Précédemment : Lance et Keith ont repris contact avec la résistance de la planète mère, coincée sous le règne pseudo-militaire mis en place par le frère jumeau d'Arel, le lieutenant Vit. Meri s'est assurée une place à bord du vaisseau de commande d'Haggar, l'Eryth, en tant que Reza ve Orahk, druide en formation.
Et, autrefois, près de quatorze ans plus tôt, Meri se réveillait de stase et recevait une vision de Blue. Une vision de son nouveau paladin et du chemin qu'il allait prendre. Une vision remplie de douleur, un échange proposé : sa vie contre celle de Keith.
Note de l'auteur : Ça fait un moment que j'ai publié Kiss, Fake it Better, alors c'est normal si vous ne vous souvenez pas des détails. Si vous voulez vous rafraîchir la mémoire, la vision citée dans le résumé ci-dessus commence au milieu du chapitre deux, que vous trouverez ici (à partir de « Le garçon avait désormais grandi » pour être exact). Vous pouvez profiter du chapitre sans aller la relire, mais c'est pour ceux qui veulent :)
Chapitre 36
Visions concrétisées (Partie 1)
— Seigneur Zarkon a parlé.
La voix s'extirpa de l'obscurité, semblant venir de tous les côtés. Un éclat de lumière jaune derrière, un élan de douleur sur son flanc. Elle pivota, regardant les visages qui l'encerclaient. Les visages ? Elle avait l'impression d'être observée, mais elle ne voyait rien dans les ombres mouvantes qui pourrait confirmer une présence.
Quelqu'un était allongé par terre derrière elle, le souffle court, et la voix semblait naître de ces halètements, résonnant dans ses oreilles.
— Le traître est condamné.
Val se réveilla avec la voix d'un étranger résonnant dans sa tête, le rêve ne voulant pas la quitter. Il se rembobina derrière ses paupières alors que ses sens revenaient à la réalité. Les draps étaient entortillés autour de ses jambes. Une alarme sonnait quelque part à sa droite. L'air trop filtré du château lui laissait un arrière-goût dans la bouche.
Dans son esprit, Lance souriait, du sang sur les doigts et un pistolet dans la main. Il dit quelque chose que Val n'entendit pas, puis tira un laser dans les ténèbres rampantes.
Le rêve la relâcha dans un choc électrique et elle prit une inspiration tremblante, repoussant ses cheveux qui lui tombaient dans les yeux. Ils commençaient à redevenir longs et s'accrochaient à sa nuque en boucles trempées de sueur comme ses draps qui lui collaient aux jambes. Elle repoussa les couvertures et frissonna quand l'air glacial de la matinée la prit d'assaut.
C'était quoi, ça ? se demanda-t-elle, se redressant avec difficulté. Elle galéra avec l'alarme jusqu'à parvenir à la faire taire et fit le deuil d'une autre nuit au sommeil agité. Elle avait essayé de se coucher tôt la veille, vraiment. Mais elle avait fait l'erreur d'ouvrir « Théorie quintessentielle » et trois heures avaient passé sans qu'elle ne s'en rende compte, les mots devenant flous sur les pages.
Avoir d'étranges rêves au sujet de Lance n'arrangeait pas son cas.
Elle prit son appareil de communication pour vérifier si on l'avait contactée durant la nuit, mais non. Plein de missions potentielles devaient l'attendre sur la boîte de messagerie qu'elle partageait avec Nyma sur le serveur principal. Un bâillement lui échappa et elle s'adossa au mur, ouvrant distraitement ses contacts et affichant celui de Meri avant de se rendre compte de son geste.
Plissant le nez, Val ferma la messagerie et balança l'unité de communication sur le lit. Que pensait-elle accomplir en envoyant un message privé à Meri ? Elle n'avait pris aucune technologie altéenne avec elle pour aller espionner l'Empire et chaque message qu'elle avait envoyé depuis provenait d'un canal sécurisé de l'Entente.
Quelque chose dans ce rêve la tiraillait toujours, quelque chose en rapport avec Meri. C'était le visage de Lance qu'elle avait vu à la fin, mais… peut-être que Meri était la personne allongée derrière lui ?
Elle passa un bras par-dessus ses yeux et poussa un soupir. Comme n'importe quel rêve, les détails lui échappaient déjà, même si elle doutait qu'elle aurait pu leur donner un sens de toute manière. Lance et Meri étant en train de livrer un combat à l'Empire à des endroits que Val ne pouvait pas rejoindre, c'était normal qu'elle ait des rêves angoissants à leur sujet.
Mais c'était juste un rêve. Elle le sortit de son esprit et se tira du lit pour entamer sa journée.
Meri se réveilla tendue : peut-être un effet secondaire des injections de quintessence. C'était difficile à dire, puisqu'elle était tendue quasiment sans arrêt depuis son arrivée à bord de l'Eryth.
C'était drôle, mais vivre dans le même couloir que la femme la plus meurtrière et sadique de l'univers avait tendance à mettre mal à l'aise. Lui mentir effrontément encore plus.
Les rêves l'avaient au moins laissée tranquille cette nuit, à part un léger malaise qui restait accroché à elle alors qu'elle se levait pour se préparer. Aucune image n'accompagnait cette appréhension, juste une douleur indistincte, un pincement au cœur et l'impression qu'à son réveil, quelque chose de terrible venait d'arriver.
Malheureusement, elle n'avait pas le luxe d'écouter son instinct. Elle avait rendez-vous avec Haggar dans moins d'une heure et devait se préparer. Elle ne pouvait pas se permettre d'être moins que parfaite en présence de la sorcière.
Elle s'habilla, contrôla sa transformation, vérifia son injecteur de quintessence, se força à avaler quelques bouchées d'une barre de ration, puis se rendit à son rendez-vous. Elle n'était à bord de l'Eryth que depuis quelques semaines, mais elle s'était familiarisée avec le bâtiment des druides rapidement, trouvant des excuses pour explorer tous les coins dès qu'on lui en donnait l'accès. Ce qu'elle trouvait en général lui retournait l'estomac : des prisonniers et des sujets tests, ou parfois ce qu'il en restait. Des salles d'archives remplies de toutes les atrocités commises derrière les portes closes. Des pièces vides puant la quintessence fétide qui servait à des rituels horribles.
Meri dépassa tout ça sans y jeter un œil cette fois-ci, se dirigeant plutôt vers ce que les autres druides appelaient « l'amphithéâtre ». Elle s'était attendue à une sorte de bloc opératoire, mais c'était bel et bien un endroit destiné à accueillir un public. Des antichambres donnaient sur l'espace central par des vitres sans tain, comme celle de la salle d'interrogatoire, et les hauts plafonds permettaient de placer des salles d'observation au-dessus du bâtiment des druides pour y accueillir des officiers qui n'avaient pas le droit de s'y rendre, au cas où Haggar voudrait leur faire une démonstration.
La pièce en elle-même était simple : un dispositif en son centre permettait de tenir un prisonnier dans des positions variées, avec ou sans entraves. D'autres appareils et outils étaient amenés à la demande par des plateaux flottants. Autrement, il n'y avait que le prisonnier, les lumières éblouissantes du plafond et leur reflet les observant de tous les angles. Les coins de la pièce étaient plongés dans une obscurité qui devait avoir un rôle à jouer dans la guerre psychologie livrée si passionnément par les druides.
Haggar était seule dans la pièce à l'arrivée de Meri, debout sous un projecteur, les bras le long de son corps et les yeux luisants d'une lumière dorée sous sa capuche. Elle ne regardait rien en particulier et ne montra aucun signe d'avoir remarqué sa présence, mais sa quintessence remplissait la pièce, picotant la peau de Meri comme une invasion de moustiques. Elle se pressait à la base de son crâne, murmurant des choses dans les coins sombres de son esprit où sa conscience ne pouvait pas se rendre.
Meri rentra les bras dans ses manches et se concentra sur sa respiration, essayant de chasser son anxiété. Elle n'avait pas besoin qu'on lui dise de ne pas déranger Haggar tant qu'elle était en transe. Personne ne comprenait sa magie, pas même son entourage proche, mais ils savaient tous que s'ils perturbaient le bon fonctionnement d'un sort, ils en paieraient le prix.
Après quelques secondes, Haggar sortit de sa transe, un sourire écartelant presque son visage. C'était quelque chose que Meri n'avait jamais remarqué avant de côtoyer Haggar : elle semblait toujours à bout de forces, la peau presque translucide, son souffle presque comme un râle d'agonie. C'était peut-être son âge : beaucoup de monde à bord de l'Eryth parlait des tours de magie ou médicaux dont elle se servait pour se garder en vie. Ou peut-être s'agissait-il simplement des effets de la magie druidique. Mais elle semblait toujours avancer avec un pied dans la tombe.
— Reza, dit Haggar avec un sourire. Ma nouvelle élève préférée.
Sa voix dégoulinait de sarcasme et Meri feignit un manque d'intérêt alors que la sorcière lui indiquait un poste informatique au fond de la pièce. Elle ne savait pas encore si Haggar la raillait car elle se doutait de son imposture ou seulement parce qu'elle trouvait l'audace de Reza amusante.
En tout cas, Meri avait attiré l'attention de la sorcière plus qu'elle ne l'avait prévu. Ça ne lui plaisait pas, même si elle appréciait l'accès que ça lui donnait aux espaces de travail personnels d'Haggar. Elle allait en avoir besoin si elle voulait obtenir une place pour Ulaz dans l'équipe de Revendication.
Haggar avait affiché les données du sujet du jour sur le poste informatique et Meri se plongea dans son rôle tandis que la leçon débutait.
La magie de l'esprit. L'obsession personnelle d'Haggar et celle qu'elle avait décidé de transmettre à Reza pour une raison que Meri n'avait pas encore comprise. Il y avait sûrement d'autres compétences bien plus utiles qu'elle aurait pu lui enseigner. Ou d'autres personnes qui auraient pu prendre en charge sa formation.
