XII Le mode opératoire de la Justice

[Dora vendredi 8 novembre 2002]

Quand Dawn et sa petite bande sortent de la salle, je me dis que je ne me suis pas offert l'équipe la plus simple à gérer pour enquêter sur comment les membres de la Justice ont pu localiser leurs proies. Bien sûr, je peux compter sur l'enthousiasme consciencieux d'un Ron Weasley et le sérieux compétent d'un Bertram Runeson. Mais afin de laisser à Dawn celles qui en savent le plus sur les dossiers - Charity et Dikkie - assistées de Seamus Finnigan, qui est au moins aussi enthousiaste que Ron, j'ai gardé Oliver Forrest, ses doutes, sa séniorité historique et notre amitié plutôt ancienne. Rien que son sourire blasé quand j'annonce qu'il sera avec moi me donne envie de revenir en arrière.

Plutôt que d'essayer de comprendre pourquoi je me mets dans des coups aussi pourris, je décide de me concentrer sur l'important : l'intégration des policiers dans cette phase de l'enquête. Comme je ne veux pas les couper de leur travail de terrain, je pense d'abord entraîner toute mon équipe sur place. Pickettham et ses hommes ont établi un quartier général dans un salon de thé assez central. Quand je le joins, le policier m'indique qu'il sera seul à nous y attendre parce que ses hommes sont en opération. J'en suis à peser l'intérêt de déplacer quatre Aurors dans cette géométrie, quand Kingsley s'encadre dans la porte restée ouverte.

"On m'a dit que tu étais là aux aurores, Tonks. Du nouveau ?", il m'apostrophe avec juste un signe de tête pour les autres.

"Rien de spécialement nouveau, Commandant. On va creuser jusqu'à trouver la piste qui nous manque, Dawn a pris une équipe pour travailler sur l'identité de la troisième personne. Nous, on va travailler sur les lieux d'enlèvement." Je m'arrête parce que je vois bien l'effort qu'il fait pour ne pas m'interrompre devant mes subordonnés. "Tu veux un point détaillé ?"

"Je pense qu'il serait judicieux qu'on prenne un café en parlant stratégie et politique."

"Maintenant ?", je vérifie. Inutilement, je sais.

"Je ne te savais pas timide au moment de déléguer", commente notre grand chef à tous. La pique n'est pas que pour moi. En tout cas, Oliver le prend un peu pour lui, puisqu'il est le plus gradé après moi et donc celui à qui reviendra la direction de l'équipe si je ne les accompagne pas. Je décide de prendre mes responsabilités et de détendre l'atmosphère.

"C'est l'excitation de la chasse", je commente donc. "L'envie de faire soi-même et de foncer alors qu'il s'agit de retourner systématiquement toutes les pierres. Merci du rappel, Commandant." Je me tourne ensuite vers Oliver Forrest, comme le veut la procédure. "Je pense que tu vois ce que je veux, Oliver. L'idée est de mettre les policiers sur la piste des lieux où les personnes ont été enlevées... en commençant par les lieux inattendus qu'on a listés tout à l'heure. Appuie-toi sur Bertram, il connaît sans doute encore mieux les dossiers que toi", je rajoute.

Oliver opine, il a sorti un carnet de sa poche, pris quelques notes et ne fait aucune remarque défaitiste. C'est déjà ça.

"Une fois que tu es sûr que Pickettham a compris, tu peux lui laisser Ron s'il a besoin de bras et de liaison." Je prends la peine de m'adresser clairement au benjamin de la troupe : "Et la liaison Ron, ce n'est pas un rapport ce soir. C'est un contact avec Oliver au moins toutes les deux heures - moins s'il le juge nécessaire, et immédiatement si tu as le moindre doute."

"Oui, Dora", affirme martialement le meilleur ami de mon fils aîné. Il n'a pas l'air d'avoir d'états d'âme. Tant mieux.

"Bertram et toi, je voudrais qu'ensuite, vous alliez aux archives et que vous commenciez à creuser sur les profils des victimes de la Justice...", j'enchaîne en me tournant vers les deux autres.

"Je croyais qu'on ne devait pas enquêter sur eux", relève Bertram, l'air sincèrement inquiet. Kingsley le regarde ouvertement et il tient le coup.

"Moi, je cherche toujours ce qui réunit ces cas", je prends la peine d'argumenter. "Le quartier ne suffit pas. Il y a obligatoirement autre chose. Nos amis policiers vont se charger de l'enquête de terrain sur les lieux. Mais on va avoir besoin de plus. Et ça servira aussi pour l'enquête de Dawn."

