Le vent soufflait doucement entre les rangées de pierres tombales, soulevant des volutes légères de poussière et de feuilles mortes qui dansaient dans l'air frais du crépuscule. Le cimetière semblait suspendu dans une sorte de calme irréel, presque irréellement paisible. Le murmure du vent se mêlait aux chants lointains des oiseaux qui annonçaient la fin du jour, le ciel teinté d'une lueur orangée qui embrasait doucement les pierres, les rendant presque lumineuses. Dans ce décor, Jane se tenait immobile, devant la tombe d'Angela, seul, un peu comme une silhouette figée dans le temps.
Cela faisait bien trop longtemps qu'il n'était pas venu. Trop longtemps pour qu'il se sente à l'aise ici. Pourtant, malgré la distance, un certain poids demeurait. Il avait toujours eu du mal à affronter cet endroit, à faire face à l'écho du silence qu'il renfermait. Ce n'était qu'un bout de pierre, un nom gravé dans le marbre froid, et pourtant, ici, chaque fragment de son être semblait suspendu dans l'air, figé. Il n'y avait rien de plus lourd que ce silence, si lourd qu'il semblait le respirer à chaque visite, comme une étreinte invisible qui ne voulait jamais le lâcher.
Il laissa ses doigts glisser sur la pierre. Angela Ruskin Jane. Chaque lettre semblait lui être familière, mais en même temps, elle lui paraissait si étrangère, comme si ce nom appartenait à une autre vie, une vie qu'il avait laissée derrière lui depuis trop longtemps. Une vie qu'il n'arrivait jamais à quitter totalement, même lorsqu'il se forçait à avancer. Cette vie s'était arrêtée brutalement un soir, dans une maison qui n'était plus qu'un souvenir vide, où le silence avait pris la place des rires et des voix.
Jane inspira profondément, le vent élevant quelques brins d'herbe autour de lui. Il avait repoussé ce moment aussi longtemps qu'il l'avait pu. Mais ce soir, il en avait décidé autrement. Il n'était pas homme à parler aux morts, à croire en des esprits errants ou des âmes perdues. Et pourtant, aujourd'hui, il avait besoin de dire ces choses qu'il n'avait jamais formulées, qu'il n'avait jamais osé dire avant.
— Je ne sais même pas si tu peux m'entendre, Angela, murmura-t-il d'une voix basse, presque incertaine. La terre semblait avaler ses mots, comme si le vent emportait ses pensées vers l'infini.
Il se racla la gorge, sentant une chaleur étrange dans sa poitrine. C'était difficile, mais il devait avancer. Il avait besoin de ce moment. Il fallait qu'il le fasse.
— Mais je suis là. Et je viens te dire quelque chose que j'aurais peut-être dû te dire plus tôt. La phrase s'échappa presque à regret, comme si cela faisait trop longtemps qu'il la gardait pour lui, trop longtemps qu'il la retenait.
Ses yeux restaient fixés sur la pierre, mais il sentait une lourdeur dans son cœur. Il marqua une pause, les mots restants suspendus dans l'air autour de lui. Puis, d'une voix hésitante, il laissa tomber la phrase qu'il avait répétée dans sa tête tant de fois, mais qui sonnait si différemment ici, dans ce lieu.
— Je vais être père.
Les mots résonnèrent en lui, et pendant un instant, il n'eut même pas la force de les répéter à haute voix. Il les avait dites plusieurs fois, mais face à elle, tout semblait plus réel, plus lourd. Il se redressa légèrement, un sourire amer effleurant ses lèvres.
— Encore, précisa-t-il, presque en se parlant à lui-même. Tu imagines ça ? Moi, père, une deuxième fois. Un petit rire sans joie s'échappa de ses lèvres, comme une tentative de se libérer du poids de cette phrase. Il n'arrivait pas à faire taire cette douleur qui persévérait dans ses entrailles.
— Je suppose que tu t'en doutais. Teresa et moi… On s'en sort plutôt bien, murmura-t-il, se convainquant un peu plus à chaque mot qu'il prononçait. Un frisson parcourut son corps, comme s'il venait de se dire, à lui-même et à elle, qu'il allait de l'avant, que tout allait bien.
— On va avoir une petite fille. Elle s'appellera Sarah. Ses mots étaient simples, mais il savait qu'ils portaient bien plus de significations que ce qu'il laissait paraître.