Mais Haggar voulait la garder près d'elle. Elle avait dit qu'elle lui rappelait une apprentie qu'elle avait eue il y a longtemps. Elle est morte, bien sûr, avait dit Haggar tout en guidant Meri dans une dissection. Trop délicate pour le travail que l'on fait. Mais elle avait du potentiel, malgré son estomac fragile. J'imagine que nous verrons si vous faites preuve des mêmes défauts.
En vérité, Meri n'était pas taillée pour ce genre de travail. Elle en trouvait chaque seconde physiquement et moralement révoltante, mais c'était ce qu'elle devait faire. Pour son équipe. Pour l'univers.
Elle se laissa donc être Reza ve Orahk, une druide aussi sanguinaire que les autres, et suivit les leçons d'Haggar avec une avidité qui la hantait dans ses rêves.
Elle pouvait se servir de ce qu'elle apprenait, se disait-elle. Pas contre les prisonniers, ni même contre les soldats ordinaires qui ne pouvaient pas se défendre contre ce genre de magie. Contre Haggar. Après tout, Reza ve Orahk allait devoir disparaître un jour ou l'autre : le plus tôt serait le mieux. Meri avait déjà décidé de ne pas s'embêter à essayer de convaincre Haggar d'engager Ulaz sur la base de ses qualifications. Ce serait bien plus simple de s'infiltrer dans son ordinateur et d'envoyer un ordre de transfert à sa place. Haggar supervisait tant de projets qu'elle n'allait pas remarquer un petit chirurgien de plus réassigné à un laboratoire distant.
Meri s'en irait bientôt d'ici et, à son départ, elle effacerait l'existence de Reza, l'arracherait aux souvenirs d'Haggar et des autres druides, petit à petit, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien qu'un fantôme.
— Le 243 est tombé la nuit dernière.
Lance poussa un petit soupir étranglé alors que les mots de Mirek percutaient.
— Encore un ? De la même manière que les autres ?
Mirek acquiesça.
— La résistance qui s'y trouvait manquait déjà de force et les Impériaux lui ont porté un grand coup dès le début. Ils ont arrêté plus d'une centaine de personnes qui s'étaient rassemblées devant une usine de production alimentaire pour protester contre les réductions budgétaires dans le processus de raffinage. J'ai entendu dire que le peuple tombait malade et que même quand la pâte alimentaire n'est pas contaminée, elle est de mauvaise qualité. Il faut en acheter le double pour ne pas mourir de faim.
— Bordel, siffla Lance.
Il jeta un œil à Keith, qui observait la réunion depuis le fond de la pièce. Il était tout aussi inquiet que les autres au sujet de l'état militaire en expansion sur la planète mère, mais il avait rarement de commentaires à faire, du moins sur la vue d'ensemble. Pour une mission particulière, ça allait. Demandez-lui de parler du dernier sale coup de Vit et il se lancerait dans une tirade d'une heure. Le reste du temps, il se satisfaisait de laisser Lance, Thace et Mirek discuter de la forme de l'occupation et de l'endroit où elle allait sûrement s'étendre ensuite.
Tout aussi silencieux de l'autre côté de la pièce, Arel écoutait les nouvelles des mesures prises par son frère avec un effroi et une peur croissants. Ça le paralysait, le retenait même quand Lance savait qu'il voulait dire quelque chose. Il n'était pas prêt à admettre qu'ils devaient riposter, mais il avait cessé de s'y opposer.
— Il faut les couper dans leur élan, dit Lance, cherchant du soutien auprès de Thace. Plus ils envahissent de villes, plus ce sera dur de les en virer.
— Je suis d'accord, dit Thace, s'appuyant sur la table au centre de la salle de conférence.
Une carte de la planète mère était projetée au-dessus, des taches violettes indiquant les régions où les forces de Vit avaient réprimé la résistance.
— Les marches pacifiques et les manifestations sont de bonnes stratégies face à des politiciens et des entreprises, pas face à l'armée.
— Nous n'avons pas le nombre pour les affronter dans un conflit ouvert, fit remarquer Mirek. Nous ne l'avons jamais eu et, avec cette nouvelle offensive, nous sommes presque à sec.
— Et donc… ? demanda Lance. Vous avez parlé de notre offre aux autres chefs de la résistance ?
Les oreilles de Mirek s'agitèrent et son œil cybernétique se plissa alors qu'elle l'étudiait du regard.
— Oui, finit-elle par dire. Et nous sommes d'accord : il est temps de changer de tactique.
Lance décroisa les bras dans un pic d'adrénaline.
— Tant mieux. Parce que j'y ai réfléchi. On doit se faire entendre. Créer une cause à laquelle les habitants du 301 peuvent se rallier. Comme ça, si on arrive à repousser un peu Vit et son armée, le 301 pourrait devenir le point de ralliement des autres villes.
Mirek le dévisagea attentivement.
— Qu'est-ce que vous avez en tête ?
Lance rencontra le regard de Keith et sourit.
— On est des paladins de Voltron, pas vrai ? Je pense qu'il est temps qu'on arrête de se cacher.
Cela faisait neuf jours.
Rolo faisait de son mieux pour éviter de compter le temps passé au laboratoire. Il avait commencé à son arrivée et chaque jalon l'anéantissait un peu plus. La confusion provoquée par les expériences lui avait fait perdre le compte aux alentours du deuxième mois, ce qui était sans doute pour le mieux. Il savait que Sam était prisonnier de cette cellule depuis environ un an et que lui-même se rapprochait de ce cap.
En avoir une idée générale était déjà assez difficile à supporter : près d'un an perdu dans cet enfer. Près d'un an d'expériences occasionnelles et de tests sans fin.
Près d'un an que Nyma et Beezer étaient seuls.
Il espérait qu'ils s'en sortaient.
C'était le début du neuvième jour et Rolo avait encore une fois mal dormi. La cellule lui paraissait plus froide sans Sam, et les gardes semblaient plus proches. Il avait passé toute une semaine à fouiller la base pour comprendre ce qui était arrivé à Sam. Il avait trouvé quelques ordinateurs reliés au réseau principal et avait examiné leurs fichiers à la recherche des projets en cours, mais c'était d'ordinaire le boulot de Sam.
Il ne baissait pas les bras pour autant. Tôt ou tard, il tomberait sur quelque chose d'utile. Du moins, quelque chose d'instructif, car il doutait que quoi que ce soit lui serait « utile » tant qu'il serait coincé dans sa cellule ou sous la vigilance étouffante du Veilleur.
La fatigue avait autant pour cause ses déplacements constants que ses nuits agitées, mais même en le sachant, Rolo s'en fichait. Il avait besoin de réponses plus qu'il n'avait besoin de sommeil.
— Tu es là depuis combien de temps ?
La voix de Rax était si basse et Rolo si plongé dans ses plans de la journée qu'il faillit ne pas l'entendre. La semaine passée (et les niveaux de quintessence au laboratoire) avait grandement amélioré l'état de sa jambe depuis la greffe de sa prothèse cybernétique, mais Rax continuait de le soigner deux fois par jour. Rolo supposait que c'était sa manière de faire face à la situation et ne comptait pas le repousser tant que le coût pour Rax ne surpassait pas les bénéfices que Rolo en retirait.
Ils n'en étaient pas à ce stade, à en juger la douleur profonde qui se réveilla dès que Rax se mit à la tâche. Au cas où l'occasion se présentait de faire… eh bien, quelque chose, il voulait être prêt.
— J'essaie de ne pas y penser, pour être honnête, dit Rolo. Mais je crois que ça fait moins d'un an.
— Et avant ça ?
Rolo ouvrit un œil pour regarder Rax.
— J'étais contrebandier. C'est quoi, cet intérêt soudain ?
Se crispant, Rax baissa la tête, gardant les yeux rivés obstinément sur son travail.
— C'est rien. Simple curiosité.
Il allait ajouter quelque chose, mais se ravisa et, pendant quelques minutes, ils observèrent tous les deux la douce lueur bleutée de la quintessence qui illuminait ses mains de l'intérieur. Finalement, Rax reprit :
— Tu dois te préparer à la possibilité qu'il ne revienne jamais.
Les massages de Rax étaient très apaisants. Malgré la douleur, Rolo se retrouvait toujours à fondre sous ses mains, son esprit partant à la dérive. Il pensait parfois qu'il se reposait plus durant ses quelques minutes que durant toute une nuit.
Pourtant, cette fois-ci, Rolo ne put se détendre. Il se redressa sur les coudes, crispé, et fusilla Rax du regard.
— Dis pas ça. Sam est plus solide qu'il n'en a l'air.
— Et l'Empire excelle à écraser ceux qui se croient forts.
La voix de Rax avait un côté tranchant qui tenait plus du deuil que du venin, seul détail qui permit à Rolo de tenir sa langue.
— L'espoir est… une chose dangereuse lorsqu'on se trouve à la merci des Galras.
— L'espoir est une arme, le contredit Rolo. Une des seules qu'on a, ici. Si tu veux t'allonger et les laisser te malmener à volonté, libre à toi, mais je compte bien répliquer.
— Et moi, je compte survivre, rétorqua Rax. Je ne vais donc pas tendre à nos geôliers le bâton pour me faire battre. L'espoir entraîne le désespoir.
Rolo se laissa retomber par terre, trop fatigué pour se disputer.
— Chacun son avis, on va dire.
Rax gronda, mais reprit son travail sur la jambe de Rolo.
— Tu subis cette vie depuis un an, murmura-t-il. Moi, ça en fait vingt. Ne pense pas que je n'ai pas déjà vu les résultats de ta façon de voir les choses.
