Je vis d'abord le dessin de sa silhouette sur le mur blafard. Son visage vers le bas, ses mèches tombées en avant, son dos voûté, ses bras qui retenaient sa grande figure sur la table grise. Le pantin avait perdu ses fils. Je me souvenais avoir pensé qu'il n'était bon qu'à souffrir. Il faut reconnaître que le spectacle de son abattement avait quelque chose de très beau.

Carlisle.

Les choix de ma mère nous avaient tous entraînés au fond de l'océan. L'épave de Carlisle brillait mieux que les autres sûrement.

Je réalisais que je n'émettais aucun son en avançant. Il ne m'entendait pas alors que j'étais à quelques mètres de lui. Cette nouvelle .. furtivité ? de l'Autre m'étonnait. Je l'avais prise pour une kamikaze, venue m'aider à tout foutre en l'air, à personnifier mon chaos, au lieu de ça elle mettait entre le monde et moi une barrière comme ouatée, elle m'aidait à disparaître.

L'embrasure de la salle m'encadrait quand il sembla enfin réaliser ma présence. Il releva d'un coup la tête, plantant son regard dévasté dans le mien. La surprise l'avait immobilisé, et la peine immense de ses yeux n'avait pas eu le temps de se rétracter. Son regard d'or était vitreux. Peut-être qu'il ne pouvait pas pleurer ? Le monstre.

"Celia" son souffle était court. Il se releva, tentant de se redonner une contenance. Je ne faisais que l'observer, les yeux rougis de mon épave observaient mollement sa face sublime. Il baissa les yeux.

"Je suis tellement désolé", son souffle court résonnait entre les mots, "l'hôpital a demandé qu'un membre de la famille vienne, je … je ne pensais pas que vous viendriez tous".

Un geste vague de la main me vint, pour étouffer sa culpabilité, ou pour lui signifier sa vacuité. "C'était mieux qu'il ne le fasse pas seul". Je ne reconnu pas ma voix. Les larmes l'avaient asséchée.

La lumière de la salle de ma mère se reflétait ici, donnait à cette salle grise et blanche dans laquelle nous nous trouvions un air pâle et lugubre, comme les autres morts qui devaient bien peupler ses murs avec ma mère.

La lumière découpait encore la silhouette de Carlisle, j'aurai pu compter les rayons qui passaient à travers ses mèches blondes, blanches ici.

Derrière lui, la vitre qui donnait sur la salle de ma mère s'étalait, le rebords de celle-ci devait se trouver juste au-dessus de son corps allongée. Carlisle nous avait sûrement vu, caché dans l'ombre, étaler notre peine et notre colère sur le corps de ma mère. Je ne la voyais plus d'ici. Je ne voulais plus la voir, je voulais l'annuler.

Mon souffle sort lourd de moi, j'ai l'impression que je vais m'écrouler d'un coup. Fred est dehors, avec Clémence, je devrais les rejoindre. Mon téléphone vibre dans la poche de ma veste. Je le sors et l'observe comme déconnectée. Ils sont à la réception, ils remplissent des papiers. Je vois, à l'arrière-plan la silhouette floue de Carlisle. J'écris sans réfléchir, je leur dis de ne pas m'attendre, que je les rejoins à la voiture. Je ne sais pas ce que je fais.

Carlisle s'avance. "Celia" il murmure, sa voix me va droit dans le trou de mon cœur. Il est terrassé lui aussi. La belle épave avance doucement vers moi, comme hésitant, chacun de ses pas semble demander pardon pour lui. Les fils du pantin traînent derrière lui, tranchés, sans but, à ramasser la poussière qu'elle a laissé derrière elle.

Son souffle a l'air de brûler dans la pénombre de la pièce. "Celia, je suis .."

"désolé ?" je réponds, de ma voix inconnue.

Il s'immobilise, devant cette table de métal glauque qui trône au centre de la pièce. Fantôme de celle qui accueille le corps de ma mère à un mur de là. Il a la bouche ouverte, le regard suppliant, il a l'air défait. Je ne sais pas quoi lui dire.

