Quand Talia al Ghul quitte Lancehélion pour les terres de l'Orage, c'est sans grande célébration, presque à la dérobée, n'emportant avec elle qu'une malle et la bénédiction du Prince de Dorne plutôt que celle de son père.
Elle se demande confusément ce que pensera le Démon de son audace. Il sera probablement plus contrarié par le fait qu'elle s'est emparé du choix de son futur époux au lieu d'abandonner au patriarche de sa lignée le soin de désigner l'homme qui fournira des petit-enfants en mesure d'hériter Nanda Parbat – si Nyssa persiste dans sa tendresse pour la forme féminine au point d'abjurer toute chance d'enfanter un rejeton de son corps, puisqu'à moins d'un miracle ou de sang-magie si abominable que les ombres dépravées hantant Asshaï décrieront le procédé comme obscène, deux femmes ne peuvent concevoir un enfant ensemble et seront forcément obligées d'accepter le toucher d'un mâle dans leur couche.
Elle se demande également, avec davantage d'anxiété, ce que penseront les résidents d'Accalmie quand elle se présentera à leur poterne dans l'intention d'unir le restant de ses jours à leur seigneur et maître. Ils s'empresseront vraisemblablement de la juger, de la placer au niveau d'une garce si désespérée de se fourrer dans le lit d'un riche et influent protecteur qu'elle en oublie la modestie qui devrait être inhérente à une femme bien née, à une vraie lady de Westeros, mais que peut-on attendre d'une créature dont la mère était de Yi-Ti, même pas des Cités Franches chez qui les Sept Couronnes peuvent trouver des points communs réconfortants malgré la nette présence d'éléments étrangers comme l'abondance d'eunuques et la profusion de divinités plus inquiétantes et sinistres que les Sept qui sont Un, mais une contrée dont personne ne sait trop rien en dehors de racontars invraisemblables visant surtout à permettre aux ragots de circuler et d'échauffer l'imagination.
Talia n'a jamais cessé d'être à part, depuis qu'elle a été conçue dans le ventre de sa mère, et cela ne changera pas de sitôt. Au moins, ce sera un scandale dans lequel elle aura activement participé, plutôt qu'un état qu'elle n'a point d'autre choix que de subir.
Elle se réconforte avec l'espérance que le jeune Tim devrait l'accueillir sans grande hostilité, puisqu'elle s'entend correctement avec l'auteur des jours du garçonnet, et elle sait également que le petit entretient une correspondance active avec Arianne Martell. Or la Princesse de Dorne voue un certain respect à la fille du Démon, si elle a discuté de Talia avec son fiancé prépubère, ce sera forcément en bien.
Pour les autres rejetons Barathéon infestant la forteresse qui surplombe orgueilleusement la Baie des Naufrages, se faire accepter s'avérera un périple autrement plus houleux que de remettre élégamment à leur place les aspics des sables engendrés par Oberyn Martell. Les filles du Prince cadet voyaient d'abord Talia comme l'une parmi tant d'autres ladies égayant la cour de Lancehélion par sa présence, une enfant des sables et de la Sang-Vert peut-être un peu plus distinctive que la plupart mais une femme qui avait grandi entre les frontières de Dorne néanmoins.
À Accalmie, elle sera autre, tout simplement. Mais ce sera dans les Terres de l'Orage, ce n'est pas si loin de Dorne, de la province qui l'a vue naître. Ce n'est pas le déracinement complet et irréversible qui a vu la mère de Talia traverser les mers afin de s'établir sur un continent différent et y mourir, sans que jamais ses os ne soient réunis avec les dépouilles de ses ancêtres, et l'idée d'une telle solitude intimide profondément, quand on y songe plus d'un moment. Quand on réalise ce que signifie la séparation absolue d'avec sa culture, d'avec son peuple natal – un être humain n'est pas une île, ne saurait exister entièrement dépouillé d'un lien avec quelque chose d'extérieur à soi, d'infiniment plus grand que soi.
Un homme nu, entièrement nu, privé de contexte, cela n'est qu'une absurde fantaisie. Un élément théorique sur lequel vient inévitablement se greffer des idées conçues, des préjugés, des envies. Une bêtise digne de figurer dans les délires d'un bambin trop jeune pour se rendre compte des réalités du monde, ou d'un imbécile à la cervelle incapable de tourner dans le bon sens.
Talia al Ghul n'emporte avec elle qu'une malle d'habits et de livres – elle écrira plus tard à Nanda Parbat, pour leur réclamer le reste de ses affaires, Nyssa devrait lui faire parvenir sans trop de récriminations même si l'aînée des sœurs Al Ghul y insère une missive critiquant abondamment les décisions de sa cadette sans noter l'hypocrisie flagrante, vu sa propre conduite en matière de relations amoureuses – mais elle emporte également sa réputation. La réputation d'une fille du Démon, d'une lady qui n'en est pas exactement une à cause de l'impureté exotique coulant dans ses veines. C'est une réputation que Bruce Barathéon a prestement appris lors de sa visite initiale à Lancehélion, une qui ne l'a pas fait sourciller, mais c'était quand il n'arborait que la qualité de visiteur, d'invité à la cour de Doran Martell. Sous son propre toit, dans la forteresse de ses aïeux, entouré de ses vassaux et de ses enfants, qui sait comment réagira le sire d'Accalmie au parfum de scandale qui colle perpétuellement à la peau de Talia, depuis sa naissance?
Talia rumine la question alors qu'elle se promène sur le pont du navire marchand sur lequel elle a embarqué, qui se rapproche heure après heure de la Baie des Naufrages – qui n'y mouillera guère, ce nom est de trop mauvais augure et les marins sont enclins à la superstition, eux qui s'en remettent aux caprices de l'océan dès que l'ancre est levée quémandent furieusement au destin des moyens de l'amadouer et de remettre la noyade à plus tard.
La jeune femme se demande si l'incertitude qui la hante est si différente de la noyade physique, quand elle se sent tellement à la dérive malgré sa certitude qu'elle accomplit le bon choix, qu'offrir la main d'une Dornienne au jeune frère de l'Usurpateur donnera aux frères d'Elia Martell des yeux et des oreilles plus à même de les informer des allers et venues à Port-Réal, une opportunité de retourner le frère contre le frère et d'arracher à l'Usurpateur le siège ancestral de sa lignée pour le convertir aux intérêts de la province d'où originait la femme dont il a sanctionné le meurtre brutal et monstrueux.
Doran Martell a jugé que c'était une bonne affaire pour Bruce Barathéon de se retrouver encore plus étroitement lié à Dorne qu'il ne l'était déjà par les épousailles encore à venir de son jeune fils. Que le cœur de Talia se retrouve ému à la pensée du suzerain de l'Orage n'est qu'un supplément, une agréable fioriture pour empêcher la corvée des noces de lui peser trop lourd, au moins le temps qu'elle remplisse son devoir – celui de mère, celui de lady châtelaine, celui d'espionne, les trois fonctions se brouillent dans sa tête, c'est encore facile de distinguer leurs extrémités mais le reste est plus flou.
Ah, si seulement ses pensées pouvaient s'éclaircir après le débarquement, elle doit conserver son sang-froid afin d'exposer la raison de sa venue à Accalmie au maître des lieux et le persuader de ne pas rejeter le plan d'emblée. Si elle s'autorise à faire une pause et à envisager chaque manière potentielle pour la survenue d'un échec, elle est perdue.
Équilibre délicat, savoir quand planifier et quand se laisser porter par les évènements.
