Le silence pesait lourdement dans la pièce. L'air était saturé d'une tension oppressante, une chape de plomb s'abattant sur mes épaules. J'observais Emma, son arme serrée entre ses doigts, le regard fixé sur moi avec cette lueur d'inquiétude à peine voilée. De l'autre côté de la porte, une silhouette avançait lentement, tandis que le véhicule restait moteur allumé, prêt à s'évaporer dans la nuit.

Un battement. Deux battements.

Puis un coup frappé contre la porte.

— Regina Mills ? Ouvrez. Nous devons parler.

La voix était calme, posée. Pas une menace explicite, mais il y avait cette tension, cette pression sous-jacente qui me disait que ce n'était pas une simple visite de courtoisie.

Emma secoua la tête, refusant catégoriquement.

— Pas question. On ne sait pas qui c'est.

Je pris une profonde inspiration. L'air me sembla plus lourd encore.

— S'il était là pour nous tuer, il ne frapperait pas.

Elle ne bougea pas, ses muscles tendus, son arme toujours pointée vers la porte. Je pouvais presque sentir son cœur battre aussi fort que le mien. Mais je refusais de rester figée dans cette attente insupportable. Lentement, prudemment, j'avançai et entrouvris légèrement la porte. La lumière blafarde du couloir révéla enfin notre mystérieux visiteur.

Un homme dans la cinquantaine, costume sobre, lunettes fines, regard perçant. Un visage qui réveilla instantanément quelque chose en moi.

Je fronçai les sourcils.

— Sénateur Charles Whitmore.

Un nom familier. Un homme influent à Washington, connu pour ses liens troubles avec les sphères du pouvoir. Intouchable. Inattaquable. Jusqu'à maintenant.

— Je peux entrer ? demanda-t-il d'un ton neutre.

Emma, sur la défensive, s'interposa immédiatement.

— Vous avez exactement trente secondes pour expliquer pourquoi vous êtes ici, sinon je vous jure que vous sortez d'ici les mains sur la tête.

Un sourire amusé passa sur ses lèvres, mais son regard, lui, resta sérieux.

— Parce que nous avons un ennemi commun. Et parce que si vous ne m'écoutez pas, vous serez mortes avant la fin de la semaine.

Une menace à peine voilée. Ou un avertissement sincère ? Je sentis un frisson me parcourir l'échine. Après une brève hésitation, je le laissai entrer. Emma verrouilla la porte derrière lui, sans relâcher sa vigilance.

D'un regard rapide, il balaya la pièce délabrée où nous avions trouvé refuge. Puis il se tourna vers moi, le poids de son attention se posant sur mes épaules comme un fardeau supplémentaire.

— Vous avez mis le feu aux poudres, Madame la Maire.

Je soutins son regard sans ciller.

— C'était le but.

Il soupira, s'adossa au mur.

— Vous croyez vraiment que Magnani est le sommet de cette pyramide ?

Emma, impatiente, croisa les bras.

— Allez droit au but. Qui est derrière tout ça ?

Il hésita, son regard s'assombrissant légèrement.

— Une organisation plus grande que tout ce que vous imaginez. Un cercle de décideurs, d'industriels et de politiciens qui contrôlent des pans entiers du pays dans l'ombre. Vous avez touché à quelque chose qui dépasse Magnani. Vous avez exposé ses opérations, mais c'est comme couper une tête à l'Hydre : une autre repoussera aussitôt.

Une nausée insidieuse me serra l'estomac. J'avais voulu croire que nous approchions du sommet, que nous étions sur le point de mettre un terme à cette corruption tentaculaire. Mais ce que suggérait Whitmore était bien pire.

— Et vous ? Vous en faites partie ?

Il me fixa longuement avant de répondre, sa voix plus grave, plus mesurée.

— J'ai joué leur jeu pendant des années, mais j'ai compris une chose : personne n'est jamais à l'abri.

Je plissai les yeux, cherchant à déceler la moindre trace de mensonge dans son expression.

— Pourquoi venir nous aider ? lança Emma, méfiante.

— Parce que Magnani est devenu un problème pour eux aussi. Il a pris trop de place, fait trop de bruit. Ils veulent le voir disparaître avant qu'il ne les entraîne tous dans sa chute.

Un frisson glacé remonta le long de ma colonne vertébrale. Tout prenait un sens terrifiant.

— Et vous voulez que je serve d'outil pour le faire tomber ?

Il haussa un sourcil.

— Vous êtes déjà leur cible. Vous pouvez choisir d'être une victime… ou de devenir un problème encore plus grand qu'ils ne peuvent ignorer.

De son veston, il sortit un petit dossier et le posa sur la table.

— Voici des documents internes qui prouvent l'implication directe de Magnani dans des transactions illégales à l'échelle nationale. Si vous voulez vraiment l'arrêter, vous devez aller plus loin.

Je pris le dossier, l'ouvris lentement. Les preuves étaient accablantes. Noms, dates, virements bancaires entre Magnani et plusieurs figures influentes. Des preuves suffisantes pour mettre à genoux l'homme le plus puissant de Seattle.

Je levai les yeux vers Whitmore.

— Pourquoi ne pas balancer ces informations vous-même ?

Il eut un sourire amer.

— Parce que mon nom figure dans certains de ces documents, et que je ne peux pas me permettre d'être exposé. Mais vous, vous avez déjà tout à perdre.

Emma secoua la tête, son regard dur comme la pierre.

— C'est un piège.

Whitmore ne broncha pas.

— Non, Lieutenant Swan. C'est une opportunité.

Un silence pesant s'installa. Puis il lâcha dans un murmure presque menaçant :

— Vous voulez survivre ? Alors utilisez cette guerre à votre avantage.

Je refermai lentement le dossier. Mon choix était déjà fait. Le moment de vérité approchait. Il ne me restait plus qu'à jouer mes cartes.


La grande salle de conférence de la mairie était pleine à craquer.

Mon cœur battait à tout rompre. Des dizaines de journalistes, des caméras de télévision, des politiciens et des citoyens attendaient. Certains curieux, d'autres méfiants, d'autres prêts à bondir à la moindre occasion. Au premier rang, des agents fédéraux et des policiers en uniforme, censés assurer ma protection. Mais je savais qu'ils n'étaient pas tous dignes de confiance.

Emma se tenait en retrait, sa main jamais loin de son arme. À ses côtés, une unité d'élite veillait, en alerte maximale.

Lila et Martin étaient là aussi, le regard déterminé, prêts à appuyer chaque révélation avec des preuves irréfutables.

J'inspirai profondément. L'heure était venue.

Je m'avançai vers le micro, la gorge nouée par une peur sourde. Mais cette peur ne me ferait pas reculer.

— Mesdames et messieurs, il est temps que la vérité éclate.

Derrière moi, les écrans s'illuminèrent, projetant des documents officiels, des enregistrements, des relevés bancaires.

Le scandale allait exploser.

Et je n'avais plus d'autre choix que d'aller jusqu'au bout.

Victor Magnani : le cerveau de l'opération, orchestrant fraudes, assassinats politiques et manipulations économiques.

Le Procureur James Holloway : responsable de la disparition de dossiers compromettants et de classements sans suite.

Le Chef de la Police Samuel Drake : qui a couvert les activités illégales et freiné toutes les enquêtes visant Magnani et ses associés.

Des élus corrompus, vendus à Magnani en échange de financements occultes pour leurs campagnes.

Un silence glacial s'abattit sur la salle.

Puis, l'explosion.

Un chaos total éclata. Les journalistes s'agitèrent, leurs voix se mêlant en un brouhaha de questions fusant de toutes parts.

— Quand avez-vous découvert ces informations ?

— Comment la police a-t-elle pu laisser cela se produire ?

— Avez-vous été menacée ?

J'ouvris la bouche pour répondre, mais un grondement sourd retentit. Mon cœur se serra un instant avant que la détonation ne secoue violemment le bâtiment voisin.

Les vitres tremblèrent. Des cris s'élevèrent. La panique s'infiltra instantanément dans la salle.

Les journalistes plongèrent sous les tables, tandis que des sirènes stridentes résonnaient à l'extérieur. Je sentis mon pouls s'accélérer. Emma, toujours à l'affût, réagit en une fraction de seconde.

— C'est une diversion ! hurla-t-elle.

Je tournais la tête vers elle, mais quelque chose attira mon regard dans la foule.

Un homme avançait lentement, méthodiquement, comme s'il était insensible au chaos autour de lui.

Son regard était fixé sur moi.

Mon souffle se suspendit. Je vis Emma se tendre, son corps prêt à bondir.

Puis, un coup de feu.

Une douleur fulgurante me transperça l'épaule. Le choc me fit vaciller en arrière, l'air me manqua. Mon corps heurta le sol du podium, et la douleur m'arracha un gémissement sourd.

Emma ne réfléchit plus.

Elle tira à bout portant sur le tireur, qui s'écroula immédiatement. Mais ce n'était pas fini. D'autres silhouettes émergèrent dans la salle.

Une deuxième rafale déchira l'air.