"Bien, Lieutenante", il admet un peu à contrecœur. Peut-être que c'est la présence de Kingsley qui les fait tous s'écraser comme ça.

"Ce qu'on veut, c'est chopper la Justice", je répète en me retenant de prendre le plafond ou notre commandant à témoins. "Si, en chemin, on découvre des trucs qu'on aimerait mieux ne pas avoir faits, on ne va ni les jeter en pâture à la presse, ni les mettre sous le tapis. On va prendre ce dont on a besoin pour l'enquête. On fera le tri du reste plus tard. Et... s'il faut que je le répète, être en bonne place sur la photo de ceux qui ont démasqué ceux qui se croient permis de faire notre boulot, c'est ce que chacun peut espérer de mieux !"

Ma voix est montée un peu durant la dernière phrase. Je vois, de biais, le sourire amusé de Shacklebolt. Les autres sont mieux placés que moi pour en mesurer tout le sel. Ron se tient étonnamment prudemment deux pas derrière les deux autres — ce petit finit par apprendre. Bertram a l'air désolé d'avoir provoqué cette mise au point — il n'a pas totalement tort de se demander si c'était bien joué. Oliver, lui, opine avec plus de présence positive que souvent.

"On va aller retourner tes cailloux et voir quels cancrelats se cachent dessous, Tonks. Je n'ose pas imaginer la pression que vous vous prenez. T'as pas besoin de justifier tes décisions. Faut retourner les pierres, on est là pour ça."

Même s'il dit ça pour Kingsley, je me dis que c'est bien ce qu'il pouvait dire de mieux.

"Tenez-moi au courant", je conclus en suivant Kingsley à travers la Division. Tous ceux qui nous croisent nous observent sans surprise. Personne ne cherche à nous parler et ça, ça en dit plus sur l'état d'esprit de la Division qu'une pétition officielle, je décide. On se munit en silence de cafés et on s'enferme dans le bureau de Kingsley.

"Stratégie ou savon ?", je m'enquiers quand on s'est installés.

"Stratégie, conseil, soutien", promet Kingsley avec un vague sourire et un geste apaisant de la main. "Dans les deux sens, d'ailleurs. Comment tu le sens ? Sans chichis."

"Je pense qu'on a posé de bonnes bases et identifié de bonnes questions, mais qu'on patine derrière parce que les réponses ne sont pas simples à trouver. J'espère qu'il ne faudra pas un nouveau cas pour qu'on avance", je livre avec sincérité, en m'obligeant à le regarder droit dans les yeux.

"Scrimgeour a peur qu'avec le filet que tu as lancé sur le quartier, il faille attendre longtemps ce nouveau cas", me répond Kingsley sans détours lui non plus. "Il s'inquiète également que le partage des lauriers ne soit pas en notre faveur si jamais les Policiers trouvaient, au final et grâce à toi, le moyen de jouer un rôle important dans l'arrestation."

"Il a peur de ne pas pouvoir se débarrasser d'eux autant qu'il le voudrait ?", je reformule lentement. Il y a plein d'autres choses dans ce qu'a dit Kingsley — que Scrimgeour à la fois me croit sur la bonne piste, mais n'espère pas des résultats rapides, par exemple — mais ce dernier point est le plus nouveau.

"Il dit cela quand William Urquart n'est pas là", me confie Shacklebolt en appuyant sur le nom de notre directeur de Département. "Et il le dit moins clairement que moi, sans doute. Mais le message me paraît pourtant sans ambiguïté."

"Tu as parlé à Urquart ?", je me risque à demander. William Urquart et Shacklebolt sont à peu près de la même génération. Gryffondor aussi, comme toute la famille élargie de Minerva, pire que les Weasley. Urquart a fait carrière à la Brigade avant de reprendre des études de droit et revenir travailler dans le service puis en prendre la tête. Une promotion récente et fragile de l'avis de beaucoup. Ils ont des terrains d'entente, mais pas une alliance claire.

"Il est venu me parler. Je lui ai assuré que nous n'avions pas les mêmes positions radicales que Scrimgeour à propos de la Brigade. Reste que ça ne m'engage pas à grand-chose de dire ça. Il le sait comme moi."

"Je me demande si Scrimgeour ne trouverait pas ma position radicale", je commente pensivement.