Rolo serra les paupières, rejetant en bloc ses paroles. Il connaissait les risques de l'optimisme, lui aussi. Une déception de trop pouvait le plonger au fond du trou. Mais était-ce mieux de s'enliser dans la misère dès le début ? Au moins, de cette façon, Rolo pouvait se battre. Au moins, il avait l'énergie d'essayer de trouver une solution.
Il avait besoin d'espoir. Il avait besoin de croire qu'il n'y avait pas que la mort et la destruction qui l'attendaient.
Il laissa donc Rax à son cynisme et alla à nouveau fouiller dans les ordinateurs.
Il finirait bien par trouver quelque chose d'utile un jour ou l'autre.
— On attend toujours les renseignements sur la ligne Krevni, pas vrai ? demanda Val.
— En supposant qu'on les aura.
Val fronça les sourcils. Elle et Nyma s'étaient enfermées dans une salle de communication pour passer en revue leurs messages de la journée et essayer d'établir une liste de priorités. Le cauchemar de Val restait collé à elle comme une seconde peau et elle était prête à admettre que c'était en partie la raison pour laquelle elle était si réticente à quitter la pièce pour rejoindre un endroit plus confortable… ou plus sûr. Elle n'attendait pas vraiment de message de Meri ou de Lance, mais elle voulait être prête à en réceptionner un au cas où.
Ce qu'elle ne savait pas, c'était la raison pour laquelle Nyma était de si mauvaise humeur.
— Je ne savais pas que tu détestais autant la mère de Keith, dit-elle d'un ton léger, reportant son attention sur les fichiers que Coran leur avait envoyés.
La ligne Krevni était une collection de vaisseaux-prisons stationnés un peu partout dans la Grande Galaxie Chettok, une des acquisitions les plus récentes de Zarkon. La guerre pour le contrôle de la galaxie avait duré deux cent ans, les derniers résistants étant tombés moins de dix ans avant le retour de Voltron. Il y avait encore beaucoup de rebelles dans la zone et de nombreux soldats de la résistance étaient détenus par la ligne Krevni.
Les renseignements de Coran identifiaient quatorze vaisseaux, mais il n'avait les coordonnées que de deux d'entre eux. L'Entente était censée remplir les cases vides et fournir les données manquantes pour aider les paladins à choisir leur première cible.
Val pensait que, si elles frappaient deux ou trois des plus gros vaisseaux en premier, les détenus pourraient se rebeller et les aider pour les prochains raids. En libérant suffisamment de rebelles, elles pourraient entrer en contact avec ceux qui avaient échappé à la capture. Val ne pouvait dire si reprendre la Grande Chettok serait leur nouvelle priorité, mais ça semblait bien plus faisable que les autres campagnes à grande échelle proposées jusqu'à présent. Généralement, la Coalition reprenait des planètes et des systèmes solaires. Parfois un petit groupement d'étoiles interdépendantes.
Si elle pouvait reprendre toute une galaxie… ?
Eh bien, Val pensait que Nyma pourrait être un peu plus enthousiasmée par l'idée.
— Ce que je veux dire, c'est qu'on est clouées au sol jusqu'à obtenir ce renseignement, dit Nyma. Si les gens faisaient leur travail, on ne resterait peut-être pas là à se tourner les pouces.
Val leva les mains.
— Hé, me regarde pas comme ça. Moi aussi, je préférerais qu'on soit sur le terrain.
Nyma leva les yeux au ciel.
— T'es sûre que tu voudrais pas plutôt lire tes bouquins ? Tu fais plus que ça.
La culpabilité mit un grand coup dans l'estomac de Val, empêchant les mots de passer la barrière de ses lèvres un bon moment.
— Je me suis déjà excusée, finit-elle par dire, serrant ses genoux contre elle.
La honte prit un ton plus tranchant et elle ne put retenir le soupçon de sarcasme qui perça alors dans sa voix :
— Excuse-moi de vouloir ramener Rolo, hein.
Nyma se raidit et Val voulut aussitôt pouvoir ravaler ses paroles. Elle était si fatiguée.
Mais Nyma ne dit rien, ne fit rien, ne la regarda même pas, et Val avait peur de briser le silence fragile qui les enveloppait. Elle craignait qu'un geste de travers les entraîne dans une grosse dispute, ce qu'elle voulait absolument éviter.
Elle resta donc à sa place, les pieds sur l'assise de son siège, parcourant les derniers messages, son esprit à des kilomètres de là.
— Pardon.
La voix de Nyma était faible, si douce que Val faillit la confondre avec le vrombissement des machines autour d'elles. Surprise, elle se tourna vers sa petite amie, qui se frotta la nuque en fixant obstinément le mur du fond.
— Je ne sais pas pourquoi je suis si méchante aujourd'hui. Je n'ai pas assez dormi, je crois.
Val avait déjà ouvert la bouche pour dire à Nyma qu'elle n'était pas méchante, mais elle hésita, une sensation de froid la prenant au ventre.
— Du mal à dormir ? demanda-t-elle.
Nyma laissa sa tête reposer contre le dossier de son siège.
— Non, j'ai juste fait un rêve chelou. C'est débile.
— Tu… n'aurais pas rêvé de Lance, par le plus grand des hasards ?
Nyma se figea et la sensation de froid dans le ventre de Val s'intensifia.
— Euh, si, dit Nyma. Il était blessé.
— Et Meri était là, peut-être, sauf que pas vraiment ?
Se passant une main sur le visage, Nyma poussa un juron à voix basse.
— Tu te fous de moi ? On a fait le même rêve ?
— Je n'ai pas réussi à me le sortir de la tête, moi non plus, avoua Val. Tu crois que… ?
Nyma poussa un son moqueur, mais ne contredit pas la question silencieuse de Val. Cette dernière avait bien conscience que c'était fou. Lance et Meri étaient à des galaxies l'un de l'autre. Même si cela avait changé d'une manière ou d'une autre, même si une catastrophe s'était produite sur la planète Galra… ils en auraient entendu parler depuis, non ?
Alors, qu'est-ce que c'était que ça ? Une sorte de rêve prophétique ? Val aurait rejeté l'idée immédiatement, sauf que Nyma avait eu le même rêve et qu'il impliquait les deux autres paladins bleus.
Elle se mordilla la lèvre et rencontra le regard de Nyma.
— C'est sûrement rien…
— Sûrement, acquiesça Nyma, mais elle se leva et entraîna Val avec elle en direction de la sortie. Allons voir Blue. Elle va sûrement nous dire qu'on est paranos, mais autant être sûres, pas vrai ?
— Ouais.
Val lui serra les doigts et ne fit pas de commentaire quand Nyma serra les siens en retour.
C'était étrange de retrouver son armure de paladin, alors que seulement une semaine s'était écoulée depuis leur retour sur la planète mère. Keith s'était habitué à se cacher. Il ne sortait jamais sans son masque ou sa capuche et ne se servait jamais de son bayard de peur d'attirer l'attention de la PI. Le secret avait son importance, avait expliqué Thace, surtout quand ils n'étaient que trois. La tension couvait sur le 301 avant leur arrivée, avec des risques de débordement et le peuple suffisamment en colère pour que la PI soit forcée de marcher sur des œufs. Thace avait craint que l'apparition des paladins de Voltron ne les pousse à des actes irréfléchis.
Ils n'avaient plus besoin de s'en inquiéter. Avec Vit aux commandes, la violence avait pris racine dans la ville. Tous ceux pris à s'engager dans des activités rebelles se faisaient abattre aussitôt et étaient laissés pour mort. Ceux dont les connexions n'étaient que soupçonnées étaient arrêtés et envoyés dans des camps sécurisés. Keith n'imaginait pas les conditions de vie qui y régnaient.
Il était donc temps d'arrêter de se cacher. Mirek avait perdu plus de la moitié de ses partisans, soit dans des raids impériaux, soit à cause de la terreur qu'ils inspiraient : ils voulaient rester en vie et protéger leurs amis et leurs familles.
Keith sentit l'adrénaline monter alors qu'il s'habillait, vérifiant mentalement que Matt ne se servait pas du bayard. Il avait toujours son épée et sa dague, mais le bayard était un symbole autant que l'armure. Si Lance disait qu'ils devaient se donner en spectacle, alors Keith allait se donner en spectacle.
À cette fin, ils avaient fait une modification à leur armure : un sigle galran peint en rouge entre les bras du V sur leur poitrine. Neza, « liberté », le symbole des Nezai.
— Prêt ? demanda Lance quand Keith le rejoignit à l'étage.
Ils avaient dû retourner chercher leurs armures au lion rouge trois jours plus tôt et Thace leur avait trouvé une petite supérette vide pour leur servir de quartier général le temps qu'ils se préparent.
Keith sentit un grondement dans son torse indiquant que Red attendait son signal. Elle s'était vexée quand elle avait appris qu'elle ne participerait pas au combat et Keith avait dû lui répéter un bon nombre de fois qu'il y avait tout simplement trop de monde dans le 301. Le risque de dégâts collatéraux était déjà assez élevé comme ça.
— Prêt ?
Keith invoqua son bayard et tira de son fourreau la poignée désactivée de son épée, une lame énergétique que Thace lui avait dégotée au marché noir.
— C'est quoi, notre cible ?
Le sourire qui se dessina lentement sur les traits de Lance promettait des ennuis avant même qu'il ne dise :
— À ton avis ? On va droit au cœur des opérations de Vit. Le Kral Mestna.
Pour une fois, Allura n'avait rien à faire.
Aucun diplomate n'attendait son appel, aucun allié n'était attaqué, il n'y avait aucune crise à gérer au sein du château-vaisseau… Ils avaient eu leur lot d'ennuis ces derniers jours, surtout que la Garde manquait de vaisseaux et de pilotes. Akira et la lieutenante-colonel Layeni se tuaient à la tâche à entraîner les nouvelles recrues, effectuer des missions en tout genre et suivre le rétablissement des pilotes blessés. Certains avaient eu suffisamment de chance pour pouvoir reprendre leurs fonctions dès leur sortie de capsule cryogénique, mais d'autres avaient besoin de rééducation et un bon nombre affrontait encore les blessures psychologiques écopées pendant la bataille.
