L'hôpital était une fourmilière en pleine effervescence. Un monde fait de couloirs interminables, de lumières artificielles trop blanches, de pas précipités et de conversations à voix basse. Des infirmières passaient en courant, un brancard grinçait sur le carrelage, et quelque part, dans une autre chambre, un nourrisson poussait son premier cri. Tout était mouvement, urgence, routine rodée.
Mais pour Lisbon et Jane, tout cela avait cessé d'exister.
Dans cette pièce, il n'y avait plus de couloirs, plus d'horloges, plus de monde extérieur. Plus rien, sauf le chaos intime de la naissance. L'air était lourd, chargé d'une tension presque palpable. L'odeur désinfectante des draps d'hôpital et celle plus métallique du matériel médical se mélangeaient à quelque chose de plus primal : la sueur, la chaleur, cette électricité invisible qui précède les moments où tout bascule.
Lisbon suffoquait.
Chaque contraction la projetait dans un monde où rien n'existait d'autre que la douleur. Une douleur brute, animale, implacable, qui lui arrachait des râles incontrôlables. Ce n'était pas une souffrance ordinaire, pas quelque chose de mesurable ou de compréhensible. C'était un orage qui la traversait, un séisme intérieur, une force qui la dépassait totalement.
Elle serrait les dents, mais cela ne changeait rien. Rien ne pouvait contenir l'onde de choc qui la dévastait à chaque nouvelle vague. Sa respiration était erratique, hachée, saccadée comme si elle venait de courir des kilomètres sans jamais ralentir. Elle tentait de suivre le rythme qu'on lui avait appris, mais à quoi bon ? Son propre corps n'écoutait plus rien. Ses jambes tremblaient sous l'effort, son dos se cambrait involontairement, cherchant une position impossible qui lui offrirait un répit.
Ses doigts agrippaient les draps avec une force insoupçonnée, crispés jusqu'à en blanchir ses phalanges. Les tissus se froissaient, tiraillés sans relâche, comme si le simple fait de les tordre pouvait absorber une partie de la douleur. Et lorsque ce n'était pas le drap qui subissait sa rage, c'était la main de Jane.
La main de Jane, sa pauvre main, était devenue son ancre, sa bouée de sauvetage dans la tempête qu'était la douleur. Lisbon s'y accrochait avec une force presque démesurée, sans se soucier une seconde des conséquences. Ses ongles se plantaient parfois dans la peau de sa main, cherchant désespérément un point d'ancrage pour s'opposer à cette douleur dévastatrice. Elle savait qu'il souffrait, qu'il encaissait sa prise féroce sans rien dire, mais cela lui importait peu. Tout ce qui comptait, c'était tenir. Ne pas céder, ne pas se laisser submerger par l'instant. Survivre.
Puis, une nouvelle vague déferla. Plus puissante, plus profonde. Elle l'enveloppa, l'engloutit d'une douleur encore plus violente. Lisbon cria, un cri rauque et douloureux, un son qui vibra dans la pièce comme une alarme. Les murs semblaient se refermer sur elle, l'air devenu plus épais, presque irrespirable. Le juron qu'elle laissa échapper entre ses respirations haletantes résonna dans la pièce, faible et pourtant chargé de l'intensité du moment.
— Oh, bordel…
La douleur la déstabilisait, la submergeait, et elle n'arrivait même plus à la contenir. Jane était là, fidèle à son poste, mais il se sentait soudainement plus inutile que jamais. Ce n'était pas comme d'habitude. D'habitude, il était celui qui avait toujours le contrôle. Celui qui avait la solution à tout, qui pouvait anticiper et comprendre les autres avant même qu'ils n'aient eu le temps de se comprendre eux-mêmes. Mais là, face à Lisbon, submergée par cette douleur qu'il ne pouvait même pas appréhender, il se sentait totalement impuissant.
Et cette impuissance, c'était l'une des sensations les plus désagréables qu'il ait jamais éprouvées.