J'ai envie de lui dire que ce n'est pas sa faute. Qu'elle nous a tous dirigés, qu'elle nous a tous eu. Qu'on a tous dansé, pendus à nos fils, autour d'elle. Qu'elle nous a tous effacé d'un claquement de doigts.

Mais lui … il savait. Je le répète à haute voix.

Ses yeux ne me quittent pas. "Oui".

"Elle me l'a dit la deuxième fois qu'elle est venue me voir à l'hôpital. Elle m'a tout dit, ce qu'elle voulait faire, d'elle, de moi, de vous. Elle m'a tout raconté. Pour sa mère. Elle était inarrêtable, en transe, elle s'étouffait presque de ses décisions. Mais elle était … comme toi, elle était inflexible, inébranlable. Elle se préparait à me défier, elle se préparait à me terrasser si j'émettais un seul refus, une seule remarque."

Je me suis tu pour l'écouter, me concentrant tellement sur ce qu'il me disait enfin que ma vue se brouillait presque, que mes oreilles semblaient tinter.

"Je n'ai pas compris tout de suite… J'ai essayé de la calmer, de lui parler, de la rassurer sur le protocole à envisager, de lui expliquer les choses." Il baisse la tête doucement.

"Elle n'a rien voulu entendre, elle a balayé tous mes arguments, elle a dit "c'est moi qui vais mourir, c'est à moi que ça arrive, c'est à moi de décider". Elle m'a dit qu'avec tout notre savoir, nous autres les médecins, nous avions si bien nettoyé la mort, si bien assaini et normalisé, que nous ne voyons plus ce qu'elle pouvait faire aux gens autours, elle m'a dit que toi" il releva alors la tête pour me contempler de ses yeux lumineux "que vous tous, vous ne seriez pas des proches à prévenir des avancées, des étapes, des traitements. Elle m'a dit qu'elle ne permettrait pas que ce rapport surplombant de la science sur l'homme, celle qui n'accepte pas ses erreurs, celle qui ne reconnaît son impuissance face à l'inéluctabilité de ce qui l'attendait, s'installe. Elle ne voulait qu'aucun d'entre vous ne soit confronté à ça."

Il s'avance encore vers moi.

"Elle tremblait presque en me disant tout ça. Je crois que la maladie de sa mère a été mal gérée, je le vois souvent." Il soupira avec lourdeur. "Je crois qu'elle et sa famille n'ont pas été considérées dans le traitement, je crois qu'elle a subi cet épisode de sa vie comme un avant-goût insupportable de sa propre fin. Il faut que tu comprennes le traumatisme de ta mère, elle a vu sa propre mère lui échapper totalement, elle a vécu une année à l'hôpital avec très peu de droits de visite, elle a été renvoyé par à-coups chez eux sans aucun suivi. Ta mère est ressortie complètement dépossédée. Alors elle m'a dit pas d'hôpital, pas de traitements lourds, pas d'hordes de médecins et d'internes aseptisés, rien. Juste moi, elle et vous."

Il s'immobilisa. "Ensuite elle m'a parlé de son plan."

Je sentais comme de la nausée remontée en moi. Maman. Es-tu folle Maman ? Est-ce que c'est ça notre point commun alors ? Je serrais les poings d'un coup. J'avais l'impression de la voir là, maintenant, dans la salle, entre lui et moi, ses yeux affolés, illuminés, sur moi.

"Bien-sûr que j'ai refusé au début", il dit, dans un souffle. "Bien-sûr que j'ai reculé devant tout ça. Elle est partie de mon bureau d'un coup, elle a dit "d'accord, alors je trouverai quelqu'un qui acceptera". J'ai dû la rattraper, elle a eu une crise à ce moment-là, ça a duré très longtemps, je l'ai gardé avec moi, je suis resté seul avec elle, comme elle m'avait signifié qu'elle le voulait. Quand elle s'est réveillée, elle s'est accrochée à mon bras et elle m'a suppliée. J'ai … accepté. Je l'ai suivi, et puis, je t'ai rencontré, enfin".