Mais il n'y avait pas eu de nouvel appel de détresse depuis trois jours, ce qui avait laissé le temps aux paladins de rattraper leur retard. Allura s'était réveillée tôt, prête à affronter un nouveau jour de chaos et de stress, mais elle ne trouva dans sa messagerie qu'un message de Coran indiquant que lui et le reste du personnel médical et administratif seraient pris toute la journée par l'évaluation des candidats au poste de psychologue. (En fait, si Allura ne se trompait pas, il y avait désormais plusieurs postes à pourvoir, non seulement à cause du nombre de personnes qui avaient besoin d'aide, mais aussi du nombre d'espèces représentées. Au minimum, Coran voulait des experts en psychologie humaine, altéenne et galra à bord pour former et consulter leurs collègues.)
Après avoir lu la note de Coran, Allura ferma sa messagerie. Elle voulait aller voir les réfugiés, ou peut-être s'enquérir de l'avancée des recherches de Val et des Holt. Allura n'était pas une experte en quintessence, mais s'il y avait la moindre chance qu'elle puisse les aider, elle le ferait sans hésiter.
Mais elle ne bougea pas de son poste à la passerelle. Son regard passa sur la ligne de communication sécurisée. Il n'y avait pas de nouveaux messages, bien sûr. Nadezda leur avait fait un point quelques jours plus tôt en réponse aux demandes de Coran, mais ça n'avait rien donné de substantiel.
Allura vérifia quand même. Elle ne savait pas à quoi elle s'attendait : que Meri ait envoyé un message et que l'ordinateur ne l'ait pas signalé ? Les messages envoyés par les canaux de l'Entente avaient la plus haute priorité. Si personne n'était à la passerelle pour l'ouvrir immédiatement à réception, il était transmis directement à Allura, Shiro et Coran.
Il n'y avait pas de nouveau message, évidemment.
Allura ne pouvait s'empêcher d'être déçue.
Toujours agitée et désormais frustrée, Allura éteignit son écran et quitta la passerelle avec un court hochement de tête aux deux femmes de garde. Elle les connaissait de vue, mais pas encore de nom. Coran avait récemment agrandi le personnel de la passerelle pour alléger le fardeau de Tev et de Zelka. Il avait justifié sa décision d'avoir deux membres en service à tout moment (trois quand il aurait fini ses prochains recrutements) par le fait de se prémunir contre les attaques surprises, mais Allura se doutait que c'était avant tout une protection contre les espions.
Il n'y avait d'ailleurs pas de progrès sur ce front. Quelques missions avaient connu des complications qui pouvaient suggérer que l'ennemi avait connu leurs plans à l'avance, mais pouvaient aussi être le résultat d'une malchance toute simple. Une poignée de membres de la Garde et du personnel du château avaient été signalés pour avoir accédé à un serveur privé réservé à Coran, Akira et aux paladins, et auquel ils ne pouvaient avoir accès que depuis l'intérieur de la salle sécurisée. Akira avait donné le nom des pilotes avec beaucoup de réticence, malgré l'assurance répétée qu'ils étaient seulement surveillés et qu'aucune mesure ne serait prise à leur encontre sans preuves concrètes.
Peut-être pouvait-elle employer sa journée à trouver ces preuves, puisqu'elle n'avait rien de mieux à faire.
Allura changea de direction, se rendant au centre de sécurité pour récupérer une copie des bandes de surveillance des derniers jours. Puis elle se dirigea vers la salle sécurisée, mettant ses inquiétudes au sujet de Meri de côté pour s'occuper de la question de la taupe. Il n'y avait aucun désastre qu'ils pouvaient lui attribuer sans conteste. Des doutes, oui. Shiro pensait que le robeast intervenu dans la bataille de la chaîne Zhek était arrivé bien trop à point pour qu'on puisse l'expliquer d'une autre façon. L'Empire devait avoir été informé de l'activité de la Garde ou peut-être que les premières patrouilles avaient fait exprès de ne pas signaler son approche. Ce n'était pas possible autrement qu'il ait réussi à s'approcher autant des foyers de population sans que personne ne le remarque.
Mais ils n'avaient pas de preuves et rien qui puisse indiquer que l'espion avait accès à des informations réellement importantes. Ça n'empêchait pas la paranoïa de se répandre. La plupart de leurs décisions étaient désormais prises dans la salle sécurisée : Allura y avait même pris Val et Pidge à discuter de moyens de retrouver le commandant Holt.
Il pouvait y avoir des micros partout dans le château. N'importe qui pouvait travailler pour l'ennemi.
Ils devaient identifier l'espion avant que la suspicion n'écartèle le château.
Allura posa la paume de sa main sur le loquet de la salle sécurisée, puis se pencha pour un scan rétinien. Un autre dispositif préleva un peu de sa quintessence pour une comparaison, puis la porte s'ouvrit enfin pour la laisser passer. Elle rangea son unité de communication dans le local prévu à cet effet, même si elle ne captait de toute manière aucun signal dans la salle sécurisée : ils avaient tous été d'accord sur le fait qu'il valait mieux en faire trop que pas assez, et donc réduire les appareils au strict nécessaire.
Elle fut surprise de découvrir qu'un des casiers avait déjà un loquet rouge, indiquant son utilisation, et attendit avec impatience que la pièce finisse de vérifier qu'elle ne portait aucun autre appareil sur elle. Elle enregistra la puce de données qui contenait les vidéos de surveillance, puis entra dans la salle.
Akira était déjà là, retranché derrière un des postes informatiques éparpillés dans la pièce. Contrairement à l'ordinateur central intégré à la table de conférence au centre de la salle, ces terminaux étaient conçus pour examiner des fichiers non sécurisés. Pidge avait insisté pour prendre toutes les mesures possibles et nécessaires à l'intérieur de la salle. Les ordinateurs n'étaient pas connectés au réseau principal du château, la pièce avait sa propre source d'alimentation, les murs repoussaient les signaux sans fil… et ces postes informatiques allaient encore au-delà. Aucun d'entre eux n'étaient reliés, que ce soit les uns aux autres ou à l'ordinateur central. Ils comprenaient un projecteur holographique si quelqu'un voulait partager son travail avec les autres, mais restaient autrement indépendants. Ils mettaient automatiquement en quarantaine tout fichier externe qu'on y déposait pour les effacer à la fin de la session.
Pidge ne prenait aucun risque qu'un logiciel espion puisse faire son travail.
— Salut, Allura, dit Akira, tournant la tête vers elle en la voyant entrer. On a reçu un appel de détresse ?
Il fit mine de se lever, mais Allura lui fit signe que ce n'était rien.
— Non, rien d'urgent, dit-elle. Je suis venue travailler sur notre problème d'espion, puisqu'il semblerait que la matinée va être assez calme.
Akira rit doucement, se retournant vers son écran.
— Pareil pour moi.
— C'est calme, à la Garde ?
— Disons plutôt que Layeni m'a ordonné de prendre ma journée.
Allura ne s'assit pas tout de suite, haussant un sourcil à l'attention d'Akira.
— Tu n'as pas l'air d'être en congé, pourtant.
Un sourire joua sur les lèvres d'Akira, mais il le maîtrisa bien vite, bâillant en étirant ses bras au-dessus de sa tête.
— Je suis entouré de personnes responsables, dit-il. Si je me tourne les pouces, je vais me sentir coupable.
Allura fronça les sourcils, mais ne dit rien en ouvrant les bandes de télésurveillance. Elle comprenait ce qu'Akira voulait dire : elle avait ressenti cette même pression de se montrer à la hauteur. Son père avait pris ses responsabilités royales très au sérieux et lui avait transmis ce trait de caractère. Ne rien faire ne lui venait pas naturellement.
Cependant, elle avait vu les conséquences que cela pouvait avoir. Elle avait trop poussé les paladins à leur première rencontre, elle les avait vu fatigués et stressés et hargneux quand la guerre ne leur avait pas laissé un moment pour se détendre. Elle-même avait appris à prendre une pause de temps à autre, peut-être pas aussi souvent qu'elle le devrait.
Elle n'avait pas le droit de dire à Akira qu'il en faisait trop. Non seulement cela ferait d'elle une hypocrite, mais en plus, elle ne savait pas comment il allait le prendre. Certes, ils n'étaient pas étrangers l'un à l'autre : impossible alors qu'ils faisaient tous les deux partie de la chaîne de commandes au Château des Lions et surtout quand ils étaient tous les deux si proches de Shiro. Mais…
C'était bien là le problème, n'est-ce pas ? En dehors de missions, Allura ne parlait à Akira que par le biais de Shiro. En son absence, c'était un peu gênant.
Akira semblait le sentir, lui aussi. Il tambourinait sur son accoudoir, se concentrant à nouveau sur son travail. Allura envisagea de lui demander ce qu'il faisait, mais se ravisa. Ce n'était pas vraiment ses affaires et elle avait déjà des heures de travail devant elle à fouiller dans les vidéos de surveillance. Elle pouvait demander à l'ordinateur de réduire ses recherches en se basant sur le profil des suspects, mais ça lui prendrait quand même pas mal de temps.
Cependant, le silence qui pesait était trop étouffant pour qu'Allura parvienne à se concentrer. Elle ne devrait pas trouver si difficile de parler au frère de Shiro. Pas quand elle avait vu tant de lui dans l'esprit de son ami.
C'était peut-être la raison de ses difficultés. Allura avait déjà l'impression de connaître Akira, alors que ce dernier ne savait quasiment rien d'elle. Shiro lui avait peut-être déjà parlé d'elle, tout comme le reste de l'équipage. Mais rien ne valait une bonne interaction.