Ses yeux glissèrent vers l'horloge murale, les aiguilles avançant avec une lenteur insupportable. Chaque tic-tac semblait plus bruyant que le précédent, chaque seconde un rappel cruel de son impuissance, de sa solitude face à cette situation qu'il ne pouvait influencer. Et à défaut de pouvoir la soulager, il chercha désespérément quelque chose à dire, n'importe quoi, pour briser ce silence lourd, cette attente interminable.
Alors, presque distraitement, il lâcha, tentant de revenir à son humour habituel :
— Ça fait un moment, non ?
Sa voix était légère, détachée, comme s'il faisait simplement la remarque d'un temps d'attente banal, comme chez le médecin. Mais ce fut une erreur monumentale. Lisbon se tourna lentement vers lui. Si lentement, si silencieusement, que Jane sentit un frisson parcourir son échine. Il aurait pu décrire des centaines de regards menaçants, il avait vu des psychopathes, des tueurs en série, des gens prêts à tout pour atteindre leurs objectifs. Mais celui-là ? Ce regard de Lisbon, ce n'était pas juste un regard de "je suis fatiguée" ou "je souffre un peu". Non, ce regard-là disait tout. Il disait "si tu continues, je vais te faire regretter d'être né. Tu vas mourir avec cette perfusion."
— Tu trouves ça lent, Jane ? Tu veux prendre ma place peut-être ?
La question, froide, détachée, lui fit l'effet d'un coup de fouet. Il sentit un frisson glacé remonter le long de sa colonne vertébrale. C'était une question qu'il n'aurait jamais dû poser. Son regard, acéré et noir de colère, transperça le sien.
Il ouvrit la bouche, puis la referma. Il savait bien qu'il avait deux options. La première : tenter une explication rationnelle, tenter de justifier sa maladresse, mais il savait pertinemment que cela n'aiderait en rien. La seconde : mentir, jouer la carte du mensonge bienveillant, de celui qui essaie de calmer la situation avec un sourire charmant, aussi inoffensif qu'il le pouvait.
Il opta pour la seconde, tout en forçant un sourire qu'il espérait convaincant. Un sourire innocent, faussement innocent.
— Honnêtement ? Non. Mais si je pouvais échanger les rôles, je le ferais volontiers.
Lisbon répondit avec un rictus sarcastique. Un rictus qui exprimait plus que des mots : "Tu crois vraiment que tu peux me faire croire ça, abruti ?"
— Menteur.
Jane haussait les épaules, feignant la nonchalance, son regard rempli de cette innocence que seul lui pouvait maîtriser.
— Peut-être. Mais c'est l'intention qui compte, non ?
Une contraction plus violente lui coupa toute réplique.
Lisbon se cambra sur le matelas, son corps se soulevant légèrement, comme un instinct primitif qui cherchait à fuir cette douleur. Mais il n'y avait nulle part où aller. Son corps entier semblait un champ de bataille, une guerre interne où chaque muscle était tendu à l'extrême, une brûlure intense irradiant de son ventre jusqu'à ses reins. Elle avait mal. Mal comme jamais, comme si son propre corps se rebellait contre elle.
La douleur était aveuglante, suffocante, une force brute qui ne laissait aucune place à la pensée. C'était comme si quelque chose, une force invisible, tentait de la fendre en deux de l'intérieur. Son souffle devint erratique, haletant, coupé par des gémissements étouffés, sa poitrine se soulevant et s'effondrant avec une rapidité folle, comme si son corps luttait pour respirer. Chaque inspiration était une épreuve, un combat où elle cherchait désespérément un relâchement qui ne venait pas.
Dans cette tourmente, sa main chercha instinctivement une prise, et ce fut celle de Jane qui devint son point d'ancrage.
Elle s'y agrippa avec une force qu'elle ne s'était jamais imaginée capable d'avoir. Ses doigts se refermèrent sur sa main, si fermement qu'elle sentit ses phalanges craquer sous la pression. Mais tout ce qui comptait pour elle, c'était tenir. Survivre à l'instant.
— Teresa, je vais vraiment perdre l'usage de cette main…
Sa voix était étranglée, déformée par la douleur qui le frappait lui aussi à travers ce contact, mais c'était rien comparé à ce qu'elle endurait.
