Quarante-neuf minutes s'étaient écoulées depuis son arrivée - soixante-treize s'il comptait le trajet depuis la rose des vents - et l'attente lui semblait de plus en plus insoutenable. Sa montre à gousset ne fonctionnait pas et il devait s'en remettre aux horloges publiques, sans aucune garantie de la qualité de leur synchronisation.

Pour mettre un terme à ses pensées obsédantes, Thorn essaya de ramener son attention sur son environnement immédiat. L'air avait ce piquant caractéristique des bords de mer, une odeur d'embruns, une fraîcheur bien réelle. Rien à voir avec le cabinet des ministres où il avait passé toute une partie de sa nuit : un air vicié à la température faussement clémente qui avait alourdi les tractations sur la réhabilitation des déchus. Dire qu'il n'avait jamais été moins apprécié par les Mirages aurait été un doux euphémisme.

Ici, aucune menace directe : le bâtiment était sécurisé, il s'en était assuré. Dans d'autres circonstances, le lieu aurait même pu être qualifié d'agréable. De hautes fenêtres, ornées de motifs géométriques élégants, nimbaient la salle de réception de l'hôtel d'une lumière dorée. À cette heure de la journée, le soleil était à son zénith - ce qui, sous les latitudes du Pôle, se limitait à une hauteur solaire de trente-sept degrés. L'effet produit était pourtant saisissant. De larges miroirs aux bordures ciselées réfléchissaient les rayons sur l'estrade et les bancs, animant la pièce de scintillements qui n'avaient rien à envier aux meilleures illusions de la Citacielle.

Mais il y avait les convives, bien sûr. Vingt-sept invités assistaient au mariage: vingt-deux Animistes, un sans-pouvoirs, une Nihiliste (incognito), un membre de la Toile et les deux dernières représentantes du clan des Dragons. En dehors de Berenilde, chacun d'entre eux était une source de profond déplaisir pour Thorn. Dès qu'il avait franchi les portes de la salle, l'assemblée s'était tue. Il ne doutait pas que leur rencontre quatre jours plus tôt ait laissé à sa belle-famille un souvenir désastreux. Sa récente implication dans un triple homicide n'avait sans doute rien arrangé. Ni le fait qu'Ophélie soit rentrée après une garde à vue avec un bras cassé et de multiples blessures.

Thorn avait décidé de ne pas s'appesantir sur le mépris général qu'il inspirait – rien d'inhabituel ici – et de rejoindre la seule personne susceptible de lui apporter des informations utiles: sa tante.

Berenilde, sa fille rivée au corps comme une nouvelle extension d'elle-même, échangeait des mondanités avec l'ex-ambassadeur. Celui-ci avait salué l'arrivée de Thorn avec sa goguenardise coutumière :

- Quelle entrée, monsieur l'intendant ! C'est un vrai réconfort de constater que certaines choses en ce monde sont immuables. Votre impopularité est mon ancre dans la tourmente, mon phare dans la tempête! Cela vient s'ajouter à la faveur que je vous dois désormais pour avoir sauvé ma vie, c'est bien embarrassant …

Après avoir consenti à lui accorder deux secondes d'attention, Thorn avait réalisé qu'Archibald paraissait encore plus éteint que d'habitude. Il avait même l'air d'avoir un pied dans la tombe, pour être tout à fait honnête. Rien d'étonnant après avoir été enlevé, drogué, puis exclu de la Toile par sa propre famille. Thorn n'était pas mécontent qu'il ait survécu, pas vraiment, mais il se serait pleinement accommodé de son absence aujourd'hui.

- Si vous tenez à me rendre la faveur, n'hésitez pas à aller voir ailleurs si j'y suis.

- Votre plaisir sera le mien, Thorn. Je vais prévenir le préposé au mariage que vous êtes l'heureux élu. Je ne suis pas certain qu'il parvienne à cette conclusion par lui-même.

Une fois l'importun parti, Thorn s'était tourné vers Berenilde, tâchant d'ignorer la masse rose et vagissante dans ses bras.

- Où est Ophélie ? Est-ce qu'elle va bien ? A-t-elle changé d'avis ?

- Changé d'avis ? Pourquoi diable veux-tu qu'elle ait changé d'avis ? C'est elle qui a insisté pour reconduire le mariage, si j'ai bien compris. Tu es un homme chanceux, j'espère que tu le sais ?

- Je le sais, oui.

Inutile de le lui rappeler.

