Bruce reconnaît en son for intérieur que l'interruption alors qu'il converse avec Cortnay Penrose d'un esclandre provoqué par un soldat revenu de l'escarmouche contre les Fers-Nés car il ne pouvait plus supporter les cauchemars provoqués par la souvenance de son compagnon coupé en deux juste devant lui ne constitue pas un soulagement.
La guerre empoisonne beaucoup de choses, les âmes et le futur principalement, et ce n'est jamais agréable de se le voir rappeler et d'en réparer les déplaisantes conséquences. Surtout quand lesdites conséquences ont tenté de s'étouffer dans la débauche, le vin et les caresses des garces offrant un remède plus ou moins efficace et apaisant jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas.
Ceci étant, la nature de cette interruption…
« Lady Talia al Ghul en provenance de Lancehélion pour solliciter un entretien avec vous, messire » annonce Alfred, le sourcil grisonnant frôlant la racine de ses cheveux et sous-entendant une accusation assourdissante en dépit d'être parfaitement muette.
Ser Cortnay tire apparemment la même conclusion, à en juger par le regard en coin qu'il adresse à son suzerain. Bruce ne soupire pas – il n'a pas touché lady Talia du bout des doigts, vraiment, alors voulez-vous bien cesser de l'accabler sous le poids de votre jugement ?
Enfin, le gobelet est rempli, pas d'autre choix que de le boire. Si Alfred s'est déplacé pour déclarer l'arrivée de la Dornienne, Accalmie tout entière doit savoir que la femme s'est traînée depuis son désert brûlant aux portes de la forteresse de Durran Dieux-Deuil, et cela est propice à embraser les imaginations et agiter les langues, parce que les gens peu importe la hauteur de leur naissance ne demandent pas mieux que de cancaner sur la conduite d'autrui.
Bruce est conscient d'être notoire pour engendrer des bâtards à droite et à gauche, réputation qui l'irrite aux entournures comme il soupçonne franchement Robert d'avoir usé de son privilège reproductif avec bien davantage de négligence que lui, si l'actuel Roi des Sept Couronnes n'a pas au moins une douzaine de mioches à son actif c'est que Bruce est un septon irréprochablement chaste et insensible aux tentations de la chair, sans trois fils pendus à ses basques.
Il n'est pas stupide ou naïf. À l'heure qu'il est, ses vassaux lui ajoutent allégrement un quatrième têtard au tableau de chasse, puisque réellement, pourquoi une femme viendrait-elle frapper à sa porte si ce n'est le cas ?
Il ne peut pas ruiner sa réputation plus que cela. Non, ce serait bien pire de refuser de voir lady Talia.
« Introduisez-la donc » commande Bruce à son mestre. « Cortnay, je vous demanderais des rafraîchissements pour la dame après le long voyage qu'elle a certainement accompli depuis Lancehélion. Ne manquons point d'hospitalité sous le fallacieux prétexte que nous n'étions pas préparés à une visite inopinée. »
« Messire » répondent à l'unisson les deux hommes chargés de régir les affaires internes de son fief avant de se retirer pour accomplir leur consignes, non sans abandonner dans leur sillage une nette exaspération résignée qui pousse le sire de l'Orage à s'avachir dans son siège rembourré.
C'est dans cette position presque impolie que le découvre la lady. Elle ne daigne même pas frémir du bout des lèvres, ce que Bruce apprécie grandement.
« Messire » le salue-t-elle, « pour toute la fatigue qui vous accable, vous me semblez resplendir de santé. »
Vu la manière dont les yeux exotiquement émondés détaillaient la charpente de l'homme aux cheveux noirs, le regard inquisiteur d'un palefrenier ou d'un maître piqueux jaugeant une potentielle acquisition pour les écuries ou le chenil et prêt à la rebuffer au moindre signe de boiterie ou d'imbécillité, il doit s'agir d'une référence à la révolte de Balon Greyjoy et au prix que celle-ci aurait pu exiger du sire d'Accalmie, un prix prélevé sur tant d'hommes robustes et courageux, si robustes et courageux qu'ils s'enivrent de leur propre force et se bercent de l'illusion qu'elle durera toujours, peu importe le degré de péril dans lequel ils s'élancent.