Son visage dans la lumière froide me transperçait le crâne. J'ai avancé vers lui, pour traverser le fantôme de ma mère, pour la faire disparaître. Je n'ai même pas réalisé que je faisais ça, j'étais si rapide, je me suis choquée contre lui. Contre son torse froid, que j'ai frappé, frappé, frappé, sans même savoir comment. J'ai appuyé aussi fort que je pouvais mes pauvres mains misérables d'humaines contre le marbre sans pitié du monstre qui avait laissé ma mère s'enlever à moi.

Je crois que j'ai entendue mon propre cri de rage de loin. Ses mains se sont closes sur ma taille, m'ont pressé contre lui, il me laissait le frapper, il ne se protégeait même pas. Il ne faisait rien qu'accepter ce que j'avais à lui donner. Inépuisable capacité sacrificielle donné en jouet aux mains de femmes folles de mère en fille. Son souffle cadençait la même litanie d'excuses, de repentir insupportable. Je lui ai hurlé de se taire.

Puis, je me suis sentis partir, à mesure que la haine refoulait en moi sous le poids de la douleur, je suis tombée en arrière, la vision trouble, sentait comme à demi la haine, comme une seconde peau qui me quittait et me laissant à vif, ouverte, sans rien que la chair et le sang, ceux de ma mère, qu'elle m'avait collé sur ma peau insuffisante à porter sa douleur avec elle. Insuffisante, voilà ce que j'avais été. Insuffisante. J'ai dû le dire à voix haute car j'ai entendu son "non" sonore, féroce. J'ai senti ses bras m'enserrer la taille et les genoux, me soulever, me dirent "non" encore. J'ai senti le métal froid de la table s'étaler sous mon corps, comme ma mère à un mur de là. Il a eu la décence de ne pas m'y allonger. Il m'a assise et s'est mis entre mes cuisses, ma tête reposant sur son épaule, ses mains froides et douces sur mes hanches. "Non", encore. "Celia, ne penses pas ça". "Celia, regarde moi". Mon prénom contre mon front, dit lentement, avec un soin désolé, désespéré, la douceur du réconfort froid de sa peau, je ne la mérite pas. Je veux le repousser encore, je suis fatiguée. Je respire son odeur, je sens la fraîcheur ouatée du col de sa chemise contre ma joue, la dureté de ses muscles sous mes doigts. Je respire doucement, ses doigts caressent mes cheveux maintenant. Je relève le menton vers lui et je sens sa bouche sur la mienne.

Le feu me dévore immédiatement. Mes bras viennent se coller à son cou, le presser contre moi, je le respire férocement. Sa main sur ma hanche se fige et ses doigts glacés me transpercent la peau tant sa poigne est métallique. Je sens sa respiration rapide dans ma bouche, je sens ses lèvres de neige avaler les miennes, je sens sa gorge se tendre, je sens ses yeux se fermer fort, je sens sa poitrine se soulever, je sens l'Autre, de retour en moi, vibrer dans mes veines, grisée par le contact. Je tremble de tout mon corps, la haine est partie mais il y a autre chose. Il y a cette ivresse de ma chaire chaude, molle et vibrante contre le marbre glacé, de mon cœur frénétique, de mon sang frappant mes veines contre le silence assourdissant de sa poitrine muette, vacante; dont je réapprends les battements rythmés par son souffle, qui s'impriment sur ma bouche, dans ma gorge, descendent dans mes poumons, son souffle si mesuré d'habitude et là si grand, palpitant, contre moi, comme mon cœur, palpitant, contre lui. Orgie d'haleine chaude et de souffle froid, asphyxiés par l'acte, en lui-même, de s'unir dans les flammes que je sentais être de nouveau en moi, elles semblaient danser dans le creux de son cou battant, et sur son corps pâle et dur contre moi, sur ses bras à m'enserrer, devenus presque chauds sous la force de la propre fièvre de mon corps. Ma jambe droite est venue entourer ses hanches glacées pour le rapprocher du métal en mon centre, il a émis un son que je n'avais jamais entendu avant, grognement féral, qui a résonné fort contre ma bouche avide, qui est venu chargé encore l'adrénaline dans mes veines, qui est venu le presser encore plus contre moi.

