Il est bientôt minuit, une voix quelque part dans mon enfance me dit que c'est l'heure du crime. Je n'ai vraiment pleuré qu'une seule fois depuis le naufrage de l'après-midi, et encore, ça ne compte pas vraiment, je faisais autre chose, j'empaquetais mes t-shirt.
Ça coulait simplement, comme indépendant de ma volonté, qui, de toute façon, semble s'être perdue depuis hier, non, depuis avant même. Depuis cinq mois d'être ici, à subir sa folie, à suivre les pas qu'elle a tracés pour nous tous.
Elle est morte maintenant - je répète morte dans ma tête et les mots résonnent en échos dans du vide, dans le trou de mon ventre, celui qui doit sûrement verser les larmes incontrôlées qui ont coulé sur mes bras bleus.
Elle est morte, donc, et je n'ai toujours pas retrouvé le contrôle. Je dois encore suivre le plan de quelqu'un d'autre. Je suis encore soumise aux désirs de violence des autres. Ces autres pâles et froids qui m'épient à ranger mes affaires. Ça fait bien longtemps que je ne contrôle plus rien. Même l'Autre, décide pour moi.
Sauf peut-être ça. Ce minuit là. C'est moi qui le décide. Mais est-ce vrai encore ? ma mère me l'a même écrit d'ailleurs, encore et toujours elle. Je te le donne, si tu veux bien de lui.
Je veux bien ce soir, je veux bien.
C'est une décision étrange, c'est comme si c'était mon corps qui la prenait. Comme une réponse automatique. A quoi ? Je ne sais pas. A la perte, à la solitude, à la folie qui entoure cette maison et qui s'étend bien loin si on en croit l'autre.
Je me souviens. Mon corps se souvient. C'est un souvenir corporel, auquel il se raccroche devant l'effondrement. Je me souviens de ce que j'ai ressenti, quand il était contre moi.
C'est ça qu'on appelle une pulsion ? L'impulsion de mes veines égarées contre son torse froid.
Les frissons se succèdent aux larmes, qui se succèdent aux frissons. Je dois être folle.
J'ai également appris, dans le laps de temps qui nous sépare de la Décision, que je n'arrivais plus à dormir. Le deuil ça fait ça aussi, alors ?
Dès que j'essaye de m'allonger je suis assaillie de pensées, d'images, de colère, de larmes. De souvenirs, d'Elle, d'avant et d'après qui se mêlent. Sa douceur et sa froideur, nos jeux, nos soirées au clair de lune sous les étoiles filantes. Ses gâteaux. Son silence. Son rire. C'est insupportable. Mon corps se referme sur lui-même, pour lutter contre l'assaut, mais ma tête reste froide, et grise, elle prend tout.
Et les yeux de ma mère, et puis ceux de Fred, de Clémence, de Carlisle, yeux caves, vitreux et hantés, passent devant mon regard qui refuse de s'éteindre.
Des phrases, pas vraiment formulées, comme un cauchemar de mots vrillent mes tympans, et je pense, inlassablement, je pense, à m'en retourner le cœur, et après, je pleure encore. Alors je me relève, et je recommence à trier, machinalement, trier.
C'était mieux avant à ce niveau là, le déni ça fait bien dormir. Ça doit être comme ça que tous les connards qui chient sur le monde s'en sortent. Le déni c'est viable, à ce niveau-là.
J'ai l'impression de dormir éveillée dans ce cauchemar pendant très longtemps. Jusqu'à ce que l'horloge sur mon écran affiche enfin une heure convenable. Une heure ou la Décision s'approche. Minuit est un soulagement, mon corps sort de sa transe cadavérique. Il va enfin faire quelque chose de lui-même - plutôt que d'errer dans son absence. Il va enfin avoir un endroit où se perdre.
Reste plus qu'à le convaincre.
Le miroir fixé au dos de ma porte, alors que je veux en sortir pour fuir cette cellule de malheur, m'arrête dans mon mouvement, presque dans ma Décision.
Mon image m'arrête. Pâle, frêle, noire. Mes yeux ont toujours été comme ça. Gris, comme ceux de mon grand-père. Là, on dirait des trous, plantés dans mon visage, rougis, noircis, creusés. Mes bras, pâles et bleuis me font peur.
Je remarque autre chose, en passant, je suis .. quoi ? Costaud ? Je suis taillée. Si mes membres sont fins, ils sont aussi … toniques. Ciselés, mes muscles apparaissent, sur mes cuisses, sur mes bras. C'est l'Autre qui a fait ça ? C'est ça qu'elle a sorti de mes épisodes de crachats de sang intempestifs, de mes inconsciences fragmentées.