"Effectivement", admet Kingsley avec une certaine légèreté. "Heureusement, il n'a pas encore totalement mesuré ta radicalité." Je ne sais pas ce qu'il lit dans mon regard, mais il ajoute : "Mais pour l'instant, il trouve que tu es un bon choix, une bonne image politique et une enquêtrice efficace. Promis."

"Un bon fusible. J'aurais des chroniques mortuaires pleines de sympathie pour mes efforts", je soupire.

"On a déjà Oliver Forrest dans le rôle de Cassandre, Tonks, merci de ne pas en rajouter", me gronde gentiment Kingsley. "Et, s'il faut un fusible à Scrimgeour, je crois qu'il le cherchera d'abord à la Brigade ou au Département. Ton capital sympathie est effectivement important, et se débarrasser de toi ne servira pas les plans de Scrimgeour aussi bien."

"Ok", j'admets en haussant les épaules, fatiguée du jeu tout en sachant qu'il n'y a pas d'alternative.

"C'est le moment, sans doute, de te demander ce que tu imagines comme souhaitable pour la Brigade."

Je regarde ses yeux chocolat et je ne lis aucune trace d'un piège ou d'ironie. Ça m'assèche un peu la bouche.

"Je mentirais si je disais que j'ai un truc qui ressemble à un plan, Kingsley."

"Une vision alors ?", il insiste.

Je prends le temps de mûrir ma réponse.

"Ce que je sais, c'est que le fonctionnement actuel n'est pas optimal. Les policiers n'utilisent même pas le peu d'autonomie qu'ils ont sur le papier. Il y a tout un travail de terrain pour lequel ils sont réellement mieux placés. Et s'ils l'avaient réalisé, on n'en serait pas là."

"Ce sont des arguments à double tranchants, ça, Tonks. Il va falloir que tu te creuses le cerveau et que tu proposes un truc mesurable et palpable. Pas une réalité alternative."

"J'ai déjà une sacrée enquête...," je commence à protester.

"Je sais bien, mais tu as ouvert une porte qu'il ne va pas falloir laisser les autres refermer à ta place."

"N'est-ce pas au Commandant de faire ce genre de propositions ?"

"N'est-ce pas à son premier lieutenant de lui faire de bonnes suggestions en la matière ?"

Je ravale mon envie de lui dire qu'il est injuste. Pleurnicher n'a jamais attendri Shacklebolt. Au contraire.

"Je vais y réfléchir", je propose.

"C'est ce que je voulais entendre", il confirme. J'opine et me lève quand il ne rajoute rien. Je suis presque à la porte quand il rajoute : "Et Dora, si je ne pensais pas que tu as sans doute les bonnes intuitions en la matière... je n'aurais pas joué toute cette partie de cette façon-là. Je te fais confiance. Je joue dans ton camp. Tu ne dois pas en douter."

"Je n'ai pas le temps de douter, Kingsley. Je vais voir où en sont mes équipes et essayer de sonder Pickettham."

Je commence par appeler Dawn qui ne répond pas. Je laisse un message disant que j'espère des rapports réguliers avec toute la formalité de rigueur. À bien y réfléchir, je n'ai jamais exprimé de reproches hiérarchiques aussi clairs à son endroit. Quand j'ai fini de digérer ça, j'appelle Oliver Forrest. Il ne lui faut que trois sonneries pour me répondre.

"J'allais t'appeler, Dora" est son accueil. Il a l'air assez excité. "Je venais de me dire qu'il fallait que tu sois au courant, voire que tu viennes."

"Une nouvelle affaire ?", je le presse, le cœur battant. Je ne sais même pas si je le souhaite ou le crains.

"Pas une nouvelle affaire directe", m'annonce Oliver. "À l'aube, l'équipe de policiers en ronde a pris en flagrant-délit une affaire de racket. Enfin, on est venu les prévenir — rien que ça, c'est un peu une première dans ce quartier. Pickettham n'arrête pas de le répéter."

"Je comprends", je commente un peu au hasard, alors que j'essaie d'évaluer ce que m'apprend mon second adjoint. Toutes les mises en garde de Shacklebolt polluent un peu cette évaluation.

"Il dit que ça te donne raison", rajoute Oliver avec un sourire en coin.

"Parle-moi plutôt de l'affaire."

