H. Lin se réveille en sursaut, la sueur perlant sur son front. Elle balaie frénétiquement du regard autour d'elle. Il n'y a aucun mouvement, il fait nuit et le calme règne… Il n'y a aucun danger.
Encore ce fichu cauchemar…
Elle reste assise quelques instants en essayant de reprendre ses esprits. Les lueurs de la faune luisante de Noctilum illuminent la pièce à travers la toile de la tente, lui permettant de voir clairement Skoll dans l'autre sac de couchage. Il dort à poings fermés. Il a bien de la chance…
H. Lin sort discrètement de la tente et observe les environs. L'intérieur de l'arbre est éclairé par la douce lueur émanant des fleurs qui y poussent. Elle peut entendre par moment les bruissements des feuilles, à l'extérieur.
Elle prend une profonde inspiration.
Elle n'arrivera pas à se calmer aussi facilement. Il faut qu'elle marche un peu…
En cherchant un endroit vers lequel se diriger, elle remarque une silhouette quelques mètres au-dessus d'elle. Une silhouette humaine…
Mimir est réveillée depuis un peu moins d'une heure. Qu'est-ce qui l'a réveillée ? Est-ce que c'est vraiment important ? Ce qui est sûr en tout cas, c'est qu'elle n'arrivait pas à se rendormir. Et dans ce genre de situation, la seule solution qu'elle ait trouvée c'est d'épuiser son cerveau en le focalisant sur l'étude d'une espèce inédite. Heureusement, cette région en regorge!
Cela fait donc plus d'une demi-heure qu'elle observe une plante carnivore absolument fascinante… et qui commence à la stimuler beaucoup trop pour qu'elle retrouve le sommeil. Il faut dire que c'est la première plante carnivore qu'elle voit qui est aussi vive. Les plantes carnivores terrestres étaient en général plutôt lentes pour capturer leurs proies, ce qui s'explique par l'énergie colossale qui doit être fournie pour faire se refermer le piège sur l'insecte malheureux. Les plantes carnivores de Noctilum sont non seulement plus rapides à l'exécution, mais elles sont aussi capables de repérer les insectes qui passent à leur portée sans aucun contact et parviennent parfois à les attraper au vol.
Ceci étant dit, ces « plantes » ne pourraient-elles pas être en fait des animaux ? Des animaux incapables de se déplacer, mais tout de même des animaux… Sans parler du fait que si elles sont aussi vives, elles ont bien plus d'énergie que n'importe quelle plante, et donc elles devraient être particulièrement nutritives en tant qu'aliment ! Voilà qui mérite de s'intéresser encore plus à cette curiosité vivante… Est-ce qu'il lui reste assez de contenants stériles ?
En se relevant, elle tombe nez-à-nez avec sa supérieure. Depuis quand est-elle là ?
« Tu ne dors pas ? demande H. Lin.
- Heu… Non, répond Mimir, surprise de ne pas se faire réprimander.
- Mauvais rêve ?
- Juste une insomnie. Et toi ?
- Rien de grave. »
Mimir ne sait pas quoi répondre. Sa supérieure la dévisage avec un air qu'elle ne lui avait jamais vu. Un air inquiet et attristé.
« J'aimerais te présenter mes excuses, finit par dire H. Lin.
- … Pour quoi exactement ? demande Mimir, étonnée que ce jour arrive enfin.
- Pour… avoir tiré, la dernière fois.
- … Juste pour avoir tiré ? demande Mimir, tendue.
- J'ai perdu mon sang froid… J'étais à bout de nerf, j'étais focalisée sur notre survie et je… j'ai… Ça n'aurait jamais dû arriver. »
C'est comme si sa supérieure ne voyait pas de mal à lui avoir pointé un fusil dessus. D'accord, elle visait ce qu'elle estimait être une menace derrière elle, mais quand même…
« Je peux te raconter une histoire ? finit par reprendre H. Lin.
- Quel genre ?
- L'histoire d'une campagnarde naïve qui voulait aider tout le monde.
- … J'écoute.
- C'était à l'époque où elle assumait encore son prénom, commence H. Lin après avoir pris une profonde inspiration. Ses parents n'arrêtaient pas de lui dire qu'elle était bien trop maline pour passer sa vie à retourner la terre, qu'elle pouvait faire quelque chose de grand. Pleine d'espoir, elle s'est lancée dans le monde de la politique avec l'espoir de rendre le quotidien des gens meilleurs. Elle avait un charisme et une candeur qui a plu à beaucoup de personnes, au point où on a fini par lui confier des responsabilités. Pour la première fois de sa vie, ses décisions allaient impacter des milliers de gens, en bien.
- J'imagine qu'elle était appréciée…
- Le monde de la politique est ce qu'il est : impitoyable. Toute personne un tant soit peu influente a ses détracteurs, mais ils se faisaient petits. L'opinion publique était de son côté. Elle avait même réussi à construire un réseau de plus en plus solide. Elle avait l'impression d'apporter un peu de fraicheur dans ce système corrompu jusqu'à la moelle.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Un jour, elle a dû prendre une décision d'une importance capitale, dont elle ne s'est rendue compte que trop tard de l'ampleur des conséquences. Elle était encore naïve et elle ne pouvait abandonner personne, pas même une pauvre famille de marginaux sans papiers. A cause de son aveuglement, des centaines de personnes sont mortes.