— Je m'en fou de ta main, Jane !
Son cri éclata dans la pièce, amplifié par la souffrance et l'exaspération. Elle n'avait plus de place pour la gentillesse ni la retenue, juste une douleur brute qui la dominait. Jane, stoïque malgré la torture qu'il endurait, plissa les yeux, et un léger soupir s'échappa de ses lèvres, l'air presque résigné face à la situation.
— D'accord, mais si je deviens manchot, tu devras tout faire à ma place.
Lisbon se tendit de nouveau sous l'effet d'une nouvelle contraction. Son visage se crispa, une expression mêlée de douleur et de colère déformant ses traits, alors que ses doigts se refermaient encore plus sur la main de Jane, comme si elle pouvait en faire une ancre dans cette mer de souffrance.
Elle gronda, sa voix faible mais menaçante, entre deux inspirations sifflantes.
— Je vais commencer par t'étrangler avec l'autre.
Jane grimace, les muscles de son bras visiblement endoloris par la pression. Il ne pouvait s'empêcher de se tordre sous la force qu'elle appliquait, mais il resta là, stoïque, prêt à endurer.
— On va peut-être éviter le double homicide, ce serait dommage de finir en prison le jour de la naissance de notre fille.
Lisbon, bien que toujours rongée par la douleur, laissa échapper un léger rictus qui se mua presque instantanément en une grimace sous l'effet de la contraction suivante. Elle n'eut même pas la force de lui répondre, l'intensité de la douleur s'imposant de nouveau comme une mer déchaînée.
Chaque muscle de son corps tremblait sous l'effort, sa peau moite de sueur. Ses bras étaient tendus à l'extrême, et elle sentait chaque fibre de son être se tendre sous la pression d'un combat que son corps menait seul, sans relâche.
Lisbon se cambra sous la vague de douleur, son corps se tendant comme une corde prête à rompre. Chaque fibre de son être semblait s'étirer à l'extrême, déchirée par la force brute de la contraction. Son souffle se coucha dans un râle étouffé, ses ongles se plantant dans la peau de Jane avec une intensité telle qu'il se demanda un instant si elle n'allait pas lui briser la main. Mais il ne bougea pas. Ce n'était pas le moment pour se concentrer sur la douleur qu'il ressentait.
Le temps sembla suspendu alors qu'un cri s'échappait de sa gorge, un cri écorché, venu du fond de son âme. Ce n'était pas juste de la douleur, c'était quelque chose de primal, de sauvage, comme si son corps, dans un ultime effort, essayait de survivre à un cataclysme intérieur. Le bruit de ses gémissements se mêlait au rythme effréné de ses respirations, presque incontrôlables.
Jane sentit son cœur se serrer. Il la voyait se battre, lutter contre des vagues de douleur qui semblaient ne jamais s'arrêter, se demander, chaque seconde, si elle pourrait vraiment supporter ce qui lui était infligé. Il avait vu Lisbon braver la mort, faire face à des criminels, des situations extrêmes sans flancher, mais là, face à cette douleur… il la voyait au bord du gouffre, brisée, épuisée, et complètement vulnérable. Il n'avait pas de réponse. Il ne pouvait rien faire. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était attendre. Et c'était une sensation intolérable.
— Patrick… fais quelque chose, murmura Lisbon d'une voix brisée, mais pourtant pleine de cette force intérieure qui, même dans son état, n'avait pas totalement disparu.
Il se redressa dans un mouvement brusque, un éclair de panique traversant ses yeux. Il avait l'impression de se noyer dans l'incapacité, dans la frustration. Il était le maître des situations, celui qui apportait les solutions. Mais pas ici. Pas maintenant. Ici, il était aussi impuissant qu'un spectateur, observant sans pouvoir intervenir.
Il chercha dans son esprit, fouillant les recoins de sa mémoire pour y dénicher une solution, une idée, n'importe quoi. Un instant de calme, une distraction. Quelque chose pour la faire respirer, pour lui redonner un peu de contrôle.