Des agents infiltrés retournèrent leurs armes contre les forces de l'ordre. La panique se transforma en enfer.

Tout devint flou.

Le bruit. Les cris. Les coups de feu. Mon corps devenait lourd. Ma vision se rétrécissait.

Mais j'entendis encore sa voix.

— Regina ! Tiens bon !

Des mains me soulevèrent. Le monde tournoya autour de moi. Emma me serrait contre elle, appuyant sur ma blessure pour ralentir l'hémorragie. La douleur était insoutenable, mais je la laissai faire, incapable de protester.

— On doit l'évacuer, maintenant ! cria-t-elle à son équipe.

Autour de nous, les agents fédéraux se battaient pour reprendre le contrôle. Martin et Ruby tentaient de sécuriser les serveurs de la mairie, mais Lila… Lila était introuvable.

Magnani était toujours en liberté.

Mais le scandale était lancé.

Et plus rien ne pourrait arrêter l'effondrement du réseau.

Dans l'ambulance, la douleur était devenue sourde, presque lointaine. Emma ne me lâchait pas. Sa main serrait la mienne avec une force désespérée.

— Tu ne meurs pas, d'accord ?

Sa voix tremblait.

Je forçai un sourire, malgré la fatigue qui me clouait au brancard.

— Je t'avais dit… que je ne reculerai plus.

Mes paupières s'alourdirent.

— Non, non, non, Regina ! Reste avec moi !

Sa voix… Je l'entendais encore.

Mais tout devint noir.


Seattle ne dort pas.

Dans la nuit encore marquée par les stigmates de la conférence de presse avortée, la ville semble suspendue dans une attente oppressante. Les sirènes déchirent l'obscurité, leur hurlement résonnant comme une symphonie apocalyptique. Les gyrophares, éclats de bleu et de rouge, projettent des ombres spectrales sur les façades des immeubles, témoins silencieux du basculement en cours. Les rues sont désertes, balayées par le souffle des interventions successives. Chaque quartier retient son souffle, les fenêtres s'illuminent alors que la peur et la curiosité luttent pour prendre le dessus chez les habitants.

L'opération est lancée.

Les forces fédérales, appuyées par les unités d'élite locales, orchestrent une série d'interventions d'envergure. Seattle assiste à une purge méthodique et implacable, révélant l'ampleur du réseau que nous avons contribué à mettre à jour. Chaque coin de la ville est touché : dans les sous-sols d'un club select, des hommes en costume sont extraits menottes aux poignets, dans des bureaux luxueux, des serveurs sont saisis, des documents classifiés sont précipitamment examinés sous le regard nerveux de leurs propriétaires. Il ne s'agit pas seulement d'un coup de filet, mais d'un véritable nettoyage à grande échelle.

Dans le quartier huppé où s'élèvent les tours de verre des magnats de la finance, une escouade tactique prend d'assaut le dernier étage d'un gratte-ciel. Victor Magnani, habituellement maître de la situation, affiche une expression que je n'avais jamais vue sur son visage : la panique pure. Son costume impeccable contraste cruellement avec l'effondrement imminent de son empire. Il essaie de contenir son souffle, ses mains tremblent imperceptiblement alors qu'il scrute son bureau, cherchant un plan d'évasion qui ne viendra pas.

Dans la pénombre des rues, une berline blindée attend devant l'entrée principale. Un hélicoptère balaie le secteur de son projecteur aveuglant. L'échappatoire se réduit à vue d'œil. Chaque seconde compte, mais la porte de secours qu'il envisageait déjà d'emprunter est bloquée par deux agents du FBI, leurs armes levées dans sa direction.

Dans un ultime élan de survie, Magnani s'élance vers l'aéroport privé, où un jet attend, réacteurs déjà prêts à le propulser loin d'ici. Ses contacts avaient tout préparé. Mais ils avaient sous-estimé la rapidité de l'intervention fédérale.

Mais il est trop tard.

Le SWAT l'intercepte à quelques mètres de la passerelle. Le commandant de l'opération pose une main ferme sur son épaule, son ton glacial.

— Victor Magnani, vous êtes en état d'arrestation pour corruption, blanchiment d'argent, complicité d'assassinat et association criminelle. Vous avez le droit de garder le silence.

Les menottes claquent autour de ses poignets. Il hurle, se débat, son arrogance se consumant dans une rage impuissante. Il se tord, tente un dernier regard vers le jet, comme si fixer cette ultime chance pouvait lui redonner la liberté.

Les caméras captent chaque seconde de sa chute.

Dans un autre coin de la ville, James Holloway, procureur corrompu, est tiré de son sommeil par des coups violents contre sa porte.

En caleçon et t-shirt, il trébuche hors de son lit, agrippe son téléphone, mais avant qu'il ne puisse composer un numéro, la porte vole en éclats. Un instant de silence. Puis l'écho de pas rapides, de voix autoritaires.

Des agents du FBI envahissent l'appartement, armes en joue.

Holloway, livide, lève les mains.

— C'est une erreur… je peux tout expliquer…

Personne ne l'écoute. Il n'aura pas l'occasion d'user de sa rhétorique habituelle.

On le plaque au sol, on lui passe les menottes. Dans son bureau, les agents retournent chaque dossier, chaque tiroir. Des documents compromettants émergent, révélant des comptes offshore et des transactions frauduleuses soigneusement dissimulées. Un assistant du procureur, resté sur place par obligation, observe la scène en silence, la mine blême.

Un flash spécial interrompt les programmes télévisés.

"James Holloway, procureur en chef de Seattle, arrêté pour corruption et entrave à la justice."

Au cœur du commissariat central, le chef de la police Samuel Drake range méticuleusement quelques affaires dans un sac de sport.

Il sait. Il a toujours su que ce moment arriverait.

Il ne tentera pas la fuite désespérée d'un Magnani, ni la supplication veule d'un Holloway.

Il veut disparaître. Mais il a sous-estimé ses propres hommes. Dans les couloirs du commissariat, des murmures s'échangent. Des regards furtifs se croisent. Certains savent déjà. D'autres refusent encore d'y croire.

Alors qu'il atteint la sortie du bâtiment, deux détectives se dressent devant lui.

— On va où, Chef ? demande l'un d'eux, les bras croisés.

Drake ne répond pas. Il sait que toute tentative est vaine.

— Monsieur Drake, vous êtes en état d'arrestation.

Un silence lourd s'installe.

Ses yeux parcourent les visages de ceux qui, autrefois, le respectaient. Il n'y voit plus que du mépris. Le poids de son échec, de ses choix, s'abat sur lui avec une brutalité qu'il n'avait pas anticipée.

Les menottes se referment sur ses poignets.

Son règne s'achève ici. Et avec lui, une époque de corruption systématique touche à sa fin, marquant le début d'un renouveau incertain pour Seattle.


Les médias tournent à plein régime. Les visages des hommes autrefois intouchables s'affichent sur tous les écrans.

"Un coup de filet historique. La ville de Seattle est sous le choc."

"Les ramifications de ce réseau dépassent tout ce que nous imaginions."

"Magnani et ses complices sont tombés. Mais à quel prix ?"

Le prix, Emma le connaît déjà.

À l'hôpital, le personnel médical s'agite autour de moi, luttant contre l'urgence absolue.

La balle a frôlé une artère principale. J'ai perdu trop de sang.

Sur la table d'opération, je dérive entre conscience et inconscience. Les voix me parviennent, lointaines, étouffées, distordues.

— Elle est en arrêt ! On la perd !

Les machines s'affolent. Mon corps ne m'appartient plus. Des sensations brèves, éclatées : une douleur sourde, une pression contre ma poitrine, un frisson glacé.

Emma est dehors. Je le sais. Elle attend. Impuissante.

Son poing heurte violemment un mur. Je peux presque l'entendre à travers le chaos qui m'entraîne vers le néant.

— Putain… tiens bon, Regina.

Lila, Martin, Ruby et Nathan arrivent en courant.

— Elle est encore en chirurgie ? demande Lila, la voix tremblante.

Emma hoche la tête.

— Oui.

Un silence pesant s'installe.

Ruby se serre les bras, comme si elle allait s'effondrer.

— Elle a fait tomber Magnani, murmure Martin.

Nathan secoue la tête, les mâchoires crispées.

— Mais elle risque d'y laisser la vie.

Personne ne répond.

Le temps s'étire, cruel, interminable.

Les portes battantes de la salle d'opération s'ouvrent enfin. Un chirurgien en sort, retirant son masque.

Emma se précipite vers lui.

— Comment va-t-elle ?

— Nous avons réussi à stopper l'hémorragie. Elle est encore en observation, mais… elle est en vie.

Je suis en vie.

Je flotte dans un état cotonneux, à la frontière du réel. Les sons, les lumières, tout est trop fort et trop lointain à la fois.

Quand j'ouvre enfin les yeux, la lumière crue me brûle. Mon corps est lourd, mais une chaleur familière sur mon bras me ramène au présent.

Emma.

Elle est là, sa main posée doucement sur la mienne. Ses traits sont tirés, ses yeux cernés, mais elle est là.