Il n'empêche, l'ensemble est bizarre. Je suis bizarre. J'ai l'air égarée, affolée, perdue. Je me regarde quelques minutes, désespérée de cette apparence maladive.
Ça existe, le désir, pour ça ?
Apparemment oui, apparemment les monstres me désirent, les morts. Ces êtres froids qui me veulent. Ces voleurs de vie, c'est quoi déjà ? Ces Volturis. Il n'y bien encore que les monstres pour vouloir d'une telle chose.
Mon téléphone vibre dans ma main, arrachant mon regard désolé de cette vision désolante. Carlisle.
Je suis là.
Les lettres du message se détachent sur le fond blanc et ce sont ses yeux noirs, ceux de cet après-midi que je vois. Leur chaleur se répand dans mon ventre, dégelant un peu mes doutes, tuant dans l'œuf ma petite introspection frustrée. S'il n'y a que les monstres pour me désirer, au moins je m'en sors pas trop mal avec lui.
Le couloir est éteint, la porte de Fred, au fond, ne laisse pas passer de lumière, celle de Clémence non plus. Je m'arrête un instant devant elle, tends l'oreille, quelques minutes se passent avant que j'entende enfin ce que je cherche, les grognements familiers qu'elle fait en général quand elle dort. Ils semblent plus hachés que d'habitude, dépourvus du calme d'avant. Les problèmes de sommeil, c'est pour tout le monde dans cette maison morte, dans ce mausolée.
J'avance enfin, vers sa porte à lui, il n'y a pas de lumière non plus qui s'en échappe.
Simplement des bruits, étouffés, de pas, de papiers qu'on froisse. Je m'arrête devant elle, derrière, le ballet de sons affairés et rapides ne s'arrête pas, il ne m'entend pas arriver, il est trop concentré. J'entends son souffle aussi, tendu, contracté. J'entend son appréhension. Je m'émerveille un instant qu'il soit là, à quelque mètres, dans la nuit, comme matérialisé par mon désir.
Dans ma gorge, dans ma tête, dans mon ventre, la décision brûle. J'ouvre la porte.
Il est debout, de dos, dans la lumière que le lampadaire de la rue transmet depuis la fenêtre. Il a dû venir de là, de l'ombre de la rue, puisqu'il n'a plus le droit de passer la porte, à dit Fred. Il se retourne vivement en m'entendant enfin. Son expression est tendue, sûrement comme la mienne. Il me sourit avec lassitude.
Sa sacoche est à ses pieds, ouverte, recevant les papiers que j'entendais juste avant, des dossiers s'en échappent encore, ceux de l'hôpital sûrement, qu'il est venu récupérer. Une pensée me vient alors, qui repousse la Décision loin.
Il doit y avoir des informations sur ma mère là-dedans.
Mes poumons se serrent. Pourquoi je n'ai pas pensé à regarder avant. Je suis con ou quoi. Je me tends. Par mimétisme, il semble se tendre aussi, il prononce mon nom, les sourcils froncés, interrogatif.
Je m'avance vers son bureau et reste debout, ma main se tend d'elle-même vers son sac.
"Il y a son dossier là-dedans ?" Ma voix est froide.
Il baisse les yeux.
"Non" il dit doucement "il est à l'hôpital". Un souffle sort de ma gorge, haineux. Evidemment, cachons les preuves.
Il me regarde avec honnêteté, "Je te le donnerai si tu veux. Bien-sûr… tu as le droit de le lire".
C'est désarmant, cette douceur, d'un coup. Je me calme. L'épisode de haine m'a étourdi momentanément, je me demande quelques instants ce que je fais ici, déjà.
"Assieds-toi" il dit, me désignant l'élégant fauteuil en cuir vert à ma droite. Je le reconnais vaguement comme faisant partie d'un passé flou où ma propre mère avait un bureau.
Je m'assois, le cœur est à nouveau lourd, les yeux verts sont revenus me hanter. Je soupire dans le fauteuil. Concentre toi, Celia.
Je sens le regard de Carlisle me couvrir avec inquiétude. Il semble vouloir s'approcher de moi. Je lève une main pour le retenir, d'un coup je lui désigne son propre fauteuil.
"On l'enterre demain" je dis. "A 14h, mes grands-parents arrivent dans la matinée."
Il baisse doucement la tête, "Je serai là." il dit.
"On va 'déjeuner en famille' ", je continue avec ironie, "j'ai une journée pour empaqueter mes affaires. Après … je ne suis pas très sûre sur cet après, en fait". Je relève la tête. Ses yeux dorés rencontrent les miens.