— D'accord ! Il prit une grande inspiration, sa voix un peu étranglée par la panique. — Tu veux que je fasse quoi, exactement ?
Lisbon tourna la tête vers lui, ses yeux pleins de douleur mais aussi d'un soupçon de désespoir. Sa voix s'éteignit dans une explosion de souffrance alors qu'une nouvelle contraction la traversait. Ses doigts se refermèrent à nouveau sur la main de Jane, aussi forte que la dernière fois, et il sentit ses os gémir sous la pression.
— J'en sais rien, réfléchis ! C'est toi le génie ici !
Il cligna des yeux, toujours à la recherche d'une idée, n'importe quoi qui puisse l'aider à la calmer, à l'empêcher de se briser sous la douleur. Mais rien ne venait. Il n'y avait pas de solution toute faite pour ça. Pas de formule magique.
— Alors déjà, merci pour la reconnaissance, enfin, mais je… tenta-t-il, tout en essayant de dédramatiser la situation par son humour.
— Jane !
Lisbon le coupa net, et dans son cri, il y avait tout le poids de sa douleur, tout l'épuisement de son corps qui était à bout. La contraction suivante la fit crier une nouvelle fois, un cri plus fort, plus déchirant. Le son vibrera dans l'air comme un écho cruel, une onde de douleur qu'il ne pouvait ignorer.
Il sentit une pression sur son cœur. La panique s'empara de lui. Il ne pouvait pas être témoin de cette souffrance sans réagir. Il avait besoin de faire quelque chose. N'importe quoi. Et pour la première fois, il comprit que, malgré tout son génie, il était aussi vulnérable qu'elle, à cet instant.
Elle se cambra, son corps tout entier se tendant sous l'assaut implacable de la douleur. Chaque muscle semblait vouloir se déchirer, se briser, et son souffle se coupa net, se bloquant dans sa gorge alors que la souffrance prenait possession de chaque fibre de son être. Ses doigts, d'abord agités dans un geste instinctif de fuite, se replièrent aussitôt sur la chemise de Jane, cherchant désespérément un point d'ancrage, quelque chose à quoi se raccrocher dans ce tourbillon insensé. Elle s'accrochait à lui comme une naufragée à une bouée de sauvetage, le regard fixe, perdu dans la souffrance, mais sachant que lui seul pouvait la retenir.
Il comprit alors, d'un coup. Ce n'était pas seulement un cri de douleur qu'elle laissait échapper. C'était un appel silencieux. Elle avait besoin d'un répit. Pas un miracle, pas une échappatoire magique, juste un instant de calme. Quelque chose de plus tangible, un souffle, un moment où la douleur pourrait se reculer juste assez pour qu'elle puisse respirer, pour qu'elle puisse simplement tenir.
Jane savait que dans ce genre de moment, il ne fallait pas chercher à résoudre le problème. Il n'y avait rien à résoudre, rien à faire d'autre que d'être là. Il ferma les yeux un instant, inspira profondément et se concentra sur elle, sur son souffle erratique, sur chaque mouvement de son corps. Ses mains, tremblantes mais sûres, se posèrent sur son front brûlant de fièvre et de douleur, effleurant ses cheveux trempés de sueur. Il voulait qu'elle le ressente. Qu'elle sache qu'il était là.
— Regarde-moi, murmura-t-il doucement, avec cette voix calme qu'il savait capable de percer à travers la tempête.
Elle ouvrit lentement les yeux, luttant contre la douleur, son souffle court, désordonné. Il captait son regard, la fixant comme un point d'ancrage dans ce monde chaotique.
— Jane, c'est pas le moment pour…
— Chut, répondit-il fermement, sa voix basse mais pleine de douceur. Écoute ma voix.
Il attendit qu'elle l'écoute, qu'elle se concentre sur lui. Il lui offrait ce qu'il savait faire de mieux dans cette situation : la clarté. Il posa ses mains sur elle, encore plus doucement.
