Partie 6
Par Myfanwi
La panique gagnait lentement les aventuriers. Coincé dans la salle du coffre, vide, Mani regardait autour de lui, affolé. Dans le couloir, les aventuriers se préparaient à affronter les gardes que Balthazar retenait tant bien que mal à coup de sorts de flammes. Il ne tiendrait plus très longtemps, et, pour ajouter au chaos, le manoir avait commencé à prendre feu sous les attaques répétées du pyromage.
Leur situation était précaire et désastreuse.
— Plus jamais on se fait passer pour des soubrettes! cria Balthazar.
— Parle pour toi, moi j'ai été une excellente soubrette! hurla l'elfe depuis sa prison.
À l'extérieur, les chiens commençaient à s'exciter. Les gardes dans les escaliers avaient donné l'alerte, et toute la garnison se ruait vers l'étage où ils étaient retranchés.
Balthazar repéra du coin de l'œil un garde s'enfuir, un parchemin à la main. De toute évidence, ils étaient arrivés trop tard, juste après le transfert de l'objet. Tant pis pour la mission: ils devaient avant tout penser à sauver leur vie à présent.
Dans la salle, Mani, inquiet d'être laissé pour compte par ses nouveaux alliés qu'il n'était toujours pas certain de pouvoir considérer comme des alliés vu le pétrin dans lequel ils l'avaient enfoncé, observa les statues devant lui, à la recherche d'une échappatoire. Il bondit au-dessus du tapis qu'il pensait recouvrir un piège et se retrouva dos au mur contre la porte. Il tendit les mains vers les statues, de part et d'autre de lui, et activa sa télékinésie, dans l'espoir d'activer un mécanisme quelconque qui débloquerait la porte. Il avait auparavant tenté d'activer le mécanisme de la première statue, puis la deuxième, mais s'acharnait à présent sur les deux en même temps.
De la sueur coula de son front à mesure qu'il déployait sa magie. Ses premiers efforts restèrent vains, mais, en poussant, il sentit qu'ils finiraient par céder tôt ou tard. Après plusieurs minutes, il réussit à baisser les leviers et tomba à genoux, épuisé par l'effort. Il y eut deux claquements, un derrière lui, probablement la porte, et un autre, ailleurs dans la salle. Il ne parvint pas à identifier sa position exactement.
L'elfe ne s'attarda pas. Il agrippa la poignée à deux mains et sortit rejoindre les autres à l'extérieur, dans le couloir, soulagé qu'ils ne l'aient pas abandonné.
— C'est sympa d'être venu m'aider! râla-t-il.
Les trois aventuriers, cerclés par les flammes et les gardes qui continuaient de se rapprocher, lui lancèrent un long regard lourd de sens. De toute évidence, il n'était pas le seul à avoir eu des ennuis.
Les aventuriers se concertèrent rapidement du regard. Balthazar, en particulier, commençait à faiblir. Il ne tiendrait plus très longtemps son trait de flammes. Tôt ou tard, les gardes avanceraient sur eux ou le manoir flamberait et la fumée les asphyxierait tous. Il fallait agir, et vite!
Mani repéra une épée courte sur le sol, qui pourrait leur faire gagner un peu de temps s'il réussissait à la planter dans un des arbalétriers qui avaient commencé à charger son arme. Il réussit à soulever l'épée et l'envoyer dans la direction du soldat, mais, attentif, celui-ci s'abaissa à la dernière minute pour éviter l'attaque. L'épée partit s'échouer contre le mur, désormais hors de portée de sa télékinésie.
— J'ai fait ce que j'ai pu, lança l'elfe à ses compagnons, essoufflé après toutes ces émotions fortes. À vous maintenant.
Balthazar fit un signe de tête à ses compagnons pour les inviter à agir. Dans l'escalier, des aboiements commençaient à se faire entendre. Le mage en identifia deux ou trois différents. Il se doutait que cela signifiait que d'autres gardes étaient également en chemin. Autre élément inquiétant, des morceaux du toit s'effondraient lentement, propageant ses flammes à un niveau qui deviendrait rapidement incontrôlable s'il ne faisait rien.