- C'est… terrible…
- A la suite de cet évènement tragique, toutes ses certitudes se sont ébranlées. Son égoïsme et sa naïveté avaient obstrué son jugement. Avec le temps, elle a fini par comprendre son erreur fatale : on ne peut pas toujours sauver tout le monde, mais on peut toujours sauver le plus grand nombre. Malheureusement, ses plus fidèles soutiens étaient de leur côté arrivés à une conclusion bien plus simpliste…
- … Laquelle ?
- Il vaut mieux sauver en priorité ceux qui nous ressemblent le plus, répond H. Lin, la gorge serrée. Une idéologie à laquelle elle ne pouvait absolument pas se résoudre.
- Je crois que je commence à voir où tu veux en venir…
- Avec le temps, le changement de courant politique de ses soutiens a fait de plus en plus de bruit, permettant à ses opposants d'enfin sortir du silence et de l'affubler du même qualificatif que ses anciens soutiens, malgré ses prises de position publiques. Privée de soutiens et sa réputation entachée, elle perdit toute légitimité dans le monde de la politique, avant même d'avoir pu avoir assez d'influence pour proposer ses idées censées changer la face du monde. Depuis cette époque, elle a juré de toujours agir en faveur du plus grand nombre, sans jamais laisser ses émotions prendre le dessus. Mais il persiste une chose qui, malgré tous ses efforts, continue de la faire enrager.
- Un mot de huit lettres…
- « Fasciste », crache-t-elle en serrant les dents. Le pire qualificatif qu'on puisse lui donner, à elle qui se bat depuis toujours pour protéger le plus grand nombre. »
H. Lin retient quelques larmes. Elle ne se pensait pas capable de parler de toute cette histoire à quelqu'un, et encore moins à Mimir. C'est peut-être parce qu'elle vient de sortir de son cauchemar. Elle a peut-être besoin d'extérioriser quelque chose…
« Et si je te racontais une histoire moi aussi ? finit par briser le silence Mimir. Tu connais l'histoire du yéti ?
- La créature fantastique ? s'étonne H. Lin, ne comprenant pas bien le lien avec la conversation.
- Le cryptide, corrige Mimir. C'est une créature du folklore himalayen dont jamais personne n'a réussi à prouver ou démentir l'existence. Cependant, il y a plus d'une dizaine d'années, une équipe de biologistes a voulu se pencher sérieusement sur les histoires autour de ce géant des neiges.
- … J'écoute.
- En fait, pour être plus précise, ils sont partis du principe que la plupart des témoignages « sérieux » étaient basés sur la confusion entre la créature du folklore et un spécimen plutôt grand d'une espèce d'ours déjà connue. Cependant, certains témoignages ne correspondaient à aucune espèce connue. Ils ont donc monté une expédition dans l'espoir de trouver cette espèce inconnue. Ils étaient quatre à participer : un couple de biologistes avec leur enfant et un guide chargé de les escorter et de les protéger dans cette région inhospitalière.
- Ils y sont allés avec leur enfant ?
- Elle avait insisté. Elle venait d'entrer à la fac.
- Je vois…
- Bref ! Très vite, les biologistes ont exprimé des doutes à l'égard de leur guide, dont la formation militaire semblait avoir été marquée par une propagande assez intense. Cela dit, partant du principe qu'ils n'étaient pas en droit de juger les mœurs des locaux, et étant donné la difficulté de trouver un guide acceptant de les conduire dans la région qu'ils voulaient explorer, ils choisirent de continuer malgré tout. Et après quelques jours de recherche, ils ont été récompensés.
- Ils ont trouvé le yéti ? s'étonne H. Lin.
- Absolument pas. Mais ils ont trouvé une variété de grand singe inédite : un cousin très éloigné du gorille au pelage crème. Une découverte historique !
- … Que s'est-il passé ?
- Le guide a paniqué, répond Mimir en soupirant. Il a qualifié le singe qui se contentait d'observer l'équipe de « monstre sanguinaire » et a braqué son arme dessus. L'un des deux biologistes s'est interposé, mais le guide a maintenu sa position. Le ton est monté, jusqu'à ce que le guide finisse par tirer.
- … Il y a eu des blessés ?
- La balle a traversé l'épaule du biologiste, qui en a gardé des séquelles toute sa vie, puis le crâne du grand singe, qui n'avait rien demandé. Après ça, le guide s'est enfui. Même si les biologistes ont tout de suite appelé les secours, il a fallut trois jours pour qu'ils soient pris en charge. Après ça, plusieurs expéditions ont été menées pour trouver d'autres représentants de cette espèce, mais la seule chose qui a pu être retrouvée c'est le cadavre de plusieurs petits, sans aucune trace de la mère.
- C'est horrible…
- Depuis ce jour, la jeune enfant voue une haine sans nom aux personnes qui, comme ce guide, n'hésitent pas à tirer sur quiconque s'oppose à elles. »
H. Lin se mure dans le silence. Avec le recul, elle se rend compte que son attitude de ce jour-là est très proche de ce qu'elle a toujours voulu combattre. C'est différent, elle le sait, mais la limite est tellement fine… Ne l'aurait-elle pas franchie sans s'en rendre compte ?
« T'es pas comme ce guide, reprend Mimir. A l'époque je le savais pas, mais maintenant je le sais. »
Fougère du matin fleurie : Ces tentacules qui semblent dotés d'intelligence poussent à la verticale et utilisent leur bouche pour saisir les insectes au vol. Ils sont riches en protéines et très nutritifs.
Exploration de Mira : 9,91 %