— Respire… inspire lentement… expire… encore une fois…
Ses instructions étaient simples, et pourtant si essentielles. Elle suivit son rythme, au départ par réflexe, puis peu à peu, comme si ses mots formaient un pont entre la douleur et la réalité. Le bruit de sa respiration, saccadée au début, s'harmonisa avec celle de Jane, qui gardait sa cadence, la guidant à chaque expiration.
— Bien, maintenant, imagine quelque chose. Ta douleur… elle est là, oui. Mais elle n'est pas toi. Elle est une vague.
Elle fronça les sourcils, luttant pour comprendre, pour concentrer ses pensées sur autre chose que la douleur qui la submergeait.
— Une vague ? demanda-t-elle, ses yeux flous de souffrance, son esprit cherchant à saisir ce concept étrange.
— Oui, répondit-il calmement. Elle monte, elle devient forte… elle te submerge… mais elle redescend toujours.
Sa voix était douce, presque hypnotique, ce ton qu'il savait utiliser pour faire tomber les barrières, pour apaiser les esprits dans l'urgence. Il continuait de la guider.
— Tu peux l'affronter. Elle t'approche… elle gonfle… et elle repart.
Lisbon sembla se détendre un peu, un léger relâchement visible dans ses muscles tendus. Son souffle se fit plus régulier, plus posé, et son dos s'affaissa lentement sur le matelas, comme si le simple fait d'entendre ses paroles suffisait à alléger un peu de son fardeau.
— Imagine une plage… le bruit des vagues… l'eau qui vient caresser le sable… Elle monte, elle te touche, mais elle finit toujours par reculer.
Elle ferma les yeux, une légère tension s'évanouissant dans l'air alors qu'elle tentait de s'imaginer sur cette plage, d'éloigner l'intensité du moment. Un silence se posa, mais ce n'était pas un silence vide. C'était un silence de partage, un silence où elle se laissait un peu porter, un peu guider par ses mots.
Et puis… une contraction. Elle arriva sans préavis, aussi violente que la précédente. Jane la vit immédiatement se crisper, ses muscles se tendant comme des câbles sous la pression de la douleur. Ses doigts, qui étaient posés doucement sur son poignet, furent serrés d'un coup. Pas fort, mais juste assez pour qu'il sache qu'elle était toujours là, dans la lutte.
Elle ne cria pas. Elle tenait bon.
Il sourit, un sourire rassurant, une caresse légère sur le dessus de sa main. Il n'y avait pas de triomphe dans son sourire, juste une simple satisfaction qu'elle avait trouvé un peu de contrôle, qu'elle avait accepté de suivre son rythme.
— Ça marche, pas vrai ? demanda-t-il doucement, son regard ne quittant pas le sien.
Elle ouvrit la bouche, prête à répondre, mais une autre contraction plus violente la frappa de plein fouet. Brutale. Impitoyable. Elle n'eut pas le temps de s'y préparer, pas le temps de réagir avant que la douleur ne prenne possession de son corps tout entier. Son corps se tendit comme un arc, et son premier réflexe, bien plus fort que tout le reste, fut de s'accrocher.
À lui.
Sa main chercha la sienne avec une urgence désespérée, la broyant cette fois, littéralement, avec une force inouïe. Jane, surpris, hoqueta de douleur, son visage se tordant sous l'intensité de la pression. Ses doigts se crispaient sous la force qu'elle exerçait sur sa main.
— Jane, ça marche plus ! hurla-t-elle, la voix brisée par l'effort, la frustration et la douleur.
Jane, lui, grimaça sous la douleur. Il secoua sa main, essayant de faire passer l'inconfort, mais rien n'y faisait. Sa main était dans un état qu'il n'avait jamais imaginé. Mais il se contenta de lâcher un léger sourire, même à travers la douleur.
— Ok, ok, ça marche plus, compris ! murmura-t-il, le ton un peu plus grave, mais toujours désireux de la rassurer malgré tout.