Et puis un bruit, et puis le froid, la solitude, l'éloignement d'un coup. Et puis ses bras qui me soulèvent avec une rapidité affolée. Et puis moi, plaquée contre le mur et sa main sur ma bouche, et puis ses yeux effrayés qui me fixent depuis la noirceur des lumières éteintes du couloir et ses lèvres, ses putain de délicieuses lèvres, qui m'intiment de me taire. Et puis plus rien. J'arrête de respirer, j'ai compris. Il y a quelqu'un.

Mon esprit le sait déjà, c'est lui, l'homme froid, l'éclat de vitre ensoleillée, le regard qui me suit depuis hier. Il est là. Je m'immobilise, mon cœur qui palpitait il y a un instant ne fait plus un bruit, serré, étouffé dans la poigne de l'Autre qui a compris aussi, avant même que cela n'arrive, avant même que je n'entre dans la pièce, quand elle a tout ouaté, furtive, quand elle m'a fait disparaître, quand elle m'a cachée. C'est à ça qu'elle me sert, je comprends, c'est comme ça qu'elle me maintiens en vie. Je ne fais plus un bruit, je disparais.

Des pas dans le hall. La silhouette de Carlisle est réapparue en ombre chinoise sur le mur, mais il est tendu, immobile, à l'affût. Une porte qui s'ouvre. Une autre ombre, une voix.

"Carlisle, ça fait longtemps".

Je sens le torse compact et le souffle mesuré de Carlisle lui répondre, comme s'ils étaient encore pressés contre moi.

"Demetri".

Les yeux qui m'épient ont un nom maintenant. Je l'observe depuis l'ombre où l'Autre m'a tapie.

Je vois un être, un homme, grand, dont quelque chose dans la silhouette, mêlant rigidité et décontraction, découle comme un avertissement. Je vois son être se détacher du mur dans une posture étrange, inquiétante. Elle est animale et élégante à la fois. L'Autre est en alerte, elle murmure et fait courir le mot 'danger' le long des poils hérissés de mes bras, elle me prépare doucement.

"Tu vois Carlisle, je ne me souviens pas avoir été humain, mais je ne me débarrasserai jamais de l'angoisse que me fiche ce genre d'endroits."

Un bruit résonne, comme si des doigts secs glissaient sur du métal.

"Jamais compris comment tu faisais pour y passer tes journées." Un rire presque rauque résonne.

La voix est douce, basse, sensuelle et sirupeuse comme du miel. Je la sens presque remonter le long de ma peau encore trop sensible.

Son ombre dépasse Carlisle, se met derrière lui, se détache encore mieux devant la lumière de la vitre donnant sur ma mère. La Haine revient, elle me caresse comme l'Autre. Monstre, ne regarde pas ma mère, ne touche pas Carlisle.

"Alors, c'est elle." Je vois l'ombre de ses épaules, sous une chevelure qui paraît abondante, sauvage elle aussi, se stopper devant la vitre. "La mère", il dit, dans un souffle incompréhensible, presque mécontent. "Quand est-ce arrivé ?".

"Hier soir". La voix de Carlisle est froide, tendue.

"Et la fille, où est-elle?" la question a claqué dans l'air. L'homme a tourné la tête vers Carlisle avec rapidité, il est encore animal. L'ombre dessine des traits séduisants sur le mur.

"Chez nous", Carlisle répond. Le mensonge lui vient avec facilité, son ton est sans réplique, territoriale même, dans l'inflexion sombre de son chez nous. L'Autre, fière, se réjouit férocement de son imposture.