- Elle va très bien. Elle est resplendissantemême! Ce n'est pas pour me vanter, mais la robe que je lui ai choisie lui va à merveille. J'ai laissé des consignes pour que sa tante et sa sœur finissent la coiffure. Avec cette masse de cheveux il y en avait pour des heures …

Sous le poids du regard noir de son neveu, Berenilde avait changé de sujet. Il était très difficile à Thorn d'accepter qu'une femme aussi intelligente que sa tante accorde une telle importance aux coiffures, aux toilettes, à la mode, à l'apparence en général. Il s'était fait une raison en réalisant que, pour elle, la séduction était une arme tout autant qu'une armure, un moyen de survie qui lui avait permis de s'assurer la protection de Farouk. Mais dans le cas présent, toute coquetterie lui semblait parfaitement inutile. Même si ce genre de chose avait eu la moindre importance à ses yeux, il n'aurait jamais remis en question un mariage dont sa propre survie - voire le sort de l'humanité - dépendait. Sans mentionner le fait qu'il était déjà désespérément (bien qu'unilatéralement) amoureux de la jeune femme en question depuis plusieurs mois. À chaque occasion où elle s'était trouvée sous ses yeux, et quel que soit l'accoutrement qu'elle avait été contrainte de revêtir, il l'avait trouvée magnifique.

Thorn avait patiemment écouté Berenilde lui détailler le programme de la journée. Elle avait enchaîné bien trop rapidement sur les exploits de sa fille (qui consistaient principalement à ouvrir les yeux, manger et remplir des couches). Quand elle n'avait plus rien eu à dire des aléas digestifs des nouveau-nés, elle avait pris congé pour procéder aux dernières vérifications en cuisine.

- Tu devrais aller dire quelques mots à ta belle-famille, ce sont des gens bien, le sermonna-t-elle avant de quitter la pièce.

Thorn aurait préféré se casser une troisième côte.

- Ils seront débarrassés de leur regrettable gendre dans quelques heures. Inutile de rendre cette attente plus pénible pour eux comme pour moi.

Berenilde avait levé les yeux au ciel mais n'avait pas insisté. Elle l'avait laissé à proximité de l'estrade, lui assurant qu'Ophélie ne serait plus très longue à faire son entrée.

Depuis, il avait eu l'occasion de couper court à la conversation du préposé au mariage, ainsi qu'à celles du beau-frère d'Ophélie et de la Rapportrice dépêchée par les Doyennes d'Anima. Il avait compté trente-huit regards en coin, essentiellement de la part de la mère de sa fiancée. Son humeur s'était dégradée au même rythme que les minutes qui s'égrenaient sur la grande horloge au-dessus du bureau du célébrant. Ce même bureau, placé bien en vue au centre de l'estrade, sur lequel le contrat de mariage serait signé.

Quatre-vingt-trois minutes qu'il avait posé le pied sur les pavés des Sables d'Opales (et cette montre qui ne marchait toujours pas !). La cérémonie n'allait plus tarder. Il avait consacré les dix-huit derniers mois de sa vie à faire en sorte que ce jour puisse arriver. Pourtant, maintenant que l'échéance approchait, Thorn était bien conscient que l'appréhension l'emportait largement sur l'impatience. Aussi incompréhensible que cela puisse être, il redoutait de revoir Ophélie. Elle avait fait en sorte que ce mariage puisse avoir lieu, mais ce sacrifice avait pour unique but de le sauver en lui épargnant la mutilation. Elle était l'incarnation du courage et de la générosité, mais il n'était pas certain de pouvoir supporter que de telles qualités soient ternies par une union si mal assortie. Bien plus que cela, il n'était pas sûr de pouvoir tolérer la torture d'être confronté quotidiennement à l'indifférente bienveillance de la femme dont il était éperdument amoureux. La seule qu'il ait jamais aimé. La seule qu'il pourrait jamais aimer.

Thorn prit conscience que son rythme cardiaque était monté à 79 battements par minute. Malgré la fraîcheur de la salle, sa peau était moite. Y avait-il une chance qu'il ait été empoisonné ? Il se remémora les derniers litres de café qu'il avait bus (son dernier repas solide était trop lointain pour être une piste fiable) sans parvenir à identifier une occasion plausible d'intoxication.

Le brouhaha des conversations s'éteignit soudainement alors que le préposé au mariage s'installait derrière son bureau, invitant les convives à s'asseoir sur les rangées de bancs.