Il jeta un coup d'œil furtif à sa main rouge et meurtrie, hésitant une seconde. Il ressentait une douleur sourde, mais il n'allait pas s'arrêter là-dessus. Peut-être que ce n'était qu'une douleur passagère… peut-être pas. Les doigts qu'elle avait serrés si fort, les ongles qui s'enfonçaient dans sa peau… C'était impossible qu'il n'y ait pas de traces. Est-ce que c'était même possible d'avoir une fracture juste en serrant trop fort ? Probablement pas. Mais vu la force qu'elle venait de lui infliger, il ne s'aventurerait pas à exclure cette possibilité. Il fallait qu'il reste calme. Rester concentré. Ne pas faire preuve de faiblesse.
Lisbon grogna, le souffle coupé par la nouvelle déferlante de douleur. Sa tête retomba contre l'oreiller, ses yeux à peine ouverts, cherchant désespérément une forme de contrôle, mais elle n'arrivait plus à maîtriser la situation. Le chaos du corps, celui qu'elle ne pouvait pas dominer, prenait le dessus.
— C'est quoi ton plan B ?
Jane haussait les sourcils, prenant un instant pour réfléchir sérieusement. Un plan B. Il n'était pas vraiment certain d'avoir la moindre idée de ce que pourrait être un plan B. Il n'était pas médecin, pas spécialiste de l'accouchement. Mais il la connaissait. Il la voyait lutter, et l'idée d'être totalement impuissant l'angoissait plus qu'il n'aurait jamais imaginé.
— L'humour ?
Lisbon pivota lentement vers lui, son regard noir, féroce, et ses dents serrées sous l'effet d'une contraction qui déchirait son ventre. Elle n'avait pas le temps de plaisanter. Pas maintenant.
— Je vais te tuer.
— Oui, non, mauvais timing.
Il esquissa une légère grimace, mais il savait qu'il n'avait aucune chance de faire une blague à ce moment-là. Une autre vague de douleur la traversa, plus brutale, plus implacable, et cette fois, Lisbon laissa échapper un cri étouffé. Un son brut, presque animal, venu du fond de sa gorge. Elle tenta de l'étouffer, mais c'était impossible. La douleur l'avait déjà engloutie, et le reste du monde n'existait plus.
Ses jambes tremblaient sous l'effort, tout son corps répondait à l'appel de cette force implacable qui ne la lâchait pas. Ses bras, ses mains, ses muscles… tout était tendu, son souffle court et irrégulier, sa respiration de plus en plus erratique. Jane pouvait sentir la fatigue s'immiscer dans chaque fibre de son corps. Elle n'en pouvait plus. Chaque mouvement, chaque respiration semblait être un défi, une bataille qu'elle menait sans relâche. Elle était au bout du rouleau. Mais elle tenait encore. Il le savait, il le voyait.
Un instant, Lisbon ferma les yeux. Peut-être un instant de répit, une seconde pour se déconnecter, peut-être pour s'échapper. Mais même si elle le voulait, elle n'avait aucune échappatoire. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était continuer à respirer, à affronter chaque vague de douleur, une après l'autre.
Jane, lui, réagit instantanément. Il n'hésita pas une seconde. Il posa son front contre le sien, sentant sa chaleur, sentant la sueur perler sur sa peau.
— Hé… Teresa… murmura-t-il doucement, sa voix calme, presque un ancrage dans ce tourbillon de douleur.
Elle ouvrit à peine les paupières. Il pouvait voir la fatigue dans son regard, la douleur si évidente qu'elle semblait l'engloutir. Mais il n'allait pas la laisser sombrer. Pas maintenant. Pas dans cet instant crucial.
— Tu es incroyable.
Il voulait qu'elle l'entende. Qu'elle sache qu'il était là, qu'il la voyait, qu'il la soutenait. Il voulait qu'elle sache que, même dans la douleur, même dans cette épreuve, il était fier d'elle. Il voulait qu'elle croie que tout allait bien se passer, même quand elle en doutait.
— Tu vas y arriver.
Lisbon secoua faiblement la tête, épuisée. Le simple fait d'ouvrir les yeux semblait être un effort colossal.
— J'ai intérêt…
Jane esquissa un sourire tendre, caressant doucement sa joue du bout des doigts. Il était sincère, profondément. Il avait besoin de lui montrer que, malgré tout, elle avait déjà accompli l'impossible.