— Tu avais promis… murmure-t-elle.

Un sourire, léger, douloureux étire mes lèvres.

— J'ai tenu parole.

Elle ne répond pas. Sa main serre la mienne.

Rien d'autre n'a besoin d'être dit.

Emma me regarde dormir. Je le sens. Même si mes paupières se ferment à nouveau, je sais qu'elle veille.

Elle sait que, même si cette guerre est terminée, une autre commence : celle de la reconstruction.

Et cette fois, elle ne me laissera pas seule.

Je suis en vie, contre toute attente. L'attentat manqué, la purge de Magnani et de son réseau, tout cela n'est plus qu'un bruit lointain. Pourtant, je sais que ce n'est pas aussi simple.

La douleur est encore là.

Pas seulement celle de la balle qui a traversé mon épaule, pas seulement les points de suture qui tirent à chaque mouvement. Non. C'est plus profond. C'est la conscience que j'ai frôlé la mort. Que j'ai failli ne jamais rouvrir les yeux.

Je suis en vie, oui. Mais à quel prix ?

La porte de ma chambre s'ouvre doucement.

Je relève la tête et mon souffle se coupe en voyant mes parents entrer.

Henry et Cora Mills.

Mon père porte encore son long manteau, et ma mère, impeccable comme toujours, a ce regard perçant qui peut glacer n'importe qui… sauf moi.

— Ma chérie… souffle Henry en s'approchant.

Il s'assied immédiatement sur le bord du lit, attrape ma main entre les siennes. Ses doigts tremblent.

— Tu nous as fait une peur terrible.

Je veux répondre, mais aucun son ne sort. Mon regard croise celui de ma mère. Elle n'a pas encore prononcé un mot.

Cora Mills n'est pas une femme émotive. Elle garde toujours le contrôle, reste droite, digne. Mais là…

Je vois sa mâchoire se crisper, son regard vaciller. Puis, sans prévenir, elle s'approche et m'enlace.

Je reste figée.

Ses bras me serrent avec une force inattendue.

— Ne refais jamais ça.

Sa voix tremble à peine. C'est un ordre. Une prière. Une confession voilée de peur.

Je hoche la tête, incapable de parler.

Après leur départ, une autre silhouette familière franchit le seuil de la porte.

Mary-Margaret Blanchard.

Son ventre rond dépasse de son manteau beige.

— Tu es censée être en congé maternité, dis-je avec un sourire en coin.

Elle pose un bouquet sur la table de chevet.

— Tu crois vraiment que j'allais rester chez moi après tout ça ?

Elle s'assoit près du lit.

— Tu ne pouvais pas juste être une maire normale. Non, il fallait que tu mettes à terre l'un des plus grands réseaux criminels de Seattle.

Je hausse un sourcil.

— Tu n'es pas fière de moi ?

Un sourire sincère éclaire son visage.

— Si. Mais promets-moi que tu ne joueras plus les héroïnes de films d'action.

— Je vais essayer.

Elle hésite.

— Emma a eu peur de te perdre.

Mon regard dérive vers la fenêtre.

— Elle s'inquiète toujours trop.

Mary-Margaret secoue la tête.

— Ce n'est pas juste de l'inquiétude, Regina.

Un silence.

Je ferme les yeux et souffle lentement.

— Je sais.

Quand elle part, c'est Ruby qui entre. Et plus tard encore… Emma.

Elle reste un instant immobile, son regard balayant chaque détail, avant de s'asseoir près de moi.

— Tu es venue vérifier que je respire toujours ? plaisanté-je.

Elle ne sourit pas.

Puis, d'une voix rauque :

— J'ai cru que tu allais mourir.

Un frisson me parcourt.

Elle détourne les yeux, mais je vois la tension sur ses traits fatigués.

— Tu ne peux pas… tu ne peux pas risquer ta vie comme ça.

Je pose ma main sur la sienne.

— Je suis encore là.

Elle ferme les yeux, inspire profondément.

— Je sais.

Puis, lentement, elle serre ma main.

Il n'y a plus besoin de parler.


Seattle se réveillait lentement du cauchemar dans lequel elle avait été plongée. Les jours qui suivirent l'arrestation de Victor Magnani et l'éclatement du scandale furent marqués par un tourbillon d'événements. Chaque heure apportait son lot de révélations, chaque jour soulevait une nouvelle tempête médiatique. Impossible d'y échapper, impossible de reprendre un souffle. La ville tentait de retrouver un équilibre, mais tout ce qui en faisait le cœur battant avait été fracturé.

Les chaînes d'information ne parlaient que de cela. Tous les jours, de nouvelles révélations faisaient surface sur l'ampleur du réseau criminel qui gangrenait la ville depuis des années. Chaque matin, j'ouvrais les journaux et je voyais mon propre visage sur les unes, accompagné de titres grandiloquents. Une héroïne, une survivante, une guerrière de la justice. Mais derrière ces mots, je ne ressentais qu'un épuisement profond, une lassitude qui s'insinuait dans mes os.

Dans l'ensemble du pays, Seattle devenait un symbole de corruption exposée et de justice rétablie. Mais sur place, la situation était bien plus complexe. La mairie, le système judiciaire et les forces de l'ordre étaient en pleine restructuration, tentant de recoller les morceaux laissés par le scandale.

Plusieurs politiciens compromis avaient été contraints de démissionner sous la pression des médias et du public. Certains faisaient déjà l'objet d'enquêtes pour complicité de corruption. Chaque jour, un nouveau nom tombait, une nouvelle arrestation faisait la une. Des visages autrefois inébranlables s'effondraient sous le poids des accusations, et pourtant, il restait tant de zones d'ombre, tant d'inconnus dans cette équation corrompue.

Le bureau du procureur était plongé dans le chaos : après l'arrestation de James Holloway, la justice tentait de remonter toute la chaîne de responsabilité. Des procureurs adjoints étaient soupçonnés d'avoir couvert des crimes en échange de pots-de-vin. La confiance dans le système judiciaire était brisée, et chaque décision semblait être une lutte contre une tempête de doutes et de contestations.

La police était en crise : Samuel Drake, l'ancien chef, avait été arrêté, et son remplaçant, un homme intègre nommé Michael Garrett, avait été nommé en urgence. Il promettait de rétablir la confiance du public dans les forces de l'ordre, mais la tâche s'annonçait titanesque. La méfiance persistait. Les regards étaient suspicieux. Chaque agent de police était scruté, chaque patrouille était une épreuve. La peur et la colère couvaient sous la surface.

J'assistais à tout cela, témoin et actrice à la fois, incapable de ressentir autre chose qu'un vide abyssal. Mon corps guérissait lentement, mais mon esprit restait enfermé dans la spirale infernale de ces derniers mois. Parfois, je restais éveillée des heures durant, incapable de trouver le sommeil, l'esprit trop chargé, les souvenirs trop vifs.

Les journées étaient une suite ininterrompue de réunions, de conférences de presse, de décisions cruciales à prendre. Mais au milieu de tout cela, une question me hantait.

Rester ou Partir ?

Je me tenais face à la baie vitrée de mon bureau, regardant la ville qui s'étendait sous mes yeux.

Seattle était dévastée, mais pas détruite.

Les fondations de la démocratie avaient tenu, mais les fissures étaient béantes. Je pouvais sentir l'attente peser sur mes épaules. Les journalistes ne cessaient de poser la même question :

"Madame la Maire, comptez-vous rester en poste ?"

Je n'avais toujours pas répondu.

Mon instinct me hurlait de partir, de tourner la page. J'avais déjà donné plus que je n'aurais dû. J'avais risqué ma vie, et même si la menace Magnani était écartée, il restait tant d'inconnu, tant d'ombres dans les recoins de cette ville. Partir signifierait abandonner, mais rester impliquait de porter un fardeau que je n'étais pas sûre de pouvoir supporter plus longtemps.

Un bourdonnement interrompit mes pensées.

Mon téléphone affichait le numéro du gouverneur de l'État.

Je décrochai d'une main tremblante.

— Madame la Maire, bonjour.

Sa voix était posée, assurée.

— J'imagine que vous savez pourquoi je vous appelle.

Je fermai les yeux.

— Je crois me douter, en effet.

Le gouverneur marqua une pause.

— Seattle a besoin de vous.

Je serrai les dents.

— Seattle a surtout besoin de stabilité. Et je ne suis pas sûre d'être celle qui peut l'apporter.

— Vous êtes exactement celle qu'il faut. Vous avez combattu la corruption. Vous avez survécu à l'une des périodes les plus sombres de cette ville. Vous êtes la seule qui puisse reconstruire avec crédibilité.

— Et si je n'en ai plus la force ? murmurai-je.

— Alors trouvez-la.

Un silence pesa.

— Je vous laisse y réfléchir, conclut-il avant de raccrocher.

Un long soupir s'échappa de ma poitrine. Cette ville… cette maudite ville que j'avais tant aimé défendre, qui m'avait presque coûté la vie, continuait de réclamer tout ce que j'avais.

En quittant la mairie ce soir-là, je sentis le froid de la nuit sur ma peau. L'air était chargé de cette tension indéfinissable, comme si tout pouvait encore basculer.

