IX Pièges, plans et justice
[Jeudi 7 novembre 2002 - Remus]
Après une heure autour des serres aux côtés du concierge de Poudlard, j'ai la confirmation que nous cherchons au mauvais endroit.
Miss Teigne sur nos talons, on a fait le tour de chaque serre : celles utilisées pour les classes de Botanique, celles réservées aux différentes productions végétales du corps professoral et même celle désaffectée parce que le chauffage n'a jamais été réparé — un état de fait ancien auquel je me fais la promesse de remédier.
On a fouillé chacune dehors et dedans, sauf celle où Pomona donne cours évidemment. Le butin est maigre. Quelques messages d'amour oubliés, un peu tristement, entre des briques ou dans la fente de troncs. Des sépultures de hiboux et autres familiers sur des décennies sous les fougères — que Miss Teigne nous a obligeamment signalées. Des traces de duel parfois récentes sur lesquelles je devrais peut-être me pencher. Visiblement, c'est un coin privilégié pour les règlements de compte. Des plantes pas toutes bénignes qui cherchent à s'échapper que je prends note de signaler à Pomona, même si elle est sans doute au courant. Des détails qui sont exactement la raison qui me fait généralement répugner à trop m'immiscer dans la vie de l'école. Comme Albus avant moi, je veux croire mon équipe à la hauteur des besoins quotidiens des élèves.
"Je crois qu'on peut s'arrêter là", j'annonce à haute voix et en essayant de rester léger. Il ne s'agit absolument pas de critiquer M. Rusard. "On a retourné les tas de pots vides, soulevé les feuillages, dérangé les araignées. Mais trouvé aucun bijou."
"Je suis désolé, M. Le directeur ", s'excuse Argus Rusard, sa chatte dans les bras. Ses yeux pâles semblent étonnamment inquiets, comme s'il s'attendait à des reproches de ma part sur l'absence de résultats.
"Toutes les pierres doivent être retournées. C'est ce que disent les Aurors."
"Il y a le compost", se sent visiblement obligé de souligner , me prenant un peu trop au sérieux.
De nouveau, on se regarde. J'espère qu'il se rende compte que c'est un peu exagéré, mais il en tire une tout autre conclusion. Quand il repose sa chatte au sol pour aller chercher une pelle, je l'arrête et propose une inspection magique.
Sans surprise, mes sortilèges ne révèlent aucun métal ou objet dans le tas de végétaux en décomposition. Je n'attendais pas de remerciements, mais je suis quand même un peu déçu par le regard presque hostile de mon concierge. Sans doute n'apprécie-t-il pas le rappel des limitations de ses propres pouvoirs.
Un groupe de Troisième Année arrive pour prendre la suite de leurs condisciples de quatrième année. Sans surprise, ma présence et celle d'Argus font baisser les voix et nous jeter des regards en biais. Insensiblement, il me semble, M. Rusard se redresse comme s'il tirait une autorité accrue de ma présence à ses côtés — ce qui est sans doute le cas. Pomona sort pour superviser les entrées et sorties du pas de la porte de la serre principale.
"Quelque chose, professeur Lupin ?", elle s'inquiète logiquement.
"Une vérification systématique de ce qui se passe dans des lieux moins surveillés. Il semble y avoir des duels par ici", je réponds. Argus opine derrière moi comme si j'étais son porte-parole.
"Je le pense également... Parfois, j'ai demandé à l'infirmerie ", me confie alors Pomona, ignorant avec raison le manège du concierge. "S'il y avait eu des blessures avérées... je vous aurais prévenu. Vous... auriez préféré que je le fasse, M. le directeur ?"
Il y a beaucoup d'inquiétude dans la voix de ma collègue.
"Votre approche me convient, professeure Chourave", je prends soins de répondre avec formalisme. Les élèves qui passent devant nous n'osent pas réellement nous espionner, mais M. Rusard est là, et on ne sait jamais. Des rumeurs se sont développées avec moins de matériel. "On ne peut pas souhaiter tout empêcher, mais notre mission est notamment d'assurer la sécurité des élèves. Il faut rester vigilants et empêcher que les choses aillent trop loin."
