, ses yeux, verts et clairs, ses bras qui m'entourent les épaules, dépourvus des veines métalliques et bleutées qui zèbrent les miens. Je regarde son corps, chaud et vivant, qui tremble et qui respire, mais pas tout à fait comme le mien. Je regarde la pureté humaine de sa forme et je me sens si étrange, moi, avec mon air morbide, mon Autre ombre qui me regarde. Mes perspectives dangereuses, mon futur immédiat menacé. Je comprends également que je dois la protéger, elle, des yeux de glace qui me suivent depuis la plage.

Je brise le silence, de ma voix éraillée après mes cris.

"Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? "

Elle baisse les yeux, regarde ses mains d'un air effaré.

"Qu'elle m'aimait, qu'elle voulait m'éviter de souffrir"

"Le succès est total", je dit dans un souffle aussi ahuri que le sien.

Mon rire noir me déchire la gorge, le sien à l'air d'un sanglot. Ses yeux regardent par la fenêtre, l'air perdu.

"C'était horrible, dit-elle, horrible. L'enveloppe m'attendait sur mon lit quand je suis rentré hier soir …"

"Je suis désolée de t'avoir laissé seule" je la coupe, la culpabilité s'abattant sur moi, par-dessus la chape de plomb déjà présente sur ma poitrine. Mauvaise sœur. J'ai été mauvaise, insuffisante.

Elle secoue la tête avec irritation.

"Mais non, on s'en fiche. De toute façon je n'étais pas capable de parler. Et puis Fred était là. Enfermé dans son bureau avec sa propre lettre à lui. Une pour chacun d'entre nous. Trop sympa. Je lui ai apporté de l'eau cette nuit. Il dormait étalé sur le dos, l'air complètement écrasé. Sa propre lettre sur la poitrine. C'était … horrible. Ca m'a dégouté, dégouté d'elle" elle secoue la tête de droite à gauche, l'écœurement coule de ses yeux.

Je regarde l'émotion étrangère de la colère tordre ses traits si doux normalement, je vois le fantôme de ma haine s'élever doucement dans ses yeux. J'attrape ses mains et je les sers.

"Je te jure … J'étais effarée. Cette lettre sur mon lit … comme si elle savait, d'ailleurs elle savait … elle savait tout, elle n'a rien dit. Elle n'a laissé personne agir avec elle, pour elle. Même Carlisle … même lui, elle l'a juste…utilisé… " Elle se tait, agite toujours la tête avec incompréhension.

Regarde, maman.

Le son de nos soupirs mêlés résonne dans la chambre, dans cette maison vide, vidée d'elle depuis longtemps. Je réalise doucement quelque chose. Je ne m'étonne pas de son absence. Elle est morte et je ne la cherche pas, comme je cherchais papa, avant. Comme on attend les morts, dans nos corps hébétés, surpris par la disparition. Enfoncés d'un coup dans le deuil, abrutis par la nouvelle qu'il faut normalement réapprendre chaque jour, que l'autre est mort. Là, non. Là, rien.

Nous avons cessé de la considérer dans nos vies depuis longtemps. Nous l'avons subie et repoussée. C'était ça qu'elle voulait. Elle a réussi alors. A nous enlever notre dépendance d'enfant à elle. on ne l'attends plus, la cherche plus. Elle ne peut pas manquer alors, si elle n'était déjà plus là. Je suis heureuse ma chérie, car j'ai réussi. Bravo maman, 10 points pour putain de Serpentard.

Ma soeur me regarde à nouveau, ses yeux ne sont plus haineux, ils sont clairs, ils me contemple avec lumière.

"Tu vas faire quoi, alors ? "

La phrase me fait reculer. Mon cerveau se gèle puis panique.

Quoi ?

Elle continue de me regarder, sa tête bascule sur le côté "Je ne suis pas stupide, tu sais".

Je sais, Clemence, je sais ça.

Des coups doux résonnent sur la porte. Étouffant ma réponse surprise.

Clemence se détourne d'un coup, "Entre, Fred".

Sa silhouette voûtée apparaît devant ma porte. Fred. Fred, mon beau père que j'aime, aussi.

Ses yeux bruns nous regardent derrière le mur de sa souffrance, qui a comme modifié son corps. Il semble plus petit, ratatiné, plié en deux par la mort, par la lettre horrible qu'elle a bien dû lui laisser aussi. Qu'est-ce qu'elle a bien pu écrire pour justifier son acte, à lui ? Pour expliquer sa trahison ?

Quelles peaux cassées elle a encore laissé derrière elle, elle a encore sacrifié à sa folie, qu'elle nous a légué pour qu'on les ramasse. Nous, voiture balais de son chaos, automatisées, qu'elle a voulu rendre plus fortes.

Il essaye de parler, échoue, se plie encore plus. Il a son téléphone à la main.

D'un seul mouvement, on se lève, automatiquement - bien entraînées par la mère - et on l'entoure. En passant, je choque ma lettre avec le pied, la glissant sous mon lit.

Nos mains viennent sur ses épaules. Il nous regarde, ses bras viennent nous entourer et nous serrent contre lui.

