La grotte trouvée par Skoll s'avère être un endroit parfait pour installer un campement, si bien que plusieurs sources de lumière y sont déjà installée, probablement par les « Nopons », cette espèce intelligente qui serait originaire de cette planète.
Après une installation rapide et efficace de leur campement, les quatre collègues se détendent autour d'un repas de fortune confectionné par Skoll.
« C'est vraiment pas mauvais pour un truc cuisiné dans une grotte humide en terre inconnue, commente Mimir.
- Merci, répond Skoll. J'ai l'habitude de ce genre de cuisine.
- Mon royaume pour un vrai repas, soupire H. Lin.
- T'es pas habituée au camping ? demande Baldr.
- Non, répond H. Lin. Aussi étrange que ça puisse paraitre, je suis habituée au confort.
- Typique des gosses de riche, lance Skoll sur un ton moqueur.
- Puis-je savoir ce qui te fait penser que je suis une « gosse de riche » exactement ? demande froidement H. Lin.
- Les politiques sont rarement autre chose que des gosses de riche, répond Skoll.
- C'est très vrai, avoue H. Lin. Mais je me permets de mettre l'accent sur le « rarement ».
- C'est-à-dire ? demande Mimir en épluchant un fruit qu'elle a ramassé plus tôt dans la journée.
- Mes parents étaient des campagnards, répond H. Lin. Le genre de personnes qui travaille la terre pour vivre, pas le genre à exploiter d'autres gens pour remplir leurs poches.
- C'est vrai ? s'étonne Skoll. Et qu'est-ce qui t'a poussée à faire de la politique ?
- J'étais naïve, soupire H. Lin. Je voulais changer le monde, mettre un peu de justice dans cette classe dirigeante pourrie par la corruption et l'individualisme.
- J'imagine que si tu le dis comme ça c'est que ça n'a pas vraiment marché… suppose Baldr.
- Disons que… certaines choses ne peuvent pas être changées par la volonté d'une poignée de personnes, répond H. Lin, amère. Et si nous changions de sujet ?
- Heu… oui, hésite Skoll.
- Ils ressemblaient à quoi tes parents, Skoll ? demande Mimir en posant son fruit après l'avoir goûté.
- C'étaient des gens ordinaires, répond Skoll. Mon père était romancier et ma mère cinéaste.
- Des artistes ? s'étonne Baldr. J'aurais pas parié là-dessus.
- Sont-ils célèbres ? demande H. Lin.
- Pas vraiment, non, répond Skoll. Les seuls livres que mon père a à peu près réussi à vendre sont ceux sur mon grand-père : Don Walsh.
- C'est qui ? demande Baldr. Quelqu'un de connu ?
- Il s'agit du premier humain à avoir atteint le fond de la fosse des Mariannes, sur Terre, répond Skoll. Il y est allé avec un océanographe suisse.
- J'ai déjà dû entendre cette histoire… marmonne Mimir en triturant la peau de son fruit. Il me semble qu'il s'agissait de la dernière terra incognita terrestre.
- C'est exact, répond Skoll avec un filet d'émotion dans la voix qui n'échappe pas à Baldr.
- Et qu'est-ce qui t'a motivé à devenir militaire puis expert en survie ? demande ce dernier.
- Militaire, c'est parce que me battre c'était la seule chose pour laquelle j'étais pas trop mauvais, répond Skoll. Du moins c'est ce que je pensais à l'époque. Expert en survie, c'est pour me dépasser et essayer de laisser ma marque dans l'Histoire. Autrement qu'en participant à des massacres, j'entends. Et toi, Baldr. Pourquoi pompier volontaire ?
- Houlà ! s'exclame ce dernier. C'est une assez longue histoire.
- On a tout notre temps ! encourage Mimir en s'amusant à étirer avec force la peau de son fruit, qui s'avère étonnamment élastique.
- Quand j'étais jeune, j'étais plutôt tête brûlée et individualiste. Je voulais toujours être le meilleur et je détestais qu'on me vienne en aide autant que je détestais venir en aide aux autres.
- Baldr individualiste ? s'étonne H. Lin. J'ai du mal à l'imaginer.
- Et pourtant… reprend Baldr. J'avais un ami qui lui au contraire ne supportait pas de laisser quelqu'un dans le besoin. Il était même capable de sauver un loup blessé au bord de la route. On se chamaillait souvent mais on s'appréciait beaucoup.
- Qu'est-ce qu'il est devenu ? demande Skoll.
- Il s'est… il s'est sacrifié pour me sauver, répond Baldr avec beaucoup d'émotion dans la voix. J'avais insisté pour sortir boire un verre. Dans la rue une voiture a perdu le contrôle et m'a foncé dessus. Il s'est jeté sur moi pour me pousser sans hésiter, mais c'est lui qui a fini sous les roues. Il a été hospitalisé, mais une maladie l'a emporté avant qu'il rouvre les yeux.