Cet après, il lui appartient, cet après il a la forme séduisante de lui. Son regard me ranime un peu, l'Autre en moi vibre doucement pour me rappeler, un pore après l'autre, la Décision.
Je laisse la vibration que cette idée déplace dans mes veines s'emparer doucement de mon corps et plante mon regard dans le sien.
"Cet après, Carlisle, c'est dangereux, non ?".
Il déglutit avec difficulté. "Oui." Il répond. C'est bien, l'honnêteté.
Son visage est à nouveau tendu. Il me regarde avec intensité, s'attendant à des questions sérieuses sûrement, sur ma survie. S'attendant à ce que je lui demande des garanties, je suppose, qu'il me prouve par A plus B qu'il contrôle la situation, qu'il est à même de nous sauver.
J'ai envie de rire, je suis bien loin de toutes considérations matérielles actuellement, Carlisle. Des questions, sur cet "après", j'en ai plein - un millier - mais elles attendront. C'est le maintenant qui vibre actuellement dans mon corps.
Sans réfléchir, mue par la sensualité que cette teinte noir de ses yeux réverbéraient dans mes veines adolescentes, je baissais la tête sur le côté, à sa propre manière animale, et dit :
"Il y a une petite part de moi, celle qui n'est pas occupée à haïr ma mère, ou à la pleurer, et penser à ma sœur, ou à être l'Autre, calculant sans cesse, qui s'inquiète du potentiel risque de notre mort."
Je lève les doigts, doucement et penche ma tête comiquement vers mon pouce et mon index, fronçant les yeux.
"Qu'il y ait quand même une toute petit chance qu'on y passe tous les deux"
Je relève la tête rapidement, et le regarde directement.
"Ce serait dommage non ? De mourir comme ça, à 17 ans… sans avoir connu quoique ce soit de la vie, que la folie de sa propre famille, une expérience, quoique musclée, tout de même assez ordinaire pour les adolescents du monde".
Je me penche un peu sur mon siège, écarte les jambes.
Je n'ai pas besoin de jouer. Penser à son corps de l'autre côté du bureau est bien plus divertissant que de penser à la douleur, ou aux yeux froids qui nous épient sûrement à l'instant-même. Autant leur donner un spectacle qui mérite d'être vu. Autant les amener à penser que Carlisle n'est pas qu'amabilité, n'a pas que le cœur bien placé. Ça pourrait même aider notre charade, qu'ils pensent Carlisle aussi damné qu'eux.
Le frisson de l'autre se déplace en moi à cette pensée. Elle aussi pense sûrement que c'est le meilleur moyen de gâcher les dernières minutes qu'ils nous restent, avant la fuite.
"Et si je meurs?" je demande, déterminée à le provoquer jusqu'au bout. Je ne suis qu'une enfant après tout.
"Ça n'arrivera pas" ses yeux sont fervents, il veut me rassurer. Tu n'as rien compris.
"Et si toi tu meurs ? " Je suis passé au "tu", autant sauter à pieds joints dans l'intime, vu la teneur de mon but ultime ce soir.
"Ça n'arrivera pas non plus." Il dit calmement, le masque neutre toujours en place. Il continue. "Quand bien même, j'ai pris des dispositions, ça n'affectera en rien ta sécurité".
Je suis à ça, de lever les yeux au ciel, là.
Je soupire, me renverse dans mon siège. "Pour les besoins de l'argumentation, explorons ces options quand même".
Il se lève d'un coup, cela me surprend. Le délié de son corps fluide et rapide me surprend, j'observe les rais de lumières joueurs joués avec les contours de son torse, m'étourdissant encore. Son visage est ferme pourtant, fervent.
"Non, je n'explore aucune autre option que celle de ta survie. Aucune." Il se retourne vers moi, les yeux enflammés. "Celia, il n'y a pas un seul scénario où tu ne t'en sors pas. Je ne suis pas seul là-dedans Celia. Ils prendront le relais s'il m'arrive quelque chose. Il n'y a pas de risque pour toi, aucun, et si jamais il devait il y en avoir, je m'en occuperai."
Il est si déterminé, d'un coup, il me surprend, me déconcentre. Il mentionne d'autres personnes. Qui, Carlisle ? Quel autre monstre tu vas encore mettre sur ma route ?
Carlisle, arrête. Carlisle. Je me lève aussi, il s'immobilise, son visage est si ouvert. Il veut que j'en sois si certaine, qu'il est capable, que je peux placer ma confiance en lui. Ce n'est pas ça que je veux te donner ce soir.