Le demi-diable tenta de contrôler un peu l'incendie. Il relâcha son sort et se concentra sur les flammes environnantes. Avec toute la concentration dont il était encore capable, il poussa le brasier en avant, vers les gardes, dans l'espoir d'en emporter plusieurs dans les flammes, ou tout du moins leur masquer toute visibilité pour les empêcher d'avancer davantage. Un épéiste réussit à reculer suffisamment pour se mettre à l'abri, mais les cris de l'arbalétrier lui apprirent qu'il avait fait mouche malgré tout.
Grunlek profita de la diversion pour tirer Shinddha dans la pièce à côté d'eux, une chambre richement décorée. Si tout le manoir était piégé, alors peut-être que le tenant des lieux avait plusieurs issues de secours camouflées dans les murs. S'ils combinaient leurs efforts et fouillaient les lieux, ils espéraient être récompensés.
Le nain se mit immédiatement au travail et détailla les lieux. Une commode se trouvait contre la porte derrière lui et faisait face à un grand lit aux couvertures de soie. Ce dernier était positionné au-dessus d'un grand tapis aux motifs complexes. Grunlek repéra un petit boîtier contre le mur. Il l'ouvrit sans difficulté et y découvrit un petit levier. Piège ou issue de secours? Il hésita, mais se décida à l'actionner malgré tout. Ils étaient à court de solution, ils n'avaient plus le temps pour les choix sécuritaires.
Malheureusement, son action n'eut pour conséquence que de refermer la porte d'en face, celle de la salle au trésor d'où Mani s'était enfui quelques minutes plus tôt.
Grunlek abandonna les recherches pour aller regarder à la fenêtre. L'homme qui s'était enfui avec leur supposé butin discutait avec des gardes en contrebas. Le nain serra les dents. Récupérer le parchemin s'avérerait plus compliqué que prévu maintenant qu'ils étaient alertés de leur mission. Encore fallait-il sortir d'ici en vie. Ils pourraient sans doute se barricader dans la pièce avec la grosse armoire, mais leurs ressources n'étaient pas illimitées et certainement pas suffisantes pour tenir un siège. Sans compter l'incendie qui progressait toujours!
— Aide-moi à pousser le lit, dit Shin, derrière lui. On va changer un peu la décoration et nettoyer sous le tapis.
Le nain et le demi-élémentaire allièrent leur force pour pousser le lit contre le mur. Malheureusement, ils ne trouvèrent aucune trappe cachée sous le plancher.
— Bon, bah… Il ne nous reste plus qu'à passer par le toit, soupira Mani. On ne peut pas descendre, on ne peut pas rester là… Autant passer par au-dessus et improviser.
Les aventuriers se concertèrent du regard. Hormis Balthazar, peu enthousiaste à l'idée d'escalader un bâtiment à mains nues, les autres n'y virent pas d'inconvénient. Ce n'était pas comme s'ils avaient beaucoup d'autres options restantes de toute manière.
Grunlek arracha les draps du lit et commença à les nouer entre eux pour faire une corde improvisée. Shin l'aida à terminer son œuvre au plus vite, puis se précipita avec la corde vers la fenêtre, dans l'optique de grimper en premier et faciliter la montée des autres par la suite. L'archer bondit sur le rebord de la fenêtre, se rattrapa au bord du toit et se hissa dessus, aidé par Grunlek, qui lui poussa les jambes.
Dans le couloir, la situation devenait catastrophique. Balthazar ne parvenait plus à contrôler le flux de flammes, qui commençait doucement à gagner du terrain vers la salle où le reste du groupe était retranché. Les gardes avaient abandonné le combat et fuyaient, tant bien mal. Les chiens continuaient d'aboyer, mais ne pouvaient avancer pour attaquer, coincés derrière l'immense brasier.
Le front couvert de sueur, le pyromage haletait, essayant désespérément de garantir la sécurité de ses amis.
— Mani, barre-toi! cria-t-il à l'elfe, resté pour couvrir ses arrières. Je pourrais jamais sauter sur le toit de toute façon. Va-t'en avant que les flammes ne te consument toi aussi!
— Je ne peux pas partir sans toi! Les autres vont me tuer!