Je m'attends plus ou moins à ce qu'Argus Rusard ne proteste une fois de plus de mon laxisme, mais il semble se retenir. Pomona presse les derniers à se dépêcher et, dans les retardataires, je reconnais le jeune Henley. Le plan de Severus vient me narguer.
"Un cours simple ou double ?", j'interroge sans chercher une justification à ma question.
"Double - c'est pour ça qu'ils ne sont pas tous trop pressés de s'y mettre", me répond Pomona avec philosophie, les mains croisées sur les robes rapiécées qu'elle porte dans les serres.
Moi, je me dis que j'ai le temps d'aller chercher mes enfants avant la fin du cours de Botanique de Cédric Henley.
Oo
Les jumeaux sont contents de me trouver à la sortie des activités auxquelles ils sont inscrits après l'école elle-même. Dora n'a pas une seconde voulu entendre parler d'une solution comme celle que j'avais mise au point pour Harry - des tuteurs choisis parmi l'équipe de Poudlard et des après-midis en remorque d'Hagrid. Même au nom d'une tradition familiale inventée.
"Il leur faut des copains de leur âge, des adultes diversifiés, des horizons un peu larges", a-t-elle répété avec entêtement. La sécurité n'était pas une question, en tout cas pas comme elle était formulée pour Harry, la notoriété non plus. L'école de Pré-au-Lard avec sa population d'enfants sorciers et ses propositions d'activités annexes était parfaite selon les critères énoncés. Et moi, j'aime assez la promenade qu'il faut faire pour aller les amener ou les chercher.
"Je me suis dit que ça faisait longtemps que vous n'aviez pas joué avec notre Cactus Raquette", je raconte sur le chemin du retour, une fois que nous avons mis de côté le fait que personne ne sait quand leur mère va nous revenir. "Il va finir par oublier tout ce que vous lui aviez appris !"
"Il vaudra mieux utiliser des balles en cuir sans air dedans pour commencer", convient Kane. "Même si ça ne rebondit pas."
"Tu joueras avec nous, Papa ?" veut savoir Iris.
"Si on se dépêche, on peut essayer de recruter votre ami Cédric Henley", je propose avec une sorte de trépidation. Me servir des jumeaux me ramène à d'autres épisodes, en particulier concernant Harry, où j'ai plus ou moins manipulé leurs grands frères pour des raisons diverses, politiques, sécuritaires... jamais innocentes.
Le silence qui me répond dit bien que l'un comme l'autre mesurent que la proposition n'est pas sans arrière-pensée.
"Tu veux le gronder ?", s'inquiète Kane — et là encore, j'ai bien en tête le souvenir de Harry posant la question presque dans les mêmes termes.
"Je veux lui proposer quelque chose, pour essayer d'identifier le voleur de bijou", je décide de répondre la vérité.
"Un plan", estime Iris avec une certaine satisfaction. Tout levier de contrôle, magique ou non, lui plaît, je pense.
"S'il accepte", je conclus. "Il faut lui demander de venir jouer dans la serre des plantes tropicales avec vous. Sans dire pourquoi. S'il refuse, ce n'est pas grave. Je ferai autrement", je prends soin de préciser.
"Il va venir", annonce ma fille et son jumeau approuve.
Nous avons le temps de poser leurs affaires dans la serre dédiée à la collection de Cyrus de plantes étranges, toutes latino-américaines. Un projet grandissant qui a, bien sûr, trouvé une aide attentive et enthousiaste auprès de Pomona qui ne les oublie jamais dans ses distributions de fumier de bouse de dragon. Néanmoins, tous ses essais d'adaptation ne réussissent pas, surtout qu'il n'est pas en Angleterre en permanence. Ses essais pour cultiver la précieuse et étonnante liane de Warupira, par exemple, n'ont pas été couronnés de succès. Mais il n'y a pas que des échecs.
J'en veux pour preuve l'Opuntia Ulama Azteca — que nous appelons le cactus raquette, ramené par Cyrus du Mexique. Ses grandes oreilles sont d'un vert bleuté, ses piquants orangés sont fins et tactiles et, à la différence des variétés moldues, ses segments sont très articulés et résistants au choc anticipé. Cette caractéristique le rend capable de renvoyer un projectile et même de viser. Les Aztèques les utilisaient pour certaines versions de leur jeu de l'ulama, nous a expliqué Cyrus avec moult détails que j'ai oubliés.