J'avais été libérée de l'hôpital, mais mon corps portait encore les stigmates de l'affrontement final. Chaque pas était une douleur contenue, chaque mouvement un rappel brutal de ce que j'avais enduré. Je ne pouvais pas bouger mon bras gauche sans ressentir une douleur lancinante.

Mes nuits étaient hantées par des souvenirs de l'attaque, des coups de feu, du sang. Le bruit des sirènes résonnait encore dans ma tête, comme un écho obsédant. Les cauchemars me réveillaient en sursaut, le souffle court, la sueur froide sur mon front. Parfois, je revoyais la scène comme un film brisé, des fragments de peur et de violence entremêlés.

Chaque sortie publique était une épreuve. Les médias, les citoyens, les membres du conseil municipal… tous m'observaient avec une admiration mêlée d'attente. Ils cherchaient des réponses, un signe que tout irait mieux. Mais moi, je n'étais plus certaine de vouloir continuer.

Ils voulaient une réponse. Un engagement. Une direction.

Mais au fond de moi, la question persistait.

Voulais-je encore de cette vie ?

Seattle s'était relevée, et moi ?

Je levai les yeux vers le ciel noir, cherchant une réponse qui refusait de venir.

Peut-être que, cette fois, je n'avais pas envie de me battre.

Emma m'attendait devant la mairie, adossée à une voiture de service.

Je ralentis, prenant un instant pour l'observer.

Elle semblait aussi fatiguée que moi. Son corps portait les traces des semaines éprouvantes que nous venions de traverser. Son uniforme, légèrement froissé, trahissait des journées sans sommeil et des nuits de vigilance. Mais son regard, lui, restait brûlant d'intensité, vif, ancré dans une détermination inébranlable.

— Ça fait longtemps que je ne t'ai pas vue quitter ton bureau avant minuit, lança-t-elle avec un sourire en coin, croisant les bras sur sa poitrine.

Je laissai échapper un souffle amusé, secouant légèrement la tête.

— J'essaie une nouvelle chose : survivre.

Un silence s'installa entre nous, enveloppant l'instant d'une gravité douce, d'un poids invisible qui nous maintenait en équilibre sur cette ligne fragile entre ce qui avait été et ce qui pourrait être.

Les lumières de la ville s'étendaient autour de nous, les lampadaires projetant des ombres longues sur le trottoir. Le bruit de la circulation au loin paraissait étrangement distant, comme si nous étions enfermées dans une bulle hors du temps, un moment suspendu, chargé d'un poids que ni l'une ni l'autre n'osait briser.

Puis Emma lâcha, sans détour :

— Tu vas rester, pas vrai ?

Je détournai les yeux, fixant un point lointain dans la ville qui continuait de respirer malgré tout. Les buildings, les rues encore illuminées par l'activité nocturne, les silhouettes pressées des passants. Seattle était vivante. Brisée, mais vivante.

— Je ne sais pas encore.

— Tu mens.

Un frisson me traversa.

Emma me connaissait trop bien. Trop pour que je puisse prétendre encore ignorer ma propre vérité.

Je soupirai, fatiguée d'essayer de me convaincre du contraire.

— Je suis fatiguée, Emma. Je ne sais pas si je peux encore porter ce poids.

Elle croisa les bras, son regard ancré au mien, inébranlable, presque insistant.

— Tu es fatiguée, oui. Tu es blessée. Tu as peur. Mais je sais une chose : tu ne peux pas partir. Parce que ce serait laisser gagner tout ce contre quoi tu t'es battue.

Je haussai un sourcil, tentant un semblant de légèreté.

— C'est une tentative de discours inspirant ?

Elle eut un petit rire, mais sa voix resta posée, sincère.

— Une tentative maladroite, peut-être. Mais sincère.

Je restai silencieuse un moment, le regard baissé, mes pensées tourbillonnant dans un chaos incessant. Il y avait une part de moi qui voulait céder, lâcher prise, partir loin d'ici et de tout ce que cette ville représentait. Mais une autre, plus profonde, plus ancrée, me retenait encore.

— Et si je tombe encore ? murmurai je.

Emma s'approcha lentement, réduisant l'espace entre nous, sa voix plus douce, presque un murmure.

— Alors cette fois, je serai là pour te rattraper.

Mon cœur manqua un battement. Je relevai les yeux, croisant son regard avec une intensité nouvelle.

Une chaleur inattendue s'installa entre nous. Quelque chose de différent. De plus profond que toutes les batailles et les cicatrices laissées par les mois passés.

Le silence entre nous ne pesait plus. Il respirait, vivait.

Un léger vent nocturne souleva une mèche de cheveux d'Emma, et je me surpris à la détailler comme si je la voyais pour la première fois. Sa posture, bien que droite et assurée, trahissait une tension sous-jacente. Elle aussi portait ses propres blessures, visibles et invisibles. Elle aussi avait souffert. Et pourtant, elle était là. Avec moi.

Puis, avec ce ton faussement désinvolte qu'elle maîtrisait si bien, Emma ajouta :

— Et puis franchement, qu'est-ce que je vais faire de mes samedis si tu ne viens plus à mes cours de karaté ?

Un éclat de rire, léger, sincère, s'échappa de ma poitrine. Un son que je n'avais pas produit depuis trop longtemps. Il résonna doucement dans la nuit, se mêlant aux échos lointains de la ville qui ne dormait jamais.

Je secouai la tête, un sourire encore accroché à mes lèvres.

— Je n'avais jamais envisagé ça sous cet angle.

Emma haussa les épaules, l'air faussement décontracté.

— Je te donne une raison de plus de rester.

Je laissai mes épaules s'abaisser dans un soupir, plus léger cette fois. Peut-être que tout n'était pas perdu.

Peut-être qu'il restait encore quelque chose à reconstruire.

Seattle.

Moi-même.

Et tout ce qui, entre les deux, était en train de naître.


La conférence de presse était installée sur le parvis de la mairie. Le soleil déclinait lentement sur Seattle, projetant une lueur dorée sur les façades des bâtiments. La lumière, douce mais insistante, embrasait les vitres des gratte-ciels, donnant à la ville une apparence presque irréelle. La place était bondée. Journalistes, caméras, citoyens curieux, tout le monde était là, suspendu aux mots qui allaient sortir de ma bouche.

Je me tenais derrière le pupitre, droite, impassible. C'était l'image que je devais donner. L'image que j'avais toujours donnée. Mais sous cette façade maîtrisée, je sentais la tension dans mes épaules, la crispation de mes doigts sur le rebord du pupitre, la légère accélération de mon souffle. Tout mon corps savait que ce moment allait sceller quelque chose d'irrévocable.

Emma était là, en retrait, et je sentais son regard sur moi. Un ancrage silencieux. Elle savait lire au-delà de mon masque. Elle savait combien chaque mot que je m'apprêtais à prononcer pesait lourd.

J'inspirai profondément, puis levai les yeux vers la foule.

— Seattle a traversé des jours sombres.

Un murmure parcourut l'assemblée. Le bruissement des notes griffonnées, des caméras qui se recentraient sur moi, des journalistes prêts à bondir sur la moindre hésitation.

— Nous avons exposé la vérité. Nous avons tenu bon. Et aujourd'hui, cette ville a une chance de se reconstruire. Mais cette reconstruction ne peut se faire sans engagement. Ni le mien, ni celui des citoyens qui méritent de croire en un avenir meilleur.

Je balayai du regard la mer de visages devant moi. Certains affichaient une lueur d'espoir, d'autres restaient méfiants, sceptiques. Je pouvais les comprendre. La corruption avait rongé cette ville trop longtemps pour que quelques discours suffisent à leur rendre confiance.

— J'ai longuement réfléchi.

Ma voix résonna plus fort, portée par la certitude qui se formait en moi à mesure que les mots prenaient forme.

— Après tout ce qui s'est passé, après les menaces, les attaques, après être passée si près de perdre la vie, j'aurais pu choisir de partir. J'aurais pu me retirer et tourner la page. Personne ne m'aurait blâmée pour ça.

Je laissai planer un silence. La tension dans l'air était palpable. Les visages face à moi semblaient figés, suspendus à mon prochain mot.

— Mais ce n'est pas ce que je vais faire.

Un frisson parcourut la foule. Un silence tendu s'installa, un instant de flottement où tout basculait.

— Je vais rester.

Un déferlement de flashs, de murmures excités. Des journalistes se redressèrent d'un coup, certains crièrent déjà des questions. Mais d'un geste de la main, je leur imposai le silence. Ce n'était pas le moment des interrogations. Pas encore.

— Je resterai Maire de Seattle jusqu'à la fin de mon mandat. Je continuerai à me battre pour cette ville, pour sa justice et pour les gens qui y vivent. Parce que c'est ma mission. Parce que c'est mon devoir. Et parce que je refuse de laisser la peur gagner.