"Et tu l'amèneras quand ?"

La question a claqué, encore. Je suis un objet, un paquet à ramener à ses propriétaires.

Ça ne m'émeut pas, car je sens, derrière l'impunité joueuse, ironique, de cet homme, comme une volonté de provoquer Carlisle. Ce jeu, je le connais, j'y ai joué moi aussi.

Carlisle exhale avec énervement.

"Ça ne marche pas comme ça avec les gens, Demetri. C'est à elle de venir à moi, j'attends."

J'entends à nouveau le rire de l'autre homme.

"C'est vrai, j'oubliais ton sentimentalisme à toute épreuve."

Je vois son ombre se tourner complètement vers Carlisle, joueuse encore. Il tape sur son épaule, très fort, je le vois. Carlisle ne bouge pas.

"Ah Carlisle, quel homme de la situation tu fais." Il rit, encore.

"Malheureusement … Ça commence à être long pour les patrons tu sais ? Tu te doutes bien que si je suis là, c'est pas simplement pour prendre de tes bonnes nouvelles et la mater jouer avec ses copains sur la plage. Curieuse jeune fille, il y a pas à dire. Jamais vu des yeux comme ça. Elle a du retour, à n'en pas douter." Je vois visiblement le torse de Carlisle se comprimer, sa posture se roidir. "Alors maintenant que ça", il agite le bras vers la vitre, vers ma mère, "c'est fait. Va falloir presser la cadence mon ami."

Il avance d'un pas vers Carlisle, je vois leur deux ombres se contempler, je sens d'ici l'air froid qui passe entre eux.

"Je dois repartir dans deux jours Carlisle, tu penses que c'est jouable ?", il penche doucement la tête sur le côté.

L'ombre de Carlisle le toise, acquiesce lentement.

Il lui cogne l'épaule encore, plus fort si tant est que c'est possible. Carlisle ne bouge toujours pas.

"Parfait mon vieux. Alors à dans deux jours, derrière le cimetière de l'église de ce putain de bled, c'est abrité, une aubaine pour notre affaire. Et puis j'ai le sens du décorum. Tu lui a tout dit sur nous bien-sûr ? Évidemment. Ah Carlisle, ton honnêteté te perdra, tu sais ça ? Bref. J'ai bien hâte de la rencontrer. On aura tout le voyage pour faire connaissance. Te sens surtout pas obligé de te joindre à nous."

Carlisle persifle, c'est la première fois que j'entends un son pareil. Il a presque l'air animal en cet instant, lui aussi. Quelque chose en moi aime ça.

"Aucune chance, Demetri. Je serai là."

"Gé-nial. Plus on est de fous, plus on rit. Allez, salut mon vieux" Il se retourne à nouveau vers la vitre, s'abaisse d'un coup, dans une parodie de révérence. "Mes hommages, madame, merci pour le cadeau, on en prendra bien soin.".

Il s'éloigne, doucement, vers la porte. Je suis gelée dans un bloc d'attente. Part putain, part maintenant.

D'un coup il s'arrête. Carlisle n'a pas bougé, dos à lui. La voix de l'homme résonne, elle a changé.

"Tu sais … c'est bizarre mais … ton odeur … elle a disparu". J'entends un son brusque, Carlisle s'est retourné rapidement vers lui. Mon cœur se remet à battre, fort, sourd, inaudible dans le bloc de glace que je suis devenu.

"Je te jure mec, je me le dit depuis le début, tu ne sens rien. Je t'ai touché et ton absurde odeur de lilas gentillet là, elle a disparu. T'as une explication ?"

Je vois l'ombre de Carlisle, la seule visible à présent, secouer la tête de part et d'autre en signe de dénégation. Je sens presque d'ici les rouages de son cerveau fonctionner à toute vitesse.

"Je ne sais pas, Demetri. Mais l'hôpital me fait souvent cet effet."