Les jumeaux le saluent en espagnol et enfilent des gants de cuir, comme Cyrus le leur a appris. Ils commencent à lui lancer des balles que le cactus leur renvoie d'abord un peu au hasard, puis avec davantage de précision. Je mets par précaution un sort de protection autour du jeu pour ne pas endommager les autres plantes ou les verrières. Je m'assois sur une chaise et je les regarde rire et s'amuser avec simplicité jusqu'au moment où les premiers élèves sortent de la serre de Botanique.
"Papa ?", interroge Iris en se retournant vers moi.
"Oui, allez essayer de le ramener. Parlez-lui du cactus raquette et de ses exploits", je leur rappelle.
Au travers des vitres, je vois mes enfants bondir au milieu des élèves encombrés de capes et livres. Oui, j'ai oublié de leur dire de se couvrir. C'est tellement peu de moi que j'en souris tout seul dans ma serre.
Ils attrapent sans mal le jeune Henley, repérable par sa haute stature. Il a l'air légitimement surpris de les voir là. Ses camarades ont des commentaires qui font rire la classe, mais n'ont pas l'air d'intimider les jumeaux. Ceux-ci font de grands gestes qui font penser à une balle qui vole et qui est renvoyée. Je vois Cédric Henley céder à leur proposition millimètre par millimètre au début puis se laisser entrainer. D'un coup.
Il est sur ses gardes quand il me voit, assis sur ma chaise dans mon coin de serre. Les jumeaux n'ont sans doute pas jugé bon de parler de ma présence.
"Professeur Lupin", il me salue.
"Merci de rendre la partie de cactus raquette plus intéressante par votre participation, M. Henley", je tente de rendre clair mon soutien à l'initiative.
"Tu peux poser ta cape et tes affaires ici", lui propose Kane, pratique, en désignant là où j'ai déjà entreposé leurs propres affaires. "Il fait chaud dans la serre." Sans attendre, il abreuve le jeune Henley d'explications précises sur le cactus qui rempliraient sans doute Cyrus de fierté. Kane va jusqu'à lui faire répéter des salutations en espagnol après lui, non sans corriger sa prononciation.
Iris finit par s'agacer de la longueur des préliminaires et conseille au jeune homme d'essayer plutôt d'envoyer une balle. Kane s'empresse de lui fournir un gant en cuir qui lui permettra de rattraper la balle renvoyée. Les deux se coupent la parole pour lui expliquer comment faire et je me dis que le jeune Henley a une grande patience.
Je n'interviens pas, les laissant à leurs essais. Je commande des rafraichissements que les elfes ne manquent pas de nous apporter promptement. Leur arrivée provoque la pause que j'anticipais - les jumeaux se ruant sur les sandwichs et le jus de citrouille. Cédric accepte un verre et un sandwich avec des précautions sur leur composition qui me font rappeler qu'il a de multiples allergies alimentaires. C'est dans son dossier que j'ai relu ce matin. Il me regarde ensuite derrière ses lunettes d'écaille, avec une curiosité légitime. Je me dis qu'il faut arrêter de tourner autour du pot.
"Je vais profiter de ce moment avec vous, M. Henley, pour vous assurer que je suis désolé que vous ayez perdu un bijou auquel vous teniez", je me lance donc.
"Merci, professeur. Je sais que... je n'aurais pas dû l'amener", il admet immédiatement.
"Non, mais ça n'excuse en rien qu'on vous dérobe un effet personnel."
Cédric a l'air incertain, son verre dans une main, sa moitié de sandwich sans l'autre.
"Papa ne va pas te gronder, Cédo", lui assure Kane. "Il l'a promis."
"Il ne s'agit en effet pas de gronder les victimes des vols", je confirme. "Il s'agit par contre d'y mettre un terme."
"Y mettre un terme", répète Cédric Henley, perdu, voire un peu inquiet.
"Iris et Kane m'ont dit que le voleur ne vous avait dérobé qu'une partie du bijou qui vous avait été offert", je commence.