Elle aurait dû faire plus d'efforts pour apprendre à le connaître, depuis le temps. Ils avaient tous les deux été très occupés, Akira avec la formation de la Garde de Voltron, Allura avec son propre entraînement, et les deux avec une guerre qui semblait ne jamais vouloir les laisser souffler. Mais ce n'était pas une excuse.
Avec un soupir, Allura recula son siège.
— Je suis plus fatiguée que je ne le pensais, dit-elle, faisant de son mieux pour paraître le plus naturel possible. Je n'arrive pas à me concentrer. Je vais faire une petite pause. Tu veux te joindre à moi, ou je te laisse travailler ?
Akira pivota, son petit sourire lui faisant savoir que son jeu d'actrice était plus transparent qu'elle ne l'espérait. Elle se maudit. Elle pouvait mentir sans problème à un politicien, jouer la gentille pour conclure une alliance, même quand elle trouvait le sujet de conversation révoltant, mais quand il s'agissait de sa vie privée, c'était comme si elle oubliait toutes ses vieilles leçons.
Mais, à sa surprise, Akira se leva de son poste.
— Eh, une pause ne me ferait pas de mal, honnêtement. Tu pensais faire quoi ?
— Une partie de Château Volant ? suggéra-t-elle. Je ne sais pas si tu y as déjà joué.
Akira secoua la tête.
— Je crois que Takashi en a déjà parlé. C'est un jeu de cartes ?
Allura acquiesça.
— Il doit y avoir un paquet dans le coin, si je ne me trompe pas. C'est le jeu préféré de Coran. De Meri aussi, en fait, mais c'est juste parce qu'elle est super douée pour le bluff.
Cela arracha un rire à Akira, qu'il ravala rapidement alors qu'ils s'installaient dans le petit salon à côté de la salle principale. Coran l'avait inclus dans la conception principalement à cause des longues heures que lui et Pidge avaient passé à construire les lieux. Avant que les systèmes de sécurité ne soient totalement opérationnels, c'était très compliqué d'entrer et de sortir d'ici, alors ils avaient souvent opté pour faire des pauses sur place. Le paquet de Château Volant avait migré ici pour cette raison, car même si Pidge accusait Coran de tricher, son esprit de compétition n'était pas en reste et iel relevait toujours le défi.
Le petit salon était désormais peu utilisé, mais c'était bien d'avoir un endroit où s'échapper des réunions stratégiques ou des marathons devant l'ordinateur à superviser des fichiers confidentiels et des vidéos de surveillance à la recherche d'un indice pour identifier l'espion.
— Pardon, dit Akira alors qu'Allura allait s'installer dans le fauteuil en face de lui et tirait la table de son compartiment dans le mur. En fait, je repensais à notre première rencontre.
— Avec Meri ? s'enquit Allura.
Elle se souvenait que Meri avait travaillé avec les familles des paladins sur Terre, cherchant à les garder en sécurité tout en perturbant les plans de Vanda et d'Iverson. Elle n'avait jamais pensé à demander des détails.
Akira passa la jambe par-dessus l'accoudoir de son siège tandis qu'Allura distribuait les cartes.
— Elle s'appelait Naomi Smith à l'époque. Ne lui répète pas, mais je l'appelle toujours Naomi dans ma tête, un peu trop souvent étant donné que tout ce qu'elle me disait me paraissait suspect, même son nom.
— Oh ? (Allura pencha la tête de côté.) Je n'arrive jamais à dire quand elle ment.
— C'était ça le plus frustrant, dit Akira. Je pensais qu'elle devait forcément mentir sur quelque chose, parce que personne ne sort de nulle part avec tant d'informations et aucun scrupule à aider un groupe d'étrangers à faire tomber une organisation gouvernementale. Le problème, c'était qu'elle n'avait pas l'air de mentir. Et tout ce que je pensais qu'elle inventait était en fait ce qui était le plus vrai.
— L'existence des extraterrestres, par exemple ? demanda Allura.
Elle retourna la première carte et commença à expliquer les règles, mais elle n'en était qu'à la moitié avant qu'il ne choisisse une carte pour lui montrer.
— Ça marche, si j'utilise celle-ci ?
Allura le regarda la bouche ouverte, puis la referma sèchement en plissant les yeux.
— Parfaitement, dit-elle. Shiro t'a déjà expliqué les règles ?
— Nan. J'aime bien le dessin dessus, c'est tout. Et, oui. J'étais convaincu que Nao– Meri avait tort au sujet des extraterrestres. Qu'elle mentait ou qu'elle délirait tout simplement. Ça montre à quel point j'étais ignorant.
Avec un petit « hmm », Allura déroula le reste du tour pour Akira, puis joua une autre carte.
— Je suis presque convaincu qu'elle faisait exprès d'en dire trop, dit-il distraitement, regardant son jeu. Elle avait peur de se trahir en travaillant sous le nez de l'Empire, mais elle devait savoir qu'elle manquait de temps, pas vrai ? Je me demande combien de temps elle aurait encore tenu avant de se transformer en altéenne devant nous pour qu'on n'en doute plus.
Il jeta une carte, avec un coup d'œil à Allura pour vérifier que c'était bon, et elle soupira en voyant qu'une fois encore, il avait parfaitement contré son attaque.
— Si je ne savais pas que cette pièce empêche les communications extérieures, je penserais que Coran est en train de t'indiquer ce qu'il faut jouer, dit-elle, bien consciente qu'elle boudait, sans pouvoir se retenir.
Akira lui fit un sourire coupable et haussa les épaules.
— Ce n'est pas Coran.
Le ton de sa voix faillit changer sa phrase en question et il gigota sous le regard scrutateur d'Allura.
— Bon, pour être tout à fait honnête, je crois que je suis en train de tricher.
— Tu crois ? demanda Allura, ne savant pas si elle devait rire ou le fusiller du regard. Tu n'es pas sûr ?
Se grattant la nuque, Akira haussa les épaules une nouvelle fois :
— Je ne suis sûr de rien, vraiment. C'est… C'est Red ? Je crois.
Allura oublia aussitôt son irritation et se redressa, posant ses cartes face cachée sur la table.
— Par le biais du lien adjuvant ?
Akira acquiesça.
— Je ne comprends pas tout, mais ça devient plus facile de reconnaître quand elle me pousse à faire des petites choses, comme choisir une carte à jouer spécifique. Je me dis que si je m'entraîne tant que y a pas le feu, j'aurais de meilleures chances de bien m'en servir à des moments importants.
— Si l'instinct est son domaine, on pourrait croire que ça ne demande pas d'entraînement.
— Sauf que mon instinct n'est pas aussi bon que celui de Red et que, dans le feu de l'action, je n'ai pas le temps de faire le tri : soit je suis toutes mes impulsions, soit je n'en suis aucune.
Intriguée, Allura reprit ses cartes avec un grand sourire.
— Bon, très bien. Et si on reprenait l'entraînement, dans ce cas ?
Akira parut surpris, puis lui fit un grand sourire, et ils reprirent leur partie. Allura n'expliqua plus les règles, laissant plutôt Akira essayer de suivre les instructions de Red. Ce n'était pas toujours bon : en fait, plus il réfléchissait à son prochain coup, plus il perdait en précision.
Ce fut une partie de Château Volant pour le moins intéressante. Allura abandonna complètement l'idée de gagner et se mit plutôt à jouer les coups les plus étranges qu'elle pouvait trouver pour voir ce qu'Akira ferait. Après quelques tours, il commença à comprendre les règles, ce qui, ironiquement, fit baisser ses performances de jeu, sûrement parce qu'il essayait de réfléchir à ses coups plutôt que de suivre son premier instinct.
Ou plutôt, le premier instinct de Red.
Après vingt minutes, Akira devint de plus en plus distrait, regardant ses cartes sans les voir et répondant aux tentatives de conversation d'Allura par de petits sons inattentifs. Étrangement, il revint rapidement à sa tendance initiale à parfaitement contrer chacune des attaques d'Allura, la coinçant un peu plus à chaque carte posée jusqu'à ce qu'elle n'ait plus d'autre choix que de capituler.
— Bien joué, dit-elle, de bien meilleure humeur qu'elle ne l'aurait été habituellement après une défaite aussi cinglante. On refait une partie ?
Akira caressa ses cartes du bout des doigts, le regard perdu dans le vide. Il lui fallut un moment pour se concentrer à nouveau sur elle, et il reposa vivement son tas, secouant la tête et se levant.
— Non. Désolé, je– je dois y aller…
Allura sentit l'adrénaline monter alors qu'il se tournait vers la sortie et elle délaissa ses cartes pour le rattraper par le poignet.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle. Est-ce que ça va ?
— Oui, dit-il, secouant la tête. Désolé, je ne…
Il dégagea sa main de celle d'Allura, croisant les bras pour dissimuler le tremblement de ses doigts.
— Je ne sais pas. Je dois parler à Matt.
Il avait à nouveau ce regard lointain, celui qu'il avait eu quasiment tout au long de leur partie. Comme s'il ne regardait pas vraiment le monde, mais à travers lui.
Comme si le lion rouge regardait à travers lui.
— Je viens avec toi, dit Allura en se levant.
Akira, qui était déjà à mi-chemin de la sortie, s'arrêta pour la regarder et, l'espace d'un instant, elle crut qu'il allait protester. Mais il acquiesça et ils sortirent de la salle sécurisée en vitesse, Akira affichant le numéro de Matt sur son appareil de communication avant même qu'ils n'aient passé la porte.
Allura retint son souffle et pria qu'il ne se soit rien passé.
Le Kral Mestna était autant un monument qu'un bâtiment de fonction. C'était une sorte d'énorme cristal violet qui surplombait les autres bâtiments environnants. Alors que le reste de la ville était d'une grande netteté et extrêmement pratico-pratique, le siège du gouvernement semblait émerger de la terre elle-même, sa forme tortueuse rappelant les épines de Vkullor, la chaîne de montagnes qui entourait la blessure causée par l'attaque du Vkullor des milliers d'années plus tôt.