Maman, regarde.

Ce que tu as fait.

Ça dure un temps puis il nous éloigne doucement.

"L'hôpital a appelé. Ils veulent que je vienne … reconnaître … le corps".

La colère me remonte à la gorge. Clemence m'interrompt avant que j'explose.

"Ok, on va venir avec toi." Sa voix est claire, professionnelle.

Fred relève la tête surpris. "Non, non pas du tout, pas de problème, restez ici. Je… J'y vais. Je .. voulais juste vous le dire"

Clemence l'ignore, se détourne pour passer la porte, prendre sa veste dans sa chambre. Je suis des yeux ses cheveux qui disparaissent dans le couloir, sa silhouette affairée, inébranlable. Elle m'impressionne. L'affection dégèle un peu mes entrailles. "On vient", je dis doucement à Fred.

Il me regarde, ses yeux dévastés et perdus à la hauteur des miens. J'essaye de lui transmettre la force que Clemence me donne.

"Je suis désolé" il me souffle, son bras toujours sur le miens.

"Moi aussi" je dis.

Regarde maman, tu nous a désappris à parler depuis si longtemps. Pratique, on va pas réapprendre maintenant.

Clemence nous passe devant depuis le couloir, "j'ai les clés, on y va".

On la suit. Corps à trois têtes, accrochés l'un à l'autre, manœuvré par la tête froide de Clémence, avec le ventre mou déboussolé au milieu et moi, noyée, au bout.

L'air froid et venteux du dehors me gifle doucement et m'éclaircit un peu l'esprit.

En face de moi, les fenêtres de la maison de Benjamin sont éclairées. Je sens presque leurs regards sur nous, je détourne la tête, j'ai l'impression de voir une silhouette bouger derrière la fenêtre de l'entrée, la poignée de la porte s'abaisser doucement. Non, personne, je ne veux voir personne, parler à personne. Juste au corps à trois têtes qui s'accroche à lui-même pour nager dans le noir.

Je claque la porte de la voiture. Clemence est devant, à côté de Fred qui démarre, la rue glisse rapidement derrière la vitre. J'essaye de ne pas penser à ce que je vais voir.

Le trajet est silencieux, rythmé par les indications d'itinéraires de Clemence et de moi à Fred. Elle a les yeux sur son téléphone, concentrée, en contrôle. Je suis penchée en avant, un œil sur son écran, l'autre sur le visage perdu de Fred, aveugle, qui tourne le volant à nos demandes, et qui respire et c'est déjà ça.

L'hôpital apparaît devant nous, on se gare n'importe comment, Clemence et moi avons cessé de gérer la situation. Le bâtiment nous a atteint nous aussi. Trois blocs d'angoisse sortent de la voiture, traversent l'esplanade vide, le hall d'accueil calme où des gens attendent, comme nous, que leur destin se scelle entre ses murs froids. Fred s'arrête brusquement à deux pas du bureau affairé des admissions, il tremble, Clemence se poste près de lui et glisse son bras sous le sien. Il ne reste que ma voix, blanche, pour demander la direction de la morgue.

La femme en face de moi me regarde gentiment, je la reconnais en fait. C'est l'infirmière douce et maternelle de l'autre fois, la semaine dernière, un millions d'années plus tôt, qui m'avait ausculté quand le monde tournait encore. Ça file un coup à mon cœur glacé. Elle me répond doucement. Elle pointe sur un plan scotché au mur les trois couloirs qui mènent à l'ascenseur 7B, qui, évidemment, descend au troisième sous-sol, pour rencontrer les morts, perdus à la science.

J'hoche la tête avec raideur, la remercie, me retourne pour croiser le regard des deux autres têtes, glacées comme moi et m'engage dans la voie blanche et propre de ses couloirs.

Je sens Clémence et Fred me suivre, se fondre dans mon ombre et marcher dans mes pas, ensemble. La peinture écrue et pastelle nous agresse, comme le tintement de l'ascenseur qui arrive à notre étage, comme la sensation de descendre qui semble faire chuter nos organes à l'intérieur de notre corps.

La porte s'ouvre sur une lumière changée, blanche mais sombre ici, sans les fenêtres, sans les néons vifs, sans l'atmosphère bondée du haut. Ici, il n'y a personne.

Ma voix toujours blanche résonne entre les murs vides, "c'est la salle 12, elle m'a dit, juste à l'entrée du couloir. Celui-ci effectue un virage pour s'élargir sur la droite et donner sur une enfilade de pièces, toutes équipées de vitres. Le silence est assourdissant.

On a à peine marché quelques secondes que Clémence me tire le bras. Il n'y a pas de porte, juste une entrée béante, perçant le mur, avec le numéro 12 au-dessus. La pièce est vide, vide parce que la seule chose présente est le corps vacant de ma mère, habillée d'une blouse blanche, allongée sur une table de métal, trônant au milieu. Je détourne les yeux. Fred s'avance et entre lentement. Clémence m'attrape le bras et m'amène à sa suite. J'essaye de ne pas entendre le gémissements plaintif de Fred, les murmures indistincts qu'il prononce sur son corps, les sanglots étouffés. J'essaye de ne pas sentir les tremblements de Clémence contre mon épaule.