— Et je t'en serai éternellement reconnaissant…
Il n'avait jamais été aussi honnête. Jamais.
Puis vint la contraction. Celle qui brisa tout. Lisbon s'arqua sous la douleur, son corps tout entier tendu à l'extrême, ses mains crispées sur les draps. Son souffle se coupa. C'était différent. Un cri, plus fort, plus viscéral. Une douleur qui la paralysa. Lisbon ne pouvait plus contrôler son corps. Plus rien n'avait de sens. Tout ce qui comptait, c'était cette vague de douleur qui l'emportait.
Jane, impuissant, sentit un frisson glacé lui traverser l'échine. Quelque chose venait de changer. Lisbon n'était plus simplement fatiguée, elle était à bout. Complètement à bout. Il le voyait dans ses yeux. Et il sentait, plus que tout, l'urgence du moment.
Lisbon, entre deux inspirations haletantes, parvint à articuler des mots, presque un ordre, une supplication désespérée :
— Jane… appelle… quelqu'un !
Il ne réfléchit même pas. Il se redressa précipitamment, le cœur battant la chamade. La panique montait en lui, mais il devait rester calme.
— Hé ! Besoin d'aide par ici !
Son cri résonna dans la pièce. Ce n'était pas un cri ordinaire, c'était un cri de panique, un cri d'urgence. Son regard se tourna frénétiquement vers la porte, à la recherche de l'aide qu'il savait nécessaire. Il se précipita vers la porte, hurla à nouveau.
— Sage-femme ! Maintenant !
Le temps sembla se suspendre. Et dans ce silence presque irréel, des bruits de pas précipités résonnèrent dans le couloir. Puis, une silhouette apparut, poussant la porte avec précipitation. La sage-femme entra en trombe, son regard acéré captant immédiatement l'urgence de la situation.
— C'est le moment ! Teresa, poussez !
Lisbon secoua la tête, son regard embué de douleur, son corps à bout de force. Elle n'arrivait plus à croire que c'était elle qui parlait à cet instant, que tout son être était si épuisé.
— Je peux pas…
Jane lui attrapa doucement le visage entre ses mains tremblantes, forçant son regard à croiser le sien, ses yeux remplis de détermination et d'inquiétude.
— Si, tu peux.
Il posa son front contre le sien, ses yeux cherchant à la rassurer dans cet instant de pure souffrance.
— Tu es la femme la plus forte que je connaisse.
Elle laissa échapper un petit rire, un souffle brisé, presque imperceptible, mais suffisamment pour qu'il sache que sa force n'était pas épuisée. Elle pouvait encore, elle devait encore.
— C'est un mensonge…
— Teresa, tu m'as supporté toutes ces années, c'est une preuve suffisante.
Elle rit, ou plutôt, elle tenta. Puis elle poussa. Une fois. Deux fois. Trois fois. Et enfin…
Un tout petit cri.
Un cri fragile, hésitant… mais si incroyablement vivant.
Lisbon leva les yeux vers Jane, épuisée, mais avec une lueur de victoire, une lueur d'espoir dans ses yeux. Un sourire, tremblant mais incroyablement doux, effleura ses lèvres.
— Sarah.
Jane inspira profondément, ses yeux descendirent sur le petit être minuscule qui venait d'être déposé contre Lisbon. Ses yeux s'embuèrent instantanément. Un torrent d'émotions l'envahit.
D'une main tremblante, il caressa la joue du bébé, si délicatement, comme s'il avait peur de briser ce moment précieux. Ce moment qu'ils avaient attendu, espéré, vécu.
Sa voix, d'ordinaire pleine d'assurance, n'était plus qu'un murmure tremblant.
— Bonjour, Sarah Jane.
Et dans cet instant précis, plus rien d'autre n'existait.
…
Et voilà pour la première partie de cette fiction. Je posterai les 8 prochains chapitres la semaine prochaine je pense. N'hésitez pas à me dire si vous voulez voir certaines scènes de leur vie à trois, je pourrais toujours en rajouter.