"Une affaire ancienne et importante. Exactement le genre d'affaires qu'affectionne la Justice Bafouée. Ce n'est pas moi qui le dis, mais les victimes, les témoins, et même certains des acteurs du racket. Les Policiers ne cessent pas d'arrêter de nouveaux complices. Je leur ai prêté Ron et Bertram pour gonfler leurs équipes et permettre plus d'arrestations. Et les plaintes s'accumulent aussi. Je suis avec eux à la Brigade. J'ai assisté à assez d'entretiens pour me dire qu'il faut que tu entendes tout ça... Parce que c'est peut-être le moment où quelqu'un va parler, cheffe..."

Je note que c'est la première fois qu'il m'appelle comme ça - disons sur ce ton-là, pas comme une pique ou une blague. Mais le fond de son appel est bien plus important.

"J'arrive, Oliver. Merci de ton appel."

"Je me suis dit que ça ne pouvait pas faire de mal de suivre les conseils que tu as donnés à Weasley", il prétend.

[Remus, vendredi 8 novembre]

Harry m'appelle alors que je suis presque arrivé à Pré-au-Lard pour accompagner les petits à l'école.

"Mais ce n'est pas la nuit chez toi ?", je m'amuse à lui renvoyer.

"C'est exactement le début de soirée", il confirme avec légèreté en se décalant pour qu'on ait un bref aperçu du coucher de soleil réfléchi sur les tours vitrées qui l'entourent. Il semble sur une terrasse en hauteur, je décide.

"Coucou, Harry !" crient les jumeaux en s'accrochant à moi de tous les côtés. Je baisse le miroir pour qu'ils puissent saluer leur grand frère.

"Brune pense que vous serez contents de savoir qu'on a trouvé un appartement", il nous explique avec un sourire en coin. "On a trouvé hier et elle est scandalisée que je ne vous ai pas encore appelés. Je vous appelle de la terrasse."

Comme je ne me vois ni féliciter Brune ni plaindre Harry, j'essaie un sourire.

"Un appartement ? Comme Cyrus et Ginny ?" questionnent les jumeaux.

"Alors, c'est à la fois plus petit et plus exotique, mais j'espère que vous viendrez juger par vous-même."

"C'est à Singapour", je rappelle aux petits. "Je vous ai montré sur la carte."

"C'est loin", estime Kane d'un ton raisonnable.

"Plus que le Brésil ?" cherche à mesurer sa jumelle en me regardant.

"À peu près pareil de Poudlard", sourit Harry. "Donc comme on sait où on logera à notre retour, on part ce week-end pour l'Égypte. Le mariage est à la fin de la semaine prochaine, comme ça on a le temps de visiter un peu. On doit retrouver des copains. Tizzi par exemple et aller sur tous les sites magiques anciens..."

"Une belle occasion", je ponctue avec sincérité. M'imaginer dans un pays chaud, plein de choses nouvelles et étonnantes, de nouvelles odeurs, de nouvelles sonorités, m'a rarement paru aussi désirable que ce matin écossais où il bruine.

"Je ne vous propose pas de venir nous rejoindre, mais on vous racontera."

"Pourquoi on ne peut pas y aller ?", questionne avidement Iris.

"L'école" estime Kane.

"Désolé. Dans tous les cas, on vous attend à Singapour", essaie Harry en gentil grand frère responsable qu'il est.

"On a une chambre ? Comme chez Cyrus ?" veulent savoir les jumeaux.

Ça fait rire leur grand-frère. "Il y a une immense terrasse avec vue sur la baie", il essaie et il oriente le miroir afin qu'on puisse juger de cette dernière partie de son affirmation. Les petits se pendent à mes bras pour mieux voir.

"On va être en retard", j'essaie de couper court, d'abord parce que c'est vrai.

"Je vous rappelle du Caire, promis", affirme Harry avant de mettre fin à l'appel.

Je ne me tire pas de la fin du chemin jusqu'à l'école sans avoir fait apparaître une carte du monde afin de localiser Singapour et Le Caire. Quand je reviens à Poudlard, la bruine s'est transformée en pluie et M. Rusard est dans le grand hall armé de serpillières. Il doit cependant admettre - et certainement parce que je lui demande - qu'il n'y a pas de mauvaises nouvelles à m'annoncer : aucun trouble avéré à l'ordre de Poudlard, pour faire court.

Les classes ont commencé et les couloirs sont vides. Je rejoins le bureau de Flitwick sans trop de temps perdu. Il est content de me céder sa place dans la surveillance des possessions du jeune Cédric via la carte.