"Vous voulez que je place le reste dans le coffre de Poudlard", imagine Henley sans me laisser finir. Je secoue la tête. "Non ?"
"Qui d'autres que les jumeaux est au courant que ce bijou était en deux parties ?", je questionne plutôt que de confirmer.
"Papa !", proteste Kane.
"Si vous alliez jouer à entrainer le cactus, vous deux", je propose avec sans doute l'inflexion suffisante dans la voix qui fait qu'Iris pousse Kane à obéir. J'attends que les échanges aient repris et que le rire d'Iris entraine celui de Kane pour préciser : "Je ne fais aucun reproche, M. Henley. Je cherche juste à évaluer correctement la situation actuelle. Qui sait que vous avez encore une partie de ce bijou ? Qui sait où vous le rangez ?"
"Je ne sais pas... C'est vrai que j'en ai parlé... à mes copains de dortoirs... à table aussi sans doute... Mais... vous croyez que c'est pour ça qu'on me l'a volé ? Parce que j'en ai parlé ?", il balbutie. Il secoue la tête, sans doute déçu de se dire qu'il a été trahi par quelqu'un à qui il a parlé. "Oui, vous devez avoir raison, professeur..."
"Cédric — je peux vous appeler Cédric ?", je demande en mettant tout ce que je peux d'empathie et de gentillesse dans ma voix. "Il est trop tard pour regretter. Je ne vous demande pas une seconde de regretter. Je demande votre aide."
"Mon aide, professeur ?"
"Si quelqu'un — qui que cela soit — sait qu'il vous reste une partie du bijou et que vous ne la mettez pas en sécurité dans le coffre de Poudlard, il peut être tenté de la récupérer", j'énonce lentement en le regardant droit dans les yeux.
"Un... un piège, professeur ?", il comprend lentement.
"Surveiller un coffre d'un élève dans un seul dortoir me paraît plus efficace que surveiller les faits et gestes de toute une école", je lui confirme. Le silence me fait réaliser que les jumeaux ont arrêté de jouer pour nous observer, mais ce n'est pas le moment de me laisser distraire. "On peut même vous fournir un bijou de remplacement pour ne pas risquer l'original."
Cédric Henley se détourne légèrement pour regarder les jumeaux.
"C'est bien d'arrêter le voleur, non, Cédo ?", commente Iris.
"Et Papa va l'arrêter", estime Kane avec une confiance et une conviction intimidantes.
"Si vous pensez que ça va marcher, professeur", décide lentement le jeune Henley en se tournant vers moi. "Bien sûr, alors, je ferai ce que vous voulez."
[Jeudi 7 novembre, Dora]
"Bon, allons-y", je soupire en laissant s'enrouler les rouleaux devant moi. Rien dans les rapports de Dawn et Bell comme de Savage et Forrest ne permettent de poser des questions réellement intéressantes. Rien de plus que ce qu'ils nous ont raconté, pour faire court.
"Tu penses qu'on a ce qu'il faut ? Sans impertinence de ma part", s'aventure Bertram Runeson et je ne peux pas tellement lui en vouloir. Au contraire, même.
"Non. Si on voulait monter une accusation ou un non-lieu contre Jasper Hunter, on n'aurait pas ce qu'il faut", je lui accorde. "Mais on n'est pas là pour ça, pour l'instant. Tout ce qui pourra servir ultérieurement est un gain supplémentaire, mais pas notre mission. Ce qui nous intéresse là, c'est la Justice bafouée."
Runeson hésite, mais opine. Je décide d'aller clairement au bout de ma pensée : "Tu te dis que Hunter, s'il est coupable, ne sera peut-être pas pressé de nous désigner son accusateur ? Je suis d'accord. Mais c'est un peu notre seule piste tout de suite. Alors, on y va. On est d'abord empathiques et compréhensifs. On veut savoir ce qu'il lui est arrivé et ce qu'il a vécu. On ne le confronte pas."
"Bien, cheffe. Je suis... content de te regarder faire."
Je secoue la tête. "Désolée, Bertram, mais justement, tu vas y aller avec ton meilleur sourire et Ron en soutien. Je vous regarde. Si jamais je vois une ouverture, j'interviendrai et je serai la grande méchante."