Un tonnerre d'applaudissements éclata, plus fort que je ne l'avais anticipé. Je vis des visages s'illuminer, des mains se lever, des citoyens hocher la tête avec approbation. Mais il y avait aussi d'autres expressions. L'inquiétude. Le doute. Certains savaient que cette décision n'était pas seulement un engagement politique. C'était une déclaration de guerre.

Je le savais aussi.

Et pourtant, c'était la seule décision que je pouvais prendre.

Emma croisa mon regard. Il y avait une étincelle dans ses yeux. Une compréhension muette. Une promesse silencieuse.

J'avais fait mon choix.

Et je n'étais plus seule pour le porter.

Le vacarme ambiant mit du temps à se dissiper. Les journalistes tentaient encore de poser leurs questions, leurs voix se mêlant dans un chaos organisé, cherchant à obtenir un mot de plus, une déclaration supplémentaire. Mais je ne cédai pas. Mon discours était terminé. Tout ce qui comptait désormais, c'était de tenir ma promesse.

Je descendis du pupitre, le cœur battant fort dans ma poitrine. La foule, elle, ne se dispersait pas. Les murmures continuaient, et quelque part, j'entendis un citoyen s'exclamer :

— Nous avons besoin de vous, Madame la Maire !

Je serrai les dents. J'avais besoin de moi aussi.

Emma me rejoignit sans un mot, marchant à mes côtés tandis que je quittais la place. Nous avancions d'un pas mesuré, tentant d'ignorer les journalistes qui nous suivaient encore à distance. Son épaule frôla la mienne, et ce simple contact me rappela que je n'étais pas seule.

— Tu as bien parlé, dit-elle enfin, une pointe de fierté dans la voix.

— Merci, soufflai-je, épuisée mais étrangement sereine.

Elle resta silencieuse un moment avant d'ajouter :

— Tu sais que ça ne fait que commencer, hein ?

Je laissai échapper un petit rire amer. Bien sûr que je le savais. Rester ne signifiait pas seulement affronter la reconstruction de Seattle. Cela signifiait affronter toutes les forces qui voudraient me voir échouer. Mais je n'étais plus la même femme qu'avant. J'avais traversé trop de tempêtes pour reculer maintenant.

— Oui, répondis-je finalement. Mais cette fois, je suis prête.

Nous quittâmes la mairie, la nuit tombant doucement sur Seattle. Les lumières de la ville scintillaient, témoins silencieux de ce qui allait venir.

Et moi, pour la première fois depuis longtemps, je me sentais prête à affronter l'avenir.


Le soir même, j'étais seule dans mon bureau, les mains tremblantes. L'annonce était faite, la presse s'emballait, les réactions affluaient, et je sentais mon corps céder sous le poids de cette exposition constante.

Respiration saccadée. Gorge nouée.

Mes pensées s'emballaient, incontrôlables. Les images des attaques, des menaces, des visages corrompus, de Magnani… tout revenait en boucle, comme une litanie empoisonnée qui refusait de me laisser en paix. Les visages s'effaçaient, se reformaient. La sensation d'un canon froid contre ma peau, d'un corps s'effondrant à mes pieds, le goût métallique de la peur. Mon propre souffle me semblait trop bruyant dans l'espace silencieux.

Mon regard se posa sur la baie vitrée. De l'autre côté, Seattle s'étendait sous moi, immense et indifférente. Une mer de lumières pulsait sous mes yeux, comme si la ville respirait encore malgré tout. J'avais l'impression d'être une cible vivante, exposée sous les projecteurs, vulnérable au moindre frémissement dans l'ombre. Combien d'ennemis restaient cachés dans ces rues ? Combien attendaient le moment propice pour frapper ?

Un frisson me traversa.

Je portai une main tremblante à ma poitrine, cherchant désespérément un point d'ancrage, un souffle, quelque chose pour briser la spirale infernale qui menaçait de m'engloutir.

— Non… non… pas maintenant…

Mes jambes faiblirent, mes poumons se comprimèrent douloureusement. Mon cœur battait à une vitesse affolante, comme s'il cherchait à fuir mon propre corps. Une crise de panique, brutale, inévitable.

Puis une silhouette apparut à l'entrée du bureau.

Emma.

Sans un mot, elle comprit immédiatement.

Elle referma doucement la porte derrière elle, comme pour nous isoler du monde extérieur, puis s'agenouilla devant moi, sa présence à la fois ferme et rassurante.

— Regarde-moi, dit-elle d'une voix calme et posée.

Je secouai la tête, incapable d'articuler quoi que ce soit. L'air me manquait.

— Regarde-moi, Regina. Inspire.

Emma posa doucement sa main sur la mienne, sa chaleur traversant ma peau glacée. Elle était là. Réelle. Solide.

— Suis mon souffle, OK ? Inspire…

Elle inspira lentement, de façon exagérée pour que je puisse calquer mon rythme dessus.

— Expire…

Je fermai les yeux, essayant de me raccrocher à sa voix, à sa présence, au seul élément stable dans le chaos de mon esprit.

Petit à petit, la pression dans ma poitrine s'atténua. Mon souffle retrouva un semblant de régularité. Je n'avais pas encore totalement repris le contrôle, mais je n'étais plus au bord de l'abîme.

Emma ne me quittait pas des yeux. Proche mais pas envahissante. Présente, mais me laissant l'espace dont j'avais besoin.

— C'est fini, murmura-t-elle après un long silence. Tu es en sécurité.

J'ouvris lentement les yeux, encore troublée, encore fébrile.

— Je déteste me sentir comme ça, soufflai-je, honteuse.

Emma esquissa un sourire doux, sans la moindre trace de jugement.

— Tu es humaine, Regina. Ça ne fait pas de toi quelqu'un de faible.

Nous restâmes ainsi quelques instants, dans un silence empreint de compréhension. L'air entre nous était chargé de quelque chose d'indéfinissable, un poids invisible que nous semblions porter ensemble.

Finalement, je m'étais calmée, assise sur le canapé de mon bureau. Emma s'installa à mes côtés, visiblement hésitante.

— Je dois te parler d'un truc…

Le ton d'Emma me fit immédiatement comprendre que ce n'était pas une bonne nouvelle.

— Le Lieutenant Blanchard revient la semaine prochaine.

Je fronçai légèrement les sourcils.

— Mary Margaret ?

— Oui. Elle va reprendre son poste habituel, ce qui veut dire que…

Elle marqua une pause, mesurant l'impact de ses mots avant de les prononcer.

— Ce qui veut dire que je vais être mutée ailleurs.

Un vide s'ouvrit sous mes pieds.

Je ne répondis rien tout de suite.

Le silence fut brutal, pesant.

— C'est une blague ?

Emma secoua doucement la tête.

— Non. C'était prévu depuis le début, Regina. J'étais une protection temporaire jusqu'au retour de Mary Margaret.

Mon cœur se serra violemment.

C'était ridicule. Je savais que cela arriverait. Je savais qu'Emma ne pouvait pas rester indéfiniment.

Mais je ne pouvais pas avoir quelqu'un d'autre.

Je ne voulais pas.

— Mary Margaret est une excellente agente de protection, reprit Emma d'un ton qu'elle voulait rassurant.

— Je le sais, coupai-je sèchement. Mais ce n'est pas toi.

Emma s'arrêta, surprise par la brutalité de mes mots.

Je détournai le regard, me renfermant sur moi-même.

C'était plus qu'une question de protection.

C'était Emma.

Emma qui m'avait sauvée plus de fois que je ne pouvais les compter. Emma qui avait été mon roc. Emma qui connaissait mes failles, mes peurs, et qui avait été là quand je m'effondrais.

— Je vais parler aux fédéraux.

Emma soupira, secouant la tête.

— Regina… ça ne fonctionne pas comme ça.

— Alors je trouverai un moyen, je suis maire.

Emma posa doucement sa main sur la mienne, dans un geste spontané, instinctif.

— Ce n'est pas toi qui décides cette fois.

Je levai les yeux vers elle, cherchant une faille, une possibilité, un espoir.

Mais Emma me regardait avec cette expression résolue. Cette même expression qu'elle avait lorsqu'elle me disait : "Fais-moi confiance."

Et je détestais à quel point je voulais le faire.

Je me levai brusquement, m'éloignant.

— Va-t'en, dis-je finalement, ma voix brisée.

Emma ne bougea pas tout de suite.

Elle resta là, m'observant, cherchant peut-être un moyen de me retenir.

Mais il n'y en avait pas.

Alors elle se leva à son tour, gardant pour elle tout ce qu'elle aurait voulu dire.

Et elle sortit du bureau.

Je fermai les yeux, me laissant tomber dans mon fauteuil.

J'avais combattu Magnani. J'avais tenu tête à tout un empire criminel.

Mais là, maintenant, dans cette pièce vide, je me sentais plus défaite que jamais.


Les jours passent et quelque chose ne tourne plus rond à la mairie.

Je suis toujours là, fidèle à mon poste, droite et inébranlable en apparence, mais ceux qui me côtoient de près sentent la différence. Tout semble continuer comme avant, les réunions s'enchaînent, les décisions tombent, les médias me harcèlent de questions… et pourtant, un vide s'est creusé, un manque que je refuse encore de nommer.