"Ne prenez pas ça pour une marque de défiance, Remus, mais je ne peux que m'interroger sur nos chances de piéger notre ou nos voleurs de cette façon."

"C'est un pari", je reconnais. "Prendre le ou les voleurs sur le fait est notre meilleure chance de résoudre cette affaire."

"Je n'ai rien vu qui puisse faire penser à une action préméditée envers le coffre de notre jeune Cédric... ou de quiconque d'autre d'ailleurs", il rajoute après une hésitation. "Dans la maison Serdaigle ou dans une autre..."

"Merci de votre vigilance, Filius", je ponctue.

"C'est tellement difficile d'imaginer quiconque... Les elfes ? C'est tellement loin de leur rapport à notre monde et qu'un d'entre eux puisse dévier autant sans que les autres s'en aperçoivent ? Impossible !" J'opine mon accord parce que je sais combien passer du temps face à cette carte amène à rabâcher les mêmes arguments. "Un professeur ?"

"C'est risible", j'admets. Mon professeur d'enchantements a un regard inquisiteur qui semble mesurer si je ne cache pas une arrière-pensée derrière cette affirmation, mais ne creuse pas.

"Un élève ? Plusieurs ? Presque plus crédible, mais pourquoi donc ?"

"L'appât du gain", je propose.

"Même si ces bijoux ont une valeur, celle-ci me paraît faible par rapport aux risques encourus. Nous avons des élèves modestes, certes, sans doute pas assez d'ailleurs, je sais que vous pensez comme moi, mais être exclu de Poudlard serait pire que tout pour eux."

Comme je n'ai aucune difficulté à me mettre à la place de l'élève modeste qui sait ce que sa famille fait comme sacrifice pour son éducation, j'opine de nouveau.

"Je suis certain que Dora serait d'accord avec moi", reprend Filius pensivement. "Le mobile est la clé."

"Nous subissons malheureusement la concurrence d'une affaire officielle", je souris presque.

"Même si elle ne dit rien des mobiles, observer cette carte est instructif", il reprend après un silence durant lequel, j'imagine, il s'est demandé comment continuer cette conversation. "Je comprends mieux vos réticences. Savoir ce que chacun fait à chaque instant est fascinant, mais dans un sens repoussant." il a un frisson comme pour souligner son dégoût.

"Comme tout pouvoir, il n'est pas à mettre dans toutes les mains", j'abonde.

"Tout à fait", il m'accorde sans se moquer de ma formulation comme mon épouse ou mes fils aînés ne manqueraient pas de le faire. "J'irai même jusqu'à dire que, comme tout grand pouvoir, il convient de s'en méfier. S'il ne s'agissait pas de mettre fin à une pratique indigne, je crois même que j'essaierais de vous convaincre de ne plus y avoir recours."

"Je ne crois pas que vous devriez faire beaucoup d'efforts pour me rallier à cette opinion, Filius", je souris avec sincérité, heureux de nous sentir sur la même longueur d'ondes.

"Non, je ne crois pas, moi non plus. Et c'est ce que j'apprécie au fond chez vous. Votre répugnance à contrôler et à affirmer votre influence", il m'affirme avec son sérieux habituel.

"Certains y verraient une fausse modestie agaçante", je souligne.

"Ils ne mesurent pas ce qu'est le dévouement", estime Flitwick sur un ton catégorique. "Vous êtes dévoué, Remus. À votre famille, à Poudlard, à nos élèves. C'est uniquement par dévouement que vous utilisez le pouvoir qui vous a été confié. C'est rare et admirable", il conclut de sa petite voix, plus aiguë qu'habituellement pour un homme de son âge, mais aussi assurée. Il y a même une pointe de moquerie quand il conclut : "Ne vous inquiétez pas, Remus, je n'ai aucune faveur à vous demander."

Je retourne directement de Serdaigle à mon bureau, où je réinstalle le dispositif de surveillance sans attendre. Même si je consulte et réponds à mon courrier, je suis content de sentir que ma vigilance est intacte. Néanmoins, l'excitation de la nouveauté a déjà pris un vol, je le ressens clairement. Ça me fait réfléchir aux qualités nécessaires pour être un bon policier ou un bon Auror, pour passer autant de temps à surveiller sans certitude de l'efficacité de son action. À tout ce qui a pu traverser la tête de mon collègue Flitwick pendant qu'il menait sa propre garde, aussi. Notamment cette histoire de mobiles que je retourne dans ma tête sans trouver de réponses satisfaisantes.