"Carlisle, je m'en fou un peu à l'heure actuelle de tout ça, en fait." Je m'agace, je ne comprends pas comment on en est arrivé là. C'est très intense tout ça. Ce n'est pas mon but. Mon but c'est de brûler, l'Autre s'entête à mes côtés.
Il est si obtus aussi. Mais prend moi, Carlisle. J'aurai dû porter ça sur un t-shirt.
Ma réponse l'énerve, il se détourne de moi, ses épaules sont tendues. J'ai envie de glisser mes doigts sur elles pour les sentir s'amollir. Le désir pulse en moi à cette idée. Il soupire alors, ce son se réverbère dans les pulsations de mon ventre.
"Crois-moi s'il te plait, Celia. Je serai là", il répète à nouveau, sa voix est rauque, ses intonations douces me caressent les poils de l'avant-bras.
D'un coup, il se tourne vers moi et baisse les yeux, honteux. "Je sais que j'ai déjà rompu mes vœux envers toi, mais cette promesse là, je souhaite vraiment que tu y crois.".
Je ne suis pas sûr de comprendre. Mes sourcils froncés lui arrachent un soupir, et un aveu.
"J'avais promis que mes sentiments ne pèseraient pas sur toi… que tu n'en entendrais plus jamais parler."
Je me fige dans l'anticipation. Je vois ses lèvres se presser sur elles-mêmes, fugacement, comme pour effacer l'empreinte des miennes. En effet, c'est plutôt raté.
Sans réfléchir, je passe ma langue sur les miennes, en réponse.
Il se tend encore plus, un souffle fort s'échappe de sa bouche. "Je suis désolé, je voulais te dire que je suis désolé. Tu étais … en détresse. Je n'aurai jamais … J'ai fait n'importe quoi. Je suis désolé, Celia."
Je n'arrive pas à répondre, je ne suis qu'appréhension. Mon corps est tendu vers ses paroles, vers son corps à lui. Si tu savais, Carlisle, ce que ce souvenir seul a fait, pour déchirer le deuil.
Il me regarde avec cette même ferveur. "Ce n'arrivera plus jamais." Il me promet.
Un rire faible, nerveux, passe entre mes lèvres. Je me sens fiévreuse. J'ai besoin de son corps glacé. Ça sort tout seul. "Dommage".
Il se fige à quelques centimètres de moi. Je réalise que je me suis avancé vers lui, pendant son discours de sauveur. J'ai cessé de répondre avec ma tête. J'ai eu envie de lui faire physiquement comprendre, la Décision. Je suis si près que je sens son souffle se stopper. Ça me manque instantanément, de ne plus le sentir sur mon visage.
Je soupire fébrilement. "Ne t'excuse pas Carlisle" mon corps se plie en arrière, sous le poids de ce que je dis, ce que je veux, de lui. "Tu n'es pas le seul à blâmer". Je sens que je tremble, mon corps ne m'appartient plus.
La surprise se lit dans ses yeux jaunes. Il ne sait pas comment réagir. Je le regarde et je laisse tout l'effet que ce souvenir a sur moi agir. Je sens presque mes joue se réchauffer. C'est comme s'immerger avec délectation dans l'eau visqueuse et brûlante d'un fantasme trop longtemps refoulé. Tes mains, Carlisle, sur moi.
Je vois son corps comprendre, ses yeux s'écarquiller, je vois bien le choc dans ses yeux d'or, je vois bien son corps qui s'est immobilisé d'un coup. Mais je reste debout devant lui, je ne bouge pas. Car je crois que je vois mieux encore que ça.
Je vois quelque chose, derrière l'espace blanc que la Décision a crée dans son regard, je vois quelque chose battre en lui, derrière l'immobilité statuaire qu'il a forcé sur son corps. Derrière le couperet net de sa pensée, de sa respiration même, qu'il a abattu sur lui-même quand il a réalisé ce que je lui disais.
Je vois une pulsation en lui.
Quelque chose qui ne s'est pas arrêté quand sa rationalité à tout éteint pour le - me ? - protéger. Un battement comme volatil, qui fait vriller cette lueur d'or dans ses yeux.
C'est elle qu'il a essayé de bloquer. Cette pulsation en lui, qui a amené ses lèvres contre les miennes la dernière fois, ses doigts enfoncés dans mes hanches, les siennes entre mes cuisses. C'est elle qui conduit ses doigts dans mes cheveux, qui caresse mes joues et mon menton - et dont je sens encore, longtemps après son passage, le crépitement sur ma peau, à m'en réveiller la nuit - , elle encore qui le fait se tenir si près de moi, puis si loin. Elle encore dont il parlait sur la plage avec hargne. Elle encore qui électrisait l'air entre lui et moi chez Jacob.