85 battements par minute maintenant. Empoisonnement ou pas, cela devrait attendre. Thorn regagna sa place devant le grand bureau d'ébène et se tourna vers le fond de la salle d'où Ophélie devait arriver d'un instant à l'autre.

Berenilde, Archibald et un landau démesuré avaient pris d'assaut le premier rang. Derrière eux, les amis d'Ophélie, les dénommés Renard et Gaëlle, venaient à peine d'arriver. Thorn avait convaincu Berenilde de les ajouter à la liste des invités la veille au soir. Cela n'avait pas été une mince affaire. Apparemment, faire un plan de table était un exploit digne des plus grandes légendes du Pôle. Les quatre « invités de Thorn » (quatre et demi si l'on comptait sa jeune cousine) avaient été rejoints par la tante d'Ophélie, Roseline. Tous les cinq l'observaient en souriant, détonant clairement du reste de l'assemblée, qui semblait plutôt assister à un enterrement.

Sur les autres bancs, les Animistes se tassaient dans un désordre confus et bruyant. Thorn croisa les mains dans son dos pour cesser de chercher sa montre défectueuse, et tâcha d'ignorer les regards scrutateurs et les conciliabules. Il venait de fixer résolument son attention sur la porte du fond lorsque celle-ci s'ouvrit sur une minuscule forme blanche.

Au Pôle, la tradition voulait que le père de la mariée la conduise à l'hôtel. Sur Anima, ce privilège revenait généralement à la mère. Ophélie avait choisi l'indépendance. Elle se tenait seule face à son destin. Thorn eut vaguement conscience des premières notes de musique qui retentissaient alors qu'Ophélie remontait l'allée centrale. Il n'en reconnut pas la mélodie, entièrement masquée par le battement sourd qui résonnait à ses oreilles au rythme alarmant de 106 battements par minute.

Il fallait bien accorder cela à Berenilde, la robe lui allait à merveille. Il aurait été bien en mal d'en décrire la coupe, ses compétences linguistiques n'ayant jamais empiété sur le domaine de la couture. L'effet était néanmoins indéniable et il ne parvenait pas à la quitter des yeux. Les quelques épaisseurs de dentelle dévoilaient de sa fiancée des parties qu'il aurait voulu ne garder que pour lui. Un cou aux artères palpitantes. Des clavicules si délicates qu'il osait à peine les effleurer en pensée. Des bras fins et gracieux ... L'un d'eux, enfermé dans un plâtre et soutenu par l'écharpe d'Ophélie, était un cruel rappel des circonstances de ce mariage.

Le rose de ses joues était rehaussé par la profondeur de ses yeux noisette et par ses cheveux bruns retenus en un savant entrelac. Même les contusions et les coupures ne parvenaient pas à ternir l'éclat de ce visage.

Le temps se déforma et, sans qu'il ait vu passer les secondes, elle était là. À ses côtés. Ses lunettes braquées sur lui.

Le gratte-papier-préposé-au-mariage commença son discours sans que Thorn puisse lui accorder la moindre attention. Il laissa les mots traverser son esprit, s'engranger dans sa mémoire pour une consultation ultérieure. Pour l'instant, les mots en général étaient au-delà de sa portée.

Au bout d'un moment toutefois, il devint évident que l'on attendait quelque chose de sa part. Il connaissait sa réplique.

- Oui, je le promets.

L'officiant reprit :

- Et vous, Ophélie, promettez-vous aujourd'hui, devant cette assemblée, de le soutenir, de le chérir et de marcher à ses coté dans les brises printanières comme dans les tempêtes hivernales ?

115 battements par minute. La sueur qui lui dégoulinait du front lui brûlait les yeux. Pas un moment idéal pour s'évanouir.

- Oui, je le promets, dit-elle en plongeant son regard dans le sien.

Thorn se rappela qu'il devait respirer pour espérer survivre quelques minutes au mariage.

Il se rappela aussi, dans un sursaut de lucidité opportun, qu'il avait une alliance à lui donner.

- Je l'ai commandée sur Anima. C'est une bague pour liseurs, elle ne devrait pas vous causer de visions indésirables, se sentit-il obligé de préciser en sortant l'écrin de sa poche de veston.