Keith s'était souvent arrêté pour le regarder, même à distance. Le Kral Mestna abritait non seulement les bureaux du gouverneur, mais aussi le quartier général de la Police Intérieure et des autres brigades de sécurité qui opéraient dans le 301. S'y déroulaient généralement seulement des affaires administratives, mais peu d'endroits de la ville étaient aussi bien défendus.
Ce n'était pas surprenant que Vit ait choisi d'investir le Kral Mestna du 301 et des autres dômes. Tout comme son architecture se démarquait du reste de la ville, ceux qui y travaillaient se voyaient investis d'une certaine forme d'autorité. C'était, après tout, un kral mestna, un trône local censé évoquer le véritable trône de Zarkon à bord de son vaisseau de commande, et ceux qui y gouvernaient faisaient office de régents pendant que lui-même gérait des affaires de plus grande importance.
Keith, Lance et Thace attendaient dans l'ombre d'un bâtiment de l'autre côté de la rue, enveloppés dans leurs capes pour dissimuler leur armure jusqu'à ce qu'il soit temps de se mettre en mouvement. Keith devait pencher la tête en arrière pour voir le pic distant du Kral Mestna et il fit tambouriner ses griffes sur la garde de son épée pendant que Thace échangeait avec leur équipe de soutien.
— La sécurité doit être renforcée à l'intérieur, avertit Keith, jetant un œil à Lance, qui regardait le plan envoyé par un homme de Mirek par-dessus l'épaule de Thace. Tu es sûr que tu t'en sortiras tout seul ?
Thace fit un geste apaisant de la main qui ne calma en rien le stress de Keith. C'était étrange d'être aussi nerveux : normalement, dès qu'il avait un but, il arrivait à oublier les risques pour se concentrer uniquement sur ce qu'il avait à faire.
Ce n'était pas le cas aujourd'hui.
C'était peut-être de savoir que des millions de personnes comptaient sur eux. C'était peut-être à cause du Kral Mestna en lui-même, qui collait à sa réputation de destructeur de courage. Tout ce qu'il savait, c'était qu'ils allaient avoir un sacré combat à mener. Mirek leur avait apporté le soutien qu'elle pouvait : quelques soldats menaient des frappes ciblées ailleurs dans la ville, notamment sur des bâtiments du gouvernement ou dans des zones industrielles où ils risquaient moins d'impliquer des civils, pour essayer d'attirer l'attention de la PI et faciliter les choses pour Keith, Lance et Thace.
Ce que Mirek n'avait pas dit à ses partisans, c'était que cette opération ne visait pas à neutraliser Vit, pas encore. Ils n'en avaient tout simplement pas les moyens. Non, les hommes de Mirek, et même Keith et Lance, ne servaient qu'à faire diversion pendant que Thace s'infiltrait dans le Kral Mestna. Son travail était double : un, prendre le contrôle des émissions du gouvernement qui diffusaient de la propagande sur tous les écrans du 301, afin de montrer au peuple que les paladins de Voltron étaient de leur côté.
Deux, et c'était le plus important, il allait enregistrer ses identifiants dans tous les systèmes de sécurité de Vit. Ainsi, Thace aurait accès à tout : les registres des troupes, les informations des prisonniers, les notes stratégiques, les communications internes…
Avec un peu de chance, Vit serait si distrait par les combats et les vidéos des paladins qu'il ne se rendrait compte de rien avant qu'il ne soit trop tard.
Keith devait simplement faire assez de bruit pour que Thace puisse se faufiler sans problème.
— Tout est prêt ? demanda Lance tandis que Thace coupait son appareil de communication et vérifiait son équipement.
Thace acquiesça.
— J'attendrai deux minutes avant d'entrer. Les drones d'Arel vous trouveront au même moment. Vous allez devoir gagner autant de temps que possible : dix minutes au minimum, mais le plus long sera le mieux.
Keith acquiesça. Il avait déjà entendu tout ça avant, mais ça calmait un peu ses nerfs de l'entendre à nouveau.
Dix minutes, ce n'était pas si long.
— Bonne chance, dit Thace, tirant sa capuche et quittant l'allée pour aller se mettre en position.
Keith ne savait pas comment son oncle comptait s'infiltrer à l'intérieur, mais tant pis. Thace était un expert en la matière et Keith n'avait pas besoin de s'inquiéter de tout ce qui pouvait mal tourner.
Il attendit donc de ne plus entendre ses pas avant de défaire sa cape et de la laisser tomber par terre.
— Ok, fit-il. C'est parti pour le spectacle.
— Attends, dit Lance, le rattrapant par le poignet.
Keith vacilla, pivotant pour comprendre quel était le problème. Avant qu'il ne puisse demander ce qui n'allait pas, Lance l'attira dans un baiser.
Il recula avant que l'esprit de Keith ne capte ce qui se passait, puis jeta sa cape par terre à son tour.
— C'était pour quoi, ça ? bafouilla Keith, ses oreilles frétillant si fort sous son casque que ça lui grattait le cuir chevelu.
Lance eut un petit sourire en coin et invoqua son bayard. Il avait deux petits pistolets aux hanches au cas où, mais en attendant de s'en servir, son fusil bleu habituel lui tomba dans les mains.
— Pour se porter chance, dit-il, s'apprêtant à sortir de l'allée. Je te parie que je peux abattre plus de sentinelles que toi.
Le défi fit bouillir le sang de Keith et il afficha un grand sourire en se précipitant à sa suite.
— C'est ce qu'on va voir, Tireur d'élite.
Rolo se perdit dans sa chasse. Il fit ses rondes habituelles, visitant le laboratoire désaffecté où les druides avaient mené les premières étapes de leurs expériences, avant de passer par plusieurs autres laboratoires qu'il n'avait jamais vus en activité. Il traversa des cellules vides et des salles de stockage et passa près du couloir qui menait, tout au bout, à un des dômes périphériques.
La présence du Veilleur était plus forte dans le coin et Rolo sentit son regard invisible lui forer le crâne. Comme toujours, il ne sentait rien de méchant dans cette présence. Une certaine intelligence, oui. Il avait l'impression qu'on analysait ses mouvements, peut-être à l'affût du bon moment pour frapper.
En tout cas, il prit soin de garder ses distances. Il ne pensait pas pouvoir être atteint d'ici, comme lui ne pouvait pas l'atteindre non plus, mais c'était déjà assez pesant d'avoir son attention. Mieux valait éviter de s'en approcher autant que possible.
Après un temps, il abandonna l'idée de trouver Sam. S'il était toujours dans le centre de recherche, il était bien au-delà de la portée de Rolo. Il se raccrochait à cet espoir : comparée à l'étendue du centre, sa portée était dérisoire. Il y avait une chance qu'il tombe un jour sur Sam alors qu'il faisait lui-même ses rondes pour trouver Rolo.
Mais Rolo ne pouvait pas continuer d'errer sans but. La monotonie rongeait son optimisme et les pièces vides ne le distrayaient pas assez du Veilleur.
Il retourna aux bureaux qu'il avait découverts plus tôt dans la semaine. Il ne les avait jamais vus avant, ce qui lui avait permis de constater qu'il pouvait aller beaucoup plus loin qu'avant. C'était le milieu de la matinée et plusieurs bureaux étaient occupés par du personnel médical et un druide. Rolo visita chaque pièce, regardant par-dessus leurs épaules pour voir ce sur quoi ils travaillaient, mais ne trouva rien d'utile dans l'immédiat : des formulaires de réquisition, des fiches de paie, un article abrutissant sur les effets de la privation de quintessence synthétique selon le dosage…
Rolo s'arrêta brièvement derrière le druide, qui semblait jouer à un jeu quelconque. Il n'aurait pas cru ça possible : un druide qui faisait quelque chose d'aussi innocent que de jouer à un jeu vidéo.
(Mais bon, qui d'autre pouvait se distraire ainsi après avoir torturé un prisonnier et l'avoir forcé à affronter un membre de sa famille ?)
Il reprit rapidement son chemin, choisissant une pièce inoccupée au hasard pour se glisser dans l'ordinateur. Sam pouvait glaner un certain nombre d'informations des fichiers directement, mais Rolo n'avait pas encore le coup de main. S'il voulait apprendre quelque chose, il devait afficher le fichier à l'écran et le lire à l'ancienne. Comme il cherchait plus ou moins au hasard, c'était très long et il devait trier un certain nombre de fichiers administratifs et de vieux registres de prisonniers (trop pauvres pour le renseigner sur quoi que ce soit), avant de trouver quoi que ce soit digne d'intérêt.
Et quand il trouva, ce ne fut pas du tout ce à quoi il s'attendait.
Le premier fichier qu'il trouva fut les informations d'un autre prisonnier : Sam. Il ne contenait que des informations basiques : espèce (humain), numéro de prisonnier (119-9875), désignation (vert) et un graphique de quintessence auquel Rolo n'y comprenait rien. Il jeta un œil au dossier qui le contenait et la barre d'adresse le fit tiquer.
Projets de recherche Revendication Profils des sujets tests Génération 3 Groupe B
— Groupe B ? murmura-t-il.
Qu'est-ce que ça voulait dire ? Est-ce qu'ils construisaient une autre série de robeasts à partir des amis et de la famille des paladins ailleurs dans l'univers ?
Rolo examina les autres fichiers présents dans le dossier : celui de Rax et le sien étaient attendus, mais le quatrième lui retourna le cerveau.
Zarkon.
L'empereur Zarkon.
Rolo parcourut le profil trois fois avant de se convaincre qu'il n'avait pas mal lu. Zarkon n'avait pas de numéro de prisonnier, bien entendu, mais toutes les autres lignes étaient remplies. Son espèce, son graphique de quintessence, ses données vitales de base. Il avait même une désignation, noir, sans la moindre indication quant à sa signification. Chacun d'entre eux en avait une différente : vert pour Sam, bleu pour Rolo et jaune pour Rax.