Je la connais maintenant, je la reconnais. C'est elle que je cherchais à rencontrer encore ce soir.
Je ne dis rien, je ne bouge pas, car j'ai la même en moi. Alors j'attends, immobile, figée dans le désir, qu'elle gagne contre lui.
Sa respiration fait vibrer l'air entre nous deux. Son souffle se saccade doucement. Elle encore, viens ma belle.
Il déglutit. Je vois sa pomme d'Adam descendre et remonter avec difficulté. Il y a un tremblement dans ses épaules, ça aussi, il le bloque.
"Celia". Mon prénom est murmuré avec soin, une neutralité délibérée. Ses mains, arrêtées dans leur geste initial par la Décision, semblent vouloir se poser sur quelque chose. Il attrape le bord de la commode sous la fenêtre, ses jointures blanchissent de serrer le bois trop fort. Son torse se gonfle et se bloque.
"C'est de l'acajou." Je ne peux m'en empêcher.
Il la relâche d'un coup, un rire fébrile sort de sa bouche.
Moi aussi, je vibre. La pulsation vibre aussi en moi. Mes mains sont derrière mon dos, fixées l'une dans l'autre pour ne pas qu'elles tremblent elles aussi.
Il baisse la tête, secoue son front et répète, "Celia" un temps "S'il te plaît".
Tout ce que tu veux, me dit la pulsion en moi, l'Autre, depuis mon ventre, le dit aussi. Je me tais, j'ai peur de m'embarrasser verbalement, dans mon état.
Au lieu de ça je m'avance encore, aligne mon corps horizontal sur le sien, si proche que la distance même semble être déjà son corps qui m'attend. Je ferme les yeux, penche la tête en arrière, le supplie doucement.
Un silence immobile.
La caresse de ses doigts froids et glacés contre mon visage, je sens ce toucher entrer profondément en moi, enlacer mon désir.
Je rouvre les yeux sur son visage touchant presque le mien. Ses yeux devenus noirs me contemplent et m'avalent toute entière, ses épaules tremblent presque. Il a l'air si douloureux, si seul, si aimant. Je ne respire pas.
"Celia" son souffle balaye mon visage "Ne me demande pas ça… s'il te plaît".
Et puis, un bruit, dans la maison, un bruit toujours, pour nous séparer, il semblerait.
Des pas, sourds, une fenêtre. Quelque chose, d'autre que lui et moi, qui vient du couloir.
Il est loin de moi en un instant, je titube un peu, désorientée.
Si son corps est immobile ses yeux dansent comme des flammes vers moi. Il a sa sacoche en main. La main sur le battant de la fenêtre. "Fred ne doit pas me trouver là" il dit. Je balbutie une phrase incohérente. Il dit "Je reviendrai.. Je serai là demain". J'en envie de crier pour l'empêcher de sauter. Il est déjà parti.
La rage me secoue seule dans ce bureau. Qui a osé se réveiller maintenant, putain. J'ai envie d'abattre mes poings sur l'acajou. l'Autre, frustrée, électrise mes flancs et attise ma colère. Putain, pour une fois que je veux quelque chose pour moi.
J'essaye de calmer ma respiration. Je regarde par la fenêtre. Il n'y a rien, évidemment. Est-ce que je le rêve à chaque fois ?
Je soupire, retourne à la porte que j'ouvre un peu trop violemment. Le couloir est noir, silencieux, vide. Putain. Je sors si occupé à rager que je n'entends presque pas. Presque.
Le bruit, les pas. Ils viennent de la chambre de Clémence. Je me redresse d'un coup, m'attendant à ce qu'elle sorte, apparaissent. Mais rien. les bruits continuent leur chant feutré. Une alarme rouge s'allume dans ma tête. Je suis devant la porte en un instant, j'ai arrêté de respirer. L'Autre est là aussi, assourdissant mes pas, comme plus tôt, à la morgue. L'alarme éclaire ma vision dans le noir. Ma main tendue à craquer ouvre la porte, doucement.
Devant moi, devant la fenêtre ouverte donnant sur le jardin, penché au-dessus de la forme endormie de ma sœur, il y a une silhouette, à la fois noire et pâle, rigide, morte. Le voleur de vie. Le vampire.
L'Autre crie dans mon esprit. Mes veines se gèlent, et les yeux noirs de l'adversaire sont sur moi.
