Le trajet retour est un train fantôme. Trois formes pâles se frôlent dans l'habitacle mais ne se parlent pas, ne se regardent pas, se traversent de leurs vides.

Je le sens monter, le nuage gris, autour de moi. Se répandre dans l'espace.

Derrière la vitre, le paysage se succède, je vois les gens marcher, parler, rire, c'est samedi, c'est la détente, le plaisir, l'être-ensemble, le temps pour soi. Ils m'irritent, tous, même leurs chiens qui aboient m'éraflent l'esprit. J'ai envie de leur crier de se taire. Mais le silence de la voiture n'est pas mieux. Rien n'est un réconfort.

Le visage pâle de ma mère depuis la table de métal me hante doucement, les yeux de cave de Carlisle, le bruits des doigts secs et froids sur le métal, le vide, vide, vide me hante.

Fred gare la voiture, de l'autre côté de la rue, la mère de Benjamin est devant sa porte, debout, le visage clair et triste, ses mains sont repliées devant elle, elle se tient les poignets, danse d'un pied sur l'autre, nous guettent. Derrière elle, il y a Sarah, dans l'entrebâillure de la porte d'entrée. Ils nous attendent, ils veulent nous parler. J'ai pas la force de parler, là, aux autres, à qui que ce soit, j'ai rien en moi pour ça.

Fred se tourne vers nous sur son siège, Clemence à côté de lui dévie sa tête machinalement vers lui, Fred a l'air hagard quand il nous dit : "J'y vais, je vais leur parler, je reviens". Deux hochements de têtes.

Clemence et moi sortons, une fois dehors, elle soupire doucement et frôle mon bras gauche. Je relève la tête, elle indique mollement en direction de Sarah. Je la regarde, elle est courageuse, elle est bonne, elle va leur prêter de son temps précieux, pour les aider à se sentir mieux face à ce qui ne leur arrive pas. Elle est meilleure que moi, ce n'est pas nouveau.

Je fais un vague signe de tête à la mère et la fille et je laisse le beau-père et la sœur sans mère s'avancer vers eux. J'ai des cartons à faire. J'ai du vide à empaqueter. J'ai des décisions à prendre. Quelle blague.

La porte de la maison n'est même pas fermée, on est vraiment à l'ouest aujourd'hui. Le hall d'entrée, vide, normal. Le couloir, vide, normal. Ma voix, vide, ma respiration dans l'espace vacant.

J'avance sans y penser, sans penser à rien, vite, pour fuir, comme d'habitude. Puis je m'arrête, je réalise d'un coup que je n'ai plus rien à fuir maintenant. Je n'ai plus d'ennemi dans cette maison. Je n'ai plus de regard maternel à éviter, je n'ai plus de mère à haïr. Je suis libre maintenant, seule et libre. Sans elle. Et puis …

Le nuage gris remonte le long de ma poitrine, me cache doucement la vue de ce couloir familier. Je ne sens plus mes jambes maintenant, le nuage m'a englouti, il m'a ramené à cet état catatonique dans le salon de Benjamin. Mais j'étais asphyxiée là-bas, là je respire trop fort, la je sens.

Il y a un vide dans ma poitrine. Il y a un cri étouffé, qui voudrait souffler très fort. Il y a quelque chose dans ma tête, qui tente de m'envoyer des images, des images que j'aurai voulu oublier. Des images d'Elle, avant. De sa voix claire, de ses caresses sur ma tête d'enfant, de son visage devant moi, doux, ancien, emporté. Le cri s'étouffe dans mon cœur. J'essaye de respirer, de ne pas sombrer. Je sens que c'est un échec.

Un sanglot me déchire la bouche, traversant le barrage de mes dents serrées les unes contre les autres. Je sens que la vague va me submerger, traverser l'espace vide entre mes seins et m'emporter dans un gouffre noir, où il n'y a plus d'air, où il n'y a que le deuil, le vide, à m'étouffer, comme la créature en moi. Je titube, courbée en deux, les mains sur ma bouche, pour étouffer, étouffer.

Je sens que je devrai faire quelque chose de mon corps ballot, qui s'étouffe dans le couloir. Je sais que je devrais faire quelque chose avec moi-même, que je devrais emmener cette douleur ailleurs, mais je suis perdue, mon corps me m'appartient plus. Il erre, hagard et lourd comme du coton. Et puis, je ne sais pas où aller pour l'exprimer, cette douleur, elle me terrasse, elle m'encombre, je sens que je ne suis pas assez forte pour la porter, elle est partout autour de moi, elle m'entoure, nuage gris de peine parasite qui m'empêche de pleinement savoir où je suis.

Je suis ici, je suis aujourd'hui, mais je suis aussi hier. Ma tête est sens dessus dessous, mon corps s'éparpille, rejoint le lieu et le moment du traumatisme, rejoue les souvenirs comme une première fois. Je suis choquée, choquée, choquée. Je suis bloquée à nouveau, dans ce moment, dans cette maison voisine où tout a pris fin.

La nouvelle est arrivée vite, vite comme un coup de poignard dans mon cœur. La souffrance s'est ouverte d'un coup dans ma poitrine, les larmes et la peine immense se sont déversées. J'ai tout tenté pour refermer la plaie, pour maintenir étouffée la peine. La haine, l'indifférence, le choc, la raison. Mais là, tout de suite, seule, je n'y arrive pas. J'avance, hagarde moi aussi.

J'ouvre et referme la porte de ma chambre d'un même mouvement. Ma chambre est toujours l'espace saccagé par ma rage de ce matin. Je vois, dépasser de sous mon lit, la lettre de ma mère, écrabouillée par mes mains impuissantes.