Il n'a peut-être pas tout listé, je le mesure. Un endroit comme Poudlard n'est pas immunisé contre la malveillance gratuite, le racisme ou le harcèlement. Je suis bien placé pour le savoir. Mais au-delà du mobile, toutes ces pulsions de base de tout groupe humain, sorciers ou non, se heurtent à la possibilité de repérer et d'accéder aux bijoux volés. C'est la contradiction entre les mobiles possibles et les capacités nécessaires pour mettre en œuvre ces vols qui nous désarçonne, je réalise. Mais cette réalisation elle-même ne m'offre pas de meilleure piste que d'observer la carte en espérant que mon piège en vienne à fonctionner.

Comme prévu, Linky m'apporte un repas dans mon bureau, permettant à mes collègues de se sustenter sans arrières-pensées. Je le consomme en regardant régulièrement la carte. Presque tout Poudlard est dans la grande salle, si on ne prend pas en compte les elfes, essentiellement dans la cuisine d'ailleurs. Hagrid arrive en retard, le point avance vite, à l'aune de ses enjambées. Il échange quelques mots avec Monsieur Rusard à l'entrée de la salle. Mademoiselle Teigne est cachée derrière une statue. J'imagine sans peine la scène. Je perçois aussi les efforts d'une jeune Sally Cook, quatrième année Serdaigle, pour s'approcher de la table des Serpentards. Amery Ronen ? Chester Frey ? Difficile de décider sans assister à la scène quelle était sa cible. Elle est vite repartie.

Sur son chemin, Sally Cook croise et salue Minerva McGonagal qui a quitté la grande salle pour se diriger assez clairement vers le bureau directorial. Je suis ensuite la progression de la directrice de Gryffondor dans ses moindres détails.

Je peux donc me tenir sur le pas de la porte quand elle arrive à mon bureau pour récupérer elle-même le parchemin et en assurer la garde pour l'après-midi comme prévu par le planning.

"Je sais que ça demande beaucoup à tous", je lui assure après lui avoir confirmé qu'il ne s'est rien passé de notable pendant ma propre veille.

"Trouver qui se cache derrière ces vols est une priorité."

"C'est difficile d'imaginer qui pourrait avoir à la fois un mobile et les moyens pour le faire", je souligne.

"Qu'importe le mobile. Avoir les moyens de le faire est plus intéressant selon moi", m'affirme Minerva sur un ton qui me rajeunit. Mais je suis bien placé pour croire au jugement de Minerva McGonagal.

"Sincèrement, je ne vois pas davantage qui a le moyen d'entrer dans toutes les salles communes sans être remarqué, à part un elfe, qui n'aurait aucun usage des bijoux volés", je remarque sans oser même insinuer que quiconque de l'équipe professorale pourrait tremper dans une telle magouille indigne.

"Nous en sommes tous à ce constat", confirme la directrice de Gryffondor d'un air entendu. "Nous trouverons quand nous l'aurons dépassé ou quand la carte nous montrera ce que nous ne voulons pas voir."

"Vous avez des soupçons, Minerva ?", je questionne frappé parce que son jugement se rapproche finalement autant de celui de Cyrus. Que ne voulons-nous pas voir ?

"Non, Remus. Si j'en avais, je mènerais l'enquête, je confronterais la personne", affirme Minerva et elle semble prendre quelques centimètres supplémentaires en disant cela. Mais son agacement croît encore quand elle développe : "Si j'en avais, je ne penserais pas plus utile de passer l'après-midi à me demander qui des habitants de ce château a un comportement qui pourrait indiquer un lien avec notre affaire !"

"Mener l'enquête est, paraît-il, une nouvelle maladie de cette école", je me permets d'ironiser.

"Raison de plus pour montrer l'exemple, Remus. Raison de plus", elle conclut sans que j'arrive à me convaincre qu'elle soit totalement sincère.

ooo

Il parait que c'est la croix et la bannière pour lire mes chapitres... Je suis totalement désolée. Je pose la question sur Facebook mais ici aussi. S'il y a une autre plateforme que vous fréquentez (ou que vous seriez prêts à fréquenter), dites moi.

Le prochain chapitre s'appelle "La question capitale de la sympathie"... Pour la petite histoire, j'en suis à finaliser le chapitre XX.