Il laissa un silence s'installer après ces mots. Le vent souffla à nouveau, presque comme une caresse sur sa peau. Il n'attendait aucune réponse. Il savait qu'il n'en obtiendrait pas. Mais quelque part, au fond de lui, il espérait un signe, quelque chose, qui lui ferait savoir qu'il avait fait le bon choix, qu'il n'était pas seul dans cette décision.
— C'est un prénom simple, doux. J'espère que ça te plaît, même si… ça ne changera rien, murmura-t-il, un sourire un peu triste se formant sur ses lèvres.
Il fit quelques pas en arrière, observant les alentours. La lumière du crépuscule baignait le cimetière d'une teinte dorée, teintant les pierres d'une lueur chaude. La scène qui s'offrait à lui était presque sereine, comme si le lieu cherchait à lui offrir une paix qu'il n'arrivait pas encore à accepter.
— Je ne crois pas aux fantômes, Angela. Je ne crois pas aux signes ni au destin. Mais si, d'une manière ou d'une autre, tu es là… j'espère juste que tu ne m'en veux pas, dit-il d'une voix plus basse, presque tremblante. Il n'en avait jamais parlé à haute voix, pas comme ça. Il n'était même pas sûr que ça ait un sens, mais il devait le dire.
Sa voix s'était assombrie, se brisant presque sous l'émotion qui le submergeait. Il se pencha un peu en avant, les bras tombant le long de son corps, vidé de toute énergie. Il se sentait épuisé, comme si chaque mot qu'il prononçait était un poids supplémentaire sur ses épaules.
— Je n'oublie rien, tu sais. Ni toi, ni Charlotte.
Il s'interrompit. Son cœur se serra à nouveau à la mention de son nom. Il ferma les yeux, essayant de repousser la douleur qui envahissait sa poitrine à chaque fois qu'il y pensait. Il avait l'impression que le souvenir d'Angela, et celui de Charlotte, étaient des poids qu'il porterait toujours, peu importe où il irait.
— Charlotte… Il se mordit la lèvre, luttant contre les émotions qui montaient en lui. Tu me manques. Chaque jour. Il secoua la tête, incapable de contenir sa tristesse.
Il resta là un moment, accroupi, un soupir lourd s'échappant de ses lèvres.
— Sarah ne te remplacera jamais. Elle ne portera pas ton poids, ni ton souvenir. Mais elle grandira en sachant que tu as existé. Elle aura son propre chemin, son propre monde, ajouta-t-il doucement, comme une promesse silencieuse.
Un sourire triste effleura ses lèvres.
— Mais je te promets, tu ne seras jamais loin. Il le pensait. Sarah grandirait dans un monde où Charlotte serait toujours présente, dans un autre espace, un autre temps. Mais elle serait là, d'une manière ou d'une autre.
Il resta là encore quelques instants, accroupi, les yeux perdus dans le vide. Ses pensées étaient un tourbillon. Comment avancer sans oublier ? Comment ouvrir une nouvelle page sans effacer les anciennes ?
Puis, il se redressa lentement, son corps engourdi par la douleur des souvenirs. Il sourit faiblement, un sourire nerveux, comme si cette scène avait été un rêve dont il n'arrivait pas à se réveiller.
— Je sais, c'est stupide. Il rit nerveusement, mais c'était un rire court et sans joie. Je n'ai peut-être pas de réponses, mais j'avais besoin de te le dire. J'avais besoin de faire ça.
Il secoua la tête, presque en se moquant de lui-même.
— Peut-être que ça ne change rien, peut-être que c'est juste… moi qui essaie de tourner une page qui ne se tourne pas.
Il jeta un dernier regard à la tombe, puis se retourna lentement. Teresa l'attendait dans la voiture, un peu plus loin. Il savait qu'elle lui laisserait le temps dont il avait besoin.
Il fit quelques pas, puis s'arrêta.
Sans se retourner, il murmura, d'un ton presque imperceptible :
— J'espère juste vous ne me détestez pas pour tout ça.
Le vent souffla légèrement, faisant bruisser les feuilles dans les arbres autour de lui. Il ne chercha pas à y voir un signe. Il se contenta d'avancer, pas après pas, vers la voiture. Vers Teresa. Vers Sarah. Le passé ne disparaîtrait jamais, il le savait. Mais pour la première fois depuis longtemps, il avait l'impression qu'il pouvait avancer sans trahir ce qui avait été. Sarah était une nouvelle chance, et cette fois, il ne la laisserait pas passer.