Je pense que Runeson aimerait réellement protester et qu'il met toute sa discipline professionnelle à s'en empêcher. Je décide de lui laisser le temps de digérer.
"Empathiques et un peu bêtes, Bertram, on devrait y arriver", propose Ron avec plus de malice que souvent — mais je sais que c'est le genre de posture qui lui irait. Je crois d'ailleurs que Runeson le mesure.
"Du factuel, du descriptif", il me propose.
"Pour commencer, oui", je confirme pour l'encourager.
Je les accompagne jusqu'à la Brigade et j'attends avec eux que les policiers conduisent Jasper Hunter à une salle d'interrogatoire. Je leur laisse le temps d'un conciliabule sans avoir l'impression que je les juge en allant prendre un café bien solitaire qui me ramène à mes doutes et mes questionnements intimes. Il est sans doute révélateur que ce soit l'Intendant Loman Cedar qui vienne me rejoindre.
"Lieutenant Tonks-Lupin, tout est en place. Jasper Hunter a été amené. Vos Aurors sont prêts. Nous pouvons rendre votre entrée invisible, si vous le souhaitez."
"C'est certainement le mieux."
"Acceptez-vous que je vous accompagne ?", s'enquiert le numéro deux de la Brigade.
Je me contente d'un tout à fait performatif et officiel : "Aucun problème, Intendant Cedar."
L'illusion permet que nous entrions sans que Jasper Hunter le perçoive. Ron et Bertram entrent par une autre porte, apportant une diversion complémentaire si besoin.
"Bonjour M. Hunter", se lance Bertram en s'asseyant face à notre présumé empoisonneur. C'est un petit homme noueux, aux cheveux châtain clair et aux yeux pâles. Il se tient un peu voûté sur sa chaise et ça le fait paraître fatigué, plus âgé qu'il ne l'est. Dans la rue, personne ne se retournerait sur lui et le considérerait comme une menace. "Je suis l'Auror de Rang Trois Runeson. Voici mon collègue, Auror de Rang Cinq, Weasley. Nous avons des questions à vous poser."
"Il paraît", murmure en réponse Jasper Hunter, nerveux. Pas comme quelqu'un qui a quelque chose à se reprocher, mais comme quelqu'un qui se sent menacé. "Quand est-ce que je pourrais rentrer chez moi ?"
"La décision ne m'appartient pas", élude Runeson, pas aussi empathique que je l'aimerais. "Vous savez qui vous accuse ? La presse est en émoi. Nos chefs aussi. On aimerait en savoir plus", il continue. Ron opine et je me prends à espérer qu'ils aient un fil.
"Plus sur quoi ?"
"Commençons par ce qui vient de vous arriver", répond Bertram Runeson en prenant ouvertement ses aises sur la chaise. Il s'installe. "On vous a retrouvé sur le chemin de traverse. Comment êtes-vous arrivé là, M. Hunter ?"
"Vous le savez bien !"
"Racontez-nous", insiste calmement Runeson.
Hunter les regarde assez longuement sans rien dire et je me demande si ça peut être interprété comme un signe d'une forme de culpabilité : est-ce qu'un innocent ne serait pas soucieux de raconter son enlèvement ? Bertram et Ron, en face, font bien les patients.
"Je rentrais chez moi. Il faisait presque nuit... je ne me souviens pas de la suite. Jusqu'à me réveiller, attaché, dans la rue… Vous connaissez la suite !"
"Vous habitez bien Impasse des Lustres Pendus ?", vérifie Runeson toujours patient et léger. Hunter acquiesce. "Depuis quand ?"
Jasper Hunter prend le temps de réfléchir avant de répondre, mais il a peut-être besoin de calculer la date. "1992. À l'automne. Ça fait donc plus de dix ans."
"Les mêmes voisins ?", questionne aimablement Bertram.
"Certains... c'est un tout petit immeuble... La vieille au rez-de-chaussée était déjà là, c'est sûr. Mais je ne vois pas le rapport."
Runeson a un geste vague, comme pour demander qu'il l'excuse, et embraye sur un autre angle : "Vous rentriez de votre travail ?" Hunter acquiesce. "C'est-à-dire ?"