"Ah bon?" répond la voix glacée de l'autre. "Pas moi" il dit doucement, puis un son horrible résonne. Une inhalation effrénée, comme transie du parfum qu'elle attrape. Il exhale ensuite fébrilement, la nausée me revient.

"Moi, j'adore ça". La voix est affreuse, gorgée, droguée.

Carlisle s'avance, son ombre me renvoie la menace froide de ses épaules tendues.

"Pars, maintenant. Ce n'est pas un endroit pour toi. Pars tout de suite Demetri".

Son rire éclate à nouveau. je le sens remonté avec viscosité sur ma peau.

"T'as vraiment aucun humour. Bizarre quand même cette histoire d'odeur. On verra dans deux jours, on verra. Tant de choses à découvrir, elle sera peut-être plus loquace que toi."

J'entends ses pas, j'entends la porte. J'entends mon souffle repartir, mon cœur inonder mes temps de chaleur. J'entends Carlisle exhaler. Pendant longtemps il ne bouge pas.

Son ombre, trop fixe pour être seulement humaine, reste immobile sur le mur. Je comprends qu'il attend et je ne bouge pas moi non plus. Mais je sens l'Autre se détendre doucement, je redeviens audible, peu à peu. Mon cœur est le dernier à sortir du mutisme, ses battements dans mon crâne éclatent comme un orage. Je sens physiquement que j'ai eu peur, que je me suis bloquée.

Lorsque le son de ma respiration me revient également, je vois l'ombre de Carlisle se retourner. Il apparaît dans l'embrasure du couloir.

"Comment as-tu fait ça ?" Sa voix est basse, rapide, il me regarde avec intensité. Il semble comprendre lui aussi, que je me suis cachée en moi-même.

J'éprouve le besoin irrépressible de bouger maintenant, après l'ombre que l'Autre a étendue sur moi. Les jambes presque tremblantes, je le dépasse pour rentrer à nouveau dans la pièce. Mes yeux sont attirés vers la vitre de ma mère, inconsciemment, comme pour vérifier, elle semble encore là dans la lumière blanche.

"Comment j'ai fait quoi ? "dis-je, en tentant de respirer calmement.

"Tu as disparu."

J'entend sa voix derrière-moi, elle est étrange alors je me retourne. Il a toujours cet air concentré sur le visage, ses yeux lumineux me fixent avec intensité.

Je remarque sa posture, il a repris ses airs d'avant, quand il se contenait en permanence, se maîtrisait méticuleusement, comme un ressort enroulé. Une impression compacte et lointaine s'en dégageait. Il avait même replié ses bras derrière son dos. Il se tenait loin de moi, contre le mur opposé, pour mettre de la distance.

Mais je savais maintenant, j'avais goûté à ce qui se passait quand il se laissait enfin aller. Un frisson brûlant me parcouru, que je tentais d'ignorer.

La table de métal à notre droite semblait se moquer silencieusement de nous.

Tentant de ne pas y penser, je réponds sans réfléchir.

"C'est pas moi, c'est l'Autre qui fait ça".

Il pencha sa tête sur le côté. Il n'avait pas encore perdu son côté animal, que l'autre homme avait appelé. La pénombre de la pièce ombrait ses traits divins et ses yeux jaunes me regardait avec une ferveur qu'il n'avait pas réussir à contenir, elle. Second frisson.

Ses sourcils se froncent.

"L'Autre ? De qui parles-tu ?"

Je soupirais.

"L'Autre, celle qui me fait faire toutes ces choses. Elle … prend possession de moi parfois". Je crois que j'ai l'air folle, j'aurai sûrement dû préparer ce speech. Tant pis.

Mais, étonnement son visage se détend doucement, ses yeux s'éclairent et il sourit.

"C'est comme ça que tu l'appelles ?" Il rit doucement "C'est comme ça que tu appréhendes ce qui se passe en toi, alors".

Sa voix est claire alors je relève les yeux.