— Si tu vois Théo, dis-lui que Shin en a une plus grosse!
— Oui, enfin, ma mission c'était quand même d'assurer votre intégrité physique. Ça fait chier, je vais être moins payé.
Une poutre s'effondra juste à côté de l'elfe, qui sursauta.
— Bon, d'accord, c'est pas si important ton intégrité physique finalement. Si tu dis que c'est désespéré, je vais pas dire le contraire. Salut, hein!
Au moment où il se retourna, un carreau d'arbalète traversa le nuage de fumée. Balthazar écarquilla les yeux en le voyant arriver vers son visage, mais fut brutalement poussé au sol par Mani, qui le remarqua à la dernière seconde. Le carreau se ficha dans l'épaule de l'elfe, qui tira une grimace de douleur.
— Je l'ai fait pour toi, Balthazar, dit Mani, dramatique.
— Non, tu ne peux pas mour… Eh, attends, mais tu saignes même pas! Qu'est-ce que tu fous encore là? Dégage, bon sang!
Balthazar l'attrapa par les couettes et le poussa vers l'entrée de la salle. Mani couina pitoyablement, mais s'exécuta. Il rampa vers la fenêtre pour rejoindre Grunlek, qui l'attendait pour monter.
Au milieu des flammes, le pyromage hésita. D'un côté, mourir dans son élément dans un rire de maniaque lui paraissait plutôt approprié. De l'autre, il était encore bien trop jeune pour crever, et puis, le seul qui avait le droit de l'assassiner, c'était Théo! Il se frotta les tempes, à la recherche d'une solution, quand il se souvint d'un ancien sort qui permettait de se téléporter dans les flammes. S'il réussissait à le faire à travers le plafond, alors il atterrirait avec les autres sur le toit!
Il se concentra de toutes ses forces et puisa dans le peu de magie qu'il lui restait, puis s'imagina monter. Il ferma les yeux, préférant ne pas voir le résultat tout de suite si jamais il ratait son coup. Il sentit son enveloppe corporelle s'enflammer, et dans un clignement d'yeux, il se retrouva à l'air libre, sur le toit. Balthazar tomba à genoux, soulagé. Enfin tiré de cet enfer!
Dans la chambre, Grunlek commença à escalader l'appui de fenêtre. Plus lourd que son ami demi-élémentaire, il eut du mal à se hisser sur le toit, malgré la main tendue de Shinddha, prêt à le réceptionner. Une fois en sécurité, Mani les rejoignit en quelques secondes, mis en difficulté par le carreau d'arbalète toujours planté dans son épaule, mais assez agile pour ne s'en tirer qu'avec un bras et demi.
Shinddha tira la corde derrière lui pour la récupérer. Mani profita du court temps de répit que leur offrit leur nouvelle cachette pour se débarrasser de la pointe du carreau.
— Là-haut! hurla une voix en contrebas.
Shinddha se pencha au-dessus du toit et aperçut deux arbalétriers charger leurs armes, prêts à les tirer comme des lapins. Il eut juste le temps d'avertir ses compagnons avant de plonger sur le côté pour éviter un premier carreau, puis une roulade pour échapper au deuxième.
Grunlek tira son ami à couvert, de l'autre versant du toit. Il chercha des yeux leur cible, mais l'homme passait le portail, hors d'atteinte… Sauf s'ils se décidaient à le chasser par les toits!
— On peut encore l'avoir! cria le nain. Vite, on y va!
Encouragé par le nain, Mani prit de l'élan et bondit sur le toit suivant. Quand il se retourna, fier de lui… Il ne vit personne. Il entendit en revanche un grand boom sous lui. En se baissant, il vit Grunlek le nez en sang, Bob accroché en koala dans son dos. Le nain n'avait pas bien dosé la force nécessaire pour le transporter lui et son compagnon en face et s'était mangé le mur de plein fouet. Shindda rata lui aussi son saut, mais se rattrapa in extremis à la jambe de Balthazar, contraignant le nain à porter le poids de trois personnes jusqu'au toit.
Le temps perdu les éloignait un peu plus de leur fuyard, engagé à présent dans une avenue bondée.