"Je suis jardinier. En ce moment, je travaille pour une agence qui me place en fonction des opportunités."
"Et votre mission se déroulait où ?"
"Je ne comprends pas à quoi ça va vous servir ! On m'a enlevé, attaché, et maintenant accusé de crimes que je ne comprends pas vraiment ! Quel rapport avec mon adresse ou mon employeur ?"
"La ou les personnes qui vous ont enlevé vous ont bien trouvé quelque part : votre quartier, votre travail, votre pub favori... il y a bien un moment et un lieu où vos agresseurs vous ont repéré."
J'opine toute seule et je vois Cedar tourner la tête vers moi et me glisser très bas, comme s'il craignait que l'illusion ne suffise pas.
"Vous pensez qu'il va avoir envie de croire que vous le pensez innocent ?"
"S'il ne l'est pas, il s'est tellement de fois moqué de nous, que je ne vois pas comment il n'aurait pas un certain complexe de supériorité", je confirme en m'interdisant de réfléchir pour l'instant aux conséquences internes d'une culpabilité de Hunter.
De fait, après une hésitation sensible, le jardinier se redresse sur sa chaise et regarde Runeson avec plus d'intérêt. "Vous voulez retrouver mes agresseurs ?"
"Ils étaient plusieurs, selon vous ?" lui renvoie Bertram.
"Il m'a semblé", admet lentement Hunter. "Je rentrais, j'étais assez fatigué, pas spécialement attentif, c'est le chemin que je fais tous les jours. Mais il m'a semblé entendre un transplanage puis des pas précipités — comme ça, je dirais plus d'une personne. Mais c'est une impression", il souligne. "Puis d'un seul coup... tout a été noir."
"Un sort ?"
"Non, j'ai ressenti une douleur. Je pense que j'ai été assommé... physiquement."
Ron, qui jusque-là avait choisi la pose de l'assistant modèle qui prend des notes, relève la tête et regarde Runeson qui acquiesce avant de questionner : "Vous avez été examiné par les Médicomages à votre arrivée, ici. Vous leur avez signalé ?"
"Ils m'ont demandé comment je me sentais... si je savais qui j'étais... ce qui m'était arrivé... si je pensais que ma mémoire avait pu être modifiée... mais pas comment j'avais été assommé... enfin, je ne crois pas", répond Hunter avec un regard un peu calculateur, il me semble. Ron lui s'est mis à chercher dans les dossiers.
"Je mobilise un Médicomage ?", me propose Cedar.
"Aucune idée de s'il pourra nous dire ça cinq jours plus tard, mais on aurait tort de laisser cette question sans réponse", je confirme. Je sors mon jeton pour informer Ron de ce développement. Je le vois montrer le résultat à Runeson.
"Il se passe quelque chose ?", s'enquiert Hunter.
"On demande un diagnostic médical spécifique", répond Runeson qui est plutôt bon en demi-vérités, je décide. "Mais revenons à votre enlèvement. Vous n'avez jamais repris conscience avant d'être attaché sur le chemin de Traverse, M. Hunter ?"
"Non, je ne crois pas. J'avais soif et faim quand je me suis réveillé. Et c'est ce que j'ai dit aux Médicomages quand ils m'ont questionné. Ils ont confirmé que j'étais déshydraté."
"Vous n'avez entendu que des pas ? Pas de voix ?" Hunter secoue la tête. "Vous ne vous souvenez de rien d'autre ?"
"Non, Auror Runeson, c'est bien votre nom ?"
"Exactement. Je pense que nous allons en rester ici pour aujourd'hui", décide Bertram. "Nous allons attendre la confirmation médicale, si elle est possible, que vous avez été physiquement et non magiquement assommé."
Hunter a l'air de lutter contre lui-même puis il questionne : "C'est quoi l'idée ? Vous pensez que si vous savez comment le ou les personnes ont agi, vous en saurez davantage sur leur identité ?"
"Le modus operandi est toujours très révélateur de la personnalité du perpétrateur : son caractère, son éducation, ses ressources... Même les déflexions et les efforts pour brouiller les pistes en disent long", lui confirme lentement Runeson avec un sourire bienveillant.
Je suis contente de l'illusion qui me permet de rire tout bas.