Il me regarde avec une grande douceur, ça fait monter quelque chose en moi, une chaleur inconnue. Ca vient décrisper quelque chose dans ma poitrine, qu'il me comprenne comme ça.

Sur mes lèvres passe le fantôme des siennes, de toute à l'heure, passe aussi le goût fantôme d'un merci.

"C'était parfait, aucun son, aucun signe, même ton odeur avait disparu. Ça a même fait disparaître la mienne". Son souffle étonné ressemble presque à un rire et je comprends alors moi aussi. C'était pour ça. La table de métal, sa bouche et sa peau contre la mienne. Il sentait moi, alors il ne sentait plus.

La réalisation m'ébahit un instant alors que je le contemple.

Il semble perdu dans sa propre réflexion. Ça a transformé son corps à nouveau, il ne se contient plus autant.

"Incroyable, même penser à ta présence dans la pièce était difficile. Même si je le savais, cela m'échappait. Ça facilitait les mensonges. Tu n'étais littéralement pas là..."

Il se retourne à nouveau vers moi, il sourit toujours.

"C'est très pratique."

D'un coup, je veux expliquer.

"Ce n'est pas que ça. Je la sens tout le temps, elle est là, alerte, à l'affût. Elle me fait faire des choses différentes. Elle réagit, elle … répond aux situations je crois". Bon je vais arrêter là, ça ressemble vraiment à rien.

C'est étonnant, c'est la première fois que j'ai à l'expliquer, à essayer de le mettre en mot. C'est la première fois que j'ai un interlocuteur sur ça, sur l'Autre. Je réalise que je n'y pensais pas vraiment avant. Toutes ces choses que j'ai encaissé et refoulé pour tenir, juste tenir, jusqu'à sa fin.

Un long soupir sort de moi, la lumière de la vitre de ma mère éclaire ma main blanche.

Je relève la tête.

"C'était qui ?"

Son visage s'assombrit d'un coup, il se raidit.

"Demetri, l'un des hommes de main d'Aro. Il a dû l'envoyer pour vérifier que je respectais bien le plan. Il faut croire que la méfiance est de rigueur dans notre relation".

Je l'interromps.

"Il va revenir ?"

Il soupire.

"Peut-être, je ne sais pas. N'y penses pas, je m'en occupe."

La fin de sa phrase avait été prononcée avec une étrange fermeté.

Je sens en moi une peur sourde s'élever, comme le fantôme d'une crise de panique. "Mais… il est dangereux" je dis.

Je ressens à nouveau sur ma peau l'avertissement de sa voix reptilienne. Je sens ma respiration s'accélérer.

Ils auraient pu se battre. Il aurait pu attaquer Carlisle. J'aurai pu le voir, j'aurai pu assister à ça. A l'attaque, je vois la scène dans ma tête. Mes os sont tendus à craquer.

Carlisle se redresse, alerté, me regarde, sent ma détresse.

"Celia" sa voix est douce, il s'avance vers moi "Celia, tout va bien. Ne t'inquiètes pas."

Je relève la tête vers lui. Il sourit, sombrement.

"Je ne suis pas aussi sans défense que tu le penses", il évite mon regard un instant "contre toi, peut-être. Mais pas contre les autres.".

Son soupir las résonne entre lui et moi, se choquant contre la table de métal.

"Ne t'inquiètes pas".

Mon téléphone vibre à nouveau dans ma poche. Mes mains tremblantes l'attrapent. Ils sont sur le parking. Je dois partir.

Le fantôme de ma panique ne s'est pas éteint. Je la ressens encore, à défaut de la comprendre, résonner dans ma tête. Ne touche pas Carlisle, j'ai pensé plus tôt.

"Vas y, Celia" sa voix est douce à nouveau, lourde, chargée de peine. "Je te l'ai dit, rien ne change. Je t'attendrai".

Chaque pas qui m'éloigne de lui, d'Elle, allongée sous la lumière blanche, est une respiration qui me quitte.