Il ne manquerait plus qu'elle lise son agitation actuelle. Il fallait vraiment espérer qu'on ne l'ait pas abusé sur la qualité de l'alliage. Ophélie ôta son gant gauche en rougissant un peu plus. Cette main … si petite… Elle allait le rendre fou. Thorn prit néanmoins sa paume dans la sienne (Par Odin! En plus d'être minuscule elle était si douce!) et lui enfila l'anneau. Il fut satisfait de constater qu'il ne s'était pas trompé en estimant le diamètre, la bague lui allait parfaitement.

- Je suis désolée, je n'ai pas d'alliance pour vous, murmura Ophélie.

Il réprima un hoquet de surprise. Les hommes portaient-ils des alliances sur Anima ? Il n'avait pas vraiment prêté attention aux éventuels bijoux du père d'Ophélie. Au Pôle, les hommes ne signalaient leur attachement conjugal par aucun ornement. Il aurait été la risée de toute la cour. Non que cela lui eût importé le moins du monde …

- Ça ne sera pas nécessaire, ne vous en faites pas, la rassura-t-il.

- J'invite les fiancés et les témoins, mesdames Berenilde et Roseline, à signer le contrat de mariage, récita le préposé.

Thorn s'exécuta dans un enchaînement de mouvements mécaniques, encore incertain de ce qui venait de se passer.

- Je vous déclare maintenant mari et femme. Vous pouvez embrasser la mariée.

Malgré toutes ses qualités d'anticipation et de planification, Thorn n'avait pas pensé à cette partie spécifique du cérémonial. Son esprit analytique avait soigneusement contourné cet angle mort des coutumes animistes. Ophélie devait être mortifiée. Une chance qu'il connaisse exactement son point de vue sur ce sujet, même s'il avait dû apprendre cette leçon dans la douleur.

Il lui fallait tout de même apporter une réponse à l'injonction de l'officiant. Thorn ploya sa longue colonne vertébrale pour rapprocher son visage dangereusement près de celui d'Ophélie. Si proche qu'il pût sentir son odeur enivrante. Si proche que les cheveux rebelles qui s'étaient échappés de son chignon frôlèrent sa mâchoire. Si proche que la chaleur de sa peau l'irradia lorsqu'il l'embrassa sur la joue avant de se redresser brutalement comme sous l'effet d'une brûlure. Mortifié par son geste, il eut la confirmation de son caractère déplacé en voyant le regard stupéfait qu'Ophélie lançait vers lui. Au moins elle ne l'avait pas giflé cette fois. Pour ajouter au ridicule de la scène, il ressentit très distinctement la réaction de son propre corps sous la forme d'une érection tout à fait inopportune, qu'il ne put tenter de masquer qu'en plongeant précipitamment les mains dans ses poches de pantalon.

Ce fut – évidemment – le moment que choisit Archibald pour entrer en scène.

- Toutes mes félicitations ! Tout cela est extrêmement divertissant! Mais je vous propose de poursuivre ces réjouissances par un moment tout aussi précieux et intime : la cérémonie du Don qui sera officiée par votre humble serviteur : moi-même.

En dehors du déplaisir d'avoir à écouter Archibald et d'endurer son contact pendant vingt-huit secondes, la cérémonie du Don se déroula exactement comme Thorn se l'était imaginé. Poussé par des obligations diplomatiques, il avait assisté à huit cérémonies du Don au cours de sa vie. Il n'avait jamais accordé la moindre importance à aucune d'elles. Aujourd'hui toutefois, la cérémonie aurait dû être au cœur de ses préoccupations. L'échange de leurs pouvoirs était la clé de voûte de son plan pour défaire Dieu. Pourtant, il lui semblait maintenant que tout cela était d'une futilité sans fond par rapport à l'énormité de ce qu'il s'était passé six minutes auparavant. Ophélie était maintenant sa femme. Il était son mari. Cet état de fait n'était que temporaire, il en avait bien conscience. Très bientôt, elle rejoindrait sa famille sur Anima et serait débarrassée de ses obscures machinations, hors de danger. Pourtant, l'idée qu'ils soient unis par les liens du mariage, ne serait-ce que pendant quelques jours, était époustouflante.