Ruby est la première à le remarquer.

— Vous avez l'air… fatiguée.

Je lève à peine les yeux de mon bureau, noyée sous une montagne de dossiers, espérant que mon silence suffira à clore la conversation.

— Je vais bien.

Mais c'est faux.

Depuis qu'Emma est partie, quelque chose s'est éteint en moi.

Je ne veux pas l'admettre, mais chaque matin, je m'attends à voir Emma entrer dans mon bureau sans frapper, un café à la main, un sourire en coin. Chaque soir, je m'attarde plus longtemps à la mairie, comme si rentrer chez moi signifiait affronter une solitude que je refuse de regarder en face. Comme si, en repoussant l'heure du retour, j'évitais l'écho du silence chez moi.

Ruby n'insiste pas, mais elle n'a pas besoin de mots. Son regard en dit déjà trop.

Une semaine après son départ, le stress accumulé devient insupportable.

Les dossiers s'empilent, la pression des médias, les responsabilités, tout pèse sur moi, m'enfonce lentement. Je dors à peine. Mes nuits sont pleines de souvenirs, de conversations inachevées, de ce vide qu'elle a laissé derrière elle.

Et puis il y a le manque.

Le manque de cette présence silencieuse mais rassurante. Le manque de ces regards échangés, de ces conversations pleines de sous-entendus. Le manque de quelqu'un qui me comprend, qui me voit réellement.

Un soir, alors que je suis encore à mon bureau bien trop tard, Ruby entre sans frapper. Son pas est déterminé, sa posture plus ferme que d'habitude. Elle ne porte pas le masque de la secrétaire efficace ce soir. Non, c'est l'amie qui se tient face à moi.

— Assez.

Je fronce les sourcils.

— De quoi parlez-vous ?

Ruby s'approche et pose ses mains sur le bureau, son regard planté dans le mien.

— Vous n'êtes plus la même. Vous êtes froide, distante. Et ne me dites pas que c'est la charge de travail. C'est Emma.

Je détourne le regard, cherchant une échappatoire.

— Elle est partie. C'est comme ça.

— Et vous allez juste l'accepter ?

Silence.

Ruby soupire, secoue légèrement la tête.

— Vous avez combattu des criminels, survécu à des attaques, tenu tête aux pires pourritures de Seattle… mais vous n'êtes pas capable d'admettre que vous avez besoin d'elle ?

Je me crispe. Son regard me transperce, et je déteste qu'elle puisse voir aussi clairement ce que j'essaie de cacher.

— Je ne peux pas la forcer à rester.

— Mais vous pouvez lui dire ce que vous ressentez.

Un vertige me prend. C'est absurde, c'est ridicule… mais c'est vrai. Je détourne le regard, mes mains se crispent sur le bord du bureau. Incapable de répondre. Incapable de nier.


Cette nuit-là, je prends une décision.

Je prends mon téléphone. Hésite. Fixe l'écran. Ma main tremble légèrement. C'est stupide, complètement irrationnel, et pourtant, j'ai l'impression que ce simple appel est une bataille que je redoute plus que toutes les autres.

Puis je compose un numéro.

Une sonnerie. Deux.

— Swan.

La voix d'Emma est familière, et je sens mon cœur rater un battement. Elle est loin, et pourtant, en un mot, elle est là, plus proche que jamais.

Un silence s'installe.

Emma comprend immédiatement que ce n'est pas un appel de travail.

— Regina ?

Je ferme les yeux, un soupir m'échappant malgré moi. J'essaie de me raccrocher à ce que je voulais dire, à la raison de cet appel, mais tout me semble soudain si dérisoire. Comment mettre des mots sur ce qui me consume ?

— Tu es bien installée, dans ta nouvelle affectation ?

Je l'entends froncer les sourcils de l'autre côté du téléphone.

— Tu veux vraiment qu'on parle de ça ?

Je serre la mâchoire. Elle sait déjà.

— Non.

Elle attend. Patiente. Elle me laisse du temps. Parce qu'elle sait.

Elle sait que je suis en train de lutter contre moi-même.

Finalement, je lâche d'une voix basse, presque brisée :

— Ce n'est pas pareil sans toi.

Un silence chargé d'émotions s'installe. Le genre de silence qui hurle tout ce qu'on ne dit pas.

Puis, la voix d'Emma, plus douce cette fois :

— Ce n'est pas pareil pour moi non plus.

Mon souffle se suspend un instant. Son ton est différent. Pas de plaisanterie, pas de distance protectrice. Juste une vérité qu'elle me livre sans détour.

Et cette fois, je ne cherche plus à fuir ce que je ressens.

Cette fois, je me permets d'y faire face.


Mon bureau est plongé dans une pénombre tranquille. Seule la lueur de l'écran de mon ordinateur éclaire la pièce, projetant une ombre vacillante sur les murs. Le silence est presque pesant, interrompu seulement par le cliquetis de mes doigts sur le clavier et le bourdonnement lointain des rues encore animées de Seattle. Depuis qu'Emma est partie, je m'efforce de rester concentrée sur mes responsabilités, de maintenir l'image de la maire forte et inébranlable que tout le monde attend de moi. Mais une sensation persistante de vide me noue l'estomac, une oppression sourde qui refuse de s'atténuer.

Je me suis convaincue qu'Emma finirait par revenir, qu'elle avait seulement besoin de temps, de distance, qu'un jour je la verrais de nouveau franchir la porte de mon bureau, avec son habituel regard mi-exaspéré, mi-amusé, un café à la main. Mais les jours se sont transformés en semaines. L'absence s'est insinuée en moi comme une ombre pesante, un manque que je ne parviens pas à combler. Et ce soir-là, le coup de téléphone du chef de la police me frappe comme une gifle, me rappelant brutalement une réalité que je refusais d'affronter.

— Madame la Maire, j'avais pensé que vous aimeriez être informée en priorité.

Je redresse la tête, ma prise sur le téléphone se resserrant légèrement. Mon cœur, jusque-là engourdi par la routine, se met à battre plus vite.

— De quoi s'agit-il ?

— Le poste de responsable de la sécurité des hauts fonctionnaires est toujours vacant. Nous avions pensé qu'Emma Swan était la candidate idéale. Elle a refusé.

Un silence s'installe, lourd, écrasant. Mon souffle se bloque un instant. Je lutte pour garder ma voix posée, pour masquer la tension soudaine qui me traverse.

— Elle a refusé ?

— Catégoriquement. Elle a dit qu'elle ne voulait plus travailler à Seattle.

La phrase me transperce comme une lame glaciale. Chaque mot s'imprime en moi, s'infiltre sous ma peau. Emma ne veut plus revenir. Emma tourne la page. Je ressens un poids immense dans ma poitrine, une douleur sourde qui s'accroît avec chaque battement de mon cœur. Mes doigts se crispent sur le bureau, cherchant un point d'ancrage alors que mon esprit vacille sous l'impact de ces mots.

— Merci de m'en avoir informée.

Ma voix est étrangement calme, presque détachée, alors que tout en moi s'effondre. Je raccroche sans attendre davantage et reste immobile, mon téléphone toujours serré entre mes doigts. Le silence de la pièce semble plus oppressant encore.

Je ferme les yeux un instant, comme pour repousser cette douleur qui menace de m'engloutir. Mais elle est là, vivace, implacable. Je tente de rationaliser. Peut-être qu'Emma a raison. Peut-être qu'elle a trouvé mieux ailleurs, quelque chose qui lui correspond davantage. Mais cette pensée ne me soulage en rien. Elle ne fait qu'attiser le manque, l'amertume, cette sensation de perte qui refuse de s'effacer.

Mon regard dérive à nouveau vers mon téléphone. Avant que je ne puisse me raisonner, je l'attrape, le tenant un instant entre mes doigts comme s'il pesait une tonne. Mon pouce effleure son nom dans ma liste de contacts. Une hésitation, une seconde où tout s'arrête. Puis j'appuie sur "Appeler".

L'attente me semble interminable.

— Regina ?

Sa voix, légèrement rauque, résonne dans mon oreille, réveillant une vague d'émotions que je ne suis pas prête à affronter. Mon souffle se coince dans ma gorge. Je m'oblige à adopter un ton neutre.

— Tu as refusé le poste.

Un silence. Puis un soupir.

— Ce n'est pas ma place, Regina. Je suis mieux ailleurs.

Mieux ailleurs. Loin de moi.

— Tu es mieux ailleurs ? Vraiment ?

Un silence lourd s'installe. Je sais qu'Emma ne s'attendait pas à cette question. Je la connais trop bien. Elle fuit, elle évite, mais moi, je ne peux plus prétendre.

— Je…

Elle soupire de nouveau, et je peux presque l'imaginer, quelque part, les doigts pressés contre ses tempes, cherchant ses mots. Ce qu'elle ne dit pas est plus assourdissant encore que ce qu'elle pourrait dire.

— Regina, pourquoi tu m'appelles vraiment ?

Je ferme les yeux un instant, puis laisse tomber la barrière que je m'efforce de maintenir.