Les couleurs de Voltron, sauf qu'il n'y avait pas de rouge. Rolo chercha à se convaincre que ce n'était qu'une coïncidence, même alors que son estomac se nouait.
Il cliqua sur le dossier intitulé « Génération 3 » avant de se laisser entraîner par ses hypothèses. Là, comme il s'y attendait, il trouva un deuxième dossier intitulé « Groupe A », dans lequel se trouvait quatre fichiers seulement distingués par couleur : noir, vert, bleu et jaune.
Rolo ouvrit le fichier portant la couleur bleu, non sans appréhension, mais ce n'était pas une fiche de prisonnier ordinaire qu'il découvrit.
Désignation : Bleu
Espèce : Niskaia
Pilote : 986-9876
Le numéro de prisonnier de Rolo dansait devant ses yeux, accélérant les battements de son cœur. C'était… le robeast ? Le Veilleur ? Il n'avait jamais pensé à la création du robeast. Comme il était en partie machine, de toute façon, il avait cru… Il avait honnêtement cru qu'on l'avait relié à lui parce qu'il serait celui qui l'animerait.
Mais ce n'était pas le cas, n'est-ce pas ? Qui d'autre était le Veilleur, sinon la conscience au cœur du robeast ? Rolo ne savait pas s'il était soulagé ou apeuré de l'apprendre. Quelqu'un avait été transformé en monstre, mais au moins, ça voulait dire qui lui ne connaîtrait pas le même sort, pas vrai ?
Tremblant, Rolo poursuivit sa lecture, cherchant à en glaner autant que possible. Il ne pensait pas pouvoir raisonner avec un robeast, mais plus il en saurait sur la pauvre âme qui se trouvait à l'intérieur, mieux ce serait.
Avant qu'il ne puisse aller plus loin, son estomac fit une embardée et sa vision vacilla. Il tituba, momentanément désorienté, avant de reconnaître l'effet de quelqu'un qui déplaçait son corps sans qu'il ne s'y trouve. Jurant, il éteignit l'ordinateur, espérant pouvoir retrouver ces fichiers la prochaine fois, et relâcha sa forme astrale.
Il regagna son corps si brutalement qu'il eut l'impression d'avoir reçu un coup de pied dans l'estomac. Il se plia en deux, toussant alors que ses poumons peinaient à se remplir d'air, et essaya de se reprendre.
Il se leva avant d'être prêt à ça et la cellule vide tournoya autour de lui.
Vide.
Le cœur de Rolo manqua un battement et il retint son souffle, tendant l'oreille jusqu'à entendre le son distant de pas qui s'éloignaient. Vrekt. Ils avaient pris Rax.
Rolo s'arracha à son corps pour les poursuivre, même si sa quintessence s'épuisait. La fatigue, la panique et la nausée lui faisaient perdre en concentration, mais il s'efforça de se maîtriser.
Ils avaient pris Rax. Pour la première fois depuis que Rolo et Sam avaient détruit le laboratoire principal, ils avaient pris Rax, et Rolo savait ce que cela voulait dire. Il ne s'était jamais aventuré jusqu'au laboratoire distant où se trouvait le cercueil en métal qui le reliait au Veilleur, mais il dépasserait ses limites dès maintenant s'il le fallait. Il le jurait sur tous les dieux, il était prêt à s'écarteler si ça voulait dire qu'il pouvait être là pour Rax.
Après tout, ils n'avaient plus personne d'autre.
Le Kral Mestna retint sa respiration quand Keith et Lance passèrent les portes de l'entrée principale. L'atrium était de design impérial de bout en bout : une faible lumière violette se déversait d'appliques murales, reflétée sur le sol d'obsidienne poli à la perfection. Les murs, la réception et les points d'information étaient tous dans des tons noirs et gris et le plafond haut était parsemé de cristaux magenta pas plus brillants que des étoiles. Compte tenu de la sévère pénurie de quintessence qui sévissait sur la planète mère, c'était un étalage extravagant et une claque à la figure de tous ceux qui auraient pu croire que le gouverneur en avait quelque chose à faire de leurs petites personnes.
Lance tira trois fois vers le plafond pour attirer l'attention de tous les occupants de l'atrium, soit quatre réceptionnistes qui travaillaient à deux bureaux, une poignée de gardes et de sentinelles et dix entrepreneurs en costume à coupe militaire. Le blanc bleuté des lasers illumina la pièce, mais ce fut le crissement du cristal brisé et la pluie d'améthyste qui firent vraiment sensation. Les gens crièrent, se mettant à couvert avant de jeter un œil prudent à la source de l'attaque.
Deux paladins, resplendissants dans leur armure : ils devaient faire une sacrée impression, le blanc de leur armure reflétant la lumière presque noire des appliques murales, les accents turquoise brillant comme des phares dans la nuit. Si l'enjeu avait été moindre, Lance aurait pris le temps d'apprécier le pouvoir qu'avait sa seule présence, mais il se contenta plutôt d'un sourire satisfait avant de lever son fusil pour tirer sur deux sentinelles, les seules, qui avaient fait mine d'arrêter les intrus. Elles s'écroulèrent dans un tas d'étincelles, Lance ayant percé leurs noyaux d'énergie.
— Ne faites pas attention à nous, fit Lance, sa voix trouvant un écho au plafond, brisant le silence cristallin. On ne fait que passer. Pas besoin de causer d'ennuis.
Keith restait près de Lance, tendu, mais patient. Ils s'étaient mis d'accord sur une chose avant de commencer : ils ne blesseraient personne qui n'essayait pas de les blesser en premier. Pas besoin de se poser de questions pour les sentinelles, mais tous les autres devaient avoir une chance de sortir d'ici en un seul morceau. Même s'ils sonnaient l'alarme, même s'ils appelaient la sécurité. Keith et Lance étaient là pour faire diversion, après tout, alors plus ils attiraient l'attention, mieux ce serait.
Mais ça restait dur de traverser l'atrium, à l'affût d'une attaque, sans tirer sur la détente. Les vigiles semblaient avoir décidé qu'ils n'étaient pas assez payés pour affronter deux paladins de Voltron, ce qui était une décision tout à fait compréhensible. Leur seul but était certainement de nourrir leurs familles, ni plus ni moins.
Keith atteignit en premier l'ascenseur au bout de l'atrium, ouvrit la porte, et signifia que la voie était libre. Lance entra à reculons, le fusil toujours braqué sur les visages ébahis qui les observaient depuis le couvert des bureaux et des épais piédestaux qui projetaient les directoires du bâtiment.
La porte se referma en glissant et Lance poussa un petit rire tremblant.
— Alors, c'était comment, pour une première impression ? demanda-t-il.
— Je suis sûr qu'Arel a adoré, ironisa Keith, sa tête tressaillant comme s'il essayait de ne pas regarder les deux drones qui bourdonnaient dans les coins de l'ascenseur.
Lance remarquait tout juste leur présence, mais ça voulait dire qu'ils étaient sur la bonne voie. Arel raccorderait les images à la volée et, quand Thace aurait pris le contrôle des diffusions publiques, l'entrée spectaculaire de Lance et de Keith serait affichée sur tous les écrans de la ville.
Vit n'avait pas de bureau officiel au Kral Mestna, mais Lance se disait qu'il était suffisamment arrogant pour investir le penthouse, alors ils se rendaient au cinquante-deuxième étage. Tant qu'à se donner en spectacle, autant aller jusqu'au bout, pas vrai ?
Ils n'atteignirent jamais le dernier étage, bien entendu. Alors que le panneau numérique indiquait « 39 », la cabine tressaillit, puis s'arrêta. Lance jeta un œil à Keith, qui avait plissé les lèvres, plus exaspéré qu'apeuré. Après un court moment, l'ascenseur se remit en marche en descendant, les chiffres s'égrenant les uns après les autres.
Fronçant les sourcils, Keith appuya sur le bouton du prochain étage, mais rien ne se passa.
— Ils veulent choisir le terrain, hein ? marmonna Lance.
Il donna un petit coup de coude à Keith et œilla le plafond.
Keith suivit son regard et sourit, ouvrant un trou avec quelques coups d'épée bien placés. Il rangea son bayard, sauta pour s'agripper au bord et se hissa à travers avant de se retourner pour tendre la main à Lance.
La cabine d'ascenseur poursuivait sa descente, suffisamment lentement pour laisser à Lance le temps de réfléchir. Il y avait trois autres ascenseurs dans l'établissement, mais si la sécurité pouvait prendre le contrôle de celui-ci, elle avait sûrement déjà coupé les autres par précaution. Il y avait toujours les escaliers, mais monter jusqu'au dernier étage allait prendre du temps, durant lequel ils ne seraient pas en train d'attirer l'attention des vigiles loin de l'infiltration de Thace.
— Attends qu'on soit à l'arrêt, dit Lance à Keith. Puis force l'ouverture des portes de l'étage du dessus. On les affrontera quand ils essayeront de nous suivre.
Keith réactiva son bayard et écarta les jambes pour plus d'équilibre pendant que l'ascenseur continuait de descendre. Lance compta les étages en passant, essayant de se souvenir du plan fourni par l'équipe de Mirek. Y avait-il quoi que ce soit entre le trente-neuvième étage et l'atrium qui fournirait un avantage aux troupes de Vit ? Peu probable. Cet endroit était en gros un bâtiment administratif qui venait d'être investi par l'armée.
Le temps lui donna raison, car ils retournèrent au rez-de-chaussée. Keith n'attendit pas que l'ascenseur s'immobilise tout à fait : il enfonça le bout de sa lame dans l'interstice entre les portes pour en forcer l'ouverture. Il les tint pour laisser Lance s'y faufiler, avant de l'imiter.