Il grogne et se lève maladroitement pour effectuer une profonde révérence.
« Madame » riposte-il, « pour toute la surprise qu'elle me cause, votre venue me réjouit. »
Il ne ment pas, et il ne formule pas non plus une de ces fades politesses si simples à expulser d'entre la barrière des dents une fois apprises par cœur. La présence de Talia al Ghul entre les murs de sa forteresse ancestrale est la bienvenue, un rayon de soleil transperçant l'épaisseur des nuages de tempête et obligeant le monde à croire dans un sursaut désemparé au retour du printemps et de la paix.
Il y aura une conséquence à ce printemps, bien sûr, car les Sept Couronnes n'ont point de merci dès qu'il s'agit des interactions entre fils et filles des Grandes Maisons et leurs vassaux. Mais cela n'interdit pas d'apprécier la lumière tant qu'elle baigne votre visage.
Le sourire de Talia al Ghul dévoile brièvement un éclair blanc, l'émail de sa dentition d'une pâleur déroutante contre le bronzage doré de sa peau.
« J'ose espérer qu'elle aboutira à des réjouissances plus grandes encore, messire, et plus pérennes. »
« Oh ? » laisse échapper Bruce, le visage détendu et affable mais la tension picotant l'extrémité de ses doigts et démangeant l'arrière de ses ongles.
Ser Cortnay revient à ce moment, chargé d'un plateau garni de tasses de tisane et de petites miches de pain rondelettes ainsi que d'une coupelle de gros sel. La main délicate de la lady prend le temps de faire craquer la croûte du morceau qu'elle s'empresse de chiper comme pour en éprouver la fermeté avant de le tremper dans le sel et de mordre dedans, puis elle s'empare d'une tasse et la renifle avec l'assurance d'une femme experte en poisons et autres décoctions en mesure de gâcher le banquet ou l'existence.
« Pas de vin, messire ? » ne peut-elle s'empêcher de commenter.
« Peu recommandé quand il est souhaitable de conserver les idées claires » déclare Bruce. « Un principe qui m'a valu de réchapper sauf d'innombrables pourparlers avec des gens de tous crins, tous en mesure de me compliquer la vie à une date ultérieure. »
« N'est-ce pas ainsi pour chaque personne que nous amène à croiser notre chemin jusqu'à l'ultime rencontre avec l'Etranger?» songe philosophiquement la lady.
Le Sire d'Accalmie considère son interlocutrice de ses prunelles bleu impitoyable.
« Certes » admet-il, « mais pour une sélection restreinte de la grande majorité des mortels, cela se remarque nettement plus et il faut surveiller sa démarche en conséquence. »
Il ne précise pas que Talia al Ghul compte parmi cette catégorie raréfiée, il n'en a pas besoin. Elle a déjà compris, c'est évident dans la commissure de son sourire, le plaisir à peine caché qu'éprouve une femme à exercer pouvoir sur un homme, n'importe quel homme en vérité mais surtout un homme riche et puissant et en mesure de la réduire à rien dans un accès de fiel ou d'arrogance.
C'est un plaisir que convoitent toutes les femmes, mais un plaisir que seules les plus habiles pourront se permettre. Et surtout, c'est un plaisir qu'elles ne s'autorisent guère à montrer, l'égo d'un mâle est si fragile après tout, il pourrait s'offusquer et ce sera catastrophique pour la dame jusque là convaincue de ne rien risquer.
Seulement, Talia al Ghul n'est pas une femme ordinaire. Y compris au sein de Dorne, la province qui se démarque du reste des Sept Couronnes par l'influence marquée de la culture rhoynar, la fille du Démon est à part, diamant noir parmi les topazes et les tourmalines.
Elle excite la curiosité, et Bruce ne déroge pas à la règle. Surtout dans les circonstances actuelles.