— Parce que j'ai besoin de toi.

Ces mots s'échappent avant que je ne puisse les retenir. Je les regrette aussitôt, parce qu'ils sont trop vrais, trop vulnérables. Mais il est trop tard.

Un silence. Puis une voix plus basse, presque murmurée.

— Ce n'est pas juste pour le boulot, n'est-ce pas ?

J'hésite. Dois-je vraiment lui avouer ce que je ressens ? Chaque partie de moi me hurle de me protéger, de ne pas m'exposer davantage. Mais c'est Emma. Et avec Emma, il n'y a jamais eu besoin de faux-semblants.

— Non.

Cette seule réponse change tout. L'atmosphère entre nous devient plus lourde, plus intime. Je peux presque sentir sa présence, son hésitation. Elle ne parle pas immédiatement, et je l'imagine en train de passer une main nerveuse dans ses cheveux, cherchant quoi dire.

— Alors qu'est-ce que tu veux vraiment ?

Sa voix est plus douce, mais teintée de prudence.

J'ouvre la bouche, mais aucun mot ne sort. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens vulnérable. Incapable de prétendre, incapable de cacher ce que je ressens réellement. Je secoue doucement la tête, même si elle ne peut pas me voir.

— Je… je ne sais pas.

Emma laisse échapper un léger rire sans joie.

— Si, tu sais.

Je me laisse tomber contre le dossier de mon fauteuil, ferme les yeux et inspire profondément. Mon cœur bat à tout rompre, comme si mon corps me hurlait d'agir avant qu'il ne soit trop tard.

— Tu reviendrais ? demandé-je enfin, la voix plus faible que je ne l'aurais voulu.

Emma expire lentement à l'autre bout du fil.

— Je ne sais pas, Regina.

C'est une réponse honnête. Mais c'est aussi une réponse qui me laisse un goût amer en bouche.

— Je dois y aller, dit-elle après un long silence. Bonne nuit, Regina.

La ligne coupe. Je reste là, mon téléphone serré entre mes doigts, fixant l'écran comme si je pouvais le forcer à me donner une autre réponse.

Je ne sais pas ce qui me fait le plus mal : le fait qu'Emma soit partie ou le fait qu'elle n'ait peut-être jamais eu l'intention de revenir.

Et cette fois, je ne suis plus certaine d'avoir encore la force de l'attendre.


POV EMMA :

Emma, toujours indécise, reçoit un appel du chef de la police. Le poste est toujours à pourvoir. Il lui laisse 48 heures pour donner sa réponse.

Au même moment, elle reçoit un message de Regina : "Emma, peu importe ta décision, sache que tu as toujours ta place ici. Avec moi. Avec nous."

Je sais que ce message ne parle pas que du travail. C'est un appel du cœur. Un aveu voilé.

Je fixe l'écran de mon téléphone, la gorge serrée. Partir était censé m'apporter des réponses, mais je me rends compte que je n'ai fait que repousser l'inévitable. Tout me ramène à elle, à cette ville, à ce lien que nous partageons sans jamais le nommer. Si je reviens, je ne peux plus me cacher. Je dois savoir. Je dois entendre Regina dire ce que nous évitons toutes les deux depuis trop longtemps.

Je prends ma décision. Mais je veux que les choses soient claires avant d'accepter quoi que ce soit. Avant de reprendre officiellement mes fonctions, Regina et moi devons avoir une conversation honnête. Est-ce simplement une loyauté indéfectible… ou quelque chose de plus profond ?

Alors, je ne l'appelle pas. Je ne préviens personne. Je me contente de me rendre chez elle.

Quand Regina ouvre la porte, je vois la surprise passer dans ses yeux avant qu'elle ne se compose un masque d'indifférence. Mais je la connais trop bien.

— Tu m'as dit que tu avais besoin de moi… alors prouve-le.

Elle reste figée, comme si mes mots venaient de la désarmer complètement. Elle m'a demandé de revenir. Elle m'a voulu ici. Mais maintenant que je suis face à elle, elle semble hésiter. Ses lèvres s'entrouvrent, puis se referment aussitôt. Je sais ce qui se joue en elle. Ce n'est pas qu'une question de travail, et nous le savons toutes les deux.

Je fais un pas dans la pièce, réduisant la distance entre nous. Je ne lui laisse plus d'échappatoire.

— Pourquoi moi, Regina ? Pourquoi pas le lieutenant Blanchard ? Pourquoi pas quelqu'un d'autre ?

Je la vois se crisper. Elle s'y attendait, mais ça ne rend pas la réponse plus facile.

— Parce que ce n'est pas pareil, finit-elle par murmurer.

Je fronce légèrement les sourcils.

— Pas pareil comment ?

Regina ferme les yeux un instant, comme si elle cherchait du courage, puis elle se détourne, son regard se perdant à travers la fenêtre. Je vois son hésitation, cette lutte interne qu'elle mène depuis toujours. Mais c'est moi. Moi qui ai toujours su lire entre ses silences, deviner ce qu'elle ne disait pas.

— Je me suis toujours battue pour garder le contrôle. Pour ne pas dépendre de qui que ce soit. Mais quand tu es partie… j'ai compris que je ne pouvais plus faire semblant. Ce n'est pas juste une question de sécurité, Emma. C'est toi.

Mon souffle se bloque. Je savais que cette conversation nous attendait depuis longtemps, mais l'entendre de sa bouche change tout.

— Moi ?

Enfin, elle se retourne vers moi, et je vois dans son regard une intensité qui me coupe le souffle.

— Oui, toi.

Le silence qui suit est chargé de tout ce qui n'a jamais été dit. De tout ce qui n'a jamais été assumé.

Puis, dans un mouvement presque hésitant, comme si elle craignait que je me dérobe, Regina s'approche et attrape doucement ma main.

— Ne pars plus.

Je sens mon cœur battre si fort que c'en est presque douloureux. Je pourrais fuir. Je pourrais prétendre que ce n'est pas ce que je veux, que c'est une erreur. Mais ce serait un mensonge.

Alors, je serre doucement ses doigts dans les miens.

— Je ne pars plus.

Le poids du moment s'abat sur nous. Ce n'est que le début d'un chemin semé d'embûches, et nous en avons conscience. Mais pour la première fois, nous sommes prêtes à les affronter ensemble.


Mon bureau est silencieux, presque oppressant. Depuis qu'Emma a pris son nouveau poste, les choses ont changé. Nous nous croisons, nous nous parlons, mais ce n'est plus comme avant. Les conversations sont plus courtes, les sourires plus rares, les silences plus lourds. Une distance s'est installée, subtile mais omniprésente, et je ne sais plus comment la combler.

Mary Margaret Blanchard a repris son rôle de protection rapprochée. C'est une excellente agente, efficace et fiable, mais ce n'est pas Emma. Et c'est bien là tout le problème. Je le ressens à chaque instant, à chaque mouvement calculé, à chaque échange professionnel. Il n'y a pas cette spontanéité, cette certitude que, quoi qu'il arrive, Emma sera là. Elle ne l'est plus. Pas de la même manière.

Emma, en tant que responsable de la sécurité des hauts fonctionnaires, est toujours présente à la mairie, mais son rôle est plus vaste, plus distant. Elle supervise, elle coordonne, elle impose des protocoles de protection stricts. Elle s'assure que tout fonctionne parfaitement. Mais elle ne me suit plus. Elle n'est plus mon ombre, plus mon soutien silencieux à chaque pas. Et moi, je continue d'assurer ma fonction de maire avec la même rigueur, le même détachement apparent. Mais en réalité, je me surprends à la chercher du regard lors des réunions de sécurité. Et parfois, je la trouve.

Nos regards se croisent, et il y a cet instant suspendu. Ce moment où nous semblons vouloir nous dire quelque chose, mais où nous n'en faisons rien. C'est frustrant, irritant, douloureux. Une tension constante qui ne disparaît jamais vraiment.

Un soir, un dîner officiel est organisé avec plusieurs personnalités politiques et membres influents de Seattle. En tant que maire, je suis au centre de l'attention. Je souris, je serre des mains, j'écoute avec un intérêt feint les discours trop longs et les flatteries superficielles. Emma est là aussi, mais dans un rôle plus en retrait, veillant à ce que tout se déroule sans accroc.

Pendant le dîner, je ne peux m'empêcher de l'observer, de la suivre du regard sans même m'en rendre compte. La manière dont elle scrute la salle, son sérieux implacable, la façon dont elle se positionne toujours stratégiquement, prête à réagir au moindre signe de trouble. Elle est efficace, impassible, professionnelle. Mais elle ne me regarde pas. Pas vraiment. Pas comme avant.

À mes côtés, Mary Margaret capte mon trouble. Elle baisse légèrement la voix, comme si elle voulait éviter d'attirer l'attention.

— Vous allez bien, Madame la Maire ?

Je me redresse légèrement, lui offrant un sourire poli.

— Parfaitement.

Mais mon ton manque de conviction. Je le sais. Elle aussi.