Mes genoux ne me tiennent plus debout. Je suis accroupie, comme si on m'avait frappé le ventre, je n'arrive pas complètement à tomber par terre, mon ventre et mon dos se soulèvent d'eux-mêmes par la force de ma respiration saccadée, striée de sanglots énormes, ma gorge - que je voudrais faire taire - émet des sons affreux, des râles étouffés, qui veulent sortir pour inonder la pièce.

Il n'y a plus de haine. Il n'y a que le deuil, la douleur, la mort. Il n'y a pas de solution, au problème de la mort, donc je suppose que, logiquement, la mort ne doit pas vraiment être un problème en soi. Elle n'est qu'une chose qu'on subit. Comme ma mère l'a subi, et comme j'ai subi ma mère, avant. Ma mère. Elle est morte, maintenant, je suis dépossédée d'elle. Je suis seule. Mon souffle siffle dans l'air, ma gorge continue sa litanie de borborygmes ineptes, mon corps émet des signaux de souffrances indépendants de moi. Ce n'est pas très beau le deuil, c'est même assez repoussant.

Je reste ainsi, assise par terre, contre la porte pendant longtemps. jusqu'à ce que les larmes s'épuisent, que les sanglots se taisent, que ma poitrine comprimée cesse de se saccader. Longtemps après, j'entend Fred et Clemence rentrer, je les entends parler doucement dans le hall. Je les imagine se tenir la main. Puis j'entend mon prénom prononcé par la voix douce de Clemence. Je suppose qu'il est à nouveau temps de se réunir. Vue la dernière scène, il paraît en effet évident qu'il vaut mieux ne pas être seule. Le Deuil pour les Nuls, leçon n1.

Je me lève difficilement, je réalise que je n'ai pas enlevé ni manteau, ni chaussures. Je les bazarde n'importe comment dans ma chambre, je respire doucement puis ouvre la porte.

Si Fred et Clemence remarquent mes yeux rouges et mon air perdu, ils ne disent rien. On s'assoit tous les trois dans ce maudit salon. Fred fait du thé, la voisine nous a fait des gâteaux. La boîte en plastique est posée sur la table du salon, il faudra lui rendre après. Leçon n2, manger ? Je n'ai pas faim. Il n'y a pas de nourriture pour remplir le trou qui crie dans mon ventre. Fred revient avec des tasses fumantes, Clemence prend un muffin et le garde dans sa main, l'émiette comme sans y penser. Je fais de même, le sucre glace se répand entre mes doigts.

Nous parlons doucement, nous planifions sans hâte, les grands parents qui arrivent, l'enterrement, la fin de l'année scolaire sans école, les déménagements, le nôtre et celui de Fred, que nous restions ici ou que nous partions, il ne s'installera pas loin. Mon cœur est touché par ça.

Le soleil se couche sur cette morbide après-midi de printemps, le thé me brûle la gorge puis me réchauffe les entrailles. Les muffins sont décortiqués mais jamais ingurgités. Seul Fred propose que nous dinions. Les pâtes sont sans saveur devant les infos. Mon esprit est ailleurs. Je me demande si je vais vomir après la vaisselle.

Une dernière caresse sur l'épaule, un dernier regard vide qui essaye, trois fantômes qui se rendent vers leurs chambres respectives dans cette maison où tu n'es plus.

La lumière du lampadaire éclaire la nuit à travers la vitre de ma chambre et je pense, une aubaine pour les vampires qui nous épient sûrement à l'heure actuelle. Un des leurs à les yeux dorés et vides ce soir. Les autres, je ne sais pas.

Mon téléphone, abandonné sur mon lit, vibre. Je le saisis machinalement, j'ai des dizaines et des dizaines de messages et d'appels manqués. Tout le monde doit savoir. Mes doigts se crispent sur la conversation avec Jacob, qui culmine, en gras, avec des notifications à n'en plus finir. Jacob, mon frère, tu ne peux pas m'aider maintenant.

Le téléphone vibre à nouveau depuis mes doigts. Un nouveau message apparaît. Numéro non rentré mais pas inconnu. Mon cœur rebat modérément. Carlisle.

Minuit, dans mon bureau. Si tu veux.

Des lèvres glacées frôlent ma mémoire et la chaleur qui m'entoure n'a plus rien à voir avec celle du thé de toute à l'heure. C'est nul et c'est frivole, mais c'est déjà quelque chose. C'est déjà mieux que le deuil, le désir. c'est déjà mieux que la mort.

Carlisle. Je revoie son corps abattu, penché sur sa peine, puis je ressens à nouveau ce même corps, en feu, contre le mien, je me remémore ses membres glacés contre les miens, son souffle brûlant, tremblant, contre ma poitrine, ses bras serrant ma taille à m'en étouffer. Je sens que la vie m'est revenue, à ce moment-là. Il n'y avait pas de nuage gris, à ce moment-là.

Tout est fini maintenant, à quoi bon vouloir autre chose que de brûler aussi.

Dans ton bureau à minuit, alors.

Les flammes que cette perspective font naître en moi m'aident à commencer à rassembler mes affaires, doucement. Je n'ai pas choisi encore. Je n'ai pas choisi de partir ou de rester. Je n'ai pas choisi quoi faire. J'ai simplement choisi de brûler, avec lui, ce soir.

Reste plus qu'à le convaincre.

Quelque chose dans ma mémoire, quelque chose comme son souffle frais sur mes lèvres chaudes, comme sa respiration rauque et avide contre ma gorge, quelque chose comme ses yeux, noirs, qui dévorent mon visage avec douleur et ferveur dans cette salle sombre, me dit que cela devrait être faisable.