Je regarde le visage de ma mère à nouveau, elle a l'air calme ici. Ses yeux sont fermés, pas comme la dernière fois. Je sens le fantôme de la déflagration d'hier résonner doucement par vague dans ma poitrine.

Je te regarde maman.

J'ai envie de te crier dessus. J'ai envie de tout casser dans la pièce vide. Je sens l'Autre, revenir par vague dans mon ombre, à mesure que la peine remonte, emplit mon corps, m'étouffe. Tu n'as pas réussi maman, tu as échoué putain. Tu es morte et tu nous a tué, c'est toi qui nous a emmené avec toi. Tu as voulu nous épargner hein ? C'est risible, c'est dégueulasse. Je te hais, je sens la haine en moi revenir, se choquer contre le deuil, contre la force que m'a donné Clémence, Fred, dissolvant doucement les fils du lien qui nous tenait ensemble une minute avant. Tu as perdu maman. Tu as perdu. Tu as tout gâché. Tu es morte. Je te hais. Je tremble. Les larmes nagent au-dessus de la haine, elles veulent envahir mes yeux, pour que je rejoigne Clémence et Fred dans la peine, dans le naufrage. Mais la Haine, ma maladie est là aussi, elle est revenue, elle enflamme mes veines, rougit ma vision. Me secoue, tremblotante, floute mon ombre sur le mur, me fait disparaître.

Une main dans la mienne. Clémence. J'exhale avec violence. Clémence pense à Clémence. Je respire, me contiens, me calme par la force stable de la main de Clémence. La vision revient, je vois Fred, abattu, étalé sur le corps de ma mère, pleurant. Je pense à ce poème horrible, l'amoureux pantelant incliné sur sa belle, a l'air d'un moribond caressant son tombeau.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle, crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !

Clemence s'avance et j'avance avec elle, emmêlée à sa peine et à sa douceur. Elle pose la main sur le dos de Fred. Nous ne bougeons pas, liés tous les trois.

Je sens alors l'énergie de l'Autre revenir sur mon flanc droit, là où ma sœur n'est pas. Je la sens me communiquer quelque chose. Je relève la tête. Je vois une vitre percée dans le mur. Il y a un bureau à côté. Le médecin doit être là. Je me rappelle d'un coup pourquoi on est là, quelqu'un devrait être avec nous. Pour recueillir notre parole.

Je me redresse, presse la main de Clémence, qui me regarde. "Il doit y avoir quelqu'un.. il faut … trouver le médecin." Je vois les yeux de Clémence comprendre.

Puis une pensée me perce les tympans. Carlisle. je l'avais presque oublié. Noyé dans ma haine et mon chagrin.

La lumière vive de la salle ne permet qu'à notre image de se refléter dans la vitre. Brouillant ce qu'il y a derrière. Est-ce que c'est lui ? Qui est là ? Je me fige, je ne m'attendais pas à le revoir, pas avant … Je t'attendrai dans la forêt, avait-il dit. Il ne devait pas s'y attendre non plus.

Mon cœur tambourine dans ma poitrine. L'Autre halète contre mon front.

A ma gauche, Clémence se penche vers Fred, l'aide à se relever. Son regard égaré nous regarde un instant puis comprend, hoche la tête à son tour et ressort, lentement.

La peur m'étreint toujours, je détourne les yeux et regarde ma mère encore. Tu as fait n'importe quoi maman. La question tourne à nouveau dans ma tête, comme avant, pourquoi.

Une voix m'appelle derrière-moi Clémence est de dos, elle s'est détournée d'Elle. Elle me dit, "Je sors, je vous attends à la voiture", sa voix est lasse. Je me détourne aussi, la laissait seule.

Je n'ai pas besoin d'avancer beaucoup dans le couloir pour le sentir dans ma poitrine. Je n'ai besoin que d'entendre le son glacé de la voix de Fred qui lui parle pour que la certitude tombe. Carlisle est là, évidemment.

Je sens depuis le couloir la colère de Fred irradié, sans bruit, je sens sa haine, comme la mienne, qui embrase le silence, l'espace qui le sépare de l'homme qui lui a prit sa femme. Pas comme il le pensait au départ, pas comme elle lui a fait croire, mais arraché quand même.

Sa voix, grave, écorchée, résonne sur ma poitrine. "C'est elle".

J'entendis Fred avaler difficilement sa salive. Je sens d'ici le torrent de haine qu'il voudrait déverser sur Carlisle, qui ne dit rien.

"Je ne veux plus jamais vous voir. Ne revenez jamais chez nous."

Un souffle mesuré lui répond.

Les pas de Fred se rapprochent. Il sort et ne me voit pas, encore aveugle, seul avec sa douleur et sa haine. Je connais ça. Je le regarde disparaître dans le couloir.

Mon ouïe trop fine entend alors quelque chose. Le bruit d'un objet qui tombe, s'écrase et éclate sur le sol, le bruit d'une exhalaison puissante, dont émane une peine presque aussi grande que la mienne.

Carlisle.