Les applaudissements de Berenilde le ramenèrent à la réalité. Debout, seule parmi la foule, elle battait des mains, apparemment inconsciente du malaise qui régnait toujours sur l'assemblée. Pour couronner le tout, la mère d'Ophélie s'était mise à pleurer. Contre toute attente, son époux s'avança pour échanger avec Thorn une poignée de main cordiale, avant d'embrasser sa fille avec chaleur. Il fut imité par le reste de la famille et Thorn fut surpris de constater que l'hostilité qu'il avait perçue à son égard n'était pas aussi franche qu'il l'avait cru. Son étonnement fut à son comble lorsque sa belle-mère, toujours larmoyante, vint le féliciter et le remercier pour cette bague, qui devait être très chère, beaucoup trop coûteuse pour sa fille, sans parler du château qu'il lui offrait, et de sa liberté de mouvement, c'était toujours prévu, n'est-ce pas?

Noyés dans les manifestations de sympathie, les deux mariés furent séparés l'un de l'autre et conduits vers la pièce attenante où Berenilde et la mère d'Ophélie avaient organisé un déjeuner. Rien d'extravagant, avait promis Berenilde. Quoi qu'elle ait prévu, Thorn était certain de ne rien pouvoir avaler.


Comme prévu, le repas était cauchemardesque. Assis entre sa femme (sa femme!) et sa belle-mère, Thorn endurait un flot incessant de conseils conjugaux. Côté droit, Archibald monopolisait la conversation de Berenilde sans aucun égard pour le nourrisson dans ses bras. Côté gauche, le père et la tante d'Ophélie la complimentaient sur chaque détail de la cérémonie. Ne restait à Thorn que le monologue de madame Sophie.

- N'oubliez pas que, même lorsque la vaisselle se nettoie toute seule, il faut quand même quelqu'un pour la ramener jusqu'à l'évier. Et il faut toujours être sincère dans un couple. Sauf quand il ne faut pas, bien sûr. Tenez, l'autre jour, mon amie Colette a demandé à son mari ce qu'il pensait de sa coiffure. Vous ne devinerez jamais ce qu'il lui a répondu! Il lui a dit - faut-il être sot! - il lui a dit -

Dépassé par ce torrent d'informations dont il n'arrivait pas à évaluer l'utilité (bien conscient de l'étendue de son ignorance en la matière), il avait mis de longues minutes à réaliser ce qui lui manquait, ce qui lui restait désespérément silencieux.

Chaise, couteau, fourchette, cuillère, verre, serviette. Aucun des objets qu'il avait touchés ne lui avait parlé. Pas un bruit, pas une image, pas une sensation. Pour la première fois depuis qu'il avait échafaudé son plan, la possibilité qu'il n'ait aucun talent pour la lecture s'imposait réellement à lui. Le corollaire de cette idée était encore plus douloureux : il était possible qu'il ait soumis Ophélie à tous ces mauvais traitements strictement pour rien.

Il aurait voulu se raccrocher à l'idée que la cérémonie du Don pouvait avoir des effets différés chez certaines personnes. Mais ce lambeau d'espoir avait été dissipé par la manifestation de sa rigueur maniaque, lorsque ses couverts s'étaient méthodiquement alignés de leur propre chef. Deux centimètres de part et d'autre de l'assiette. Un centimètre entre chaque fourchette. Les mêmes distances – symétriques au millimètre près – pour les couteaux. Il avait bien hérité de l'animisme d'Ophélie, mais seulement de l'un de ses dons. Un don, en l'occurrence, parfaitement inutile.

Le repas s'éternisait. Entre chaque plat, Berenilde avait prévu un interlude musical. Cette femme aimait vraiment la harpe. Thorn n'avait réussi à avaler que quelques cuillères de potage. Il avait occupé le reste de son temps à couper la nourriture d'Ophélie (avec son bras en écharpe, elle ne parvenait pas à faire grand-chose de ses onze couverts). En dehors de cette attention – que lui-même jugeait intrusive – il n'avait réussi ni à lui parler, ni même à la regarder dans les yeux. Comment allait-il pouvoir lui avouer qu'il ne serait jamais en mesure de lire le Livre de Farouk et qu'elle venait de consentir à tous ces sacrifices en vain ?

Berenilde le sauva de l'embarras d'avoir à adresser la parole à son épouse en faisant tinter sa cuillère à pudding contre un verre en cristal:

- Une fois n'est pas coutume, je voudrais commencer ce toast en ne parlant pas des mariés, mais d'une personne qui vient de bouleverser mon existence pour toujours : ma fille, Victoire. Victoire doit son nom à sa marraine, Ophélie, et je ne la remercierai jamais assez de célébrer la naissance de mon enfant sous l'auspice de la combativité, de l'optimisme ...