À la fin de la soirée, alors que je quitte l'événement, Emma m'attend près de ma voiture. Sa posture est droite, professionnelle, mais quelque chose dans son regard me dit qu'elle m'attendait depuis un moment.

— Tout s'est bien passé ? demande-t-elle, sa voix mesurée.

— Oui.

J'hésite, puis je prends une inspiration et ajoute :

— Mais on ne va pas continuer à faire semblant, n'est-ce pas ?

Emma fronce légèrement les sourcils, comme si elle ne voulait pas comprendre, ou peut-être qu'elle refuse d'y penser.

— Faire semblant de quoi ?

Je la fixe, plantant mon regard dans le sien, cherchant une faille, une réponse, n'importe quoi qui me prouverait que je ne suis pas seule à ressentir ça.

— De ne pas se manquer.

Un silence s'installe entre nous, dense, vibrant d'émotions retenues. Emma soupire, passant une main dans ses cheveux, ce tic nerveux que je connais si bien.

— Regina… J'ai pris ce poste parce que c'était la meilleure décision à prendre. Pour toi. Pour moi. Nous sommes toujours dans la même ville, toujours dans la même équipe. C'est juste… différent.

Je hoche la tête lentement, mes doigts se crispant sur le bord de ma veste.

— C'est exactement ça le problème. C'est différent.

Emma baisse un instant les yeux, comme si elle cherchait ses mots, puis finit par soupirer de nouveau, plus doucement cette fois.

— Alors qu'est-ce que tu veux ?

La question me frappe en plein cœur. Moi qui ai toujours tout contrôlé, qui ai toujours su exactement ce que je voulais, ce que je devais faire… Avec Emma, je n'ai jamais eu le contrôle. Et peut-être que c'est ça qui me terrifie autant que ça me libère.

Je m'approche légèrement, comblant une partie de la distance entre nous. Pas assez pour être intrusive, mais suffisamment pour qu'elle comprenne que je ne fuis pas.

— Je veux qu'on arrête de se cacher derrière nos responsabilités.

Emma me regarde longuement, et pendant un instant, je me demande si elle va nier, si elle va encore repousser l'évidence, se retrancher derrière la sécurité du professionnalisme.

Puis, avec un sourire en coin, elle murmure :

— Tu es toujours aussi exigeante, Madame la Maire.

Je croise les bras, levant un sourcil, tentant de masquer le soulagement que j'éprouve à ce simple jeu familier.

— Et tu es toujours aussi bornée, Lieutenant Swan.

Un léger silence flotte entre nous.


L'atmosphère dans la mairie semblait presque inchangée, mais je sentais la différence. Une tension sous-jacente s'insinuait entre Emma et moi, une attente suspendue qui ne trouvait jamais de résolution. Depuis notre dernier échange devant la voiture, nous continuions de nous croiser, d'échanger des regards furtifs, mais les mots que nous aurions dû dire restaient en suspens.

Lors des réunions de sécurité, Emma était là, concentrée et professionnelle, mais je percevais cette fraction de seconde où nos regards s'accrochaient un peu trop longtemps. Dans les couloirs, nos pas se synchronisaient involontairement, mais jamais nous ne ralentissions pour nous attarder. C'était devenu une danse silencieuse, un jeu dont nous connaissions les règles, mais dont nous repoussions sans cesse l'issue.

Un matin, alors que je révisais les détails de mon agenda, Emma entra dans mon bureau sans frapper, comme elle l'avait toujours fait. Ce simple geste réveilla quelque chose en moi, une habitude que je refusais de voir disparaître.

— Je pars lundi.

Je relevai immédiatement la tête, mes doigts se figeant sur le clavier de mon ordinateur.

— Où ça ?

— San Francisco. Réunion interétatique de sécurité. On veut une coopération plus étroite entre les différentes agences, et on m'a désignée pour représenter Seattle.

L'annonce me prit de court. Une semaine sans Emma. Une semaine sans ses répliques pleines de sarcasme, sans ses regards appuyés, sans cette présence à la fois irritante et réconfortante. Mais je fis ce que je savais faire de mieux : je masquai mes émotions sous un sourire poli.

— C'est une mission importante.

Emma hocha la tête.

— Oui.

Un silence s'étira entre nous. Emma semblait hésiter, cherchant quelque chose, attendant peut-être que je dise plus. Mais je restai muette, piégée dans ma propre retenue.

Alors elle se contenta d'ajouter :

— Je pars lundi matin. Je voulais te prévenir.

— Bien sûr.

Emma ne bougea pas immédiatement. Elle m'observa, comme si elle voulait imprimer mon visage dans sa mémoire avant de partir. Puis, dans un mouvement trop lent pour être anodin, elle tourna les talons et quitta la pièce. Je la suivis du regard, sentant un vide grandir en moi avant même qu'elle ne soit partie.

Le lundi arriva trop vite. Emma était partie. Et je détestais l'admettre, mais son absence pesait bien plus que je ne l'aurais cru.

Le travail continuait, Mary Margaret remplissait son rôle avec brio, mais… ce n'était pas pareil. Elle était efficace, irréprochable dans ses fonctions, mais il manquait cette connexion, ce quelque chose d'inexplicable qu'Emma apportait avec elle.

Je m'efforçais de me concentrer, de ne pas laisser cette sensation de manque m'envahir. Mais chaque pièce de la mairie me rappelait la présence d'Emma. Sa voix manquait dans les briefings de sécurité. Son regard manquait quand je quittais mon bureau tard le soir. Même la simple pensée de ne pas la croiser dans un couloir me laissait une sensation étrange, comme une absence qui ne devrait pas être là.

Le mardi soir, après une journée particulièrement épuisante, je cédai.

Assise dans mon bureau, une tasse de thé refroidissant à côté de moi, je pris mon téléphone. Mon doigt hésita. J'ouvris un nouveau message, tapai une phrase, l'effaçai. Tentai une autre formulation, puis la supprimai encore. Ce n'était pas censé être aussi compliqué. Pourtant, ça l'était.

Finalement, j'inspirai profondément et me décidai.

Regina : Tout se passe bien à San Francisco ?

Je posai mon téléphone sur la table, mon regard fixé sur l'écran. Mon cœur battait un peu trop vite.

🔔 Nouvelle notification

Emma : Oui. Mais je préfère Seattle. Enfin… certaines choses à Seattle.

Un frisson me parcourut l'échine. Je savais ce qu'Emma voulait dire. J'hésitai un instant, mes doigts effleurant l'écran, comme si la réponse allait changer quelque chose de fondamental.

Regina : Et quelles sont ces choses que tu préfères ?

Les secondes s'étirèrent. Trop longues. Trop silencieuses.

🔔 Nouvelle notification

Emma : Je te le dirai en face.

Mon souffle se coupa net. Pas de détour. Pas d'échappatoire. Juste ces quelques mots qui faisaient battre mon cœur à un rythme affolant.

Je posai mon téléphone, incapable de penser à autre chose. Chaque battement de mon cœur résonnait dans le silence de mon bureau, une attente insoutenable s'installant dans l'air.

Je savais que cette conversation allait arriver. La question était : étais-je prête à l'affronter ?

Le lendemain, chaque minute me sembla interminable. Je ne pouvais ignorer le poids de cette attente, ce compte à rebours silencieux qui me ramenait inévitablement vers Emma. Mes pensées dérivaient vers elle à chaque instant volé entre deux réunions, dans chaque couloir que je traversais où son absence résonnait plus fort encore.

Et puis enfin, la fin de la semaine arriva. Le vendredi soir, alors que la mairie se vidait progressivement et que je me trouvais encore à mon bureau, mon téléphone vibra.

🔔 Nouvelle notification

Emma : Je suis de retour.

Mon cœur rata un battement. Mes doigts tremblèrent légèrement alors que je déverrouillai mon téléphone. Un second message arriva immédiatement après.

Emma : On parle ce soir ?

J'inspirai profondément avant de taper ma réponse.

Regina : À quel endroit ?

Quelques secondes passèrent, et puis :

Emma : Chez toi. Il est temps qu'on arrête de tourner autour du sujet.

Je ne sus pas quoi répondre. Je me contentai d'un simple :

Regina : D'accord.

Je reposai mon téléphone, une vague d'adrénaline montant lentement en moi. Cette conversation, je l'avais redoutée autant que je l'avais désirée. Mais il n'y avait plus de recul possible. Ce soir, nous allions enfin mettre des mots sur ce qui nous liait.


TBC :

Bon je ne sais pas si vous avez vu, mais j'ai de gros soucis avec mes chapitres en ce moment… Un coup en ligne un coup hors ligne. J'hésite à les poster ailleurs... Je ne comprends pas le beug ! Je ne sais pas si je dois tout reposter petit à petit ?

En tout cas j'espère que vous avez apprécié ce chapitre qui est très long, j'ai été très inspiré !

En espérant que ça ne fasse pas bâclé mais au contraire bien expliqué.

Ca m'a pris 3 jours ne serait-ce que pour essayer de corriger les fautes etc, donc j'espère que vos yeux vont bien !

N'hesitez pas à laisser un petit mot que ça soit ici ou en MP ça fait toujours plaisir !