Lance jura en découvrant les alentours : c'était une sorte de salle de pause ou de vestibule, quelques chaises éparpillées dans la pièce et un bureau abandonné à l'opposé de l'ascenseur. Des couloirs s'étendaient à sa gauche et droit devant, mais à sa droite se trouvait une grande vitre tintée donnant sur l'atrium en dessous, et surtout sur le flot de soldats impériaux qui s'y trouvait.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Keith, le souffle court.
Il faisait toujours face aux portes de l'ascenseur, une épée dans chaque main, prêt au combat.
Lance osait à peine bouger, de peur d'attirer l'attention de l'armée à leurs pieds. La teinte de la fenêtre devait les cacher un peu, mais dès que les lasers commenceraient à voler, ce serait terminé.
— Ce… n'était peut-être pas l'idée du siècle, dit Lance avec un faible rire.
Keith fronça les sourcils et Lance pointa son arme vers la fenêtre.
— On a un public.
Keith écarquilla les yeux.
— Vrekt. Qu'est-ce qu'on– ?
Des cris venant des portes de l'ascenseur l'interrompirent et il jura à nouveau, attendant les instructions de Lance.
— Recule, dit celui-ci. Par le couloir.
Il indiqua celui qui s'étirait de façon perpendiculaire à la fenêtre. Ça ne les protégerait pas totalement des gens de l'atrium, mais ils seraient beaucoup plus difficiles à toucher. Lance poussa Keith dans le couloir et s'arrêta au coin. Un Galra portant l'uniforme d'un soldat impérial força les portes de l'ascenseur, d'autres soldats se pressant derrière lui.
Lance n'attendit pas qu'on les repère. Il tira deux fois, puis plongea au coin du couloir pour éviter le retour de flamme, agrémenté des tirs de quelques soldats paniqués de l'atrium qui ne semblait pas avoir remarqué qu'il s'agissait de leurs alliés qui se trouvaient dans leur ligne de mire.
Lance fit un grand sourire à Keith, qui le fusilla du regard :
— J'espère que tu ne vas pas les compter, ceux-là.
— Pourquoi pas ? demanda Lance. C'était mon plan, alors à moi les points.
Il continua de sourire en laissant Keith le pousser plus loin dans le couloir. Keith resta au coin en attendant que les soldats s'aventurent à portée de ses lames tandis que Lance s'occupait de ceux qui avaient bien réfléchi et restaient en retrait.
À la fenêtre (maintenant brisée), quelqu'un criait. Lance voulait croire qu'ils injuriaient leurs collègues pour leur avoir tiré dessus, mais c'était plus probable qu'ils appelaient des renforts.
Eh bien, pour une distraction, ce n'était pas si mal. Ils devaient juste tenir une dizaine de minutes supplémentaires, puis ressortir par la porte d'entrée.
Quelqu'un aboya un ordre et, soudain, les soldats reculèrent. Lance garda son fusil en joue, attendant un assaut. Comme ça ne venait pas, il se retourna pour vérifier que personne ne cherchait à se faufiler derrière eux pour les coincer.
— Je n'aime pas ça, marmonna Lance, reculant jusqu'à se retrouver dos à dos avec Keith. Ils mijotent quelque chose.
— Une idée de quoi ?
Lance fit un son frustré.
— Non, mais en tout cas, vaut mieux pas rester là.
— La fenêtre est déjà cassée, dit Keith, bougeant l'épaule de manière à indiquer le verre brisé. Ça ne fait pas une grosse chute. On peut se la faire tranquille.
— Ouais, et finir au milieu des gorilles de Vit. Non merci.
Lance plissa le nez.
— Il y a un escalier de maintenance au fond du bâtiment. Je crois me souvenir du chemin.
Keith baissa le ton :
— Je croyais qu'on ne voulait pas les forcer à nous chercher partout.
C'était vrai, mais Lance avait un mauvais pressentiment : ils n'étaient pas bien abrités où ils se trouvaient et ne pouvaient pas bouger comme ils voulaient. Si Vit n'avait pas envoyé ses sbires à l'assaut jusqu'à ce que l'un d'entre eux réussisse à passer, c'était qu'il avait un autre plan. Un que Lance voulait tuer dans l'œuf si possible.
— Fais-moi confiance, dit-il, et Keith céda aussitôt, se retournant pour prendre les devants.
Lance surveilla leurs arrières en le guidant vers l'escalier de maintenance de mémoire.
Ils passèrent deux tournants avant la première explosion.
Lance se figea, le cœur dans la gorge alors qu'il cherchait automatiquement à en identifier la source. C'était peut-être paranoïaque de sa part, mais il pensait que ça venait de l'endroit où ils se tenaient juste un moment plus tôt. Ses oreilles sonnaient, la poussière et la fumée remplissant déjà l'air avant même que la deuxième détonation ne survienne.
Celle-ci était plus proche : pas tout à fait en dessous d'eux, mais suffisamment pour mettre les sens de Lance en déroute tandis que le monde virait au blanc et que le sol s'écroulait sous ses pieds. Il atterrit durement dans les décombres, sa tête lui tournant, et son bayard disparut dans un éclat de lumière. Il faisait sombre, quelques morceaux de cristaux émettant une pâle lumière, quelque chose se rapprochant plus de la lumière du soleil perçant difficilement la fumée qui épaississait l'air. Cela donnait à la pièce un air surréaliste et Lance n'arrivait pas à fixer son regard sur les ombres mouvantes.
Danger.
Lance invoqua son bayard, mais un pied jaillit de la fumée et lui arracha des mains. Lance poussa un cri de douleur, mais avait les idées suffisamment claires pour reconnaître Vit qui le regardait d'un air hargneux.
Keith rugit, sortant de la pénombre pour foncer sur Vit. Sa lame énergétique brillait d'un magenta vibrant dans la semi-obscurité, son bayard une ombre sourde. Vit recula d'un bond, le fracas de leurs armes créant des étincelles. Lance s'efforça de se lever, le cœur manquant un battement en voyant les soldats et sentinelles, par douzaines, qui les observaient de chaque côté de la pièce, les fusils levés et prêts à tirer.
Lance rangea son bayard avant qu'il ne finisse de se matérialiser pour prendre plutôt les pistolets à ses hanches, fonçant se mettre à l'abri. Les soldats ouvrirent le feu dès qu'il se mit en mouvement, mais Lance avait l'avantage de viser une ligne ininterrompue de cibles immobiles. Il n'eut pas besoin d'ajuster ses tirs pour qu'ils touchent, des cris de douleur le pourchassant jusqu'à la table de conférence au centre de la pièce. Il plongea dessous, se servant des chaises pour se protéger, et ne prit qu'ensuite le temps de compter le nombre de soldats qu'il avait abattus.
Pas suffisamment.
Keith et Vit s'affrontaient toujours près du bout de la table, ignorés par le cercle de soldats qui cherchait plutôt à atteindre Lance. Il tirait dans les rotules de ceux qui s'approchaient, finissant le travail quand ils tombaient.
Keith poussa un cri qui le figea momentanément, lui faisant perdre une précieuse seconde contre le prochain adversaire, dont le tir lui transperça le flanc, suscitant une douleur si intense que Lance se plia en deux, lâchant un de ses pistolets pour presser sa main contre sa blessure.
Keith.
Il s'occupa du Galra qui l'avait touché de deux tirs successifs, puis pivota et se précipita hors du couvert de la table. Il embrassa la scène du regard en un instant : Keith à terre, recroquevillé sur lui-même, les paupières serrées par douleur. Il respirait toujours ; était d'ailleurs toujours conscient, pensait Lance, même s'il ne bougeait pas. Vit se tenait au-dessus de lui, la pointe de sa lance crépitante.
Lance s'élança dans un rugissement. Son bayard lui tomba dans sa main vide, prenant la forme de la guisarme dont il s'était servie durant le combat contre Shiro et Allura, contrôlés par Haggar. Il avait négligé cette partie de son entraînement, mais les quelques techniques que lui avaient enseignées Coran étaient bien rentrées et il porta un coup à la gorge de Vit, le forçant à reculer. Vit riposta, balançant sa lance dans un arc de cercle qui l'atteignit à la cuisse, tranchant la combinaison sous son armure.
Lance se plaça devant Keith, laissant son bayard disparaître, son flanc le faisant souffrir et sa jambe le brûlant. Du sang suintait le long de sa cuisse sous son armure, mais il tint bon, son pistolet dans sa main droite, sa gauche pressée contre la brûlure de sa hanche. Les soldats de la pièce resserrèrent les rangs, leurs yeux brillants dans les coins de son champ de vision.
— Ça n'a pas à se finir comme ça, dit Vit, baissant sa lance. Le combat de Voltron ne m'intéresse pas. Je veux simplement ramener l'ordre sur la planète mère.
— Mais bien sûr, railla Lance. Et donc, quoi ? Vous allez me laisser partir ?
— Bien sûr, dit Vit.
Il recula, adoptant une posture détendue, et l'espace d'un instant, Lance sentit sa détermination vaciller.
— Je vais ordonner à mes hommes de vous laisser passer. Vous pouvez sortir d'ici, retourner à votre vaisseau caché, quitter la planète. Je n'enverrai personne à votre poursuite.
Lance resserra sa prise sur son pistolet, ses soupçons grandissants alors qu'il jetait un coup d'œil aux alentours.
— Et ensuite ? Je suis censé croire que vous faites ça par bonté de cœur ?
— Pas du tout, dit Vit, son sourire s'accentuant. Ce n'est pas un cadeau, Paladin. C'est un échange. Je vous laisse partir. Vous avez ma parole.
Il marqua une pause, et Lance sentit son cœur sombrer quand il balaya la pointe de sa lance en direction de Keith.
— Tout ce que vous avez à faire, c'est me laisser le traître.