Thorn cessa d'écouter sa tante pour regarder la jeune fille à sa gauche. Victoire ? Vraiment ? C'était le nom que lui avaient inspiré les derniers événements ?

Berenilde était revenue à une version plus classique du discours de mariage : compliments creux et vœux de bonheur absurdes.

- ... ce sont des personnes hors normes, exceptionnelles, dont l'union ne pourra aboutir qu'à de grandes choses. À commencer, je l'espère, par de nombreux petits cousins et cousines pour ma fille !

Thorn était mortifié. « Je ne partagerai pas votre lit, je ne vous donnerai pas d'enfants. » C'étaient ses mots exacts. Pourtant, son embarras ne devait atteindre son paroxysme qu'à la clôture du discours.

- Et maintenant, je propose que nos jeunes mariés ouvrent le bal ! conclut Berenilde d'un ton enjoué.

Encore un aspect du mariage qu'il n'avait pas anticipé. Il aurait vraiment dû pousser la réflexion au-delà de la cérémonie du Don.

Non pas que la danse en elle-même soit un problème. Toute son adolescence, Berenilde lui avait imposé un professeur de ballet et l'avait traîné dans tous les bals de la Citacielle. À son grand soulagement, jamais aucune jeune fille ne lui avait fait la faveur d'une danse, mais son excellente mémoire lui avait suffi pour enregistrer tous les pas de tous les styles à la mode.

Non, le problème venait d'Ophélie. Elle était devenue blême d'horreur. Et comment lui en vouloir ? Thorn doutait que Berenilde ait pris le temps de lui enseigner les bases de la discipline. Sans parler de son incurable maladresse. Si on ajoutait à cela la proximité physique avec un mari dont elle n'avait jamais voulu, il était évident que sa femme se serait bien passée d'ouvrir le bal.

Profitant du moment de flottement qui s'était installé, Archibald, le fourbe, sournois, perfide individu, s'empressa de mettre son grain de sel:

- Si vous ne vous sentez pas à la hauteur, cher intendant, madame Thorn peut accorder sa première danse à son père. Mieux encore, si elle l'accepte, je me ferai un plaisir de faire danser votre femme, proposa-t-il éhontément.

C'en était trop. Si Ophélie ne s'était pas donnée tant de mal pour le faire sortir de prison, il aurait coupé les deux bras de l'ex-ambassadeur. Thorn se contenta de le fusiller du regard, puis, saisissant sa femme par l'épaule, il la conduisit vers la piste de danse.

L'orchestre se mit à jouer. Plus aucun moyen de faire marche arrière maintenant. Il constata avec un léger soulagement qu'il s'agissait d'une valse, l'une des danses les plus faciles du Pôle. Saisissant sa femme le plus délicatement possible (une main tenant sa main valide, l'autre dans son dos) et aussi loin que c'était physiquement faisable, il lui murmura :

- Je suis vraiment désolé. Laissez-vous guider et ce sera vite terminé.

Elle hocha la tête, mais son expression demeura aussi énigmatique que d'habitude.

Les premières minutes furent interminables. Ophélie lui écrasa les pieds à sept reprises. Par deux fois il crut qu'il lui avait cassé le poignet. Dans un enchaînement incompréhensible de pas, elle parvint même à projeter son nez contre le coude de Thorn. Elle allait vraiment finir par se blesser.

Sérieusement inquiet pour la sécurité de sa femme, Thorn se résolut à la rapprocher de lui. Dans cette position, son corps contre le sien, il parvenait enfin à guider ses mouvements. Contre toute attente, elle s'abandonna à son étreinte, suivant son rythme, levant vers lui des yeux sombres dans lesquels il aurait pu se noyer. Il se raccrocha à la valse. Un deux trois, un deux trois quatre, un deux trois, un deux trois quatre, … Elle était si proche … Thorn fut incapable de dissimuler son émoi cette fois-ci. Ophélie écarquilla les yeux mais ne les détourna pas, ne s'éloigna pas.

Lorsque la musique s'arrêta, ils étaient tous les deux si rouges que personne n'aurait pu croire que l'effort de la danse en soit la cause.

L'intervention malvenue d'Archibald le ramena sur terre aussi sûrement qu'une gifle :

- Madame Thorn, m'accorderez-vous votre deuxième danse?

La réponse d'Ophélie fut toutefois plus stupéfiante encore:

- Je vous remercie Archibald, mais les derniers jours ont été épuisants. Je crois qu'il est temps pour nous de rentrer …