- C'est terrible… marmonne Mimir.
- C'est moi qui aurait dû mourir ce jour-là, pas lui, reprend Baldr. Plus tard j'ai réalisé que ce jour-là ma vie avait pris beaucoup plus de valeur que ce que je lui accordais. C'est bizarre à dire à voix haute mais… ma vie est devenue aussi un peu la sienne. S'il s'est sacrifié pour me sauver, alors c'est à moi de sauver les vies qu'il aurait dû sauver.
- Et c'est à ce moment que tu es devenu pompier volontaire… comprend Skoll.
- C'est une des échappatoires au syndrome du survivant… marmonne H. Lin pour elle-même.
- C'est stupide, hein ? demande Baldr.
- Rien n'est stupide si ça te permet de continuer à avancer, répond H. Lin. Toi au moins tu as trouvé un sens à ton existence. Certains le cherchent encore…
- Toujours aussi cryptique, Ashlyn, sourit tristement Skoll. Et toi, Mimir ? Comment t'est venue l'idée d'être biologiste ?
- Comme pour vous, répond l'intéressée en continuant de tester la solidité de la peau de son fruit, pour rendre mes proches fiers. Mes parents en particulier.
- Ils étaient biologistes ? demande Skoll.
- Yep, répond Mimir. Ils étaient assez connus dans le milieu. J'étais pas mauvaise en classe, on m'a laissée rentrer à l'université, je m'en tirais assez bien en biologie, alors j'ai continué dans le domaine. Rien de très original en fin de compte.
- Et d'où te vient cette obsession pour les nouvelles créatures ? demande H. Lin.
- N'importe quel biologiste digne de ce nom deviendrait dingue à l'idée de répertorier l'écosystème d'une planète entière, répond Mimir. Vous vous rendez pas compte !
- J'ai discuté avec des biologistes beaucoup moins enthousiastes que toi pourtant, rétorque H. Lin. Tu es sûre qu'il n'y a pas une autre raison ?
- C'est possible… répond malicieusement Mimir. Mais si je vous la dis ça brise tout mon charme, non ?
- On a tous joué le jeu, tu sais ? rétorque Baldr. Tu pourrais nous en dire un peu plus sur toi, non ?
- Bon… d'accord, répond Mimir. C'est un peu gênant, mais… quand j'étais petite mes parents m'ont amenée sur un site de migration de papillons.
- Ça migre les papillons ? s'étonne Baldr.
- Oui, comme beaucoup d'espèces, répond Mimir avant de reprendre son histoire. Il y en avait des millions qui volaient dans le ciel, formant des nuées multicolores d'une beauté que j'ai jamais retrouvée ailleurs. C'est bizarre à dire, mais ça m'a fait un déclic : chaque espèce est unique et a quelque chose à nous offrir. C'est ce qui m'a vraiment motivé à commencer mes études de biologie. Et quand j'ai appris à quel point l'écosystème terrestre est une machinerie extrêmement minutieuse où chaque espèce a une place unique, j'ai été fascinée par cette complexité.
- C'est vrai que présenté comme ça, c'est vertigineux, souligne H. Lin.
- Alors arriver sur Mira, avec son propre écosystème entièrement inconnu… reprend Mimir. C'est comme si on plaçait un cartographe européen du 15ième siècle en Amérique.
- Drôle d'image, s'étonne Baldr.
- Moi je comprends très bien, répond Skoll.
- Ok, alors essaie de le voir comme ça : j'adore disséquer des mécanismes complexes mais j'en ai eu un seul sous la main pendant dix ans, et maintenant on m'en donne un tout nouveau auquel personne a jamais touché, reformule Mimir. Évidemment que je saute partout !
- Voilà qui permet en effet de mieux te cerner, souligne H. Lin.
- Bon ! baille Baldr. C'est pas pour jouer les rabat-joies, mais je tombe de fatigue.
- Nous ferions mieux d'aller nous coucher, en effet, rebondit H. Lin. Nous devons être en forme pour demain.
- En tout cas, c'était vachement sympa comme discussion, conclut Mimir. On devrait faire ça plus souvent, plutôt que de partir s'enfermer dans nos chambres dès qu'on rentre de mission.
- Dixit la personne qui pourrait passer deux jours sans sortir de son laboratoire. » souligne Baldr avec amusement.
Mangalave : La peau de ce fruit aussi élastique que le caoutchouc est utilisée dans l'industrie textile. Sa texture, douce et molle, rappelle celle du chewing-gum.
Exploration de Mira : 3,65 %
